XL VI
Un mois auparavant j'avais reçu une lettre de mon père. Il me disait qu'il y avait peu de convenance à moi de tarder plus longtemps à prendre
ime décision au sujet de la jeune fille qu'il m'avait proposée. Plusieurs partis se pFésentaient pour elle, dont Tun, entre autres, à aion refus, senpj>lait devoir lui convenir. Je répondis^ immédiatement que je ne pouvais me décider à me marier. A partir de ce jour les lettres de mon père devinr:ent tristes. L'excellent homme ne voulait pas chercher à exercer uae pression sur moi, mais il se méfiait de quelque choi»e, me vayant refuser si nettement de lui Gfl«plaii?e, le ne confiai rien, de cela à la comtesse^ non plus que de la gêne dans laquelle j'étais tomhé. Elle ne s'informait jamais de lœs i^essourcesi. Qui est-ce qui n'avait pas ceat mille francs de rentes, selon elle !..» Il y avait alors un redoublement d'intensité dans ses occupations. Mélangeant le profane et le sacré, elle patronnait des loteries de bienfaisance et faisait jouer par ses amis, dans son salon, des opérettes presque grivc^/ieL, au profit des crèches. Et puis, afin sans doute de varier ses plaisirs, elle assistait aux grandes séances de la chambre. C'était pour moi un sujet
ou iSS MŒURS D<J JOOR. NS
d'ébahissementtoujoui:^ iKmveao que celui de sm existence. Se rait-ellë pas en tête de se donner un jour en spectacle dans je ae s«s i^uxiSB représentation de tableaux vivants l Cette représentation, il est vrai, n'avait pas plus de cinquante personnes pour spectatrices, et le costume de la comtesse était irréprochable de décence. Mais, malheureusement, il lui donna le goût des exhibitions, et quelques jours plus tard, dans un bal travesti officiel dont on parlera longte«ïps-à Paris, voyant la foule se presser autdut d'âne femme et la suivre en poussant des murmures d'étonnemcnt, je m'approchai pour voir ce qtie c'était. Hélas! ce n'était rien moins que la pauvre cohn tesso. Elle portait un costume de Diane. Son corsage découvrait la naissance de ses bî:as et là moitié de sa gorge. Ce corsage n'avait pas plus de deux doigts de hauteur, par derrière, au-dessusde la ceinture. Ses épaules étaient donc absolument nues. Sa jupe de gaze, collant ^ur les hanches, faisait valoir plutôt qu'elle ne la déguisait l'ample beauté de ses formes, et pour comble
de scandale, cette jupe, relevée sur le côté par une agrafe, laissait voir dans tout son entier, jusque par-dessus le genou, le maillot de soie rose tendu sur la jambe!
Oh! quand je vis cela! quand, au milieu des exclamations de tant d'hommes qui manifestaient leur mépris par leur admiration même; quand, sous les yeux de tant de femmes offensées, de tant de jeunes filles interdites, je vis ainsi, objet de désapprobation et de convoitise, cette femme que j'adorais, dont les beautés, dans ma conscience fourvoyée, ne me semblaient devoir appartenir jamais qu'à moi seul, je ne sais ce que j'éprouvai ; mais je crus un moment que j'allais me jeter sur elle pour l'étrangler! Elle se sentait gênée de sa hardiesse, et secouait la tête pour disperser ses cheveux blonds sur ses épaules ; et puis elle souriait pour se donner une contenance, et,
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traînant ses sandales de pourpre, elle ramenait comme elle pouvait sur ses jambes et ses pieds qui paraissaient nus, car ils étaient chaussés de bas à doigts, la longue traîne de sa robe. Elle ne put s'empêcher de pâlir en m'apercevant, car elle me connaissait assez pour deviner l'impression que produirait sur moi Tinconvenance d'un tel costume. Mais il s'agissait bien de pâlir ! Je m'approchai rapidement.
— Je vous en prie, lui dis-je, je vous en prie au nom de tout ce que vous avez de plus cher, ne restez pas ici un moment de plus.
— Et pourquoi donc ? fit-elle en souriant d'une manière pénible. Est-ce que vous ne trouvez pas joli mon costume!
— Si, fort joli ! mais rentrez chez vous.
— Vous êtes un trouble-fête, répondit-elle en minaudant. Mais je ferai peut-être bien de vous obéir, car je me sens une migraine affreuse.
