XI II
Où il est question de la chanoinesse Eulalie. — Hauteur, profil et coupe.
Entre Lucien et moi venait de commencer une de ces campagnes où la ruse supplée à la force, et où la tactique consiste à éviter les engagements. Ce rôle était celui qu’avaient jpué, en des temps éloignés de nous, deux grands maîtres dans l’art de la guerre, Xénophon, à la tête de ses Dix Mille, Fabius fermant l’accès de Rome aux Carthaginois victorieux. 11 consistait à lasser l’ennemi, à le détourner de son but et à l’envelopper de stratagèmes. Ainsi devaient se passer les choses désormais. A tout prix, Lucien marcherait vers son idole,
tandis que je garnirais les abords du lehiple de chevaux de frise et d’impénétrables gabions. Après quoi le dieu des batailles prononcerait entre nous.
Au nombre des armes de combat que je réservais pour une occasion décisive, il convient de ranger la chanoinesse Eulalie de Saint-Épinac, et c’est le cas ou jamais d’en tracer une esquisse d’après le modèle vivant. Une si fringante personne ne saurait être perdue pour l’univers. Il n’y a que des hommes ici : fermez les portes, je commence.
Eulalie naquit au château de Saint-Epinac sur Epinac, de parents qui avaient entretenu des relations avec lesji Muses. Sa mère, en la portant, eut un rêve : elle vit
le dieu de la Ivre descendre des hauteurs du Pinde et
venir en grand cortège répandre des violettes sur le berceau de son enfant. Ingénieuse allégorie, et rien n’y manqua. Euterpe exécuta des variations sur la harpe et Clio prononça un discours. Quand elle vint au monde, d’autres pronosticséclatèrent. Sur son corps, à une place indéterminée, brillait un signe impossible à méconnaître : c’était la fleur de l’églantier, mais si nette, si distincte, si fièrement campée sur l’enfant, que la nourrice ne put retenir un cri de surprise. Tout le monde accourut ; il y eut exhibition publique du phénomène, et ce fut un enthousiasme universel. Depuis lors, il a fallu s’en tenir à des hommages plus discrets.
Marquée de ce sceau, Eulalie grandit, et, dès son jeune âge, elle manifesta des goûts très-prononcés pour ' les taches d’encre. Une écritoire exerçait sur elle une irrésistible attraction ; elle n’était heureuse que lorsqu’elle pouvait y plonger les doigts et s’en barbouiller
la figure. On la surprit un jour portant à ses lèvres une bouteille de la petite- vertu. De semblables habitudes avaient un côté fâcheux ; si elles prouvaient en faveur de l’intelligence, elles ne laissaient pas que d’être nuisibles pour le corps. Aussi, vers l’âge de quatre ans, Eulalie éprouva-t-elle une crise terrible; pendant huit jours elle fut entre la vie et la mort. Les médecins y avaient épuisé les ressources de leur art; les bonnes femmes leurs neuvaines. Vainement prodiguait-on les offrandes à l'image de saint Epinac sur Epinac, chargé de veiller, depuis un temps immémorial, sur les destinées de cette maison. Rien n’y faisait, le mal ne cédait pas, et l’agonie approchait, lorsque sa mère eut une inspiration : elle voua son enfant au bleu. C’en fut assez pour opérer un miracle : une heure après, Eulalie était hors de danger, et trois jours plus tard elle folâtrait dans les jardins.
Le premier moment lut à la joie, le second à la réflexion : madame de Saint-Epinac venait de prononcer un vœu terrible. Il faut croire qu’elle n’en avait pas compris la portée ; ainsi s’explique cet acte imprudent. Vouée au bleu, Eulalie n’appartenait plus aux siens, elle ne s’appartenait même plus ; c’était une proie pour le démon de la rime ; c’était une victime de la syndérèse, de la lilote, de la cataclirèse, de la métonymie, de l’antonomase et de tous les tropes connus ; c’était une prêtresse de l’acrostiche, du rondeau, de l’ode, de lepode, du sonnet, de la ballade, de l’épithalame et de toutes les fantaisies du même goût. Pauvre enfant f tant de misères à un âge si tendre ! Je n’ai pas connu madame de Saint-Epinac, et personne ici, que je sache, ne
l’a connue; mais je me fais une idée assez avantageuse de son cœur pour croire que, plus d’une fois dans sa vie, elle a gémi sur ce vœu arraché à son désespoir et qu’elle a emporté ce regret dans les profondeurs de sa tombe.
Pour tout dire, Eulalie n’y mit pas beaucoup de façons : elle se'résigna à l’emploi et même sembla y prendre goût. Elle allait à la poésie comme les cannetons vont à l’eau ; elle récitait des tirades avec une facilité qui tenait du prodige. La vocation se manifestait. A peine échappée au biberon, on la voyait errer le long des charmilles, demander aux fleurettes leur secret, et rouler des yeux comme une Pythonisse. Les premiers mots qu’elle écrivit formèrent un vers; elle n’achevait pas une phrase qu’il ne s’y trouvait deux rimes ; l’hémistiche lui était naturel et la prosodie familière au plus haut degré. Chaque journée qui s’écoulait ajoutait une force nouvelle à ce penchant : à quinze ans elle se trouvait déjà déplacée dans nos sphères ; il lui tardait de se ourt'ir d’ambroisie ou de se plonger dans les plaines de l’éther.
Ce fut alors qu’elle prit son vol et composa ces premiers clairs-de-lunequi devaient la conduire à une certaine célébrité. Elle y céda aux élans et y versa les effluves de son âme. Jamais la poésie n’avait mis plus de couleur dans les objets ni plus de vigueur dans les tons ; jamais elle n’avait parlé un langage plus rapproché de la nature. La mousse des bois, le tapis des prés, la ronce des ruines, tout s’y animait et empruntait un corps ; le ciel y conservait ses splendeurs et le paysage ses harmonies. C’était d’un très-grand effet; mais la sa-
veur la plus rare, le prix le plus réel de ces compositions ne se trouvaient pas là. Es consistaient en une foule de petits intitulés, d’invocations et de dédicaces qui trahissaient une imagination précoce et un désir vague d’aborder le plus tôt possible aux rivages inconnus. De la part d’une jeune fille le trait était risqué, mais original.
Ainsi l’une de ses pièces favorites avait pour titre : Ce que c'est que l’amour; un autre s’engageait un peu plus encore dans les chemins suspects ; elle portait en frontispice : la Vie à deux ; enfin une troisième ressemblait à l’aveu décisif d’une muse qui jette son bonnet par-dessus les moulins. On lisait en tête : A l’objet de mes rêves. Dieu me garde de voir là dedans plus de mal qu’il n’y en a en réalité ! Ce n’était qu’une aspiration innocente exprimée avec une parfaite candeur, une disposition particulière empruntant une forme irréfléchie ; enfin, le trouble secret d’une âme qui anticipe sur les événements.
Avec le temps et à l’aide de courses dans les bois et sur les monts, cette collection de clairs-de-lune se grossit, s’enrichit, s’étendit à des sujets variés ; au bout de quelques mois, ils formaient un bagage volumineux. Ne sachant quelle issue leur donner, l’auteur les offrit en prémices aux habitants du château : le soir, à la veillée, elle s’asseyait sur une chaise haute, en manière de trépied, et versait de longs fragments de poésie sur sa mère et sur les servantes qui tournaient le rouet. La compagnie trouvait ces communications sublimes, faute d’en comprendre le premier mot, et s’accordait à dire que de pareils clairs-de-lune n’attendaient plus qu’un auditoire et un théâtre dignes d’eux. Eulalie s’en défen-
dait, quoique mollement; elle alléguait son âge et son sexe, et demandait que l'on ménageât sa pudeur ; mais, au fond, elle prêtait à ces violences et y provoquait même par des chants nouveaux.
Enfin, quand l’écrin fut complet, elle céda : tout y était en ordre, bien copié, bien dédié; chaque pièce avait son étiquette et son vocable; l’ensemble pouvait former un volume présentable sous une couverture chamois. Le grand voyage fut décidé et exécuté; elle partit pour Paris avec son manuscrit sous le bras.
Où l’on rèconnaîtra l’utilité des églantines et des violettes appliquées à la vie de ménage.
Sachez bien, que je n’entreprends pas de vous raconter en détail le pèlerinage d’une Muse à la recherche d’un succès; le sujet exige trop de gaze. D’ailleurs l’histoire en est connue et je n’aime pas les longueurs. Qui n’a suivi de l’œil une de ces destinées et toutes par conséquent? Qui ignore comment réussit une Muse et pourquoi elle échoue? Qui n’a le mot de l’appui qu’on lui donne et du prix qu’on y met? Qui ne s’est attendri sur ces existences pleines d’ombres et d’éclairs, où la nuit se fait après un court éclat, et qui trop souvent n’aboutissent qu’au désenchantement, à la détresse et à la mort?
