‹ La comtesse de Chalis, ou, Les mœurs du jourChapitre 4 sur 22 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Cependant j'avais reçu dix lettres de mon père. Mais, devinant qu'elles ne pouvaient contenir rien que de mortifiant pour moi, je ne les

lee LA COMTESSE DE GHAL1S •

avais pas ouvertes. Elles étaient donc restées sans réponse. Un matin, comme je faisais les plus pénibles réflexions sur le lour, tout nouveau, que le pardon accordé au prince Titiane donnait à ma situation, je vis mon père entrer chez moi. Quoique je dusse m'attendre à cette visite, la vue de ce parfait honnête homme m'émut si fortement, que je ne trouvai pas un mot pour Taccueillir. Je Tembrassai les yeux en pleurs, avec la rougeur de la honte. Il n'était pas moins ému que moi. Nous nous assîmes sans avoir pu échanger une parole. Mon père me regardait avec autant de surprise que de douleur. Si, me croyant en bonne santé, on lui avait appris que je venais de ressentir les premières atteintes d'une maladie mortelle, je crois qu'il ne m'aurait pas autrement regardé. Il avait été jusqu'alors si fier de moi !

Quand nous fûmes tous deux parvenus à apaiser le premier feu de notre émotion, mon père prit la parole pour m' expliquer le motif de sa visite. Un de mes collègues du collège, croyant

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bien faire, et prenant en pitié ma situation, lui avait écrit pour lui raconter ce qui se disait au ministère de l'instruction publique sur les causes de ma démission. Mon père savait donc que je menais une existence pleine de désordres, et que je m'étais démis de mes fonctions. Mais ses informations s'arrêtaient là, et, ne pouvant môme soupçonner qu'une personne du rang de madame de Chalis pût être cause de mon inconduite, il supposait que je m'étais ruiné pour une adrôlesse; » et cela, tout en lui remplissant le cœur d'humiliation, lui laissait pourtant quelque

espoir.

Je crus diivoi!' le désabuser. Je lui avouai que tout ce qu'on lui avait écrit étiiit de la plus stricte vérité, mais que la responsabilité de mes fautes m'ineombait tout entière, et qu'il n'y avait dans mon fait aucune fille mercenaire. Je m'étais b'.issé prendre trumi folle passion [lour Texistence des gens du monde. Peu à peu la fréquentation des oisifs m'avait donné le dégoût de l'étude. J'avais joué, et c'était par un mouvement

m LA COMTESSE DE CIIALIS

de susceptibilité, à roccasion des reproches que mes supérieurs étaient en droit de m'adresser, que je m'étais démis de mes fonctions. Mais mon père, tout en m'écoutant secouait la tète ..11 avait assez d'expérience, et il me connaissait assez surtout , pour voir que je mentais ou que je lui faisais une confession incomplète.

— Charles, me disait-il avec sa voix lente, vous me cachez la vérité. Il doit y avoir une femme là-dessous.

En vain je m'efforçais de le convaincre de ma franchise.

— Il y aurait quelque chose de pis, reprit-il, que tout ce que vous avez fait, ce serait d'user de mensonge. Je veux savoir la vérité. J'ai le droit de la connaître.

— Eh bien , lui répondis-je avec effort, cette vérité. .. je ne puis vous la dire, mon père.

— Qui vous en empêche?

— L'honneur.

Sur ce mot, imprudent dans ma bouche, le vieux marin redressa vivement la tête.

on LES MŒURS DU JOUR. 109

— L'honneur! fit-il.

Et ce mot sur ses lèvres avait des accents de clairon ; il éveillait des idées de bataille, et Ton voyait en imagination passer, sous des flots de ' fumée, des hommes au front triste, dont le sang ruisselait sous un haut pavillon.

— L'honneur ! répéta-t-il.

Puis, haussant les épaules avec une pilié triste :

— Vous voyez bien qu'il y a une femme làdessous !

le restais muet. Je me sentais maintenant devant le plus auguste des juges.

— Quel est le nom de cette femme? reprit mon père.

Même silence.

— Si vous ne dites rien... il y a un mari, n'est-ce pas?

Je baissais la tête.

— C'est bien. Je démêle quelque chose dans vos scrupules.

Puis, se levant:

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— Je VOUS verrai demain.

Et, passant devant moi, du ton de Niobé pleurant ses filles :

— L'honneur! murmura-t-il.

Je rejeyai les yeux. Mon juge était parti.

UY

le lenden^ain, dès le malin, mon père revint chez moi. II élait plus soucieux encore que la veille. Qui donc avait-il vu ? et que lui avail-on appris?