Je la reconduisis jusqu'à sa voiture. L'humiliation que je ressentais était si vive, que je ne pou-
vais rien lui dire. J'avais les dents serrées, k cœur crispé.
Il lui fallut passer, ainsi vêtue, devant trois cents laquais qui se tenaient dans le vestibule. Us regardaient aussi, ceux-là ! m^is ils ne s'étonnaient ni ne s'extasiaient.
Le lendemain, un petit journal qui rendait compte de la fêle décrivit minutieusement le travertissement de la comtesse en faisant observer qu'il avait moins paru celui de « Diane chasseresse » que celui de c< Diane au bain ».
Mais j'avais trop à faire le lendemain pour m'occuper de la méchante feuille. Madame de Chalis vit à mon air, quand elle entra chez moi, que j'avais dans la conscience quelque chose qui youlaiv sortir. Elle eut beau affecter d'être pressée, disant que Worth Tattendait pour essayer des ro-
Lfi C.OWTS§S£ DE GHàLIS 147
bes, je la retins pendant deux heures. Et il lui fallut tout entendre. Je ne sais plus ce que je lui dis tQut d'abord. Elle ne m'imposait pas^ en ce moment, avec ses grands airs. Ce que je me rappelle, c'est qu'au moment où je lui parlai du bal de la veille, elle me coupa la parole.
— Parce qu'on a vu ma jambe ! s'écria-t-elle. Voilà-t-il pas de quoi faire tant de bruit ! Il y en h bien d'autres qui montrent la leur. La mienne îi'est pas si mal tournée, d'ailleurs !...
Elle voulait me faire prendre les choses en plaisanterie, mais je l'interrompis :
— L'inconvenance que vous avez commise n'est pas un fait isolé dans la façon de vivre que je vous reproche. Elle n'en est que le déplorable complément. D'extravagance en extravagance, vous êtes allée hier ju^u'à vous montrer demi-nue à plus de quinze cents personnes. Pourquoi vous arrêteriez- vous? Et jusqu'où ircz-vous demain? J'ai le droit et j'ai le devoir de vous dire ce que je vous dis. Il suffit de notre liaison pour que m'incombe vis-à-vis de moi-même une part de res-
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ponsabilité dans certains de vos actes ; et quand je vous vois courir à l'abîme, il faudrait que je fusse le plus méprisable des hommes si je ne me jetais en travers de votre chemin. Ah! laissezmoi parler ! repris-je avec emporlement, comme elle se levait pour me répondre ; il y a trop longtemps que j'attends cette occasion de vous dire ce que j'ai sur le cœur ; et vous écouterez de dures vérités. Vous qui, par vos alliances, celles de votre mari, tenez aux plus nobles maisons de l'Europe ! vous qui n'avez ni l'excuse de la sottise ni celle de l'inexpérience I vous qui disposez d'une fortune princière et qui avez enfin tout ce qu'il faut pour pouvoir vous poser dans la société comme un exemple de distinction et de savoirvivre, de quelle manière absurde, compromettante, scandaleuse, oui, scandaleuse, vivez-vous? Le monde, dans sa tolérance, voyant que vous êtes sans mari, pour ainsi dire, s'il connaissait nos relations, fermerait les deux yeux pour ne pas les voir. Il ne se sent ni assez pur ni assez dur pQur ne pas tolérer certaines liaisons quand elles
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ont Tombre d une 'excuse. Mais le monde peut-il, même dans sa complaisance excessive, tolérer ce que vous faites? Et est-ce une manière d'agir conforme au bon sens, au soin de votre dignité, à ce que vous devez à vous-même, à vos enfants, je n'ose dire à votre mari, que de vous donner en spectacle comme si vous étiez une sauteuse? A Aix, pendant ces six semaines où je vécus auprès de vous, connaissant déjà vos faiblesses, je me permis de vous offrir quelques conseils dictés par une affection désintéressée. 11 vous fut facile de les suivre, et avec une satisfaction de conscience dont maintenant vous pouvez sourire, je vous vis revenir à la raison. Mais aujourd'hui qu'avez- Yous fait de vos bonnes résolutions ? Vous n'êtes occupée que de fadaises. Vous ne vous passionnez que pour d'inconvenants plaisirs. Qu'est-ce que ces théâtres où vous me traînez? Et qu'y a-t-il, dans ces exhibitions que vous me faites avaler, qui puisse contenter votre âme? Est-il digne de vous de vous montrer dans ces café$ chantants où vous êtes exposée à coudoyer des prostituées ; où