Eulalie de Saintr-Épinac n’eut point à passer par ces douloureux sentiers; elle ligure parmi les exceptions
heureuses. Jeune et fêtée, elle cueillit la gloire sans effort et n’en eut que la fleur. Ce n’était point une beauté, bien s’en faut; mais elle s’emparait du regard par quelques détails caractérisés : de grands yeux noirs surmontés de sourcils vigoureux, un buste imposant, un nez fièrement accentué et un duvet impérieux audessus des lèvres. Joignez-y un ton résolu et des airs de commandement dignes d’un homme d’épée, et vous aurez une idée suffisante de la jeune lille, quand elle arriva à Paris, ses clairs-de~lune en main. Depuis lors, il y a eu un peu de déchet dans tout cela, quelques accrocs, quelques coups de griffe du temps; mais j’obéis à mes habitudes de galanterie et maintiens ses attraits à leur date.
11 semblait qu’avec une certaine gloire et un nom décent, la jeune Muse aurait le choix des partis, et qu’on se disputerait l’honneur de la conduire à l’autel; elle y comptait, et s’était promis de jeter son dévolu sur le lot le plus convenable. Cependant cette attente ne se réalisa pas ; une petite cour s’était formée autour d’elle, mais personne ne sortait des rangs et n’aspirait à sa main. Rien de spontané, rien de formel; des hommages, et point de propositions. 11 en vint bien quelques-uns du côté des officieux qui exercent l’industrie d’assortir les couples ; mais ces marchés ne duraient guère plus qu’une neige exposée au soleil : ils étaient aussi vite rompus que noués. Parmi les prétendus sérieux, les uns reculaient devant le jeune et bruyant essaim qui entourait la muse ; les autres voulant juger sur pièces, lisaient ses œuvres complètes et s’effrayaient de la quantité de soupirs qu’elle avait échangés déjà avec
la lune, les étoiles et d’autres objets encore plus suspects. 11 leur semblait pénible et dangereux de se charger d’une femme qui avait fait des déclarations à tant d’êtres animés et se demandaient si, après un si grand effort et une si énorme dépense, elle trouverait encore quelque chose d’agréable à dire à un mari. Dans le doute, ils préféraient s’abstenir.
Voilà comment mademoiselle Eulalic de Saint-Épinac monta en graille, pour me servir d’un langage familier. Vingt ans sonnèrent; elle se piqua : c’était bien •
précoce. Vingt-un, vingt-deux ans, le dépit s’accrut; à vingt-cinq ans sa mauvaise humeur n’eut plus de bornes. A tout propos elle éclatait en imprécations, et disait des hommes le mal qu’on peut dire quand on les a trop bien connus. Enfin à trente ans elle prit un parti décisif, et c’est là l’origine de ses titres et qualités, qui sont fort sérieux sous leur apparence bouffonne.
Si j’avais le moindre penchant à l’érudition, je quitterais à l’instant même le local où nous sommes, et me dirigerais vers la Bibliothèque royale où je ferais une première commande de trente volumes, sauf à y revenir si elle ne suffisait pas. Je demanderais aux garçons de salle de me fournir, sur leurs têtes, tout, absolument tout ce qui se rapporte à l’histoire et à la décadence des ordres religieux. Avec du temps et des soins j’extrairais de ces bouquins la substance d’un travail consciencieux, et, dans deux ans à dater de ce jour, je reprendrais le cours de mon histoire. Alors, mais seulement alors, je pourrais vous dire pourquoi il existe des chanoinesses au xix° siècle, ce qu'elles y font et quelles litanies elles y chantent. Jusque-là contentez-
vous de savoir que -le fait est réel, et que les salons de Paris en offrent plus d’un exemple. On y voit des chanoinesses, on y annonce des chanoinesses, jeunes, aimables et charmantes; voilà qui répond à tout.
Je me souviens du jour, où pour la première fois, mademoiselle de Saintr-Épinac parut décorée de ses insignes. A la vue de ce cordon bleu qui lui bafdait la poitrine, il s’éleva un mouvement général de surprise du sein de la réunion. #
— Qu’est-ce que cela? disait— on. — Je l’ignore; et vous? — Je ne sais. — Elle est chanoinesse, ajoutait quelqu’un plus loin. — Mais encore, quoi? — Chanoinesse 1 — Savez-vous ce que c’est? — Non. Et dix, vingt, trente, quarante non ! qui se répétaient comme autant d’échos.
Le fait est qu’arrivée à cette époque de la vie où le désenchantement pousse aux partis désespérés, mademoiselle Eulalie trouva de bon goût de désarmer les railleurs par un acte décisif: elle fit le vœu de célibat et devint chanoinesse. De quel ordre? nul ne l’a su. Saint Augustin ou saint Empire? Peu importe. Elle couvrait ainsi le passé d’un vernis de renoncement volontaire et semblait dire qu’elle avait fui le mariage plutôt que le mariage ne l’avait fuie. Restait la date de ce canonicat, date terrible; mais au bout de six mois, qui s’en souvenait.
Ce n’était pas tout que d 'être chanoinesse ; l’institution ne fournit à ses dignitaires ni le vivre ni le couvert. Or, Eulalie avait à y regarder de près. Le château de Saint-Epinac sur Épinac, venait de passer par autorité de justice, entre les mains de nouveaux acqué-
reurs, et il ne restait plus à la chanoinesse qu’une modique pension, dernier débris de l’héritage paternel. Ce n’était guère qu'une bouchée sous la dent; pour le surplus, il fallait s’adresser aux muses. Les muses, ô tristes divinités ! Comment se fier désormais à elles? De quelle indigne façon elles traitent leurs favoris ! On ne sait vraiment qu’accuser le plus, ou de leur cruauté ou de leur impuissance. La chanoinesse les connaissait d’assez longue main pour ne pas leur abandonner absolument le soin de garnir sa taille et son buffet. Il y aurait eu trop de mécompte dans ses approvisionnements. Si elle en usait encore, c’était à la condition de les gouverner et de les assujettir à ses calculs. Elle ne leur sacrifiait que sous bénéfice d’inventaire. Que d’autres se livrassent à des clairs— de-liine imprimés à leurs frais et sous couverture lilas : l'âge l'avait guérie de ces illusions; assez souvent elle s’y était brûlé les doigts. Désormais, elle ne voulait plus se produire qu’à coup sûr, à bonnes enseignes et contre des réalités. Voici où la conduisit cette poursuite.
Dans une ville chère aux troubadours, existe une institution qui s’éleva jadis sur les débris de leurs luths et leurs mandores. On dit que Clémence Isaure la fonda dans l’intérêt de ceux qui s’étaient enroués au service des dames, et qui ne trouvaient point ailleurs l’emploi de leurs facultés. Or, cet aimable usage s’est perpétué jusqu’à nous, et chaque année au mois de rnai, il s’échappe encore du vieux palais clés Capitouls des violettes et des églantines qui frappent çà et là sans dire gare, vont chercher des coupables au fond d’asiles ignorés, et entretiennent, dans les cœurs des adolescents, le
culte des plus détestables vers. Voilà de quel côté la ehanoinesse dirigea ses vues ; c’était un retour vers les aspirations de son enfance et une sorte de rajeunissement. Elle se souvint du rêve de sa mère et des violettes que le dieu du Pinde avait répandues sur son berceau; elle songea également au signe mystérieux dont la nature l’avait décorée, et se demanda s’il n’y avait pas là en même temps pour elle et un conseil et un devoir. De ce retour sur son passé, de cet examen de conscience, elle conclut qu’elle était vouée à l’églantine et à la violette par empreinte et destination.
— Çà, dit-elle, allons au fait. Point de sentiment surtout, point de digression morale, point de grands mots, le siècle ne va pas de ce côté : il est d’un positif qui épouvante. De quoi s’agit-il? d’un billet de banque ou deux, suivant les coupures. Eh bien! ces chiffres ne sont pas pour être mis au rebut; on en trouve l’emploi dans toutes les situations de la vie. Puis, que me demande-t-on en retour? quelques clairs-de-lune? Je suis en fonds pour cela. Jamais je ne ' me refuse à ces délassemonts de l’esprit quand il y a un peu de solide au bout. Ainsi voilà qui est convenu ; va pour l’églantine et la violette. J’ai l’emploi de ces tleurs des champs; il faut qu’elles m’aident à relever mes fourneaux.
Elle essaya et s’y prit de façon à ne point échouer. Elle avait là-bas, sur les lieux mêmes, quelques amis bien sûrs, bien dévoués, bien ardents; elle leur confia la conduite de l’affaire ; c’était la remettre en bonnes mains. Ds s’y employèrent de façon à justifier ce choix ; la violette lui fut décernée avec les honneurs et les applaudissements
usités en pareilles circonstances. L’ombre d’Isaurc en tressaillit sous les voûtes de son monument, comme si elle eût compris que son institution allait dégénérer en pension alimentaire. En effet, la chanoinesse y avait pris goût, un goût décidé; elle y trouvait des suppléments de ration qui n’étaient pas de nature à exciter ses dédains. D’un essai fugitif elle en vint donc le plus naturellement du monde à une habitude invétérée : chaque année elle renouvelait son effort avec une exactitude désespérante et une redoutable obstination; il n’y avait plus de palmes que pour elle. Et, chose triste à dire! la satiété n’arrivait pas : au contraire, cet appétit s’excitait par la satisfaction même ; il tournait à la férocité. Églantinc, violette, fleur d’or, fleur d’argent, rien ne parvenait à l’apaiser, et, pour peu qu’il s’accrut, l’insatiable Musc menaçait de dévorer vivants sur leurs sièges les délégataires de Clénience Isaurc et les successeurs des Capitouls.
