L4 REI.XE
C'est bien, mon cher Burleigh; telle est ma volonté.
BCRLEIGH.
Si le roi Henri trois meurt sans postérité, Et^ propice à nos vœux, si le ciel nous seconde, S'il bénit et s'il rend votre coucbe féconde, Vos enfants régneront sur la France et sur nous, Et tous les autres rois seront à vos genoux.
Saintement protégés par un respect austère, Les coutumes, les lois, les droits de l'Angleterre, N'auront d'aucune atteinte à subir la rigueur, Et resteront debout dans toute leur vigueur; Enfin le duc et ceux qu'il tient à son service. Conserveront leur culte et son libre exercice.
LA REINE
Ainsi l'on n'attend plus que mon consentement?
SINIER.
Nous y comptons, madame, et le duc...
LÀ REINE
Un moment.
on
Ld ligue avec ia France offre un grand avantage,
C'est un avis, messieurs, qu'avec vous je partage ;
Mon intérêt me dit de ne pas hésiter ;
Cependant je craindrais de rien précipiter.
Sur d'autres points encore il faudra qu'on s'entende ;
Ainsi donc jusque-là permettez que j'attende.
SIHIER.
Ce qu'il reste à régler est de peu d'intérêt ; £t rhymen consenti, le roi de France est prêt, Je ne \eux même pas vous en faire un mystère, A satisfaire en tout la reine d'Angleterre.
Rien ne s'oppose plus à l'hymen souhaité ] Rien ne le susprendrn que votre volonté.
L4 REITÏE.
Avant peu l'Angleterre en aurait le spectacle. Si ma volonté, comte, était le seul obstacle.
SIMIER
Je vous l'ai dit, madame, et vous le dis encor. Sur tous les autres points nous tomberons d'accord... Qui peut vous arrêter? vous avez la puissance.
LBICESTER.
Le pouvoir n'obtient pas toujours l'obéissance.
LÀ KEIIfE.
Eh ! qui donc songerait à me la refuser?
Suis-je la seule enfin qui n'oserait user
Du droit dont peut jouir la plus obscure anglaise,
Et dois-je craindre, moi, que mon choix ne déplaise?
LEIGESTBR.
C'est l'un des jougs pesants qu'impose la grandeur.
SIHlER.
Mais qu'importe un public aveuglément frondeur.
Après avoir tant fait poar vos sujets, madame, Leur avoir prodigué les trésors de votre âme, N'avoir compté pour rien les peines, les ennuis. Le repos de vos jours, le sommeil de vos nuits ; De grâce, dites-moi ce qui vous dédommage ; Le froid amour du peuple et son stérile bommage Dont réian fugitif, la trompeuse douceu r Caressent plus Torgueil qu'ils ne touchent le coeur !. Deux êtres sont en vous, songez-y bien, madame, El séparez un peu la reine de la femme.
L'une peut de son règne étonner l'univers.
D'un peuple beureux et grand écarter les revers, Soumettre à ses calculs la fortune inconstante, Et fournir à l'histoire une page éclatante; D'un cœur vraiment royal ce sont là les besoins, Mais la femme, à son tour, se doit à d'autres soins : Le ciel ne Ta pas faite et si noble et si belle, Pour qu'à sa destinée insensible ou rebelle.
Elle renonce au droit de plaire et de charmer, Aux tendresses du cœur, aux délices d'aimer, A ces plaisirs si vrais et d'épouse et de mère. Vouée au trône seul, la vie est trop amère ; Mais ces jours obscurcis par tant de noirs chagrins. Auront, si vous voulez, bien des instants sereins : Ces doux épanchements, charmes de la famille. Les carresses d*un fils, les baisers d'une fille. D'un époux attentif le tendre empressement, Au fardeau du pouvoir sont un soulagement. Ces efforts sans repos, ces peines assidues.