— Je vais, dit-il, vous parler à cœur ouvert. Je connais la cause de tous vos désordres, et, comme l'âge. Dieu merci! ne m'a pas rendu assez injuste pour me faire oublier que j'ai été jeune, je vous avouerai que ces désordres... sans les excuser, je les comprends. Il n'existe pas d'homme qui, une fois au moins dans sa vie, ne se soit trouvé aux prises, comme vous, avec une passion blâmable ; et si tous n'ont pas expié leur

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faute aussi sévèremenl que vous, c^est qu'ils avaient le cœur moins neuf ou qu'ils avaient bénéficié des circonstances. J'ai eu un grand tort envers vous. Vous connaissant comme je vous connais, et ayant observé depuis Votre enfance avec quelle facilité vous vous passionnez, sans cause apparente, je n'aurais pas dA compter sur une maturiié de raison que votre âge ne comporte guère, et vous laisser seul, loin de moi, ex[X)sé aux tentations. Ou j'aurais dû vous suivre, ou j'aurais dû vous marier dès le début de votre carrière. Ce n'est jamais impunément qu'on soustrait un jeune homme à la saine inthumcit de la vie de famille. Donc j'ai eu tort. Je le reainnais devant vous.

Qu'est-ce que la nature a donc mis dans le cœur d'un père! Celui-ci, malgré sa douleur, voulant me relever h mes propres yeux, s'attribuait la responsabilité de mes fautes!

— Je ne vous parlerai pas, reprit-il, de la personne qui vous a conduit où vous êtes. Son nom ne doit jamais être prononcé entre vuus et

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moi. Je dois vous rappeler cependant sa condition. Cette personne est mariée, mère. C'est vous dire que votre liaison ne saurait durer toujours. Or, il faut, dans ce monde, savoir où Ton va. Vous voilà ruiné, endetté, vous n'avez plus de position. A. vingt -six ans, avec une volonté ferme, on peut se relever de bien des choses. Que comptez-vous faire ?

Je me sentais si accablé, que les paroles ne pouvaient me sortir des lèvres.

— Mais... je compte... je compte travailler, mon père.

— Travailler! me dit-il, à quoi?

Je ne disais rien.

— Cet avenir qui s'annonçait si brillant pour vous! reprit-il; ces débuts que vous avez faits, si pleins de promesses ! cette carrière si honorable! tout cela que je vois brisé aujourd'hui, pulvérisé, connaissez-vous un moyen quelconque de le rétablir?

Je n'avais plus conscience de ce que je disais.

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— Mais... sans doute.

— Comment?

Je me précipitai à ses genoux.

— Je vous en supplie, m'écriai-je, n'exîpcz pas de moi que je quitte la femme que j'aime! Je ne peux pas ; elle est ma vie !

Mon père méditait. Sa situation était cruelle. 11 avait à mettre d'accord sa conduite avec ses principes, et, môme dans un tel moment, ses principes lui interdisaient de m'imposer sa volonté. Bien d'autres à sa place auraient été trouver madame de Chalis. Mais cet homme, réfléchi jusque dans sa tendresse, était également incapable d'un mouvement tyrannique et d'une action banale. .Quant à blesser la pudeur d'une femme, cela ne pouvait pas entrer dans sa pensée. Il me releva par la main et me fit asseoir. Puis, méditant encore:

• — Je vous vois tellement enfoncé dans votre folie, qu'il serait inutile de discuter avec vous. Il faut, et cela ne peut plus larder, que vous soyez châtié par cette folie même. Vous dites

que VOUS travaillerez? soit. Je ne vous demande qu'une chose, mais cette chose, j'exige que vous me la juriez sur l'honneur. Vous ne ferea plus de dettes. Celles que vous aviez côntrac tées, je les ai payées. Vous vous adreisserea à moi si vous avez besoin d'argent. Vous avez gaspillé le bien de votre mère. Le peu que j'ai vous appartient. J'aime mieux vous le voir dissiper que de vous soupçonner de vous déshonorer par des expédients. Ma pension de retraite, au besoin, me suffira pour vivre. Le serment que je vous demande, me le faites-vous?

— Oui.

— C'est bien. Recevez mes adieux maintenant.

Cette scène, que je ne puis analyser, car lotis mes sentiments s'enflamment et s'entrc-choquenl au souvenir do la confusion qu^elle me caixisa;

ot; LES iMiKuns du jour. 175

cette sccnc., dans laquelle rnon père m monlra bi granfl, si profondément prévoyant, el où je jouai, moi, un si pileux rAIe, eul pur eiTet (hi me cnus(;r un mouverniïnt de haine contre la (;omt<;sse. Pour la première fois depuis que 8*était uou/m; noire liaison, je vis(;n elle la cause de ma lionle el de mon mallH^iir; de ma réputation perdue, d(; rnon avi^nir anéanti, de ma mine, de rabaissement où j^élais, et surtout, et par-dessus tout, du profond chagrin de mon père. Maintenant, (;nlre moi ei tous les moyens que je pouvais ado|>ter pour essayer An me relever, la comtesse se dressait comme un obstacle. VXcu effet, elle ne m'avait pas seulem(;nt pris ma viu, elle prenait toutes ijws p(îns(;es. A quoi étais-je hofi, avec les inquiétudes qu'iîlhi me metUiit dans le cœur? I)e quelle chose, sérieuse, éfais-je c<apahle., depuis qu'elle m'avait habitué a vivre de l'e.xistence des déîsreuvrés? (Iraciî a (;lh;, je ressenfais l'anxiété la |)lus aiguë (jui puisse, p(;rcer une. am(; d'hom/ne; j'avais c(îssé de. croire en moi.