ISO LA COMTESSE DE CHALIS
le langage, lés chansons, tout ce qui s'y dit, tout ce qui s'y fait, est pour voire présence une critique sanglante? Vos enfants... ces douces créatures qui ne demandaient pas à naître, est-ce pour leur donner de tels exemples que vous les aveSf mis au monde? Et ne songez-vous pas qu'un jour, quoiqu'ils n'aient pas à répondre de Votre conduite, cette conduite qu'ils auront jiigée datis h silence de leur conscience, un envieux, un ennemi, une femme, que sais^je? pourra la leur rappeler pour les insulter? Ah ! croyez-moi, vous êtes bien profondément coupable de ne pas plus songer à vos enfants! Et pour en revenir à ce travestissement que vous avez promené sous les yeux du monde, si vous voulez apprécier vous-même son inconvenance, rentrez chez vous, ayez la hardiesse de le reprendre, et, demi-nue comme vous étiez hier, en public, osez vous présenter devant vos gargonsl
J'avais tout dit. Je m'arrêtai. Pour elle, pendant tout le temps que je parlai, elle ne cessa de tenir les yeux baissés, en feignant de flairer^ mais
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en réalité déchirant à belles dents un bouquet de violettes. Je croyais l'avoir accablée. En relevant le front, elle souriait.
— C'est bien à vous, me répondit-elle, à me faire de la morale! Quelle idée vous faites-vous donc de la nature de nos relations? Mon père, mon frère, mon mari, chacun de mes amis, les indifférents même auraient le droit de m'adrcsser ces reproches sévères; dans l'univers entier, vous êtes le seul homme qui ne l'ayez pas. Vous êtes mon amant, je suis votre maîtresse. Que mon mari m'ait ou non abandonnée, que vous éprouviez pour moi une passion plus ou moins vive, que le monde ignore ou connaisse notre liaison, cela ne change rien au caractère de nos rapports. Ces raj)ports sont coupables. Nous commettons en nous aimant une action partout condamnée. Devant un tribunal on vous appellerait mon complice ; et l'on ne pourrait me déshonorer par un jugement sans vous flétrir en même temps. Il serait vraiment trop commode d'associer, dans sa conduite, l'inflexibilité pour autrui et la complai-
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sauce pour soi ! trop commode surtout d'afficher publiquement une austérité de Spartiate, et, dans sa vie privée, de se consoler de tant de rigueur, en demandant à une femme mariée, mère, de secrets dédommagements. Vous êtes mon amant, vous ne pouvez pas être mon ami. Le châtiment de la faute que nous commettons, c'est qu'il nous est interdit de chercher à l'ennoblir. Tout ce que nous faisons pour essayer de rendre pure une telle faute ajoute à sa gravité. A quiconque nous aurions inspiré quelque sympathie pour une faiblesse simplement avouée, notre hypocrisie devrait faire horreur.
Elle se tut. Je ne la croyais pas de cette force! . . . Je me tenais devant elle, vacillant, comme un homme qui vient de recevoir un coup de massue. Ce que, l'esprit troublé par ma passion, j avais pris pour la vérité — elle-même me le démontrait — n'était qu'un sophisme. Voyant que je ne disais rien, elle reprit la parole d'une voix plus brève. Je ne lui inspirais aucune pitié.
— Je sais très-bien ce que je fais, et ne m'a-
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buse pas sur les écarts de ma conduile. Mon plus grand tort, mon tort réel, ce n'est pas de courir, comme vous me le reprochez, après les distraclions, et môme, une fois dans ma vie, d'avoir voulu jouer le rôle de déesse. Mon tort irréparable, c*est d'avoir un amant, et cet amant, c'est vous qui l'êtes! Cela n'est pas prudent à vous de me parler toujours de mes enfants. Croyez-vous que, plus tard, s'ils avaient à juger ma conduite, cette frivolité que vous me reprochez, et même ce que vous appelez mon inconvenance, ne leur paraîtraient pas des fautes vénielles, auprès de ce fait révoltant de vous avoir reçu dans le lit de leur père?... Ne me parlez jamais de mes enfants !
