ISABELLE
lie, sans force, sans vertus, sans soutien. Enfin, Madame, j'ai trompé pour mon Edmond; j'ai trompé! c'est un crime, n'est-ce pas? ce crime nous attache l'un à Tautre, nous ne serons pas séparés ; je ne donnerais pas un de ses cheveux pour toutes les fortunes du globe. Allez, laissez-moi; vous n'obtiendrez rien, je ne veux pas...
— Mon Dieu, que cette femme est aveugle ! s'écria la duchesse en joignant ses mains: vous aimez mon fils comme une folle, il vous aime de même aujourd'hui; il refuse la plus belle position, c'est tout simple : dans quelques années, dans quelques mois peut-être, il s'en repentira, il se détachera de vous, il vous rejettera, il viendra vous accabler de reproches; et que répondrez-vous à ces inots: Vous avez brisé mon existence! Sans vous, je serais riche, je serais à ma place?
— Oh ! jamais il ne dira cela ; jamais. Madame.
— Il le dira, il le pensera du moins. Alors plus de repos ni pour vous ni pour lui ; vous vous séparerez emportant le remords et la haine. Cet amant, à qui vous vouliez donner toute votre vie, deviendra votre ennemi : avez-vous vu beaucoup de liaisons comme la vôtre finir autrement ?
La comtesse ne répondit pas : elle écoutait les yeux fixes, les mains en avant, comme pour repousser une horrible vision ; madame de Lostanges se rapprocha d'elle, et continua en lui caressant le front.
— Au lieu de cela, vous serez pour lui une affection unique... comme moi. Si l'homme n'a qu'une mère, il ne trouve aussi, je crois, qu'une fois en sa vie un amour comme le vôtre.
— 0 mon Dieu, s'écria la jeune femme en se levant tout à coup, mon Dieu, donnez-moi de la force*!...
Ses regards se portèrent vers le ciel, puis ils se repo-
sèrent sur tous les meubles de l'appartement^ ils parcoururent jusqu'aux moindres détails; une larme coula sur sa joue^ ses lèvres s'ouvrirent et se fermèrent plusieurs fois ; enfin^ elle parla si lentement et si bas qu'on l'entendait à peine.
— Je consens à tout^ Madame y son bonheur a toujours été mon unique bien ; je briserai son cœur, je le détacherai de nioi^ je le conduirai \\ l'autel, après je serai libre^ n'est-ce pas? Mais si vous tenez à rattachement de votre fils, tâchez qu'il n'apprenne jamais ce qui vient de se passer, car il ne vous pardonnerait pas. Maintenant laissez* moi, je veux être seule; faites en sorte qu'Edmond ne vienne pas aujourd'hui, j'ai besoin de retraite : adieu, madame la duchesse. — Oh ! si vous n'étiez pas sa mère !...
Madame de Change resta enfermée, comme elle l'avait annoncé, jusqu'au lendemain. Que fit-elle pendant ces longues heures ? personne ne le sut ; et Dieu me préserve de soulever le voile qui cacha tant de douleur! Quand elle demanda ses chevaux en se levant, sa femme de chambre resta stupéfaite : une maladie ne l'eût pas changée davantage. Mais depuis ce moment elle ne démentit pas une seconde sa courageuse résolution. Elle fit des emplettes jusqu'au dîner : M. de Lostanges vint à son heure accoutumée, il ne la trouva pas ; c'était la première fois depuis quatre ans. Le soir, elle arriva au bal se soutenant à peine; néanmoins sa parure était éblouissante, son sourire doux et gai comme celui d'une femme heureuse. Edmond s'approcha d'elle, il chercha en vain à son côté le bouquet qu'il lui avait envoyé, et pour la première fois aussi elle ne le portait point.
— Vous avez donc bien couru ce matin. Madame? lui dit-il tout haut. — Isabelle, où est notre bouquet ? ajoutat-il à voix basse.
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— Je Tai oublié sur ma toilette.
Et lui jetant cette réponse, elle se ptééfitii feis la contredanse.
