‹ La comtesse de LeicesterChapitre 18 sur 27 · ACTE iV · texte numérisé non relu

ACTE iV

SCEME PREMIERE.

LEICESTER, MORTON

HORTON

El la comtesse?

Aillant que Ton en peut juger, Son étal quoique grave, offre peu de danger.

HORTOIV.

Ah î tant mieux.

El Simier que j'ai trouvé chez elle?

MORTON

Celait pour lui montrer de rintérèt, du zèle.

Mais pourquoi donc, alors que je suis arrivé, S'esl-il furtivement et soudain esquivé?

MORTON

Voilà bien maintenant une autre fanUisie, Quoi ! vous vous laisseriez prendre à la jalousie !

LBICESTER.

Ce malin, ils se sont encore entretenus ;

lis étaient seuls ici quand nous sommes venus.

MORTON

Le hasard peut en être uniquement la ciiuse : On n'est pas criminel parce qu'à deux l'on cause.

LUGESTER.

Il est mon ennemi, tout de lui m'est suspect... Encore un coup, d'où vient qu'il fuit à mon aspect?

HORTOll.

Alloos, sar vous, milord, conservez plus d'empire.

Avec lui^ contre moi, la comtesse conspire, Aatrement, aurait-elle été loi confier Un secret que ma mort va peut-être expier?

Après tous les serments que j'avais reçus d'elle! Oh ! je me vengerai de lui, de 1 infidèle.

Le traître ! de ma main il sera châtié !

MORTOlf.

Il n'est digne, milord, que de votre pitié, Un envoyé sans titre, un petit personnage A qui nul ne connaît le plus mince apanage ; Pouvei-vous le trouver tellement important Qu'il mérite de vous ce courroux éclatant.

LEICESTBR.

Un tel homme à tes yeux serait sans importance Quand il ti«nt dans sa main mon sort, mon existence î Qui ? moi ! que je consente à ne pas me venger ! J'aimerais mieux encore encourir le danger De tout dire à la reine et d'exposer ma tête Au rude châtiment que cet aveu m'apprête.

Oui, j'en fais le serment, je le veux, il mourra, Et ce sera par moi, par moi qu'il périra.

nORTOif , indiquant vn miroita Regardez, vous voilà tout défait, et tout blême ; Comment en cet état vous diriger vous-même ?

LtICISTIII.

Quoi ! de mon serviteur serais-je le valet.

Et voudrais-tu de moi faire ce qu'il te plait?

MORTOlt.

Non, je veux seulement que vous soyez vous-même. Morton, vous le savez, vous honore et vous aime;

S'il S'est fait un bonheur dès ses plus jeunes ans

De prévenir vos irœux par ses soins complaisants.

Il rougit de vous voir ainsi vous compromettre,

Et de vos passions ne pas rester le maître.

Aux pieds d'Elisabeth allez donc vous jeter,

Allez, allez vous perdre, allez lui raconter

Et votre mariage et celte frénésie

Où vous pousse une aveugle et sombre jalousie ;

Mais avant d'accomplir ce projet odieux,

Il TOUS faut de Morton recevoir les adieux,

J'ai servi Leicester grand, noble, magnanime.

Mais non comme aujourd'hui, faible, pulsillanime,

Et du moindre revers se montrant accablé.

Je vous rends tous les biens dont vous m'avez comblé,

Je ne veux plus servir un maître qui s'oublie.

Dont rame haute et fière à ce point s'humilie.

Je me crois par le cœur et plus noble et plus grand

Qu'il ne l'est par le nom, la fortune et le rang.

LEicESTu, ému.

Peux-tu bien m'adresser un tel reproche en face ! Ah ! ne me quitte pas... Que veux-tu que je fasse?

NORTON

Croyez-moi donc. Au lieu de vous abandonner A de fongueux transports qui font déraisonner^ Pesez tranquillement ce qu'il convient de faire. Vous ne pouviez conclure une plus triste affaire Que de vous marier malgré tout mes avis.

Heureux si, plus prudent, vous les eussiez suivis ! A votre ambition tout eut été propice ; Mais vous avez creusé vous-même un précipice. Où malgré vos efforts il vous faudra tomber.

LSiCfiST£R.

Au sort qui me poursuit comment me dérober?

XORTON.

Voire état maintenant est on vrai labyrinthe, Que vous n'en puissiez pas sortir, voilà ma crainte. Et d'abord, c'est Simier; il tient votre secret, Certes, rien ne Toblige à se montrer discret. Supposons cependant par un bon coup d'épée Son indiscrétion prévenue et trompée, Vous n'en serez pas moins dans le même embarras; La comtesse en effet vous reste sur les bras. Et vous ne comptez point qu'avec son caractère, Elle daigne longtemps consentir à se taire.