Je restais écrasé. Alors elle sourit de son triom-. phc. Puis, apaisant sa voix, elle reprit :
— Maintenant, qu'y voulez-vous faire? C'est un malheur!... Je conviens que je suis faible... je ne peux pas résister à ma nature. Cette nature, que vous dites frivole et qui n'est qu'inquiète, me pousse constamment vers tout ce que j'ignore, vers
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tout ce qui me semble contenir de nouvelles sen-^ sationfî. Vous voudriez me séquestrer : à quoi bon? Ne suis-je pas du monde 7 Comment, pourquoi quitler mes amies? Que dirait-on si l'on nt me rencontrait plus nulle part ? Née comme jele suis, avec ce que vous voulez bien nommer ma beaut^ et surtout avec ma fortune, je me dois à la société. Ces lectures, ces occupations, ces habitudes d'aumône, que je suis bien loin de blâmer, tout cela c'était bon à Aix. A Aix, du moins, cela pouvait avoir une raison d'être ; mais nous ne sommes plus en Savoie, nous sommes à Paris aujourd'hui.
Sur ces mots, malgré mon accablement, je ne pus m'empêcher de hausser les épaules.
* — Je vous assure que vous êtes très-injuste envers moi, continua-t-elle avec doucerir. Je vous accorde que j'ai eu tort de porter ce costume ; mais s'il était aussi décolleté, ce n^est pas' ma faute, c'est celle du costumier. Si vous saviez que de peines je suis obligée de me donner pour vous voir ! Je n^ai pas l'habitude de sortir à pied, moi.
où XEÇ MŒtRS DÛ JOUR. ift
Cela paraîtrait incroyable si seulement je ttà* versais la rae sans ma voilure. Je suiâ ddhe. forcée d'inventet* tontes scMes de prétextes et dé faux fuyants pour que mes gens lie se doatêffit pas de nos relations. VcAis éprouvez dés ebtttiis ' pour moi. Ne méritai-je pëà (Ju'ofi éh Sup^rtét Vous êtes un ingrat!... Que d'^homflleâ yràÛ- , (Iraient être à votre place I... SachesÉ qtiè j^ài dû des rois à mes pieds t ... et je les y ai kisâds.
En ce moment, sans me dissimuler là force dé , quelques-uns de ses arguments, je reteiiaii^ |Mn à peu de mon trouble.
— Quoique vous me contestiesK le droit de ntè soucier de votre considération, répliquai-jd, je ne puis pas ne pas vous répondre. Je conçois qu'une femme ait du goût pour les plaisirs. Je déplore qu'elle n'en montre que pour dés plaisirs inconvenants. Mon tort, à Àix, fut de supposer qu'une personne de votre condition pouvait rompre à jamais avec ses habitudes mondaines. Mon tort actuel, si c*en est tin, je l'accepte, c'edt de déplorer que vous ne vous montriez j plus
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du vrai monde que vous ne le faîtes, car ce n'esl point à rAlcazar ni même au bal de TOpéra que l'on devrait vous voir, mais seulement dans les salons. Si j^eus, à Aix, l'idée qui me remplit aujourd'hui de confusion, d'élever en vous distrayant votre esprit par la lecture, de vous donner le goût de l'aumône et de vous attacher à votre intérieur, cette idée provenait d'un sentiment affectueux. Il est donc mal à vous de me le reprocher. Quoique bien des femmes aujourd'hui vivent comme vous, il en est. Dieu merci, un grand nombre qui se comportent avec décence. Pourquoi imitez-vous les unes et jamais les autres? Pourquoi surtout, il faut bien que je vous le dise, quoique vous m'ayez donné de sévères raisons pour ne pas le faire, pourquoi surtout ne vous occupez-vous jamais de vos enfants?
En entendant ces mots, elle se leva avec impatience.
— Ehl mes enfants! s'écria-t-elle, je ne peux pas cependant les laver et les habiller! On a des domestiques pour ces sortes de choses.
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— Mais leur instruction! lui répondis-je; mais leur âme à former! mais leur cœur à tourner au bien! chargerez-vous aussi vos domestiques de ces soins sacrés?
— Vous êtes un impertinent! dit-elle, en s'enveloppant de sa mante.
Puis, comme je ne trouvais rien à dire devant sa violence :
— Vous savez bien, fit-elle, que mes enfants auront un précepteur. Cela ne vous regarde pas, d'ailleurs. Je n'ai pas pris un amant pour aller au prêche. Et vous êtes toujours à prêcher!