Le duc n'en pouvait croire ses oreilles; Q était si «ocoii* tumé à une tendresse de tous les instants^ k une ilélicatesse de sentiment qui ne négligeait rien, pour qm rien n'était perdu^ quil s'était endormi au milieu du bonheur sans songer qu'il n'était point étemel. Une idée de Ja* lousie traversa son imagination ; il la chercha : elle dansait et riait^ elle s'efforçait de plaire aux hommes qftà l'entouraient; son sacrifice étût entier, elle avmt résolu de f accomplir : je ne crois pas qu'on puisse souffrir da* vantage ; il n'y a que les femmes passionnées pour a? oir ce courage-là... Plusieurs jours se passèrent de la sorte. Ce furent d'abord les petites choses, comme le bouquet. Souvent renouvelées, elles portant coup; il se plaignit, elle plaisanta. Les querelles se multiplièrent, les raccommodements devinrent moins tendres ; jamais coquette fatiguée de son jouet ne le repoussa avec plus d'art.
Un soir^ assise sur un canapé, elle recevait nonchalamment les hommages de quelques jeunes gens; Edmond jouait avec son éventail ; elle le lui demanda, il se baissa vers elle :
— Vous êtes bien belle ! aujourd'hui, Isabelle, et voua ne me regardez pas ! Est-ce que ce n'est plus pour moi que vous êtes belle?
Cette voix aimée la fit tressaillir ; cet éloge que dans SCS jours de bonheur elle recueillait au fond de son âme, elle lo repoussa.
— Je suis belle, répliqua-t-elle conome étoordiment ; mon cher duc, vous dites toujours la même diose.
—Isabelle^ Isabelle, vous ne m'aimez plosl
Elle se leva, car aucune pnissanea ne FaM ero'-
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pêchée de se trahir si elle fût demeurée davantage.
Pendant ce temps la duchesse ne perdait pas son plan de vue. La tristesse d'Edmond lui apprit que madame de Change avait tenu sa promesse ; elle ne l'interrogea pas, mais elle montra qu'elle le devinait : ses manières étaient plus insinuantes, ses soins plus touchants. Elle lui adressait de ces mots que le soupçon accueille, puis elle lui montrait le sein de sa mère comme un refuge ; ensuite les joies domestiques, l'amour d'une jeune fille que le monde n'a pas corrompue : pas un mot de richesses et d'honneurs; elle connaissait assez son fils pour savoir qu'il fallait pour lui entourer de fleurs les hochets de Tàmbîtion, et non pas les dorer. Peu à peu le duc sortit moins seul ; il consentit môme à l'accompagner chez mademoiselle de Serv, dont il avait refusé la main. C'était beaucoup, sans doute ; mais un mot, un regard de la comtesse eussent renversé cet échafaudage de projets.
Dans une grande fête, madame de Change se trouva près de sa jeune rivale; elles rougirent en se regardant. Bientôt le duc s'approcha : piqué de l'indiff'érence d'Isabelle, il essaya de ranimer sa passion par l'indififérence ; après un froid salut, il ne s'occupa plus que de mademoiselle de Sery : toutes ses galanteries, toute son amabilité lui furent adressées ; se tournant vers madame de Change, il lui dit :
— Quelle délicieuse personne ! ne trouvez-vous pas, Madame ?
— Oui, répondit l'infortunée en prenant son lorgnon et fixant d'un air distrait la robe d'une femme ; oui, elle fera une belle duchesse.
Quoi ! pensa Edmond, pas un regret, pas la moindre émotion ; oh ! c'est fini, je l'ai perdue !
— Demain, ajouta-t-il, demain je veux vous parler ;
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soyez seule à trois heures^ je le veux^ vous dis-je^ j'en ai le droit. Si vous avez oublié^ je m'en souviens encore ; "et tout ceci doit finir bientôt Je Tespère^ou j'y succondterai. Le lendemain^ à trois heures, il arriva^ lui, pâle et défait^ les yeux caves^ les lèvres décoloré^; elle, froide et belle^ le visage animé et le mmntien ferme. Pepuialnai des jours elle prévoyait cette crise, et s^y était préparée. M. de Lostanges avait passé la nuit à arranger oe.quH devait dire^ à composer ses phrases ; il se croyait s6fl de lui : en l'apercevant^ il ne se rappela qu'elle ; se jetant sur sa main, il la couvrit de pleurs:
— C'en est donc fait, Isabelle , je oe suis dqnc.plufi votre amant, vous m'avez rejeté comme un inipartun, ypufii ne ne m'aimez plus ! Oh ! mon Dieu, j'en mourrai IRendeivmoi mon bonheur, rendez-moi ma vie! Vous savez b^en ce que je souffre; mais vous n'avez plus de coeur, vous n'avez plus de pitié. Qui vous a changée ainà, diteaf Que vous ai-je fait? que voulez-vous de moi? Mais répondez un mot. Oh ! que ce soit vous qui parliez, vous, et non cette femme qui me torture depuis deux mois. Vous!..,.