Cependant il fallait obéir h mon père. Je ne

me faisais même pas une idée da la gravité de l'engagement qu'il m'avait fait prendre, et je ne me doutais pas des peines que j'éprouverais pour le tenir. Je caressais depuis longtemps, à part moi, ridée d'un grand livre sur certains faits très-discutés de l'histoire de la révolution française. Quelques mois de recherches aux Archives de l'empire et un an de travail devaient suffire pour l'achever. Je me mis immédiatement en quête d'un éditeur. Je lui communiquai mon plan. Il lui plut, quoiqu'il fût d'un libéralisme à décourager les plus hardis. Grâce à la quasicélébrité que je m'étais faite à l'Université, il m'offrit douze cents francs contre la remise du manuscrit. Je me retirai désespéré. Douze cents francs! juste la somme que je dépensais en quinze jours ! attendre dix-huit mois pour la recevoir! Et comment vivre jusque-là ? Au surplus, je ne me faisais que peu d'illusions à cet égard ; je n'étais guère alors capable d'un travail suivi. La muse de l'histoire n'est pas moins jalouse que ses sœurs. Elle refuse de se prêter aux calculs

ov TES MŒi;n» îMf iofin. m

qui lui sonl (^!lrnnf((!r.H. Il fntit ne pOft nimcr, ou ii^aimcri|ij^!lle, pour qu'elle daigno fCépùndwr, Je {\h «ilor» c(*. que j*.iurais (lA faire dcpui.s longtemps : (les /îconomies. Je mi» à bas cheval, tilbury, dome.slique. Mon loyer <^lait rher. Je m'éiain plu h drcorer mon appartement [lour y recevoir la comtesjwî. Comment d/^mi^^nager, prendre un logement plus modeste sans lui avouer la v/;rité? Je craignais, en la lui rëvëlant, de me faire mépriser par elle. De quoi rougit-on plus que d'<>ire pauvre? Il me semblait peu Aft^ licat de lui faire sentir qu^dle Z^tait la cause indirecle de ma pnuvrel(*. Il me fallait prendre ttu parti cr'pendant. h: m'y prt^^parai longueuKïnt, Knfin, un jour, m ballnilianl, je lui dis que j'avais «'îproiivr, (](*h rnvers de fortune, ajoutant niaisement, en manien*, de réflexion, qin; cela [louvait arriver aux personnes les plus ais4»es. Mallieureijserrient, madame de Clialis était distraite. Klle nféroutail h peine et me ré|)ondait du bout des lèvres. Klle parut re^^retter que je fusse obligé de, quitter mon a|)piU'lemi!nt. Elle

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dit que les revers qui me frappaient n'étaient sans doute pas irréparables, «qu'elle espérait que tout s'arrangerait, »

Je sus depuis que ce jour-là elle était contrariée à cause d'une parure qu'elle avait commandée, par le télégraphe, à Rome, au joaillier Castellani. Elle comptait porter cette parure le soir même, et le courrier de Home qui devait la lui livrer avait manqué!

Ce ne fut pas sans peine que je partilis à trouver un logement convenable et bon marché. Une porte bâtarde y conduisait, et il était situé à l'entresol. Je le disposai le plus élégammen/ qu'il me fut possible. La comtesse poussa lin cri d'borreur en y entrant; elle le trouva trop bas, obscur. De mon séjour dans cet appartement date la plus douloureuse période de tnon existence. Elle se composait d'une misère mal dé-

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guisée et d'un travail cyclopéen. Je ne voulais rien demander à mon père et j'entendais lui tenir parole. Après avoir vainement sollicité la faveur de faire des conférences 9ur Sjiétone et Tacite, — on me refusa neti on me refusa même avec aigreur! afin de pouvoir vivre, et de très-mal vivre, je passais la moitié de mes nuits à faire le métier de correcteur dans une imprimerie, et la plus grande partie de mes journées était employée à écrire des articles, bien peu payés, pour une revue d'instruction publique. Le tout me rapportait environ trois cents francs par mois. A la rigueur, il m'eût été possible de m'en contenter; mais je ne pouvais plus me mêler à l'existence de la comtesse. C'est à peine si je trouvais le temps d'aller chez elle. Et pour fainéanter au bois, au théâtre, dans le monde, je n'y devais même pas songer. Si je n'avais été obligé de cacher ma pauvreté avec autant de soin qu'une action honteuse, il m'eût été facile de trouver un emploi honorable. Je pouvais me faire précepteur dans une maison riche. Mais je craignais l'effet

qu'aurait produit sur la comtesse une condition si peu relevée. J'employais la plus grande partie de l'argent que je gagnais à tenir mon appartement en bon état pour Ty recevoir et à me conserver une mise propre. L'été vint ; elle partit pour Bade. Je ne pus l'y suivre. Je lui écrivais de longues lettres mélancoliques et passionnées. Elle ne les lisait pas. Je m'en apercevais à ses réponses. Je languissais, je m'étiolais loin d'elle, mais mon amour ne bronchait pas. L'imprimerie où je travaillais fut fermée un beau jour pour cause de faillite. La Revue me payait de plus en plus mal. L'automne vint. Je n'eus pas le courage de me présenter devant mon père. Je n'allai pas à Nantes. La misère autour de moi montait toujours, comme une marée. Il y avait des jours où j'en étais réduit à vendre quelques-uns de mes livres pour pouvoir dîner.