— Elle a raison! me dis-je quand elle fut partie; elle a horriblement raison! Chose accablante, c'est elle qui me redresse le jugement. Dans ma vie studieuse, pleine de bonnes résolutions, j'ai laissé s'introduire une curiosité malsaine. La passion a donné le change à ma con-
science. Rien de pur n*est jamais sorti d'une source impure. Je ne peux pas aimer honorablement la femme d'un autre. Quand on veu* en amour demeurer ponctuel vis-à-vis de soi-même, on commence par épouser une jeune fille honnête. On ne se faufile pas dans l'alcôve d'une femme mariée.
Ainsi, entre nous deux, quoi que nous fassions, la logique le veut, il ne peut exister que la débaiuche. Et la débauche même, lâ logique le veut encore, est ce que nous pouvons mettre de moins immoral dans nos relations.
Eh bien ! . . . après?. . . Il est évident qu'il n'y a maintenant qu'une chose à faire. Tant que j'ai conservé une illusion sur la nature de nos rapports, j'ai pu, l'amour et mon inexpérience aidant, essayer de les épurer. Mais aujourd'hui!... aujourd'hui qu'elle-même a dessillé mes yeux, me montrant que, dans cette affaire, le plus coupable de nous deux, ce n'était pas elle. . . est-ce que je vais accepter cette situation d'assister silencieusement à une existence avilissante? est-ce
ou LES MŒURS DU JOUR. 159
que je vais encore prendre ma part d'une telle existence, en assumer sur moi la rcspolisabilité? Fi (loncl
Le même soir, je devais retrouver la comtesse au bal, dans une maison tierce. Je m'y rendis le cœur glacé par une irrévocable résolution. Pendant l'après-midi et toute la soirée, je m'étais fortifié dans ma volonté de rompre. Je n'allais à ce bal que pour le dire à madame de Clialis, et le lui dire, sans qu'elle pût répondre, en trois mots. Mais en arrivant là... oh! combi(5ïi do faiblesse dans un cœur d'homme!... en la voyant de loin,* dans la pleine lumière, nonchalamment assise au milieu d'un cercle de femmes, le front pensif, les yeux rêveurs, l'extrémité du piiid légèrement avancée, les mains croisées sur les genoux; dans une pose presque chaste, une pose attristée, qui n'était pas cherchée, mais qu'un artiste aurait choisie pour la peindre à son avan-
160 LA COMTESSE DE CIlALIS
tage, je ne sais ce qui se remua en moi de jeune, d'attendri. Je m'avançai. Je lui pris la main...
Elle me regarda. . .
Je n'eus que le temps de m'enfuir. Les larmes me partaient des yeux.
— Je ne peux pas ! me disaîs-je quand je fus dans la rue, à pied, sous une pluie battante, cherchant à me reconnaître moi-même dans le dédale de mes pensées, et m'imposant l'atroce sensation d'un froid glacial qui ruisselait sur tous mes membres pour essayer de réagir. — Je ne peux* pas! me disais-je encore le lendemain, tout grelottant de fièvre, d'une nuit sans sommeil, désespéré de me trouver si lâche.
Elle allait me punir de ma lâcheté.
A partir de ce jour, comme si elle n'avait pu me pardonner d'avoir été mise par moi dans la nécessité de se défendre contre mes reproches,
ou LES MŒURS DU JOUR. • 161
elle commença à me traiter plus froidement, à mettre de plus longs intervalles entre ses visites. En même temps, devant le monde elle affecta de ne m 'accorder que peu d'attention. J'avais, d'une ^tre part, des tourments si nombreux et si harcelants, que je ne m'aperçus pas d'abord de ce changement de conduite. Après avoir dépense mon petit capital, j'étais tombé sous les griffes des usuriers. En engageant mon avenir, maintenant, il me devenait difficile de trouver à emprunter, même de petites sommes, au taux exorbitant de deux cents pour cent. La misère, je ne me faisais pas la plus légère illusion à cet égard, la misère, oiseau de ténèbres, planait silencieusement sur moi. La comtesse continuait cependant à me tenir à distance. Je finis par m'apercevoir de sa froideur. Alors, mais alors seulement, je fis de tristes rétlexions sur c< monbonheur. » Chacun l'aurait envié, à ne le juger que sur la surface. Et si l'on avait su de quelles tortures il était formé! Ah! quels regrets de ne m'être pas marié à vingt ans ! d'avoir porté les
yeux sur cfetle existence du monde, robe de Ncssus, que je ne puis plus dépouiller! J'aurais été, au pis, professeur ignoré dans quelque ville de province, avec une bonne femtne toute simple, et mon esprit serait demeuré livré tout éntier'à la contemplation, à l'étude, à ses joies si pures... Un coup de foudre m^arracha à ces réflexions.