La reine saura tout. Que ferez- vous?

LEICEST£R.

Eh bien!

Puisque pour me sauver il n'est plus de moyen. Je me livre en aveugle au torrent qui m'entraîne, Et veux dans son courroux braver ma souveraine*

HOITOH.

C'est en homme de cœnr prendre votre parti ; Mais il faut qu'avant tout vous soyez averti De l'excès de vengeance où peut être poussée Dans ses affections une reine offensée, Alors qu'elle s'appelle Elisabeth Tudor :

De Robert Devereux l'on se souvient encor.

LEKBSTEB.

Vu, quelque châtiment que son courroux m'iippréte, Elle n'oserait pas faire tomber ma tête.

Les lords, mes pairs, ont seuls le droit de me juger ; Ce droit, Elisabeth ne peut se l'arroger.

HORTOn.

Soit. Mais si dans la tour son ordre vous enferme, De son ressentiment qui peut prévoir te terme, Et si rien n'adoucit son esprit irrité.

Qui sait quand finira votre captivité.

Mais je veux bien admettre cocor que sa vengeance Daigne vous accorder une prompte allégeance ; Vous n'en serez pas quitte à moins de quelques mois, El vous ne pouvez guère espérer mieux, je crois. Libre, quelle sera désormais votre vie?

Vous, jusqu'ici l'objet de la comrbuue envie. Vous, ce lord si brillant et partout si fêlé, Vous perdre dans la foule et dans l'obscurité. Quand déjà d'une main vous touchiez la couronne, Que vous aviez un pied sur les marches du trône !

LEICBSTSR.

C'est cruel à penser, Itforton.

HORTOR.

Heureusement « La comtesse vous offre un dédommagement.

LBIGSSTER.

La comtesse, dis-tu? La comtesse me trompe; Avec elle il s'en faut bien peu que je né rompe ; C'est elle qui me nuit, c'est cet hymen maudit Qui me brise et me perd.

HOITOII.

Ne vous Tai-je pas dit?

LfcICESTER.

Si je pouvais avoir une preuve assurée.

Qu'elle a trahi la foi qu'elle m'avait jurée. Tu me verrais, Morlon, renverser de ma main Cet obstacle importun dressé sur mon chemin.

El ne crois pas qu'alors ma colère faiblisse.

HORTON

En pareil cas, déjà le doute est un supplice.

LKICESTER.

Un supplice cruel, je le snis, je le sens.

Avoir le cœur brûlé de soupçons incessants,

Ce n'est pas vivre hélas! c'est mourir à toute heure.

HORION

Vous n'aurez même point la paix intérieure, Cette paix qui console au milieu des revers, Qui doucement fait trêve à nos chagrins divers. Aussij déchu du rang où vous pouviez prétendre, Votre amour, cet amour et si vif et si tendre, Loin de vous apporter quelque soulagement, Ne fera qu'augmenter, qu'aigrir votre tourment. Comme vous Pavez dit, milord. ce n'est pas vivre.

LEICESTKR.

Voyons, conseille-moi... quel parti dois-je suivre?

NORTON

Descendez en vous-même. Interrogez- vous bien... Voulez-vous être roi, voulez-vous n'être rien ? Si, faible en vos desseins, vous voulez ne rien et re. Allez trouver la reine et faites-lui connaître...

LEICEST£R.

ciel î n'être plus rien î

NORTON

C'est fort triste à mon gré Lorsque pour arriver au suprême degré, Il suffit comme à vous d'une volonté forte, Lorsque l'occasion, le sort, tout nous y porte ; Quand la chose est surtout déjà faite à moitié ; Mais il faut vous garder d'une sotte pitié.

.le ne te comprends pas.

NORTON

Pour me faire comprendre, Je ne sais paj comment je m'y pourrais mieux prendre, El je suis assez clair, si, de votre côté,

Vous y mêliez ud pea de bonne volonlé...

Le chagrin esl un mal qui nous ronge el nous mina,

Qui même par la mort fréquemment se termine...

C'est le mal dont je vois la comtesse souffrir.

MORTOX.

Fort bien. Mais croyez -vous qu'elle en puisse guérir ?

On succombe au chagrin moins vite qu'à la joie.

HOBTOR.

Le chagrin est plus lent à dévorer sa proie,

il est vrai, mais l'effet n'en est pas moins certain.

Tu ne m'annonces là qu'un avenir lointain.

MORTON

On le peut rapprocher, et rien n'est plus facile, Si vous vous montrez ferme ou seulement docile. Pour calmer la comtesse et ses nerfs irrités, D'excellents cordiaux lui seront présentés ; Mais il advient souvent que le meilleur remède, Contre Tespoir de l'art, tue aussi bien qu'il aide; > Il se peut qu'un docteur, même le plus huppé, Dans ses prescriptions se trompe ou soit trompé.