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L'hiver vint à son tour. J'étais dans Tarchifond de l'abîme. Mais avec mon entêtement de Breton, je ne demandais pas de grâce, et la comtesse ne se doutait de rien. Me rencontrant de moins en moins dans le monde, ne me voyant presque plus chez elle, elle pensait que tout doucement je me détachais d'elle, que j'y mettais des formes. Cela lui allait. De mes tourments, de mes atroces privations, rien ne paraissait. Je renfonçais tout devant elle. La vérité cependant ne pouvait tarder à se faire jour. Elle l'apprit de la façon la plus imprévue.

Un de mes anciens camarades d'études, le

baron de Montessart, que j'avais rencontré de

temps à autre dans les salons, à l'époque ou j'y

faisais la figure que l'on sait, revenant à Paris

après un an d'absence consacré à parcourir

rinde et la Chine, et voulant publier ses souve-

nirs de voyage, eut l'idée de s'adresser à mon imprimeur. Un jour il s'en vint à l'imprimerie, rapportant des épreuves et demandant à dire un mot au correcteur. On le mena dans le chenil où je travaillais, en blouse, les doigts maculés d'encre. Comme je n'avais pas été prévenu, je n'avais pu me dérober, et, entendant ouvrir ma porte, je levai machinalement la tête. Nous nous reconnûmes en même temps, et le baron poussa un cri de surprise :

— Est-ce bien vous?

— Vous voyez.

— Comment étes-vous descendu là?

— J'ai perdu tout ce que j'avais.

— Mais.», vos fonctions de professeur?

— J'ai eu quelques dilûcultés avec mon n^ nistre, et j'ai donné .ma démissioiu

Le baffon ne pouvait se v&mU£e de sa surprise.

— Voyons, fit-il, en s'asseyant sur un angle de ma table — il n'y avait qu'une chaise cassée àoûs mon galetas — vous ne me dites «pas tou^.,

ou L&S MŒURS DU JOUR. !i83

mon cfa^. Je ne puis conceveîf cpi^^vee ^0S ta- 'lents, la réputation 4|ue ^ens >vous iéies faite, les ^mis qu'on tous connaissait, vous n'^ayez pu trouver, en quittimt TUsiv^sité, une situation ?plus en rapport av^c voire mérite.

— Est-ce qu'on a des amk! inteiTompis^je d'un air triste.

— Mais sans doute, fit^il.

Et le brave garçon m'offrit sa bourse.

— Merci, lui dis-je.

J'avais déjà d'^ grands besoins, mais je me rappelais la promesse faite à mon père. Je repris :•

— Mon travail me suffit pour vivre.

Le baron supposa-t-il qu'il y avait quelque manquement à la probité dans mon fait, et alors jugea-t-il que mon obscurité m'était imposée? Je l'ignore. Le fait est qu'il cessa de me presser, et, quand je le priai de ne pas divulguer le secrA de ma triste condition, il parut approuver le désir que j'avais de me faire oublier de la société parisienne. Depuis, son livre étant publié, je le perdis

184 LA COMTESSE DE ClIALIS

de vue et ne pensai plus à cette rencontre. Mais vers le milieu de Thiver, mon ancien camarade s' étant fait présenter à madame de Chalis et ayant été lui faire visite, entendit mon nom prononcé chez elle. Il y avait alors dix personnes dans son salon. Naturellement il s'empressa de demander des nouvelles « du pauvre garçon. » Sur ce mot, on l'interrogea, et, oubliant la promesse qu'il m'avait faite, il raconta tout ce qu'il savait.

On peut se figurer de quelle stupeur fut accueilli le récit du baron de Montessart. Madame de Chalis, malgré l'empire qu'elle avait toujours su exercer sur elle-même, manqua défaillir. Cependant il lui fallait une explication prompte, car elle ne pouvait admettre qu'elle fût la maîtresse d'un ouvrier. Elle devait venir chez moi le même jour. Je l'attendais, et ce jour-là, je me le rappelle, après m'êtrc défait successive-

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ment de tous les objets mobiliers qui n'étaient pas rigoureusement indispensables pour donner un air habile à mon logement, je promenais les yeux autour de moi avec désespoir, me demandant de quelles choses je pourrais bien me débarrasser encore afin de me procurer seulement une dizaine de francs. Quand la comtesse entra, me trouvant dans cette chambre propre, presque coquette dans sa nudité, avec quelques vases de fleurs, un bon feu, et vêtu d'un costume qui, pour n'être pas rigoureusement à la mode, était cependant convenable, elle crut avoir été la dupe de quelque mystification et se mit à rire. Puis, désireuse de me faire partager sa gaieté, elle me raconta toute rhisloire.