LU
Un jour, j'appris par un gandin « de mes amis » que la veille il s'était trouvé k dîner, au restaurant des Frères Provençaux, avec madame de Clialis, deux autres femmes, leurs maris et le prince Titiane.
Quand j'entendis cela, je refusai d'y croire, car cela, ce n'était plus une inconvenance, maïs une monstruosité. Comment cette femme si fière avait-elle pardonné à cet homme si vil ! Je ne pus réprimer le murmure de mon cœur quand je la revis. Elle me trouva un air singulier
ou IK% NOCURiS llU JOUft, 4<I3
et me <l(miariJ:i quelle en était la e;iijMe. Je le lui diK/N^iv;jit-ctli' |iaK de (uniiv iVuf^iv niuml kunnU \Me\\it prit un air oifituné.
— Ce MHit mes aniien qui Tont invit/i^ nie. dit'» elle, Pouv;ji8-jiî les en enipiVIier? |)nuvais-j<; leur rjf^>nt<;r œqui estarriv/^â Aix?
— Je n'en mus rien, lui r<^.{ion(liK-je. Ceque je mHj c'ef^ique cAtl homme H\tHi conduit ave^c voui» eonnne un niiM^able,
— nui non! (it-elle aviu*. ennui. Il a affi eonime tous le» (lomnn^, r^mme vouH-méme vou» ;iurie/. a^i h ha lAmie.
— Comment! moi! Voukowîz,.,?
Mlle m'inlerrompit.
Il ne m';! tmtwu'/u*, de Hit venf^er que parwî qu'il /était lilehsé de he voir quitter. Lit pauvre diahie m\iim;iit enrone. Mai» il n'aurait pan nuH M menace ;i ex<u:ulion. Je l'ai interro^^/î à <'>ïît '';.^*ird. Il m'a ré|*ondu ave^; franeliiîs<î et il m'a dema/id/t pardon.
Kt eomuMî je voulais parler, ayant à dire ua inonde di; eliobe^:
— Allez-vous être jaloux de lui ! reprit-elle. Quelle sottise! Si je revois le prince, c'est que je ne puis faire différemment. Comment ne pas le voir? Le prince fait partie de mon monde. Je ne puis aller nulle part sans le rencontrer. Je vous accorde qu'il est un peu fou. Mais qu^est-ce que cela fait? Et puis, d'ailleurs, il est si drôle!...
Je ne trouvai rien à répondre. Ce dernier argument m'avait rendu muet. Chose bizarre! par une inclination qui m'est particulière, il y avait de la franchise dans cet aveu qui m'offensait; il me toucha. — Elle agit sans discernement, en vertu de sa nature faussée, me disais-je; mais elle est sincère. — C'est ainsi que Tamour me donnait le change sur les causes qui déterminaient quelques-unes des actions de la comtesse. A partir de ce moment elle revit le prince presque tous les jours. Il feignait de ne pas me reconnaître lorsque nous nous rencontrions, et il affectait de se montrer rigoureusement respectueux avec elle. Le printemps était revenu, et la comtesse avait modifié ses habitudes. Elle sortait maintenant dès
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huit heures du matin, soit en panier^ conduisant ses poneys elle-même, soit à cheval, escortée de ses intimes. Avant de quillcr le bois de Boulogne, elle prenait la goutte au café de la cascade, puis elle rentrait déjeuner chez elle, et de là se rendait au tir aux pigeons. Le soir elle s'en allait passer une heure au concert Musard, puis elle retournait au bois en voiture, et se promenait autour du lac. De là elle rentrait chez elle. On y jouai! en prenant des glaces. Moi, je ne pouvais suivre; je n'avais plus un sou vaillant. Elle croyait que je boudais, se détachait de moi, et toujours avec elle je retrouvais ce maudit prince. Parfois je me disais en les observant :
— Ils sont vraiment faits Tun pour l'autre!