Voilà sur quel auxiliaire j’avais résolu de m’appuyer dans la campagne ouverte contre la comtesse de Mauleon ; ma conliance n’était pas légèrement placée. Eulalie possédait au plus haut point cette résolution virile qui se retrempe dans les obstacles et y puise de nouveaux motifs de persévérer. Ses palmes académiques eu étaient la preuve. D’autres titres encore commandaientee choix. Sa maison était l’asile le plus renommé des adultes qui se destinaient aux lettres, et elle avait déjà formé en ce genre de très-belles éducations. Peu de pensionnaires, mais tous de premières maisons. Je n’avais donc point à hésiter ; c’est de la chanoinesse que je devais attendre le concours le plus sûr et le plus
actif; elle connaissait cette guerre en capitaine consommé. Je me rendis donc chez elle pour l’entretenir de mes projets et régler de concert la marche qu 'il convenait de suivre.
Le sanctuaire de la muse.' — Préliminaires d’hostilités.
Nous vivions, la chanoinesse et moi, en camarades, comme le font deux athlètes qui ont éprouvé leurs forces et se sont voué un mutuel respect. Elle n’ignorait pas que mon empire était bien affermi sur ses bases, et je savais qu’une fois montée, elle haïssait vigoureusement. De là, motif des deux parts de se tenir sur le pied de paix et de ne pas violer nos limites. J’y joignais de loin en loin quelques attentions ou un mot flatteur, ce qui me mettait fort avant dans les bonnes grâces d’une Muse accessible aux procédés. Ainsi nos rapports étaient excellents et nos relations familières.
Le temps n’est plus où la poésie abritait ses enfants dans des palais ; c’est un commerce bien déchu, depuis que l’humanité se précipite vers la vie réelle. Le logement de la chanoinesse se ressentait de ce délaissement général. 11 se composait de deux pièces à l’entresol, accompagnées d’une petite cuisine ; le mobilier n’y brillait que par la date et la simplicité. La grande décoration consistait en quatre portraits suspendus au
mur et qui représentaient la divinité du lieu sous des costumes variés et par des procédés différents, huile, pastel et crayon. Ici, elle avait une harpe sous les doigts ; là, sa main reposait sur du papier blanc ; plus loin, elle plongeait sa plume dans l’écritoire ; ailleurs enfin, comme le page de Marlborough, elle ne portait rien et se passait d’attributs. Cà et là, comme pour dissimuler les vides de l’ameublement, une robe s’égarait sur les chaises et une pantoufle sur le parquet : c’était un tribut payé à la rêverie et un signe de cette négligence qui sied à l’inspiration. Cela n’empêchait pas la chanoinesse d’être fort enorgueillie de ce qu’elle nommait son salon et d’en parler à tout propos : l’imagination embellit singulièrement les choses.
Lorsque je me présentai chez elle, la clef était à la porte de l’appartement, circonstance d’où résultaient deux faits : d’abord que cet intérieur ne cachait plus de mystère, ensuite que le service n’y était pas trèscompliqué. Je ne me crus pas néanmoins fondé à user de cette confiance, et à pénétrer dans son domicile aussi familièrement. Par une pression exercée sur la sonnette, je signalai ma présence et attendis. Cette discrétion eut peu de succès, et un : entrez donc ! lancé à toute voix de l’intérieur de l’appartement, vint me signifier que si la clef avait été laissée en dehors, c’était pour qu’en s’en servît. J’obéis, et m’introduisis dans la première pièce, personne; dans la seconde, personne ; le logement paraissait abandonné. J’allais me retirer, lorsqu’un : Ici! parti des mêmes poumons, me mit sur la voie, et, marchant à tâtons, j’arrivai dans un laboratoire éclairé par un jour de souffrance, et où
se dessinait, au sein de flots de fumée, une silhouette douée des plus vigoureuses proportions.
C’était la ehanoinesse en habit de combat et dans le feu de ses compositions culinaires. Jamais spectacle n’eut sur moi plus d’effet : je vivrais mille ans, comme les patriarches hébreux, qu’il ne me sortirait pas de la mémoire. Armée d’une cuiller à pot, la divine Eulalie s’en escrimait avec cette dextérité qui naît de l’habitude, la plongeait dans le récipient exposé à ses fourneaux, la retirait et l’égouttait à l’aide de petits coups frappés sur les bords ; parfois même dans le feu do l’entretien, elle s’en servait comme d’un bâton de mesure, et en gesticulait d’une manière alarmante pour mes vêtements. Telle était la scène, le costume y était assorti. Point de robe ; la température du local n’admettait rien de superflu ; mais un simple jupon, surmonté d’une camisole des plus indiscrètes que l’on puisse imaginer ; puis, sur la tête un mouchoir à la créole, d’où s’échappaient, avec quelque désordre, des mèches de cheveux rebelles à l’emprisonnement. Ajoutez-y un embonpoint affranchi d’entraves, et des manches relevées bien au-dessus des coudes, et vous aurez une idée assez complète du tableau que j’avais sous les yeux.
A peine eus-je montré mon visage dans le cadre étroit de la porte, que la ehanoinesse me reconnut: son œil était plus accoutumé que le mien à ces demi- ténèbres, et son odorat plus résigné aux odeurs qui s’en exhalaient. Pour moi, l’épreuve fut rude ; je reculais déjà quand elle me retint
— Ahl c’est vous, mon cher, me dit-elle, entrez...;
mais entrez donc, ajouta-t-elle en me voyant hésiter ; nous n’en sommes point aux façons, n’est-ce pas ? C’est sans gêne ici.
La retraite m’était fermée, je franchis le seuil, et petit à petit les objets devinrent plus distincts.
— Vous le voyez, reprit la chanoinesse, pas moyen de quitter mes fourneaux. Vous auriez pu gratter vingt ans à la porte que je ne me serais pas dérangée pour cela, je suis dans le feu de la chose. Que je tourne l’œil seulement et mon ragoût tournera aussi. Mais, asseyez-vous donc, mon cher.
Cette offre était plus généreuse que susceptible d’exécution, et, en la faisant, la chanoinesse cédait à une inspiration de son cœur plutôt qu’à une appréciation exacte de son mobilier. Pour s’asseoir, il eût fallu un siège et j’en cherchais vainement des yeux. Quel parti prendre ? En faire la remarque, c’eût été détruire une illusion et lui infliger une humiliation gratuite ; je m’ingéniai, j’imaginai un biais et finis par trouver un point d’appui sur l’angVe d’une table de cuisine. C’était un acte chevaleresque et d’autant plus méritoire, que la chanoinesse ne m’en sut aucun gré. Sa pensée était ailleurs ; elle appartenait tout entière à ses opérations; son œil y était attaché, le ton de ses joues s’élevait jusqu’à l’écarlate, les pans de sa jupe étanchaient avec peine la sueur qui coulait de son front, et elle n’accordait pas de trêve à son infatigable main, à cette main, hélas ! consacrée aux muses et si évidemment détournée du service de l’institution. Enfin, elle parut se souvenir que j étais là.
— Vous permettez, mon cher, dit-elle; encore quel-
ques tours et la liaison est au point. Que voulez -vous? il faut dîner; c'est le cri et la loi des êtres : aucun ne s’y dérobe, pas plus le lion que le colibri, j’en suis là et vous aussi, n’est-ce pas ?
Dame ! chanoinesse, j’y fais de mon mieux t
— Comme moi, mon cher, comme moi. Hier encore, j’avais une fille de service; il a fallu la congédier sans trompette ni tambour I On n’en peut plus garder une au jour d’aujourd’hui. C’est exigeant, c’est raisonneur, c’est pétri de vices. Celle-là, par exemple, une margot, une vachère qui arrivait de son trou, d’au milieu de ses poules, avec du fumier à ses sabots et de la paille du grenier dans ses cheveux ; une fille qui ne savait rien de rien, n’ayant de service qu’auprès des muletiers, une machine enfin, un bloc à toumebroche ; eh bien 1 le croiriez-vous, mon cher ? je vous le donne en cent, en mille, en autant que vous voudrez; devinez.
— J’y renonce, chanoinesse.
— Ça se plaignait de la nourriture, reprit-elle avec un accent et un geste assortis à l’exclamation.
— Vraiment ?
— C’est comme je vous le dis, mon cher ! Ça se plaignait de la nourriture. Voilà du fabuleux: l’eussiezvous imaginé ? J’étais hors de moi : pour un rien je l’aurais bourrée de luzerne et de foin. Non, voyez-vous, on est trop indulgent pour cette engeance-là ; elle se gâte à faire frémir. Ça devient ruineux pour les maisons ; ça dévore comme des hyènes. Et puis, s'il faut tout vous dire, je leur ai découvert un défaut secret, bien plus grave encore, quelque chose d’affreux, qu’on
ne leur soupçonnait pas, un vice nouveau, mon cher, tout nouveau et dont elles s’infectent de plus en plus.