Mais moi, j'étais au bout de mon courage. Terrifié d'abord à l'idée qu'elle savait tout, j'avais fini par m'y résigner, préférant cela même à l'existence que je menais depuis quelques jours. Je me sentais si malheureux que la mort m'aurait semblé douce si je n'avais été rattaché à la vie par le fil même de mon amour. Pendant que

la comtesse parlait, j'avais donc commencé par détourner la tête, puis, comme ses éclats de rire me faisaient mal, les larmes me montaient aux yeuK. Elle s'en aperçut tout à coup, et alors, ehangeant de langage :

— Quoi ! c'est donc vrai ! s- écria-t^eller

— Hélas !

— Mais comment se fait-il?...

— Je n'en sais rien. Je n'ai plus rien. Je n'ai plus d'état.

Je défaillais. Elle me saisit la main. Elle dit :

— Qu'est-ce que tout cela- veut dire ?

— Gela veut dire que l'imprimerie est fermée depuis un mois, et.».

— Achevez donc !

— Et je n*ai pas mangé depuis deux jours.

La stupeur a tous deux, nous coupa la parole^ Mais elle!... Oh ! de telles femmes!... de même

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que les rois, de loin elles brillent, vous fascinent ; mais il ne faut pa& les voir de trop près 1 Elle réagit tout à coup.

— Ge n'est pas vrai ! s'écria-t-elle. Ce n'est pas possible ! Vous mentez. . . je ne sais pourquoi. Cet ameublement vaut deux mille francs. Si vous étiez aux prises avec les derniers besoins, comme vous le dites, vous l'aurie-s vend» depuis longtemps !

— Le pouvais-je ? lui répondis-je. Vous ne veniez ici qu'avec répugnance. Seriez-vous venut dans un taudis ? C'est pour que vous ayez des fleurs, du feu, une ombre du confortable auquel vous êtes habituée que je me privais de toutes choses. Voyez : j'avais quelques tableaux, je les ai vendus; quelques bijoux qui venaient de ma mère, je les ai vendus de même; j'avais des livres... mes livres, mes outils à moi... je m'en suis défait.

La comtesse était consternée. Aucun moyen maintenant pour elle de soupçonner ma véracité. Mon air et mon accent fortiliaient la gravité da

mes paroles. Moi qu'on avait élevé dans l'idée que les femmes, par le cœur, la noblesse des sentiments, étaient supérieures aux hommes, je m'attendais à la voir pleurer . Tant de femmes auraient été transportées d'exciter un pareil amour. Mais je ne la connaissais pas encore. Elle s'était d'abord mordu les lèvres jusqu'au sang.

— Je veux que vous me disiez tout, maintenant ! s'écria-t-elle.

Je lui dis tout ce que j'ai écrit ici, sans dissimuler rien, ni rien arranger. Elle m'écoutait en silence, la tête baissée. Quand j'eus fini elle releva la tête. Elle était furieuse.

— Pourquoi avez-vous agi ainsi ? me ditelle.

— Parce que je t'aimais !

— Pourquoi ne m'avez-vous pas consultée, rien dit, rien confié ?

— Parce que je t'aimais !

— Eh I il ne fallait pas m'aimer comme celai

Je ne comprenais pas. Je la regardai. Alors,

ou LES MŒURS DU JOUR. 180

avec cet air impérieux que je lui connaissais, et qui était comme la manifestation extérieure du fond Se son âme, voici ce qu'elle me dit :

— De quel droit avez-vous ruiné pour moi votre existence ? Est-ce que je vous l'avais demandé? Est-ce que je pouvais l'accepter? Lorsque vous me parliez de voire passion, vous vous étonniez toujours de me voir sourire. Ce n'était pas que j'en doutasse, c'est que j'espérais la décourager. Que voulez-vous que je devienne, moi, avec une liaison sérieuse et durable ? Estce que je m'appartiens? Est-ce que je ne me dois pas au monde ? La passion trouble la vie, la bouleverse. Elle compromet la tranquillité de la famille, la considération delà femme, le repos du mari, Tavenir des enfants. Vous croyez que je vous sais gré de vos sacrifices ? Je ne vous les pardonnerai jamais. Il fallait vous marier, comme le voulait votre père. Tout le monde se marie. Cela m'aurait fait de la peine ; mais, comme je n'ai jamais supposé que nous dussions passer

notre vie ensemble, j'en aurais pris mon parti.

Ensuite, comme vous n'aviez que peu de fortune, il ne fallait pas quitter votre place, et surtout, quittant votre place, il ne fallait pas gaspiller rhéritage de votre mère et vous endetter. Dans quelle situation m'avez-vous placée! Vous étiei* amoureux de moi, j'ai eu du goûl pour vous, je* vous l'ai prouvé, et, pour me récompenser de ma faiblesse, vous m'mfligez le remords de votre ruine. Gomme je suis une honnête femme, me voilà donc forcée de vo'^s dédommager. Je ne puis tolérer que vous pensiez à moi comme à la cause de votre désastre. Mais que puis-je faire ? Dans quelle impasse m'enfermez- vous? Les fonctions que vous exerciez, il ne m*est pas possible de vous les rendre. Quanta votre fortune, q.uoique je sois riche. . . oh l ne vous hâtez pas de vous récrier ! je vous connais assez pour deviner que vous refuseriez une restitution. Vous êtes si scrupuleux pour tout ce qui touche à l'argent, et si imprévoyant pour d'autres choses !