Edmond releva la tête.
— Quoi ! rien, s'écria-t-il. C'est vrai, vous ne m'aimez plus. Oh ! je ne le croyais pas, vous ne m'sûmez plus... vous ne m'aimez plus!...
Elle sentit que le moment était dédnf, et recueillant toutes ses forces, elle dit d'une voix émue :
— Non, je ne vous aime plus; reprenez votre liberté et soyez heureux, je vous rends vos serments. .
Il répéta seulement après elle : Je vous rends vos serments, je ne vous aime plus ! Oh ! mon Dieu !
Et ses larmes tombèrent à torren^; sa poitrine sembla se briser, il jeta des cris de déç^jKHT.à bre : Isabelle n'y résista pas.
— Tu le savais bien que je ne t'aimais plus^ s'écriat-elle^ tu Tavais dit toi-même.
— Oh ! oui, mais tu ne Tavais pas dit encore, toi !
Il n'y eut point de promesse, point d'avenir qui pût Tempécher de se précipiter dans ses bras ; ils délirèrent ensemble : ils ne parlaient pas, ils s'entendaient de nouveau rien que par cette étreinte passionnée.
Edmond n'avait plus de soupçons, Isabelle n'avait plus de courage.
Ces heures passèrent vite, et bientôt l'image de la duchesse apparut à sa victime ; elle comprit qu'elle avait en un instant perdu des siècles de douleurs. Edmond voudrait une explication : quelles raisons lui donner? El d'ailleurs n'avait-elle pas promis de se sacrifier ! et cette promesse faite h la fortune de son amant n'était -elle pas sacrée ? Après mille combats, convaincue qu'une seconde entrevue devenait impossible, elle écrivit; sa lettre courte et glaciale brisait ces liens renoués à peine : elle ne donnait point de motifs, elle ne faisait pas de reproches ; quelques regrets, quelques expressions d'amitié, voilà tout.
Y a-t-il rien d'afifreux comme de perdre ce qu'on aime ? La chaîne est rompue, mais les anneaux restent : ces souvenirs qu'on endort en chantant se réveillent à nos cris : un mot vous retrace le passé si beau, si plein d'espérances et de charmes, et ce même mot couvre Pavenir d'un voile de deuil ! On ne croit plus à rien, on n'a plus d'illusions, ou du moins on ne s'en crée plus que d'amères. C'est une vie désenchantée, c'est une âme flétrie, c'est un ange à qui l'on a coupé les ailes et qu'on attache à la terre. Edmond ressentit tout cela ; il relut vingt fois la fatale missive. Il chercha vainement un rayon d'espoir, tout était fini ! La duchesse, dont
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Vml ne le quittait pas , devina qu'elle atail trioiD|dié«
— Mon fils, lui dit-elle, vous êtes cruellement triste ; est-ce que vous ne songez pas k votre mère iWj ê44L que cette femme au monde pour vous t
Elle n'avait point encore abordé ainsi la question sans détour. Le duc ne la repoussa pas, il avait besoin d'épanchcment :
— Vous ne savez pas ce que je perds, ma mère; vous lie comprenez pas ce que c'est qu'une littson de quatre ans qu'on n crue /;temelle ,et qui vous échappe qoûid on voudrait la retenir au prix de son sang I
— Tout change ici-bas, mon Edmond.
— Oui^ tout, mais elle! elle ne devait pas changer, ma mhui ; je Tavais choisie. J'avais placé en elle tontes mes esj)éran(!(;s, j'oubliais près d'elle les chagrins de ma position. Celait plus que ma maltresse, c'était mon amie^ c'était moi, je ne vivais qu'en elle. Vous m'êtes bien
rhrre, ma mère^ vous ne me consolerez pas d'elle. Je ne |)uis rv.iuha ce que j'éprouve, ce n'est point une donleur connue ; me voilà jeté seul au milieu des hommes, inrliffén^nt h tout, sans passion, sans volonté, sans cœur: r;ll(; a tout gardé ; je n'ai pas le moindre désir d'apprenrlrr; pounjuoi elle m'abandonne. Elle m'abandonne, et (:(;ia me suffit ; le reste ne mimporte pas. Il y a des instants où je crois que je ne serais pas jaloux!... Mamère, oh ! ma nW^e, il est donc vrai que je l'ai perdue f
— Hélas ! se dit la duchesse, l'aurais-je rendus! flMl« heureux sans le vouloir?...