— Chanoinesse, vous m’effrayez.
— Il y a certes de quoi ; car, si le mal gagne, adieu le service ; chacun ratissera ses carottes et écossera ses pois. Figurez-vous, mon cher, ajouta Eulalie en s’appesantissant sur chaque mot, que ça veut être payé exactement.
— Là, voyez-vous! m'écriai-je.
— Payé exactement, reprit-elle en brandissant sa cuiller à pot; c’est littéral . Voilà leur prétention. Quand je vous le disais, mon cher ; les mœurs s’altèrent, les mœurs s’altèrent.
Je fis un mouvement, et ce n’était pas sans motif. L’instrument qu’elle élevait dans les airs formait gouttière au-dessus de ma tête, et m’exposait, en vertu des lois de la gravitation, à èn recevoir les écoulements. Il était naturel de soustraire aux effets de cette douche et ma personne et mes habits. Cependant la chanoinesse se méprit sur le sens de cette démonstration ; elle y vit un signe d’impatience.
— Du calme, mon cher, dit-elle ; voilà que c’est enlevé ; un roux seulement et je suis à vous ; l’affaire de vingt secondes tout au plus. Puis, ça pourra mijoter seul et sans inconvénient. Vous m’excusez, n’est-ce pas?
— Comment ? répondis-je. Mais c’est moi, chanoinesse, qui vous dois des excuses pour mon importunité.
— Partant, quittes, mon cher, reprit-elle en prèssaut ses opérations. Faut-il tout vous dire ? J’en suis à serrer mon jeu. Les temps sont durs et je mange ma dernière violette. Voilà le fin mot.
En un clin-d’œil elle eut achevé ses dispositions, étouffé son feu sous des cendres, afin de maintenir une chaleur douce autour de son dîner, rétabli un peu d’ordre dans ce réduit, et régénéré ses mains par des ablutions abondantes :
— Maintenant, me dit-elle, passons de l’autre côté. Vous êtes à bout de vos peines. Une robe et un coup de peigne ; puis je vous appartiens sans limite ni restriction.
— À la bonne heure, chanoinesse 1 j’ai à causer sérieusement avec vous.
— Sérieusement, mon cher ? alors nous allons rire, dit-elle en m’accompagnant jusqu’au salon et s’échappant dans la pièce contiguë.
Plan défensif et offensif. — Comment les femmes s'habillent entre elles.
Ma faction fut plus longue qu’elle ne l’avait annoncé, et pendant vingt minutes, je n’eus, pour me distraire des ennuis de l’attente, que le spectacle de ses quatre portraits. Enfin, elle parut dans tous ses atours et en habit de combat; la chevelure bien nattée, les cils passés au pinceau, les joues touchées de vermillon et le buste épanoui sous une guimpe entr’ouverte. 11 n’y avait pas à s’y tromper; c’était une revanche du négligé dans lequel je l’avais surprise; elle craignait d’avoir déchu à mes yeux et voulait se relever par un
coup d’éclat. Mon abord dut lui témoigner que son but était rempli.
— Vous voilà sous les armes? lui dis-je.
— Et au rempart, répliqua-t-elle en riant. Essayez de l’assaut.
— Eh! eh ! clianoinesse, il ne faut jamais défier les fous. Vrai, vous ôtes rayonnante aujourd’hui, vous incendieriez un glaçon. Mais laissons ces idées folâtres, il ne s’agit pas d’un vieux loup comme moi, mais d’un jeune homme auquel je m’intéresse et que je voudrais vous présenter.
— Un instant alors, un instant, s’écria-t-elle, je demande avant tout un renseignement précis. Ma maison est au complet, mon cher, et j’ai le droit d’être difficile. Voyons, parlez sincèrement, de quelle couleur est-il, ce jeune homme?
— De quelle couleur? dis-je, comment l’entendezvous? à coup sûr, je ne vous offrirais point un nègre.
— Je m’en flatte, répliqua-t-elle, mais ce n’est pas tout : parlons des nuances. Est-ce un brun? est-ce un blond? voilà ma question mieux posée.
— C’est un très-beau brun, dis-je, en appuyant sur le mot avec une certaine confiance.
— Je m’en doutais, répondit-elle. Eh bien ! tant pis, mon cher; mais ça ne fait pas pour moi. Ils pullulent, les bruns ! J’en ai huit déjà; que voulez-vous que je fasse d’un neuvième?
— 11 y a bruns et bruns, chanoinesse !
— C’est toujours du même sac; ne m’en parlez pas. Avez-vous des blonds? Je les accepte tous; ils m’assortiraient : des Prussiens, des Russes, des hommes
du nord, ce qu’il vous plaira. Et si vous voulez flatter mes goûts, tâchez de m’avoir un Scandinave.
Une fois montée sur ce ton, la chanoinesse eut toutes les peines du monde à en rabattre. 11 fallait qu’elle se fût bien mal trouvée des procédés d’un brun, pour qu’elle les enveloppât tous dans une condamnation sommaire et générale. Et en revanche, elle persista à se rejeter dans la nuance opposée, et à demander un Scandinave à cor et à cri. J’intervins, et essayai de ménager à Lucien le privilège d'une exception. J’en parlai comme d’un brun à part, hors ligne, et qui, en tout et pour tout, ferait honneur à ses maîtres. Ce moyen eut peu de succès.
— Non, mon cher, non, dit la chanoinesse, il n’y en a ni de meilleurs, ni de pires, parmi eux ; qui en a vu un, en a vu cent. C’est vu, c’est jugé, j’y renonce.
Je me rejetai alors vers d’autres motifs en raison desquels il me semblait naturel et avantageux de se relâcher de cette rigueur. Pour Eulalie, Lucien n’était pas, ne pouvait pas être un intrus ; il existait entre elle et lui un point commun, un lien, une affinité : tous deux sacrifiaient aux muses. Une fois d’accord leurs lyres pouvaient se confondre, fournir leurs vibrations de concert et se prêter un mutuel appui. J’allais donner à ■ cette idée les développements dont elle est susceptible, lorsque la chanoinesse m’arrêta :
— C’est cela, dit-elle, un godelureau de plus sur mes brisées ! Comme si je n’en avais point assez ! Mais d’où sortez-vous, mon cher, et aurais-je affaire à un ennemi ? Un poète ! mais c’est comme si vous m’invitiez à réchauffer une couleuvre dans mon sein 1 Pour
qu’il me dérobe mon procédé, n’est-ce pas? Pour qu’il me souffle mes églantines et me réduise au pain sec !
Je jouais de malheur ; de mes deux moyens de défense, l’un avait été cavalièrement écarté, l'autre passait pour un acte de trahison. J’en étais .pour mes frais, et tout autre se fût retiré pour aller panser ses blessures. Moi, ces obstacles m’aiguillonnaient; j’y trouvais du piquant : de la part d’Eulalie, c’était au moins du nouveau; d’ordinaire elle n’y mettait pas tant de façon. Que fis-je, alors? Au lieu de me rattacher à de petites circonstances je marchai droit au but, sans détour, sans finesse, avec feu, avec entrainement. Je racontai à la chanoinesse ce qu’était Lucien, et comment il m’était arrivé de ses montagnes, avec un cœur fier et ardent, un esprit ouvert et vigoureux, une rudesse mêlée d’impétuosité. Je lui dis l’intérêt que je portais à ce jeune homme, et comment cet intérêt s’était accru à mesure que je l'avais mieux apprécié; je ne cachai rien de ses imperfections et des singuliers scrupules dont il était parfois assiégé. L’analyse fut complète et dévoila cette âme jusqu’en ses derniers replis. De là, j’en vins le plus naturellement du monde, au motif qui m’amenait' près de la chanoinesse et au service que j’attendais d’un esprit aussi ingénieux et aussi expérimenté que le sien; je lui expliquai comment le cerveau de mon protégé s’était égaré à travers les espaces et quelle passion violente, désordonnée, chimérique, y avait poussé des germes opiniâtres et dangereux. J’y ajoutai le détail des scènes étranges auxquelles cette passion avait donné lieu, les hallucinations, les élans imprévus, les rêves, les extases; en-
fin j’en nommai l'objet : la comtesse de Mauléon.
A mesure que je poursuivais cette confidence, il m’était facile de lire, sur le visage d’Eulalie, les impressions qu’elle en ressentait-. Mon début ne produisit pas l’effet que j’étais fondé à en attendre, et pourtant j’y avais mis tout mon art. Ce portrait d’un adolescent, neuf et brut encore, paré comme ja pêche d’un premier duvet, sensible au contact comme un clavier, candide d’ailleurs et surtout sauvage, n’éveilla ni émotion, ni curiosité, ni attendrissement. La chanoinesse l’écouta à peine, le prit avec des airs dédaigneux et comme une femme qui a huit bruns sous la main. Plus tard, lorsque j’en vins à la passion fougueuse que nourrissait mon héros et aux ravages qu’elle exerçait sur son organisation, l’attention devint plus vive et l’intérêt plus marqué; dans le regard, dans la pose, régnait un sentiment déjà meilleur. Un nom était au bout de tout cela, et Eulalie l'attendait. Quand je l’eus prononcé, il se fit en elle une révolution soudaine; l’air, l’accent, la physionomie, tout se transforma.