Qui tiennent, nuit et jour, vos facultés tendues. Flétriront, croyez-moi, plus vite que les ans. Ce limpide regard, ces attraits séduisants Qui font d'Elisabeth une si belle reine ;
Mais, après vos devoirs, vos soins de souveraine, Si vous voulez jouir de ces émotions, Au^ travaux de l'esprit, douces distractions, Vos fatigues alors vous deviendront légères, Et les impressions en seront pi^psagères ; Alors ce front si pur, cette rare beauté Garderont leur fraîcheur et leur sérénité.
LK REIiVE.
Simier, je ne crois pas ù cette flatterie, Cesi de Tesprit français, de la galanterie; Mais quand vous dépeignez les misères des rois. Les noirs soucis du trône, oli î alors je vous crois. Et sens que cet éclat dont mon cœur est avide, Que celle gloire, enfln, le laisse froid et vide.
SIMIER
Vous le voyez, le cœur veut un autre aliment ;
Il ne vit pas de gloire, il vit de sentiment.
L'amour d'ailleurs, l'amour qu'on traite de faiblesse.
Comme l'ambition n'a-t-il pas sa noblesse?
C'est un fluide pur de Dieu même émané ;
A subir son pouvoir tout homme est condamné ;
Quiconque le subit ne vil plus en soi-même,
Son être se confond avec l'être qu'il aime ;
L'être aimé se sent pris par un attrait pareil,
Et ressen'ble à la fleur qui cherche son soleil.
Quelle ivresse inconnue et quelle joie extrême î
C'est le seul plaisir vrai, c'est le bonheur suprême.
Par de graves travaux votre cœur absorbé
S'est à ce doux penchant peut-être dérobé ;
Mais n'avez-vous jamais dans vos moments de trêve,
Livré votre pensée à cet aimable rêve,
A cet entrelien vague, intime, sans témoin,
Où le cœur affranchi s'égare et va si loin ?
byGoogk
Alors, dans une extase enivrante et profonde, ]l désire, il appelle on cœur qui lui réponde ; Et, madame, ce cœur par le vôtre appelé.
D'après ce que je crois, s'est déjà révélé.
Le duc d'Anjou d'ailleurs est bien de sa personne^ D'une amabilité que l'esprit assaisonne...
LA REIIfB.
Mais enOn, savez-vous, malgré ses qualités^ Si j'ai les sentiments qu'ici vous me prêtez?
SIMIEE.
AGreenwicb...
LA REINE
A Greenvirich?
SIMIER
Pardonnez si j'hésite ; Vous avez avec grâce accueilli sa visite.
LA REINE
Je ne sais si l'accueil a produit grand effet, Mais le duc en partant sembla peu satisfait.
BURLBIGH.
Ah ! madame, il s'agit d'une affaire très-grave. El je voudrais, alors que l'Espagnol vous brave^ Que votre haut esprit prudemment s'arrêtât Beaucoup moins à l'amour qu'à la raison d'État^
LA REINE, gaimmt.
Vous êtes, cher Burleigh, d'une sagesse antique, Un conseiller fidèle^ un profond politique; Mais aux choses d'amour vous ne comprenez rien. Le comte Leicesler, cet aimable vaurien.
Merci Dieu ! sur ce point pourraient vous en apprendre» El ce sérail peut-être un service à vous rendre...
Mais allez, j'ai besoin encor de réfléchir, De mesurer le pas que je crains de franchir.
«CfiME III.
LA R£IN£, LEICESTER
LA REIFTE.
Simier m'a réjouit avec son verbiage...
Et toi, que penses-tu de ce beau mariage?
Veuillez à ce sujet ne pas m'interroger, Un juge impartial a seul droit déjuger.
LA BEIRB.
Que dis-tu?
Vous savez, ô ma noble maîtresse, A quel excès d'ardeur va pour vous ma tendresse. Tendresse de sujet.
LA REINE
Bien entendu.
Pourtant, Nul avec vérité n'en pourrait dire autant.