Celte eonversiition se renouvela souvent, chaque Ibis madamr; de Lostanges se rapprochait de son but ; enfin, eMe osa risr|uer la proposition : k sa grande surprise, elle ne fut point repoussée.
— Tout ce que vous voudrez, ma mèie, loi répondit
378 LE FRUIT DEFEPiDU.
son fils, arrangez tout, qu'est-ce que cela me fait?
La duchesse ne se le fit pas répéter; huit jours après, Paris retentissait de ce brillant mariage.
Au milieu de ces oisifs, il y avait un être dont les souffrances étaient atroces, une faible créature courbée sous le poids de ses maux. On ne l'ignorait pas, et chacun vint jouir de son supplice : cette barbarie Téleva audessus d'elle-même. Mademoiselle de Scry reçut sa visite au nombre des premières ; pas un muscle de sa physionomie ne changea quand elle félicita la future duchesse. Elle se contint même devant la douairière; un regard seulement lui dévoila toutes les plaies de son âme, <r Cette femme est sublime, » murmura l'ambitieuse. Le jour fixé pour la cérémonie arriva : Saint-Thomas d'Âquîa se remplit d'une foule élégante, chacun voulut voir ; il y avait double attrait, une noce d'abord et puis cette pauvre chère comtesse y serait-elle? aurait-elle la force de se contenir? On tremblait qu'elle ne fit une scène j mais il fallait assister à cela ; quand elle parut, tous les yeux se fixèrent sur elle. Elle ne s'en intimida pas ; sa toilette, du meilleur goût, ne laissait point de prise à la critique. Pas une épingle qui ne fût à sa place, rien de ce qui indique le désordre des passions. Il y avait de quoi désespérer les curieux. Les mariés s'approchèrent de l'autel ; à ce moment madame de Change quitta sa place, et prit une chaise aux côtés mêmes de madame de Lostanges.
— C'est mon droit. Madame, lui dit-elle à l'oreille ; sans moi, il ne serait pas là. Écoutez, je pars ce soir. Je réclame de vous quelques minutes d'entretien.
— Après la messe, répondit la duchesse.
— Ce n'est pas tout, la femme d'Edmond doit y assister. Soyez tranquille, ajouta-t-elle vivement, je ne gâte-
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rai pas mon ouyrage. Me promette^-vous'qu'elle y aéra t
— Je vous le "promets.
Le prêtre interrogeait alors Edmond :
— Prenez-vous cette femme pour épouse t Il hésita, on répéta :
— Oui, répondit-il. '
Isabelle priait avec ferveur, ses yeux ne quîttdieni point le tabernacle. Un condamné à mort presse ainsi le crucifix sur sa poitrine. Ce furent ensuite des compliments, des propos interrompus, des éloges, des questions, enfin tout ce bruit si fatigant pour Tètre qui souffiré et qui doit souifrir seul. Avant d'arriver à eette conveirsation si demandée, il fallut essuyer tout cela. Quand le demîer témoin fut retiré, quand on n'entendit plus 1^ voitures qui venaient de quitter lliôtel, la duchesse entraîna sa belle-fille vers sa chambre, où les attendait Isabelle. En les voyant entrer elle se leva ; mms, trop faible pour se soutenir, elle se laissa retomber. La jeune duchesèe la salua froidement, et fit un pas vers la porte ; visiblement elle savait tout. '
— Attendez, Madame, attendez ! s'écria-tnadame ée Change, ne me fuyez pas, je ne vous retiendrai pas longtemps. Vous voyez dans quel état je suis, je pars ce soir; c'est un adieu que je vous adresse et quelques conseils, si vous voulez bien les recevoir. J'aurais d^iré qu'on vous cachât le passé, on ne Ta pas fait; il fout que vous ayez votre part de chagrins. Pourtant soyez tranquille, votre mari vous appartient sans retour ; j'ai abandonné mes droits, ils doivent se taire devant ceux que Dieu vient de vous donner. Hais au nom de ce que vous avez de plus sacré, rendez-le heureux; ne lui parlez pas de moi, c'est un souvenir pénible. Qu'il m'oublie^ entendez-vous, enfant; et pour cela vous avez bien à faii^j istt