— Eli ! mon cher, s’écria-t-elle, que ne disiez-vous cela tout de suite? Nous n’en serions pas, depuis une heure, à jouer aux propos interrompus. La comtesse de Mauléon, la comtesse de Mauléon! Mais! ne savez vous pas que je la déteste! C’était bien la peine d’y mettre tant de façons t Vous, Népomucène, est-ce croyable? N’avoir pas deviné qu’entre femmes on a toujours plaisir à se déchirer, et entre femmes de lettres surtout ! Allez, c’est une piètre campagne que vous venez de faire là.
— J’en conviens, chanoinesse, j’en conviens.
— Vous me demandez si je veux être du complot ; mais, mon cher, je l’achèterais, votre complot, s’il était à vendre; vous êtes bien bon de céder pour rien. Votre jeune homme, je le prends ; il est brun, c’est vrai; mais je le ferai teindre. D’ailleurs, la comtesse de Mauléon aime les bruns, et elle serait bien capable de mordre à celui-ci. Qu’elle y vienne 1 Je le lui arracherais plutôt des dents. La comtesse de Mauléon !!1
— Bravo, Eulalie ! vous êtes superbe ainsi, superbe, en vérité, m’écriai-je, et, en effet, elle avait l’aspect d’une Euménide.
— C’est que je l’exècre, voyez- vous, je l’exècre ! Il n’y a pas de mots dans la langue pour rendre le sentiment que je lui ai voué ! Une femme qui a des succès f une femme qui vend ses livres t Et je pardonnerais cela!
— Vous avez raison, dis-je en attisant le feu ; c’est impardonnable.
— Encore si elle avait du talent, poursuivit-elle ; mais il faut être borgne, bancal, bossu et grêlé comme l’est cet idiot de public, pour trouver là-dedans l’ombre d’une idée, d’un sentiment, d’une beauté quelconque! Et cela s’imprime ( et cela se vend 1 et cela trouve des imbéciles pour le lire et des éditeurs pour le lancer! Dérision !
— Ainsi, vous acceptez, chanoinesse?
— Si j’accepte! mais des quatre mains, si je les avais. Allez, vous serez satisfait de moi. Votre jeune homme ! qui s’en soucie de votre jeune homme ! Il sera ce qu’il sera, brun ou roux, peu importe maintenant ; j’avais tort d’être aussi susceptible. C’est un instru-
ment, voilà ce que je sais, et j’aurai la comtesse au bout de mon bras. Oh ! quelle revanche ! quelle revanche !
— Ne vous y épargnez pas, lui dis-je.
— 11 y a si longtemps que cela couve ! reprit-elle en exhalant un soupir. Si longtemps! Et comme j’en ai souffert ! Chacun de ses succès a été pour moi un coup de poignard ; je ne pouvais entendre son éloge qu’il ne me vînt un peu de liel au cœur et aux lèvres. Et chaque jour c’était ainsi ; partout on me poursuivait de ce nom ! La comtesse par ci, la comtesse par là ; telle œuvre est charmante, telle autre sublime. 11 n’y en avait que pour elle, mon cher, et de mes clairs-de-lune pas un mot. Et vous ne voulez pas que je me venge?
— Mais au contraire, ma toute bellè, au contraire, répliquai-je ; rien de plus légitime que ce sentiment. Je m’y associe, je le partage, j’y aiderai de tout mon pouvoir.
— Soyez en repos, mon cher, dit-elle avec un sourire qu’eussent envié les' 1 démons ; les choses iront à votre gré. Envoyez-moi le jeune homme de quelque nuance qu’il soit. D’ici là j’aurai arrangé mon plan, dressé mes batteries, chargé mes pièces et préparé mes munitions. Et ne vous en mêlez pas surtout, vous frapperiez trop mollement. Il n’y a que les femmes pour se tailler des vêtements complets et n’y pas ménager les doublures.
— Adieu donc, chanoinesse, j’abdique entre vos mains.
— Adieu, mon cher, et je ne vous reconduis pas. En causant, j’ai oublié ines fourneaux : pourvu que
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mon dîner ne soit pas brûlé! Mais n’importe; j’ai mon supplément aujourd’hui. Oh! la vengeance! la vengeance ! quel morceau de roi ! %
Où l’on essaie de faire un traité sur les amours 5 distance et leurs procédés ingénieux.
Pendant que je poursuivais mes négociations avec la ehanoinesse, Lucien ne demeurait pas inactif, et donnait à sa passion tout l’essor compatible avec son inexpérience et sa candeur. Rien de plus curieux qu’un premier amour, surtout quand il s’agite dans les espaces et n’a pas encore touché aux rivages du monde réel.
Mon jeune homme en était là ; il avait un pied dans le pays des rêves. Depuis qu’il avait vu la comtesse, l’état du cerveau avait empiré chez lui, et pourtant il ne s’en dégageait rien qui fût de nature à m’alarmer. Point d’éclat, point de bruit, mais une adoration discrète et solitaire. On eût dit que notre amoureux ne cherchait et ne voyait rien au delà. C’est qu’il était à cet âge où le cœur se suffit et vit de sa propre substance, où l’imagination touche les objets de son prisme et les grossit \ en les colorant. C’est qu’il en était aux débuts naïfs de la passion, et qu’heureux ainsi, il n’aspirait pas à des joies plus grandes.
Il me faudrait des semaines et des mois pour vous raconter tout ce que Lucien dépensa alors en savantes combinaisons, en manèges ingénieux, en stations pro-
longées et en confidences aux étoiles. J’ai lu des poèmes qui n’offrent ni cette variété, ni cet intérêt et où les épisodes n’abondent pas au même degré. Il n’avait pas accès chez la comtesse, et, pour y suppléer, il en était réduit aux hommages silencieux et aux contemplations à distance. Vous riez! N’y auriez-vous jamais passé? Non? Alors je vous plains; ces corvées ne sont pas sans charme. Lucien les prenait fort au sérieux. Mon Dieu ! avec plus d’expérience il aurait pu s’en affranchir. La porte de madame de Mauléon n’était pas de celles qui se ferment devant les visages nouveaux, et le moindre appui eût suffi pour lui en procurer l’entrée. Mais Mérinval n’y fit point d’effort ; son instinct y répugnait : il n’osait pas se livrer et craignait qu’on ne le pénétrât. Vis-à-vis d’inconnus, il se refusait même à. prononcer le nom préféré, de peur que son accent ne le trahît et que sa rougeur n’éveillât le soupçon. Il avait toutes les délicatesses d’un sentiment vrafet la pudeur discrète qui s’y attache.
De là, mille stratagèmes et mille moyens ; de là, bien des campagnes au sein des lieux publics, des promenades, des théâtres, des concerts, pour aboutir à quoi? Au frôlement d’une robe ou à la rencontre d’un regard. Et encore était-ce là les plus heureuses. Que de fois Lucien rentra le soir, trempé jusqu’aux os, accablé de fatigue et mourant de faim, sans qu’aucun éclair de bonheur, même le plus fugitif, fut venu le payer de ses souffrances volontaires! Que de fois il attendit sa divinité du côté d’un passage tandis qu’elle s’éloignait de l’autre côté ! Que de fois il atteignit des chevaux lancés à fond de train et dépassa un carrosse pour y découvrir
un autre visage que le sien ! Que de fois, dans une foule, trompé par la^couleur d’une robe ou la forme d’un chapeau, il s’élança d’un bond impétueux et se fit meurtrir et maudire pour ne recueillir qu’un douloureux désappointement.
Mais aussi quelle revanche lorsqu’il l’apercevait, et comme il se trouvait amplement dédommagé de toutes ses misères ! Quelle joie de suivre le sillon lumineux qu’elle traçait en marchant, de respirer le même air, de presser le même sol, de s’asseoir dans la même enceinte! Était-ce au spectacle? 11 s’associait à ses impressions, à ses larmes, à son sourire. Était-ce dans un jardin public? Il s’enivrait de tout ce qu’il avait sous les yeux, du jeu des eaux et des reflets de la lumière, du chant des oiseaux et des parfums des fleurs. Puis de quels regards il la poursuivait ! Comme il exprimait les feux et les troubles de son âme ! Et pourtant, si les yeux de la comtesse venaient à rencontrer les siens, il se détournait avec une sorte de confusion et comme un enfant que l’on prend en faute ! C’est qu’il se trouvait bien hardi de prétendre si haut, et qu’à aucun prix il n’eût voulu donner à ses assiduités une signification plus précise. À quoi bon ? Ses joies intérieures lui suffisaient et il se gardait de les exposer au souffle de l’ironie ou de l’indifférence.
