‹ La comtesse de LeicesterChapitre 4 sur 27 · VOIX DU PEUPLE · texte numérisé non relu

VOIX DU PEUPLE

Vivat!

L\ REllfE.

Vous Tentendez, le peuple m'applaudit.

BURLfiIGH.

Avec Timpunilé le crime s'enhardit.

LA RSIRE.

D'un dessein criminel ne cherchez point la trace, Et s'il est un coupable, eh bien ! je lui fais grâce... Ne nous occupons plus de cet événement...

Venez, messieurs; rentrons...

A Lclcesler avec un gesie gracieux.

Bonjour, comte.

LETCESTER, à Sidlici.

Un moment.

fiCKME Tl.

LEICESTEU, SÎDNEI, MORTON.

Qu'est-il donc arrivé, Philippe?

SIDIfEI.

Une aventure Qui fait naître déjà plus d'une conjecture.

Pour noire souveraine un instant j'ai tremblé ; Mon cœur frémit encor du coup qui l'a troublé... La reine ce matin a témoigné l'envie De voguer sur le fleuve où sa cour l'-i suivie. Son yacht tout brillant d'or, pavoisé richement, Glissait majestueux sur l'humide élément, Et sous son poids royal, notre. belle Tamise Se courbait mollement caressante et soumise.

Le peuple se pressait, s'étendait sur les bords, Frappant l'air des éclats de ses bruyants transports.

De ces clameurs d'amour, la reine était joyeuse,

Et sa fière beauté souriait radieuse.

Quand le bruit d'un mousquet soudaiu a retenti.

Du rivage opposé le coup était parti ;

La balle, heureusement à son but infidèle,

Manque la reine et blesse un marin non loin d'elle.

Nous nous écrions tous, le cœur froid de terreur ;

Cependant, au milieu do la commune horreur,

Aucune émotion ne paraît chez la reine ;

Elle demeure calme, impassible et sereine,

Et bien qu'aux yeux de tous le fait soit menaçant,

Elle ne veut y voir qu'un hasard innocent.

Toutefois je Tadmire, et son insouciance

Accuse d'un cœur fier la noble confiance.

LEICBSTER.

Voilà, mon cher Philippe, un sombre événement.

SIDNEI.

Et j'y vois pour la reine un grave enseignement. Cette étrange union que la France a rêvée.

Est par les vrais Anglais hautement réprouvée. Et peut-être ce bras n'était que l'instrument Que poussait au forfait le mécontentement :

Dans un aveugle essor, le saint patriotisme S'égare quelque fois jusques au fanatisme.

LEIGESTER.

Le peuple blâme donc cette alliance?... Et toi. Tu ne veux pas non plus d'un étranger pour roi ?

SIOREl.

Je n'ai pas sur ce point une idée absolue ; Ce duc dont l'union peut-être est résolue.

S'il pouvait assurer le bien de mon pays, Si nos droits ne devaientjamais être trahis.

Je le verrais choisir avec reconnaissance,

Sans songer à quel trône il tient par la naissance ;

Mais des vœux qu'il nourrit je crains trop le succès..

Je suis juste ; j'estime et j'aime les Français,

C'est un grand peuple aussi. Si nous sommes plus graves.

Ils sont, non moins que nous, dignes, loyaux et braves,

Mais leur prince royal, bien qu'il soit de leur sang,

N'a pour toute valeur que l'éclat de son rang.

Il est vrai qu'on le dit habile dans la guerre ;

Ce mérite à mes yeux ne le rehausse guère ;

Pour rendre un peuple grand, il faut plus qu'un guerrier;

Triste couronne, hélas ! q^ii n'est que de laurier î

Si de ce duc d'Anjou je hais le caractère,

C'est que je suis Anglais, que j'aime l'Angleterre,

Que je lui veux un chef digne de sa grandeur.

Qui maintienne et qui même accroisse sa splendeur,

Elisabeth au moins a, dans un cœur de femme

La puissance de l'homme et sa fermeté d'âme ;

Lui, digne rejeton du sang de Médicis,

Est ardent pour le mal, pour le bien indécis ;

On sait que de Henri l'adresse vigilante

A peine à contenir son humeur turbulente.

Par les desseins hardis qu'en France il se permet,

On peut bien pressentir tout ce qu'il nous promet...

Que cet indigne hymen jamais ne s'accomplisse !

LEICFSTER.

On dit qu'un doux penchant du duc est le complice. A Greenwich en secret la reine l'aurait vo, Et même, quoiqu'il soit d'agréments dépourvu. Il aurait su lui plaire.

HORTOIV.

Oui. De pkts, un bruit \ague A parlé sourdement d'un anneau, d'une bague

Par la reine donnée en gage de sa foi.

S1DNEI.

Juste ciel ! nous aurions le duc d'Anjou pour roi ! Et la reine aux Anglais ferait un tel outrage ! Quen'ai-je du talent comme j'ai du courage, Que n*ai-je ce prestige et cette autorité J

Qui font comme un jour pur briller la vérité, Sur ses vrais intérêf s j'éclairerais la reine, Je dirais les dangers où son penchant Tentraînc, Et pour le peuple Anglais les maux que j'entrevois. Elle entendrait alors et comprendrai ma voix , Mais hélas î

HORTOII.