Je ne répondis rien. Elle avait encore raison! Mais elle faisait toujours en sorte d'avoir raison

ou LES MŒURS DU JÔUB^ llHf

d'une façon horrible. Elle ne voyait dansr notre liaison qu'une distraction, un passe-temps, quelque* chose de plus vif peut-être, de ^plus aigu, une distraction défendue, et qui alors avait l'attrait, Tassaisonnement qui manque aiix choses permises. Moi, dans cette liaison j'avais mis ma vie. Totit était là ! Dans notre étrange situation il n'y avait de trop enlre nous que l'amour.

Cependant il fallait parlef .

— Voyons, dites, cherchez, reprit-ellë avec sa voix brève. Que puis-je faire pour vous ? Qu'accepterez-vous ?

— Je ne puis me résoudre à vous quitter, lui répondis-je. Quelle que soit la nature de l'affection que vous me portez, je l'accepte ; mais vous quitter... ce n'est pas possible!

Ici elle parut embarrassée. La pitié, le dédam et quelque chose qui ressemblait à la souffrance se peignit sur ses traits.

— Mais enfin, que puis-je faire pour vous? reprit-elle.

— Eh bien! lui dis-je avec honte, vos enfants... je les aime comme s'ils étaient les miens. L'âge est venu pour eux où ils ne peuvent se passer d'un précepteur. Voulez-vous que je sois le leur? De cette façon, nous ne nous quitterions plus.

Elle ne put s'empêcher de faire un haut-lecorps.

— ^ Précepteur ! vous !

— N'est-ce pas ma profession?

— Sans doute, mais... chez moi... ce n'esi

pas un avenir.

— C'est du pain.

Ce mot de a pain » lui parut outrageusement excessif, à elle, qui n'en mangeait même pas peut-être.

' ^ Vous parliez de mon avenir, ajoutai-je. Quel plus bel avenir puis-je ambitionner que de passer ma vie imprès de vous?

Elle hésita, refléchit, fronça les sourcils ; puis b^ \ levant, et daignant enfin me sourire :

— Eh bien 1 c est dit ! fit-elle. Venez vous

ou LES MŒURS DU JOUR. m

installer tout de suite. Nous dînerons ensemble.

Je la reconduisais. Tout à coup elle se mît à rire.

— ■' Quand je pense qu'il se priT^dt de tout I s'écria-t-elle en chorpiant ses deux mains Tune contre l'autre. Mon Dieu ! que les hommes sont niais !

Elle avait cru sans doute, en acceptant, que les choses iraient toutes seules, et moi, j'étais au septième ciel. Notre illusion se dissipa le lendemain de mon installation dans sa maison. J'avais pris tout de suite ma tâche au sérieux. Les deux chambres que j'occupais était situées auprès de celles des enfants, de sorte que je ne les perdais pas de vue une minute. Nous fûmes, dès le premier jour, charmés les uns des autres, et je commençai immédiatement à mettre en pratique le système d'éducation qui me semblait le mieux

approprié à leur âge et à leur future condition. Mais, demeurant dans son hôtel, mangeant à sa table, la rencontrant à chaque heure du jour, sachant tout ce qu'elle fait, à quelle heure die se lève, sort, rentre, se couche, où elle va, quielle reçoit, que de sujets d'irritation pour moi ! Je ne soupçonnais même pas qu'une femme pût mener une existence si absurde et si dispendieuse I Le coulage de sa maison était effroyable. Elle-même avouait qu'il y avait toujours cent mille écus par an dont elle ne ^.^uvait se rendre compte dans ses dépenses... Quant au milieu intellectuel dans lequel elle vivait, les mots me manquent pour l'exprimer. Sa société se divisait en deux fractions distinctes. La première se composait de tout ce qui porte un nom en Europe et fait figure sur la scène du monde. Celle-là n'apparaissait chez la comtesse que pour y faire des visites cérémonieuses, et de loin en loin. L'autre fraction, infiniment plus restreinte — une vingtaine d'intimes, au plus, la constituait • — avait ses heures à elle et reparaissait chaque jour. Les

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femmes de cette intimité — quoique la plupart d'entre elles fussent, dans toute l'acception du mot, de fort honnêtes femmes — se modelaient extérieurement sur la comtesse. Les hommes étaient des jeunes gens de l'espèce du prince Titiane^ et c'était le prince Titiane qui, chez elle, donnait le ton à la conversation. Ces sujets de conversation étaient invariablement les mêmes : ils roulaient sur les modes nouvelles, sur les divertissements en vogue, les réunions de la saison, sur les courses, le jeu, les scandales du monde, et surtout sur les faits çt gestes des courtisanes en renom. La* persistance que les hommes de l'intimité de la comtesse mettaient à revenir, en termes déguisés, je le reconnais, mais fort transparents, sur ce thème aussi déplaisant que scandaleux, l'immense curiosité qui se^ manifestait chez les femmes de cette intimité en écoutant le récit de turpitudes qui n'avaient même pas l'excuse de la critique pour être tolérées, me faisaient quelquefois me demander si, dans le secret de leur âme, quelques-unes de ces jeunes femme»