Que de fois, le soir, je le surpris, rôdant autour du domicile de la comtesse, épiant à travers les lames des persiennes ses plus imperceptibles mouvements, et cherchant à suivre son ombre aux reflets des clartés intérieures ! Que de fois je l’aperçus, dans le courant du jour, allant et venant en face de l’hôtel, ou bien ache-
vant, sous les portes voisines, d’interminables factions, et cela pour le seul et rapide plaisir de la voir monter en voiture, et s’éloigner ensuite de toute la vitesse de l’attelage ! Et que de précautions pour que ce manège ne fût pas remarqué ! Quel art dans sa contenance f Quel soin pour que sa présence eût un air naturel ! Comme il composait ses allures et son maintien t Comme il se cachait des voisins et des portiers surtout 1 Quels regards défiants il jetait sur tout le monde ! Un criminel n’y eût pas mis tant de ruses, ni un comédien tant d’apprêts. Rencontrait-il quelqu’un? il s’effaçait à l’instant en homme qui n’a pas la conscience tranquille. On eût dit vraiment que tout passant avait des comptes à lui demander, et pouvait lire sur son front l’énigme enchanteresse de son cœur. Dans chacun d'eux, il voyait un espion ou un ennemi.
C’est ainsi que Lucien s’essayait à l'amour; il en était encore aux ferveurs et aux naïvetés d’un culte solitaire. Il s’y consumait et s’y lassait sans prolit. Certes, si la comtesse l’avait vu se morfondre de cette façon, elle eût fait la moitié du chemin et ne se serait pas refusée à abréger le temps de son épreuve. Malheureusement ces soupirs étaient trop discrets pour arriver jusqu’à elle, et il n’entrait pas dans ses habitudes de pénétrer d’aussi loin dans les intentions de ses soupirants. l)e ce côté, les peines de notre amoureux furent donc perdues. Seul, j’aurais pu y avoir égard, me porter au secours de cette âme blessée, lui ouvrir les voies et supprimer les délais. Vingt fois je fus sur le point de prendre ce parti et de me prêter à ce que je ne pouvais vaincre. Mais, à l’exécution, toujours ma main recula comme si elle eût été
arrêtée par d’invincibles empêchements. C’est le pressentiment qui agissait; c’est l’instinct mystérieux du salut qui me conseillait de ne pas pencher de ce côté. En vain l’essayais-je ! la force me manquait pour affronter un avenir ténébreux. Ainsi averti, je n’hésitai plus et résolus de pousser la résistance jusqu’au bout.
Comment lachanoinesse s*y prend pour faire des élèves. — Une fête sans cornet à piston.
Je n'avais pas eu de peine à trouver un prétexte et une occasion de présenter Lucien à Eulalie de Saint- Epinac. Le salon de la Muse , comme elle le nommait, avait un attrait particulier pour les apprentis de la gloire et de l'art. On y ‘faisait des lectures. Deux fois par mois la chanoinesse se mettait en frais, préparait quelques sirops, garnissait ses candélabres de bougies économiques, époussetait son mobilier et disposait avec solennité une table revêtue d’une serge verte et accompagnée d’un siège affecté à cet emploi. C’est là que se plaçait le héros de la soirée, en face des quatre portraits de la maîtresse du logis et devant un auditoire animé des plus favorables sentiments. Nulle part on ne rencontrait une patience et un enthousiasme plus soutenus ; et cela s’explique. Chacun avait son épreuve à subir, et toutes les poches étaient pleines de manuscrits ; on accordait donc aux autres ce qu’on en devait réclamer à son tour, et l’on se prodiguait à charge de revanche.
Le fonds ordinaire de ces soirées, la consommation qui s’y débitait avec le plus de libéralité, c’était la poésie. Il était rare que la vèine n’en fût pas abondante à l’excès, et beaucoup plus que celle des sirops. Eulalie avait mesuré les forces de son auditoire; il pouvait supporter cinq cents vers à une température ordinaire, mille dans les grands froids ; aussi réservait-on pour la saison la plus rude les héroïdes et les poèmes en douze chants ; l’été ne comportait que des morceaux légers et de courtes invocations à la nature. On chantait alors le printemps, les roses, les jardins et les amours des bêtes, toujours devant la serge verte et en face des quatre portraits. L’esprit humain ne peut que gagner à des exercices pareils.
Ce fut par un exploit de ce genre que Lucien débuta chez la chanoinesse de Saint-Epinac. Le malheureux avait goûté au fruit interdit ; malgré mes défenses et au risque de se brouiller mortellement avec moi, il avait versé dans des rimes une partie des fermentations de son cœur. C’était à titre de soulagement, voilà sa seule excuse ; c’était pour la première et dernière fois : mon pardon ne descendait sur lui qu’à ce prix. D’ailleurs, cet écart trouvait, dans son utilité même, un nouveau motif de grâce et d’oubli. Aucun moyen n’était plus naturel pour lui ménager une entrée décente chez la chanoinesse. Sur-le-champ, je m’emparai de cette idée. Je parlai à Lucien du salon d’EulaJie comme du seul endroit où l’hémistiche fût encore en honneur et où l’on pût rendre justice à ceux qu’il avait eu la faiblesse de commettre. Je lui exposai les avantages de ces communications à huis-clos où chacun est à son tour exécuteur ou
victime et dans lesquelles on se forme successivement les oreilles ou la voix. J’ajoutai que la compagnie était des meilleures et qu’on n’y était reçu qu’en souliers vernis et en gants clairs. En un mot, j’éveillai en lui le goût et le désir de se mêler à ce monde ét de s’y essayer.
Une ibis assuré de son consentement, il ne me restait plus qu’à m’entendre avec la chanoinesse. La chose marcha de soi : un jour fut pris, des invitations furent adressées. Eulalie voulut y apporter de la grandeur; elle se prodigua en sirops, et y ébrécha de plus en plus sa violette. L’éclairage reçut des développements, et le mobilier des chaises de renfort ; la portière accepta la responsabilité du service et fournit des verres en guise de cautionnement. Jamais soirée ne s’était annoncée avec plus d’éclat; des personnages avaient promis dé s’y rendre. En les entassant un peu, dix-huit invités pouvaient tenir dans l’appartement, et au besoin on laisserait la porte ouverte pour ceux qui arriveraient en surcroît. Le palier était sonore, et le héros de la tête n’aurait pas' un grand effort à faire pour porter sa voix jusque-là. D’ailleurs, trop d’aflluencc ne saurait nuire; c’est le signe des grands succès : heureuses les entreprises qui renvoient du monde !
Le jour lixé arriva et nous payâmes d'exactitude, mon protégé et moi. C’était le devoir de gens qui défrayaient à eux seuls tout le programme. Lucien avait une tenue de rigueur : l’habit noir, la cravate de satin blanc, les gants frais, la chemise au dernier goût; ainsi costumé, il était irrésistible. La chanoinesse ne fut pas des dernières à s’en apercevoir, et sa physionomie s’en ressentit. Elle était lière d’avoir à produire un sujet de
104 LA COMTESSE 1)E MAüLÊON.
si bonne mine et si parfaitement couvert ; elle mettait à l’examiner une insistance très -significative. Sans doute, elle regrettait alors ses sorties contre les bruns et n’était plus d’humeur à disputer sur les nuances. Pour un rien elle m’eût offert des excuses et des réparations : c’en était une déjà que ce visage épanoui et cet accueil plein d’empressement.
L’auditoire se formait lentement, et, au bout d’une heure d’attente, il n’y avait guères plus de neuf personnes dans le salon. Eulalie trouvait à cela des excuses d’un ordre très-élevé. Tel duc recevait ce soir là; telle marquise donnait un bal travesti; il y avait sur tel point un concert au profit des indigents et une représentation extraordinaire à tel théâtre. Rien de surprenant dès lors que ces grands personnages ne fussent point exacts et même fissent défaut. En leur absence, il fallait se contenter de ce qu’on avait sous la main. C’est ce qu’on fit en désespoir de cause.
A vrai dire, la qualité n’était guère supérieure au nombre, et n’y suppléait pas. C’étaient deux ou trois vieux poètes sans éditeurs à côté de jouvençaux qui en cherchaient. Les premiers avaient laissé déjà, dans les buissons de la vie, le plus pur de leur sang et les plus chères de leurs illusions; ils portaient dans leurs yeux éteints et leurs habits élimés par l’usage, les traces d’une longue et douloureuse lutte contre le besoin ; les seconds, pleins d'espoir encore, allaient s’engager dans les mêmes chemins, au risque d’y rencontrer les mêmes misères et d’aboutir au même dénûment. Le tout représentait une masse effrayante d’opuscules inédits.
Quand il fut visible que la compagnie était arrivée à
une limite qu’elle ne dépasserait pas, la chanoinesse rompit les conversations particulières et demanda le silence aux douze personnes qui garnissaient son salon. C’était le signal qu’attendait Lucien; il se leva, tira de sa poche un manuscrit copié avec soin, et gagna le siège qui lui était destiné. Rien ne manquait à cette place d’honneur, si enviée par les habitants du lieu; il avait le verre d’eau sucrée sous sa main, pour point d’appui le tapis de serge verte et les quatre portraits en face de lui. Où trouver l’inspiration si ce n’est sous de tels auspices et dans un pareil cas? L’auditoire ne bougeait plus et se préparait, par le silence, aux acclamations accoutumées. Les vieux troubadours se battaient les flancs pour y réveiller un peu d’enthousiasme ; les jeunes apprentis de la lyre n’attendaient qu’un signal pour élever leurs extases au plus haut degré; et cependant, au fond du cœur, chacun d’eux, vieux ou jeunes, se promettait de trouver ce qu’on allait lire de beaucoup inférieur aux œuvres échappées à ses loisirs.