Noir démon, je comprends.

NORTON

Alors, laissez-moi f.iire.

Et lie vous mêlez pas du tout de cette affaire. Qu'est-ce pour moi qu'un risque ou de plusou de moins ; Mon action d'ailleurs n'aura pas de témoins.

Il va pour sorllr.

OÙ vas-tu ?

XOBTOII.

Vous servir, milord, malgré vous-même Vous mettre sous la main le royal diadème.

Je D'ai rien ordonné.

MORTOÏf.

Non, ni rien défendu; El je prends tout sur moi...

LEICESTER, le rappelant, Morlon !

HORTON

Cest entendu.

Il sort précipitammenl.

SCEME 11.

Des lélés serviteurs, Morton est le modèle,

Cest un confident sûr, c'est un ami fidèle ;

Mais dans la circonstance où me voilà placé.

Il est à me servir un peu trop empressé.

J'ai le secret soupçon qu'il fait aussi son rêve ;

Il s'élève en effet si son maître s'élève ;

Or, quelque soit le plan qu'il ose méditer,

Dans l'exécution rien ne peut l'arrêter,

Pour aller à son but II est impitoyable.

Ce qu'il veut accomplir est affreux, effroyable.

Et je crains, si je cède à cet homme de fer.

D'allumer dans mon cœur tous les feux de l'enfer.

Ne précipitons rien, ordonnons-lui d'attendre ;

Avant de rien tenter, il doit encor m'entendre.

Il écrit, et ferme sa lettre.

SCEIVE m.

LEICESTER, SFDNEI.

SIDNEI.

Je vous cherchais.

LEICBSTEB.

Pourquoi cet air mystérieux ?

S1DIIE1.

Le sujet qui m'amène est grave et sérieux.

Il est de saints devoirs que votre honneur oublie, Votre amitié pour moi dût-elle être affaiblie, Je viens exprès, milord, pour vous les rappeler. De grâce, écoutez-moi, je ne vous puis celer Qu'il circule des bruits qui blessent votre gloire ; Aussi, je vous l'avoue, il m'en coûte d'y croire. On dit que, de la reine, aveuglément épris, Vous osez aspirer au trône, et qu'au mépris Du nœud qui vous attache à votre jeune femme. Vous la laissez gémir sous une honte infâme.

J'ai gardé le secret que vous m'aviez commis, El c'était mon devoir, je vous l'avais promis ; Mais ce n'est plus le temps de garder le silence, El jo ne pense pas qu'un noble lord balance A rendre à son épouse et la vie et l'honneur, Alors qu'il a juré de faire son bonheur.

J'ai mis à l'écouler beaucoup de patience ;

C'est que je suis en paix avec ma conscience.

Épargne-moi, Sidnei, d'inutiles discours;

Rends à Morton ce pli, c est plus pressant. Va, cour

siduëi.

Où donc?

LEIGESTEfi.

Chez la comtesse, à qui tu peux apprendre Qu'à son p!us cher désir je suis prêt à me rendre. Son hôtel est fort loin, ne perds pas un instant, Vite, prends un cheval.

siDifEr, prenant aff'ectumxpmfnf ta main ch Lpicester.

Milord, je pars content.

Au moment où sort Sidnei, enlre la Reine quMI salue avec respect.

scENre iT.

LA REINE, LEICESTER

LA REiriE.

Simier dans son projet n*a plus de confiance, Et pour prendre congé me demande audience.

O combien je voudrais qu'il fut déjà parti !

L\ REINE

Mais, vous, comte, d'où vient que vous m'avez menli ?

Moi, madame?

LA RElIfE.

Je sais vos allures secrètes, Miiord ; je n'aime pas des amours si discrètes... La comtesse d*Essex ...

Mouvement de Leicesler.

Vous l'aimez... sa beauté Fais de vous un ingrat... Mes bienfaits, ma bonté Ne sont plus rien pour vous, n'ont plus rien qui vous

[touche.

Un indigne mensonge a souillé votre bouche :

Ici, vous-même, hier, vous m'avez assuré Que vous ne Taimiez pas, et vous l'auriez juré. Un comte, on gentilhomme ainsi se deshonore!

LEIGCST£R.

Mais, madame, écoutez...

LA REINE

Nierez-voas donc encore?

G'esl^jen'enilonte pas, Simier qui s'est permis...

Il est le plus ardent de tous mes ennemis ;

Ses sentiments pour moi furent toujours hostiles.

LA REINE

Tais-toi ! ne cherche pas de détours inutiles. La comtesse m*a tout avoué.

Tout!

Oui, tout, Ainsi donc, ne mets pas ma patience à bout... Hélas! je lui croyais une âme plus loyale.