Votre espoir est juste et légitime, Milord ; Elisabeth vous aime et vous estime ; Elle sait votre nom glorieux, respecté :

Et rhomme qu'on respecte est toujours écouté.

SIDIfRI.

Trop souvent cependant cette reine ombrageuse S'irrite au noble essor d'une âme courageuse. D'autres fois on obtient sa royale merci, Nous en avons été les témoins; mais aussi L'on sait, et TAngleterre en est encor frappée, Que Page eut récemment la main droite coupée ; 11 avait aussi, lui, citoyen généreux, Condamné hardiment cet hymen malheureux ; Son écrit fut traité d'injurieuK libelle, Son dévouement puni camme audace rebelle ; Mais^ tout en subissant ce supplice inhumain, Sans pâlir, à son feutre il porte l'autre main. L'agite, et le front haut, la figure sereine, S'écrie en même temps : Que Dieu sauve la beiie !

Ce n'est pas là pourtant ce qui peut m'effrayer. L'épreuve est rude, eh bien t je la veux essayer, Dussé-je en son courroux braver ma souveraine. Que m'importe en effet sa faveur ou sa haine. Que m'importe où se peut égarer son pouvoir, Lorsqu'envers mon pays j'acquitte un grand devoir.

LSICESTER.

Bien, cher Sidnei, la reine entendra ton langage^ Et verra les périls où cet hymen l'engage.

Les conseillers du trône ici vont s'assembler, Pour discuter les points qu'il s'agit de régler. Quand ils seront partis, viens avec confiance Demander à la reine un moment d'audience.

Mais sois prudent, discret et calme en tes discours ; Que l'art et le sang-froid te prêtent leur secours.

Sidnei sort.

«CEIVK VII.

LEICESTER, MORTON

MORTOlf , suivant des yeux Sidnei.

Brave jeune homme, va, que le ciel favorise Ton noble dévouement, ta vaillante entreprise!

IBIGBSTER.

En vérité, j'ai peur quand je viens à songer Qu'il va courir peut-être un immense danger.

Souvent d'Elisabeth l'humeur est intraitable. Et la contrarier est chose redoutable.

Tu sais d'ailleurs combien je chéris mon neveu, Et je ne voudrais pas qu'il risquât un cheveu.

MORTON

Oh ! pour Sidnei, milord, vous n'avez rien à craindre. La fière Elisabeth est femme à se contraindre. Nous la voyons souvent d'elle-même plier.

Surtout devant uo jeune et joli cavalier.

Dans une lutte ouverte, elle tonne, elle éclate; Mais que, tout en luttant, on la charme, on la flatte, Elle ne trouve plus de mal dans ce qu'on dit : Un généreux coursier se cabre et se raidit Sous le genou nerveux qui l'étreinl et le presse, £t sa fougue obéit â la main qui caresse.

LLICESTER.

Tiens, Morlon, je ne sais ce qui se passe en moi, Et mes pressentiments me causent de l 'effroi. . . Je suis las de la cour, je suis las des intrigues ; Ces perfides semblants, ces tortueuses brigues Ne laissent que soucis et que dégoût amer ; Que ne puis-je quitter cette orageuse mer, Et libre pour toujours d'un pénible esclavage, Tranquillement enfin m'asseoir sur le rivage !

NORTON

Là, pour vous divertir, vous pourrez tout le jour. Ayant pour compagnons et l'hymen et l'amour, Ouïr des flots bruyants les joyeux babillages. Et de plus ramasser de jolis coquillages.

LEICESTEB.

Eh bien! que signifie...

HORTON

Oh ! ne vous fâchez point, Je ne veux pas du tout vous blâmer sur ce point.

Cependant j'entrevois sous ta plaisanterie Que mon projet te blesse ou qu'il te contrarie.

HORTON

Moi ? pas le moins du monde, au contraire. . . après toui , Vous avez bien le droit de faire à votre goût.

Sans doute, mais enfin, par quel nouveau service Puis-je grandir encor?

MORTOW.

Que VOUS êtes novice î Qui vous dit de grandir ?... Vous êles asseï grand, Mais sachez donc au moins conserver votre rang. Et ce n'est pas pour moi que je vous sollicite ; Certes mon intérêt n*est pas ce qui m'excite ; Vos bienfaits prodigués et vos généreux soins M'ont mis pour l'avenir à l'abri des besoins; Mais ces hommes de cœur de qui la destinée Est depuis si longtemps à la vôtre enchaînée, Et qui se sont pour vous tant de fois compromis, Les déIaisserez-\ous ces Gdèiesamis?

Souffrir que de Sussex l'ambition rivale Auprès d'Elisabeth s'élève et vous ravale, Qu'il l'emporte sur vous en superbe vainqueur. Ce serait, croyez -moi, milord, manquerdecœur.