Lucien commença , et dès l’abord enchaîna l’attention; à la ronde on retenait son haleine. Vous savez quel effet produisent les vers sur mon tempérament : j’estime qu’on sert mieux les goûts d’un animal pris de rage en lui offrant un baquet d’eau, qu’on ne sert les miens en me proposant de remplir une tasse aux sources de l’Hippocrène. En un pareil sujet, je manque absolument de modération, et ne respecte môme pas les plus strictes convenances. Jugez dès lors de la posture que je dus prendre dans le cours de cette séance et au milieu de ces favoris d’Apollon ! Il fallait tout l’intérêt que je portais à Lucien pour me retenir si longtemps au sein
de cette classe dangereuse; il fallait surtout que les vers débités fussent de lui et parlassent de ses amours.
Faut-il avouer toute ma honte, dévoiler toute ma lâcheté? Eh bien! j’y pris goût. Etait-ce une amnistie générale pour le genre, ou bien une exception en faveur de l’auteur t Je ne l’ai jamais su ni voulu le savoir. J’eus une heure d’égarement, voilà tout ce que je puis dire. Oui, j’y pris goût; j’eus cette indignité. J’y pris goût, mollement d’abord, en défendant le terrain pied à pied, puis avec plus d’abandon, plus d’entraînement. L’abjuration fut entière. C’est que Lucien chantait sa assion et y mettait l’accent vrai, celui qui s’adresse au cœur, quelles que soient les formes du langage. Dans une suite de fragments, il avait peint l’état d’une âme qui va vers des dieux inconnus et s’éprend d’une forme née au sein de ses rêves. Un peu de Pygmaüon, un peu de Vénus Aphrodite, de la grâce et de la langueur, tous les murmures du ciel et des eaux, toutes les couleurs du prisme solaire, tous les parfums de la terre et de l’air, voilà ce qu’étaient ces chants, voilà à quoi je succombai, voilà la cause et l’objet de ma déplorable défaillance. Moi, sensible à des vers! Dieu du bon sens, Dieu de la prose, pardonnez-moi.
Si cette poésie produisit cet effet sur un profane, jugez quelles durent être les émotions des initiés. Ce ne fut qu’un cri et qu’une extase pendant le cours de la lecture. A chaque instant Lucien était interrompu par les témoignages d’une admiration spontanée. Ces témoignages étaient trop vifs pour n’être pas sincères, et il régnait d’ailleurs, dans ces rapides fragments, une telle élévation de sentiment et d’idées, tant de verve et tant
d’éclat, tant d’harmonie et tant de vigueur, qu’on se sentait emporté, entraîné, en dépit de tout et par un élan involontaire. Mais c’était la chanoinesse qu’il fallait voir. Ses yeux pétillaient d’éclairs, ses lèvres respiraient un visible orgueil. Et il y avait de quoi être hère en éffet! C’était une date pour son salon; il allait devenir le berceau d’un nom illustre! Aussi, que de mouvement elle se donnait ! que de trépignements ! que de gestes ! que d'exclamations !
— Ah! divin! divin! s’écriait-elle,
— Divin ! divin ! répétait l’assistance.
— Quel grand poète nous est né ! ajoutait-elle, en se précipitant vers Lucien, comme si elle eût voulu le couronner de ses mains.
— Oui, un grand poète, répétaient les jouvençaux nés d’hier aux lettres et qui plongeaient tout au plus le bout de leurs doigts dans les aiguières des Muses.
— Un grand poète, disaient aussi les vieux troubadours, d’une voix moins convaincue et en hommes qui connaissent les épines du métier.
La séance fut levée sur ces mots. Peu s’en fallut qu’on ne construisit un brancard d’honneur pour ramener chez lui l’heureux lauréat. La chanoinesse ne se fût refusée à aucun excès. Elle avait puisé, dans les profondeurs de ses armoires, deux ou trois mouchoirs parfumés, et elle s’en servait pour essuyer de ses mains, sans intermédiaire, le front du triomphateur. En même temps, elle l’accablait de verres d’eau et lui prodiguait les essences. C’était l’hospitaüté antique dans toute sa simplicité. On eût dit que Lucien lui appartenait à tous les titres du mondé. Elle n’épargna rien pour témoigner
au jeune homme que son enthousiasme pour lui était sans limite et qu’elle était disposée à le pousser même à des extrémités. C’était un autre danger pour Lucien, quoique moins grave; j’en touchai pourtant un mot.
Quand la compagnie eut quitté le salon, je me trouvai seul un moment avec la chanoinesse.
— Eh bien ! lui dis-je.
— Ne m’en parlez pas, mon cher, s’écria-t-elle, ravissant, délicieux, sublime, toutes les épithètes que vous pourrez imaginer. Un ange égaré dans nos sphères ! un archange t un séraphin ! un 'envoyé desjrégions célestes !
Un peu effrayé de ces métaphores, je lui pris la main et lui dis en riànt :
— Ah çà ! chanoinesse, vous me le ménagerez, au moins !
— Mauvais plaisant ! me répondit-elle sur le même ton. Soyez donc tranquille, on ne vous le mangera pas tout cru, votre garçon. Et puis il est de taille à se défendre. Dormez en paix.
Où l’on reconnaît que Lucien n’est pas facile à manier. — Trait de continence digne de Scipion l’Africain.
J’avais trouvé dans la chanoinesse un suppléant bien plus actif, bien plus vigilant que ne l’avait été le chevalier Rigobert. Comme elle surveillait Lucien ! comme elle s’informait de ses faits et gestes 1 II n’y a point de police au monde qui vaille une femme pour cela. Les femmes
savent tout ce qu’elles veulent savoir , pénètrent tout ce qu’elles veulent pénétrer. En vain espérait-on garder un repli du cœur à l’abri de leurs recherches ; elles trouvent le moyen de s’y insinuer et d’en mettre les mystères à nu. Lucien était donc en bonnes mains, et je pouvais laisser flotter mes lisières.
Ce qu’Eulalie en faisait était plutôt dans son intérêt que dans le mien ; là-dessus, point d’illusion ni de méprise. Elle procédait à la façon des bons limiers , elle chassait pour son compte et avec une merveilleuse ardeur. Depuis que Lucien avait répandu sur son salon un lustre inaccoutumé, elle s’était abandonnée à l’idée que ce jeune homme lui appartenait et qu’elle avait sur lui des droits que rien ne pouvaitpre scrire. Qui les eût contestés, ces droits ? N’avaient-ils pas l’origine la plus naturelle, la plus précise, la mieux fondée? N’étaientils pas gravés dans toutes les chartes de la chevalerie ? N’étaient-ils pas la conséquence d’une hospitalité offerte à propos? Au moyen âge, jamais il n’en fut autrement. Entre le trouvère et la dame qui l’accueillait dans ses palais, se formait à l’instant un lien indissoluble , un accord mystérieux : la châtelaine fournissait l’asile , le troubadour les chansons, et ils s’enseignaient mutuellement les pratiques du gai savoir.
Ainsi, Eulalie considérait mon jenne ami comme sa propriété particulière, et, à ce titre, elle portait sur sa conduite un œil soupçonneux et jaloux. En même temps elle cherchait à l’attirer, à l’envelopper, à s’emparer de lui au moyen des plus savantes combinaisons. Que de génie elle y mit I que de ressources d’imagination elle y déploya ! C’était à chaque instant de petits billets
ambrés qui venaient surprendre Lucien partout où il se trouvait, et dans toutes les situations de la vie. On lui proposait une place au spectacle ou au concert, une course aux musées ou aux expositions ; les prétextes ne manquaient pas. Le tenait-elle sous sa main, elle le gardait le plus longtemps possible ; et quand il lui échappait, sa tête et ses jambes ne se remettaient au repos qu 'après l’avoir rejoint et ressaisi. Elle usait de tout, même d’une invitation à dîner, et c’était le comble, dans l’état où se trouvaient ses violettes. Point de t trêve, point de relâche; elle en comprenait les périls. Que ce jeune homme cessât d’être emporté dans son tourbillon, et il pouvait s’en aller vers d’autres sphères où déjà une pente l’entraînait. 11 fallait donc le tenir en haleine, l’occuper, le maîtriser, et, au besoin, l’obséder.
11 ne semblait pas néanmoins que ce beau plan eût obtenu tout le succès que la chanoinesse s’en était promis. Peut-être était-ce en raison de l’excès : il ne faut abuser de rien, même du génie. Eulalie en avait trop déployé. J’ai lieu de croire que Lucien n’envisageait pas du même œil qu’elle les traditions du moyen âge , et qu’il se refusait à remplir les fonctions de troubadour, avec l’étendue et le caractère qu’elle leur assignait. Surtout il ne se croyait pas enchaîné par la serge verte et les quatre portraits. De lâ, des différences d’appréciations qui occasionnaient des querelles dans Ce ménage peu assorti. Quand je dis ménage, c’est que je me mets du côté de la chanoinesse ; Lucien n’eût pas accepté le mot, et on va bien le voir.