Partout je l'ai couvert de ma faveur royale.

Je Tai comblé de biens, je Pai chargé d'honneurs, Je Tai fait plus puissant que les plus hauts seigneurs. Mes sentiments pour lui touchaient à la tendresse, Et le traître m'oublie aux bras d'une maltresse !... Je me flattais, d'après ce que j'ai fait pour toi, Que tu n'aurais plus d'yeux ni de cœur que pour moi. Mais la noble amitié d'une reine puissante A ton ambition n'était pas suffisante; C'était trop peu pour toi que d'être préféré A tout ce que ma cour a de plus honoré ; Ton cœur sans nul égard, loin de lui me rejette, Me préfère une veuve, une simple sujette!

Toi, de ma conûance à ce point abuser !

Ah ! c'est trop m'avilir, c'est trop me mépriser. Apprends ce qu'il me reste à l'avouer encore,

Et qu'un regret mortel te ronge et te dévore. Oubliant de mon rang rimi)érieuse loi, J'allais de Leieesler peut-être Taire un roi. Je penchais pour le duc, quand celte folle idée M'a seule contre lui tout à coup décidée, £t mes vrais intérêts condamnaient mon refus... Tu restes, maintenant, et muet et confus.

LEICESTKR.

Madame, en vérité, ce qui me déconcerte,

Ce n'est pas le regret de la grandeur, non certe ;

Je maudis mon erreur et mon aveuglement;

Oui, voilà ce qui fait mon plus cruel tourment.

Mais je ne me sens pas envers vous si coupable.

Jamais, de vous trahir, je n'eusse été capable,

Si de moi votre cœur ne s'était éloigné,

Si je ne m'étais cru repoussé, dédaigné.

Vos froideurs envers moi longtemps m'ont semblé telles

Que j'en ai ressenti des angoisses mortelles.

Oh ! combien j'ai souffert du coup qui m'a frappé !

Devez'vous m'en vouloir si je me suis trompé?

De vos bontés, madame, excusez si j'abuse ;

Sur mon compte il faut bien que je vous désabuse.

Je suis toujours pour vous prêt à me dévouer,

Je dirais par amour, si j'osais l'avouer.

La comtesse d'Ëssex a bien pu me séduire ;

C'était une surprise, on n'en peut rien induire :

Le feu qui pour un temps sous la cendre s'endort

Souvent renaît plus vif qu'il ne l'étajt d'abord ;

Je l'éprouve, madame, et mon âme charmée

A reconnu l'erreur qui l'a tant alarmée.

Ne me punissez pas d'un moment d'abandon,

(Et souffrez qu'à vos pieds j'implofe mon pardon.

LA REINE

Tu nie trompes encor... Renonce ù l'arlifice... Je ne le croirai plus qu'au prix d'un sacrifice : Laisse-là ta comtesse et ne la vois jamais.

Jamais ! lu me comprends ?

LBICESTEB.

Eh bien ! je le promets.

LA REINE

Il suffit. . mais on vient...

^La Reine fait quelques pns au devant de Siniiei*. LEICESTER, à part, sur le devant de la xcèm-.

Je sens que je m'enferre...

Si Morlon... j'aurais dû plutôt le laisser faire. Mais prendra-t-il sur lui d'agir !... C'est incertain. Allons! Ne pouvant mieux, fions-nous au destin.

LES PRÉCÉDENTS, SIMIER, BUaLEIGH, Seig?ieijrs de L\ COUR, Officiers, Pages.

La Reine, Simier, Lcicester, Burleigli sont sui* le devant de la scène, les Mitres se tiennent à récai't.

SIHIER.

Puisqu'enfîn pour le duc il n'est plus d'espérance, .Madame, permettez que je retourne en France. Merci pour votre accueil si bon, si gracieux, Le souvenir toujours m'en sera précieux.

J'emporte cependant un regret véritable De n'avoir pu conclure un hymen si sortable.

Quoi t vous ne voulez pas avoir un héritier.

Et le sang des Tudor se perdra tout entier !

Lk REINE.

Je vous l'ai déjà dit, je ne veux qu'être reine. Et supposez encor que le désir me prenne

De choisir un époux, n'en puis-je ici trouver Digne du rang auquel je voudrais l'élever?

Si je n'en trouvais pas dans ce qui m'environne, Seule je porterais le poids de ma couronne, Jamais un étranger n'y saurait avoir part.

SlMIEa.

Aladame, tout est dit; mais, avant mon départ^ Je dois vous dévoiler un secret qui me pèse.

Ma conscience en sou£fre, il faut que je l'apaise. D'un grand seigneur dussé-je exciter la fureur, Sans honte je ne peux vous laissez dans Terreur.

LA RElIfl::.

Parlez.

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