Tu ne sais pas, Worton, Télat oOi je me trouve, Et lu ne connais pas les tourments que l'éprouve Tu serais moins pressant si tu pouvais juger De l'abîme où je vais peut-être me plonger.

N'as-tu pus vu tantôt celte reine si Gère Se montrer pour moi seul riante cl familière? J'ai cru voir, si mes yeux ne m'ont pas abusé, Que son amour pour moi n'est pas encore usé.

Mon hymen déclaré ne peut que lui déplaire ; Elle est d'humeur jalouse et je crains sa colère. N'est-ce pas le parti le meilleur, le plus court De niexiler bien loin de Londrc et de la cour.

El de vivre poor moi, poar (a femme qui m'aime ?

HORTOIV.

J'approuve ce projet et je Tadmire même ; Qai sait? j'aurais peut-être osé vous le donner, Loin d'avoir le dessein de vous en détourner. Car enfin que m'importe au fond votre retraite? Si dans un sens fâcheux la reine l'interprète, Sera-ce à moi Morton qu'elle s'attaquera, Et sera-ce de moi que l'on se moquera, Lorsqu'on saura partout qu'un digne et noble comte, De son sort glorieux ne tenant aucun compte, Pour un joli minois a ruiné, détruit L'édifice brillant que lui-même a construit?

Quant à moi, je ne veux seulement qu'une chose ; C'est qu'avant d'accomplir votre métamorphose. Que vous pourriez bientôt vainement regretter. Vous preniez un peu plus le soin de consulter Votre rang, votre honneur et votre renommée... Si j'écoutais la voix de mon ame alarmée...

Mais non...

LEICESTEB.

Achève, parle, explique tes raisons.

nORTON.

Vous me le permettez? Eh bien! donc, supposons Que votre beau projet soit une chose faite, Que se soit consommée ainsi votre défaite ; Qu'il ne s'agisse plus ni du royal courroux, Ni des propos railleurs de courtisans jaloux : Vous voilà confiné dans l'un de vos domaines, Éloigné tellement des tempêtes humaines, Que vous n'entendez pas se plaindre vos amis, Ni de votre candeur, rire vos ennemis.

VoQs, le cher protégé d'une reine puissante, Qui garde pour vous seul sa faveur caressante, Vous dont Tunique aspect, au nuage pareil, Aux seigneurs de la cour dérobe leur soleil, Vous qui réglez TÉtat, disposez de ses forces. Tenté, séduit, trompé par de vaines amorces, Je vous vois tout-à-coup devenu campagnard ; Vous charmez vos loisirs en chassant le renard ; Avec de bons voisins vous videz votre verre...

LEICESTfiR.

31orlon !

MORTON

Mais pourquoi donc ce regard si sévère, Quand toutà-Fheure encor vous m'avez approuvé? Souffrez que le tableau soit au moins achevé... Vous éloigné, Sussex gouverne l'Angleterre ; La santé de la reine et s'affaisse et s'altère ; Et Ton songe à pourvoir à la succession ; Un chemin vaste, aisé, s'ouvre à l'ambition ; Le bruit vous en arrive au fond de la campagne, Au coin ie votre feu, près de votre compagne ; Vous déplorez alors votre avenir perdu, Le rang d'où, sans retour, vous êtes descendu, Et pourquoi tout cela? pour une tête blonde.

Deux yeux noirs, une taille à la fois fine et ronde.

LEICSSTER.

Assez, votre discours me trouble et m'étourdit. N'allez donc pas plus loin... d'ailleurs, vousai-je dit Que j'exécuterais le plan que je projette Sans peser tout le bien que j'acquiers ou rejette? iMon goùl pour le repos, pour le bonheur privé. Par l'intérêt public peut être réprouvé,

Si j'hésile en songeant à ce que je dois faire, Je n'en comprends pas moins qu'il faol que je préfère, Encor que mon penchant des deux parts soit égal, L'amour de la patrie à Tamour conjugal.

MORTON

Il a bien fait, ma foi, de quitter la partie,

Ma verve ù ses dépens se serait divertie.

J'ai souvent rencontré des fous, mais, à mon sens,

On n'en trouverait pas de plus divertissants.

Il m'a fallu bien loin pousser la complaisance

Pour ne pas éclater de rire en sa présence.

Si de son joujou neuf milord se détachait,

Il m'importerait peu; mais son ancien hochet,

L'ambition, il faut que toujours il y tienne,

Puisque sur sa grandeur doit s'élayer la mienne...

La grandeur ! C'est un roc d'un difficile assaut,

Où l'on no peut s'asseoir que quand on est en haut,

Et pour y arriver, j'ai besoin d'assistance ;

Mon pied seul n'aurait pas assez de résistance ;

Il faut que Leicesler me prête son appui.

Qu'il me donne la main pour monter avec lui.

S'il glisse, c'en est fait, tout aussitôt il croule,

Et moi. confus, meurtri, jusques en bas je roule ;

Mais je compte si bien l'exciter à marcher,

Qu'il parviendra, j'espère, ausommetsans broncher...

Réprimons de son cœur le désir ridicule,

Et convainquons-le bien qu'il tombe, s'il recule.

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