280 LE FRUIT DEPENDU.
je Val bien aimé ! Suivez-le dans sa pénible et gloreiuse route. Vous venez de lui ouvrir la porte des honneurs^ franchissez-la avec lui et ne le quittez jamais. Dans ses douleurs, vous le consolerez ; que votre sein soit prêt à recevoir sa tête fatiguée, que votre main essuie la sueur de son front. Soignez-le comme une mère soigne son premier-né; veillez sur cette âme ardente; gardez-le^ couvrez-le de votre œil pour le garantir des traits de Tenvie. Ensuite vous pourrez dire : Je suis la plus heureuse des femmes! Vous pourrez vous humilier devant lui, si grand et si noble, sans être moins grande et moins noble que lui. Quelle mission que la vôtre! J'ai essayé de la remplir, je la comprenais tout entière : je me suis brisée contre les obstacles. Dieu Ta voulu ainsi. Puisse-t-il vous bénir, vous donner de longs jours! Je n'ai pas votre bonheur à lui demander, il a tout fait pour cela : vous êtes la femme d'Edmood !... Et vous^ ma dame la duchesse, gardez bien votre secret, vous en comprenez Timporlance. Me voilà libre, n'est-ce pas? Adieu, ne vous attristez pas, c'est un >beau jour pour vous! Adieu!
Le soir on dansait à l'hôtel de Lostangos; à la même heure, madamede Change quittait Paris. Huit jours après^ on apprit qu'attaquée d'une maladie aiguë, dans une de ses terres, elle avait succombé en peu d'heures.
Edmond ne la pleura pas, il n'avait plus de larmes. Plus isolé que jamais, il chercha une distraction dans les affaires politiques, et il la trouva. Un homme trouve toujours les consolations qu'il cherche.
Vingt ans après, la duchesse de Lostanges venait de mourir ; au moment de fermer les yeux, elle avait remis une clef à son fils devenu ministre des relations extérieures en lui disant :
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— Il faut que justice soit faite. Quand je ne serai pins, vous ouvrirez ma cassette ; vous seul, entendez-vous T Vous prendrez connaissance des papiers qu'elle renr(»nie. J'espère que ce secret ne vous fera pas maudire ma mémoire^ l'expérience a prouvé que j'avais raison.
Ces parofes retentissaient aux oreilles d'Edmond ; A était debout au pied du lit de sa mère, contemplant sa froide dépouille^ y cherchant encore un reste de vie. Llieure sonna et le rappela à lui-même ; avant de quitter la chambre ii chercha le coffret désigné, et, Tappuyant sur une table^ il Touvrit. La première chose qui frappa ses regards, ce fut sa propre écriture ; une multitude di^ lettres de lm% portant un nom oublié depuis long-temps; son portrait, et puis un paquet volumineux de la main d'une femme, adressé à la duchesse de Lostanges : fl trembla de tous ses membres en en touchant Tenveloppe.
— Isabelle I dit-il ; oh I que vais-je apprendre !..• Il lut ce qui suit :
a Vous voilà bien heureuse, madame la duchesse ; parvenue au comble de vos vœux, il ne vous en reste plus à former. Pardonnez-moi de troubler votre joie ; dans un testament on peut tout dire, et ceci est un testament, car bientôt je n'existerai plus. J'ai voulu une dernière fois ouvrir mon âme, une dernière fois parler de lui ; ii n'y a que vous qui puissiez m'entendre. Aussi bien c'est vous qui me tuez, et la victime a peut-ôtre le droit de se plaindre à son bourreau. Oui, lorsque je vous promis de vivre pour être son amie, pour voir ma place usurpée par une autre, je présumai trop de mes forces. Elles sont épuisées, je n'en puis plus; il me faut^ Alrepos, je vais le demander à la tombe. Oh l Uwéiaaè, que le ciel ne vous punisse pas; mais vous aves été biaa
lateurs et les apôtres de doctrine. Tout dans la téte^ et dans le cœur un abîme immense où Ton ne jette que des trophées et des couronnes.
Tel était Emond à cinquante ans. Plus tard^ quand il fut appelé à répondre de sa vie^ il lui sembla voir une forme légère voltiger au-dessus de sa couche. Ses frais souvenirs d'amour se réveillèrent^ il prononça le nom d'Isabelle, et mourut le sourire sur les lèvres, en pensant qu'il allait la rejoindre. C'est que. près du dernier passage, les impressions du monde se taisent. Dieu nous parle, et quel est le langage de Dieu si ce n'est Tamour !