196 Là comtesse DE GHÂLIS

n'avaient pas placé leur idéal sur les confins qui séparaient leur propre existence de celle des filles entretenues. Garder pour soi les avantages attachés â la condition de « femmes comme il faut » tout en s'en donnant à cœur joie, des dégradantes libertés que prend la « femme libre, » serait-ce donc là un rêve, une ambition caressée! Et se peut-il qu'après avoir roulé de satiétés en satiétés, une femme, une seule!... dans ce milieu du monde où tout se rétrécit et se corrompt, en soit arrivée là, poussée par l'ignorance et une imagination sans règle ! ... Le prince Titiane, je ne dois pas oublier de le mentionner, était l'irispirateur et comme lame des divertissements préférés de la comtesse. C'était lui qui avait eu « l'heureuse idée » de donner des surnoms aux femmes de l'intimité de cette dernière, appelant l'une la Vénus aux carottes, sous prétexte qu'elle était fort belle et qu'elle avait les cheveux rouges ; une autre Peau de soie, parce que celle-ci avait le teint clair; une troisième la Grande-Duchesse, à cause de sa taille et de son titre. Et ce qu'il y avait en

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cela de plus étrange, c'est que ces femmes avaient accepté de tels surnoms, se les donnaient entre elles, et s'en cachaient si peu que les petits journaux avaÎBnt fini par en parler. C'était encore le prinde Titiane qui décidait de tout chez la comtesse, tranchait sur tout, distribuant le blâme et l'éloge, selon que, dans l'argot à son usage, il laissait tomber de ses lèvres, en forme de jugement, ces mots sacramentels : Cest chici ou Ce n'est pas chicI 11 y avait surtout un mot affreux qui revenait toujours, en forme de conclusion, dans les bizarres théories auxquelles il se plaisait à se livrer. Ce mot, qui pourrait si bien servir de devise à la seconde moitié du dix-neuvième siècle, semblait, dans sa concision, le résumé de l'existence du prince et de celle de la comtesse : Gobichonnons I gobichonnons I disait à tout propos ce prince baroque. Je trouvais qu'il y avait quelque chose de sinistre dans la façon dont il prononçait cet horrible mot.

Pour la comtesse, que de sujets d'irritation au«si dans ma présence!... Elle s'était donné un

surveillant, un mentor muet, mais dont elle comprenait le silence. Elle, si libre ! habituée à faire toutes ses volontés, à n'en rendre compte à pa^sonne, à n'être jamais critiquée, la voilà constamment sous les yeux de son amant, et cet amant, chose mortifiante pour elle, est, dans son jugement faussé, presque son domestique I ... J'avais cru pouvoir vivre avec elle sur le pied d'une intimité cachée, et c'est certainement ce que tout autre, plus habile ou moins scrupuleux, aurait exigé dès le premier jour. Mais j'attendais une occasion, car je voulais ne pas gêner. Elle s'arrangeait si bien — et cela lui était facile dans son hôtel, où l'on comptait plus de trente personnes de service — qu'il y avait toujours quelqu'un entre nous deux. Et puis elle se dismt souffrante, elle avait « ses nerfs. » Je me refusai longtemps à comprendre. Quand je compris, il était trop tard ; elle avait déjà pris sa résolution; elle sentait la faute qu'elle avait faite en me rece* vant chez elle,, et elle ne songeait plus qu'à m'en chasser.

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Elle a¥ait décidé qu'elle me renverrait auprès de mon père; mais û'. lui fallait un prétexte. Elle crut le trouver dans Tarri^ée de son mari. H y avait alors près de deux ans que le comte n'avait vu sa fiemme. Je ne soupçonnais pae qu'on Tattendit; mais ayant remarqué que toutes choses semblaient rentrer dans un ordre apparent à l'hôtel : qu'on se couchait moins tard, qu'on se levait plus tôt, qu on recevait mmns d'hommes, qu'on tenait des conversations moins insensées, qu'on portait des costumes moins excentriques, je m'inibrmai, et l'on m'apprit que le comte avait quitté l'Egypte et qu'il allait passer quelques mois chez lui. Ce mari, que je ne connaissais alors que par ce que sa femme avait bien vouI( m'en dire, ne m'inspirait, je dois l'avouer, que peu d'estime et qu'une faible sympathie. Je pouvais bien admettre, dans mon appréciation inté-

ressée, qu'il vécût loin de sa femme, je le trouvais inexcusable de se priver de ses enfants. Je le vis à dîner le jour même de son arrivée. C'était un homme d'environ trente-cinq ans, à l'air triste, mais de grandes manières. Il y avait de la mélancolie dans son regard, de la résignation dans toute sa personne. On voyait, à ses pommettes rouges et à sa maigreur, qu'il n'avait pas encore complètement surmonté le mal dont les premières atteintes s'étaient révélées après son mariage. Ce qui me plut en lui, ce fut que, par sa distinction, le choix de ses paroles, l'élévation de sa pensée, il se tenait à une prodigieuse hauteur au-dessus de tous les hommes que j'avais rencontrés chez la comtesse.