Nul ne sent comme moi l'irrésistible empire Du charme décevant que votre vue inspire, Et, quand je vous vois près de choisir un époux. Il me semble être pris d'un sentiment jaloux. Je souffre...
LA REINE
Leicester, laissons là ces folies.
LttICESTER.
Rien n'est plus sérieux.
LA REINE
Ah ! comte, tu t'oublies.
Quoique je te distingue^ il est heureux au moins Que ta témérité n'ait pas eu de témoins ; Et pour ne vouloir pas que mon hymen t'afflige, Admire à quel aveu cette bonté m'oblige :
Je te dirai tout franc que le duc me déplaît, Il est pâle, il est maigre, en un mot il est laid.
Reine et pouvant choisir, pourquoi prendre un tel
[homme?
LA BEIIfE.
Pour époux cependant on vent que je ie nomme. Si ce duc compensait le défaut d'agréments Par un cœur généreux, de nobles sentiments.
Par ces dehors polis, plein de grâce et d'aisance. Qui toujours ont sur nous une heureuse puissance, Je lui pardonnerais volontiers sa laideur; Mais on ne trouve en lui ni charme, ni grandeur. Or, la beauté qu'on croit en hymen superflue, Sur l'union des cœurs le plus souvent influe ; Le plus souvent l'amour, bien que capricieux. Pénètre dans notre ame en passant par nos yeux... Toi que déifia l'ingénieuse Grèce, beauté, don céleste, ô muse de Lucrèce, Qui donc méconnaîtrait ton souverain pouvoir? Ah ! malheureux celui quMl ne peut émouvoir!... On dit que JQ suis belle, eh bien ! j'aime à l'entendre.
LRIC£ST£R.
Nulle autre plus que vous n'a le droit d'y prétendre.
LA REliiE, avec intention.
Mais la veuve d'Ëssex, comte, est bien belle aussi. Et la comparaison me donne du souci.
Même à côté de moi souvent tu la remarques.
Et j'ai cru de l'amour reconnaître les marques.
LEICESTER, cPuu air contramf.
Moi ? de Tamour pour elle ! Ah ! pouvez-vous penser, Madame, qu'à ce point j'ose vous offenser?
LA lElNS, souriniih' et gracicnsi-.
Il suffit.
El le duc?
LA REINE
Il n'a rien qui m'attire, Et, S'il faut être à lui, j^offrirais mon martyre Au noble peuple Anglais, car il est tout pour moi : A lui mon dévouement et mon culte et ma foi !
Que C'est avec raison que vous êtes aimée !
LA REINE
Tels sont les sentiments dont je suis animée. Quiconque devient roi, d'avance doit savoir Que se sacrifier au peuple est son devoir.
Pour vaincre TEspagnol et sa fîère assurance, On dit que j'ai besoin des secours de la France, Qu'ils me seront acquis si, pour les obtenir,» Avec le duc d'Anjou je consens à m'unir ; Certes, je ne veux pas par défaut de prudence, De mes sujets chéris risquer l'indépendance ; Et pourtant, je l'avoue, il me semble qu'on met A trop haut prix pour moi l'appui qu'on me promet. Parce que l'on est reine il faut être insensible^ S'armer contre son cœur d'un courage inflexible !. .. Ah ! ne réveillons pas des regrets superflus, Je me dois à mon peuple et ne m'appartiens plus. Mais que ne puis-je, hélas ! régler ma destinée ! J'échapperais au joug où je suis condamnée,
Et pourrais dans l'hymen espérer le bonheur ; L'homme que je prendrais priserait cet honneur ; Car loin de le chercher sur les degrés d'un trône, Je le demanderais à ce qui m'environne, Et mon choix, quel que fût et son nom et son rang, L'élevant jusqu'à moi, le ferait assez grand.
LEiCESTEB, à part.
Me réserverait-elle à si haute alliance?