La comtesse se sentait gênée devant son mari. Elle, si volontaire! elle le regardait avec une sorte de soumission qui, de sa part, semblait trèsétrange. Quand il parlait, elle écoutait avec déférence, ce qui, à ma connaissance, ne lui était jamais arrivé avec personne. Lui était avec elle absolument comme l'est un homme bien élevé

avec n'importe quelle femme; mais ni par uo regard, ni par une parole, ni même par ces égards particuliers qu'on a si naturellement pour les gens qu'on aime, il ne montrait qu'il la considérât comme SA femme* Évidemment il y avait entre eux quelque chose, et quelque chose de très-grave, d'irrémissible que j'ignorais.

Le comte, pendant le diner, ne m'adressa que peu de paroles. Il y avait dix personnes à table, et c'étaient toutes des personnes de manières sérieuses. Le prince Titiane n'y était donc pas. Le voyageur parla de ses voyages; je n'osais l'interrompre; il m'intér>3ssait, et, je dois le dire, m'in* posait; mais j'étais enchanté en rentrant chez moi, et me rappelant le maintien embarrassé de la comtesse : — Elle a donc trouvé un maître! me disais-je. Oui, ajoutai-je, mais elle a su s'en délivrer!

J'appris depuis que ce jour même , quand leurs hôles furent partis, madame de Cbalis entreprit de me déconsidérer dans l'esprit de son mari. Elle lui dit qu'elle était punie d'une bonne action

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qu'elle avait faite ; que, prenant dans sa société pour précepteur de leurs œfants im jeune homme qu avaient atteint des revers de fortune, elle s'était fourvoyée ; que les enfants n'apprenaient rien ; que je leur étais trop supérieur, et que, à cause de nos anciennes relations^ elle se sentait gênée avec moi et n'osait m'adresser des observations. Elle comptait que son mari n^i^caminerait pas, prendrait légèrement les choses, qu'il se chargerait de me remercier; qu'elle pourrait lui attribuer une déterminaticm tpà devait me jeter dans le désespoir; dire qu'eUe avait iait son .possible pour que cela ne fût pas , qfi'alle en était bien malheureuse. Mais le comie, qui ne voulait agir qu'à bon escient, entra lelendesiain, àl'heure.de la leçon, dans la ckambre ée ses eolante, prit on siège, s'assit, écouta sans rien dire. U trouva ses garçons convenablement habillés, propres et bien tenus, de mine fraîche et fort gentiment sérieuse. La leçon continuant , sur sa demande, comme s'il n'y avait pas été présent, il fut surpris des progrès qu'ils avaient faits ; et, les inter-

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Fogeant, à ma prière, il fiit coate&t de leurs réponses. Ce qui le frappa le plus, ce fut Tascendant amical que j'exerçais surr evoi. Lorsque la leçon fut finie le comte embrassa ses enfants avec effusion, puis il me salua «aifô rien dire. Une heure plus tard, j'entrai dans la salle à manger, tenant mes deux élèves par la msia. Les maîtres arrivèrent pour le déjeuner. Sout à eoep au milieu de la conversation, le comte lève la tête, et, s' adressant à moi, me remercie de Thonneur que je veux bien lui faire en me efaargeant d'instruire ses enfants. Voyant le beau suceès de sa trahison, madame de Chalis baissait les yeux, affectant de piquer avec soin les morceaux s«r son assiette, et moi je rougissais d'un secret plaisir. Je répondis au comte; et, peu à peu, comme il me stimulait, sans que j'y prisse garde, je développai le système d'éducation synthétique qui, selon moi, était le seul rationnel et pouvait produire de bons résultats. Les sciences abstraites, mathématiques , astronomie , physique, chimie, biologie, étudiées successivement et se fortifian*

le^ unes par les autres ; Thistoire de tous les peuples du monde envisagée concurremment et chronologiquement ; les langues étudiées par groupes naturels, et l'élude des littératures marchant en même temps que l'étude des langues. Pendant que je parlais le père approuvait de la tête, et certains mots heureux que je trouvai excitèrent chez lui une sorte d'attendrissement. Quelque chose de ma chaleur d'Aix m'était revenue. J'étais convaincu, je fus éloquent. Mais la comtesse, intéressée d'abord malgré elle et muette, fut effrayée des avantages que je prenais. Elle objecta timidement que tant de choses lui semblaient inutiles, et que ce serait fatiguer les enfants qu'entreprendre de leur c< bourrer la tête » de toutes ces sciences qui ne leur serviraient à rien, étant nés riches. Alors le père si froid d'habitude, lui lança un regard que je n'oublierai jamais. Il y avait à la fois dans ce regard le désespoir d'une existence détruite et la revendication, contre la banalité, de tous les droits de la raison. Puis, devant ses domestiques silencieux- et ses enfants qui

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