Un jour, Eulalie arriva chez moi le visage en ouragan et les coups de poing tout faits. Sa toilette avait des
airs effarés assortis à la physionomie ; le chapeau s’en allait à la recherche du chignon, la guimpe était passée à l’envers, et les brodequins traînaient leurs lacets après eux comme des lignes de pèche. À peine entrée , elle posa une main sur sa hanche, et n’attendit pas l’échange des civilités d’usage entre gens bien appris.
— Mon cher, me dit-elle, je viens vous voir, car enfin ceci vous regarde autant quemoi. C’est que Voyezvous, les choses en sont sur un pied intolérable. 11 y a une limite, entendez-vous, il y a une limite.
— De quoi s’agit-il donc, ma belle ? répondis-je avec une politesse de chevalier. Parlez, chanoinesse, et surtout ne demeurez pas assise sur ce pliant. Prenez un fauteuil, de grâce, prenez un fauteuil !
— Non, mon cher, trêve aux façons ; je ne suis pas venue pour essayer des poses. 11 y a ceci en deux mots, sans points ni virgules : que vous m’avez confié un jeune homme, et qu’il vous compromet.
— Qui donc , chanoinesse ? Serait-ce Lucien , par hasard ?
— Oui, votre Lucien, mon cher, votre Lucien dont vous avez plein la bouche. Il vous compromet épouvântablernent. Ne riez pas ; c’est très-sérieux. Quand je l’ai accepté de votre main, je me suis dit : Ce doit être un sujet dressé ; Népomucène ne me l’eût point aitiené sans cela. 11 sait trop vivre, il connaît trop les usages; oui, c’est un sujet dressé, je puis tabler là-dessus. Que si, par hasard, il avait eu un peu d’écorce de sa province, eh bien ! Népomucène n’eût pas manqué de le raboter ; il s’y entend, il a du style et sait commeüt on dégrossit les hommes pour les produire en
société. Voilà quelle confiance j’ai eue en vous, et j’ajoute que cette confiance a été indignement trompée. Vous m’avez tendu un piège à loups, avouez-le !
— Moi, chanoinesse ! Dieu m’est témoin qu’il n’en est rien.
— N’empêche que j’y suis prise et que j’y laisserai ce que j’y laisserai. Ah ! mais oui, il n’y a pas à ricaner. Bien, bien ! plaisantez encore ! Un garçon qui me vient de vous ! C’est-à-dire que vous m’en répondez sur votre tête, mon cher.
— J’accepte la responsabilité, chanoinesse. Voyons, parlez, épanchez-vous ; que vous a-t-il fait ?
— Des horreurs, mon ami, dit-elle en s’attendrissant, de véritables horreurs ! Figurez-vous que je me suis prodiguée pour lui ! Des attentions, des prévenances , rien ne me coûtait, rien ne me pesait ; je devais bien cela à un jeune homme que vous protégiez. Qu’est-ce que je lui demandais en retour ? peu de chose , grands dieux, quelques égards, de bons procédés et de la reconnaissance, s’il est susceptible d’en avoir. Eh bien ! mon cher, rien, rien, rien I mais rien de rien. Un bloc de glace ! un fossile ! une incrustation ! voilà le sujet que vous m’avez confié.
— Peut-être, chanoinesse , n’y avez— vous pas mis assez du vôtre ? dis-je avec une apparente candeur.
— Mon cher, épargnez-moi ; depuis deux semaines je ne cesse d’en rougir; je m’épuise en accès de pudeur et tout mon sang a passé sur mes joues. Pour uu rien, je cacherais ma honte dans vos bras.
— Pauvre femme ! m’écriai -je en me plaçant de ma . nière à éluder l’effet de cette menace. Pauvre femme ! ! !
.Digitiz
Eh bien ! il y a des exemples de cela. Peut-être seraitil à propos d’en répandre quelques-uns sur vos blessures. Chanoinesse, croyez-en un homme qui a trouvé des soulagements infinis dans l’étude de l’antiquité. Voulez-vous que je vous énumère, comme un adoucissement à vos maux, les noms des grandes délaissées ?
Vous avez Ariane, vous avez Didon
Laissez-moi donc en paix avec vos vétustés, Népomucène, je n'ai pas de goût pour les momies. C’est de voire jeune homme qu’il faut parler.
— De mon jeune homme ? soit. Alors , ma belle , permettez-moi de vous dire qu’il a son modèle tout trouvé : c’est Scipion l’Africain au siège deCarthagène.
— Encore ! Vous baissez, mon cher, vous vous pétrifiez ; la mousse vous gagne. Voyons, ne travaillons pas dans le vieux. Soyons de notre temps ; il s’agit de Lucien, voici un dernier trait. Je n’osais pas /arriver, tant la confusion m’inonde, à y songer seulement. Promettez-moi, Népomucène, que vous n’en abuserez pas et que je verse cet aveu dans une oreille sûre. Vous me le promettez.
— En douteriez-vous ? Vous avez affaire à un honnête homme, chanoinesse.
— Allons, c’est bien ; excusez le mot ; c’est le dernier cri de la pudeur aux abois. J’en reviens à mon aveu. Figurez-vous qu’un de ces jours passés, un matin, et, faut-il le dire, d’assez bonne heure, je me réveille avec la pensée que Lucien me manque depuis quelques jours et avec un désir effréné de le revoir. Je vous ai promis d’épancher dans votre sein toutes les urnes de mon cœur ; vous voyez que je ne m’en fais pas
faute. Le ciel m’est témoin pourtant que je luttai et que * je ne cédai qu’après un vif combat. Mon cher, on ne se jette pas à la tête des gens sans y mettre un peu d’hésitation. Entin je cède, je m’abandonne, je me livre au destin. J'endosse au hasard, à la hâte, une robe de négligé , mets un châle sur mes épaules et m’achemine, par un brouillard affreux, vous devinez où et vers quel but. Passez-moi vos écrans, tous vos écrans, Népomucène, je me sens incapable de supporter un regard humain.
— Tenez , chanoinesse, dis-je en m’exécutant , et prenez courage. Faut-il se porter à votre secours ? Voyons, j'y ferai de mon mieux. Oui ? Eh bien ! vous alliez demander l'hospitalité pour un cœur blessé? Vous vous rendiez chez Lucien, est-ce cela ?
— Vous l’avez dit , mon cher, et ce mot me rend toute ma force. C’était le seul qui me coûtât, et il est lâché. Oui, j’allai frapper à la porte de Lucien ; voilà la mesure de l’intérêt que je portais à ce jeune homme. Vous me l’aviez tant recommandé ! j’allai frapper à sa porte, entre six et sept heures du matin ; je ne dissimule aucune circonstance aggravante, j’éprouve au contraire un plaisir funeste à les multiplier. Je heurtai doucement ; on m’interrogea, je me nommai. Le croiriez-vous, Népomucène? J’en fus pour dix minutes d’attente! Avant que d’ouvrir, votre naturel du Quercy voulut être boutonné jusqu’au menton. Enfin, il s’y décida, et parut armé de toutes pièces. Je crois , pieu me pardonne ! qu'il avait mis ses gants.
— Allons, chanoinesse, vous exagérez, dis-je, en retenant mal un sourire.
— C’est comme je vous l’assure, mon cher ; on n’invente pas ces choses là. Si jamais vous êtes embarrassé de votre garçon, montrez-le comme une bête curieuse; je vous réponds qu’il fera de l’argent. J’entre donc chez lui pendant qu’il me salue jusqu’à terre. Vrai, je commençais à tourner à l’aigre et à éprouver du regret. C’est surtout à vous que j’étais tentée de m’en prendre. Non, Népomucène, vous ne vous laverez pas de cette tache.
. Un jeune homme que vous avez eu entre les mains, qui vous est arrivé neuf comme un lifre, c’est cela que vous en avez fait ! Mais cachez-vous donc, malheureux, vous êtes perdu de réputation !
— Achevez, chanoinesse, que je connaisse toute l’étendue de mes torts.
— Achever, mon cher? mais c’est tout achevé. 11 n’y en a eu ni plus ni moins. Ah bien ! avec vos oursons du Midi , c’est à la fin comme au début ; après comme avant. Voilà des hommes imbibés de respect et à cheval sur les convenances! Non, voyez-vous, c’est que la colère s’en mêle quand ce souvenir me revient. Je ne rougis plus alors, et volontiers je rugirais. Moi qui y allait avec votre étiquette et sous votre garantie? Votre jeune homme et vous, vous et votre jeune homme , je vous mets tous deux dans le même sac, Népomucène; vous êtes deux impertinents.
— Ah ! chanoinesse ! dis-je avec une civilité exquise, c’est me flatter.
— Le mot est parti, je ne le retire pas; une autre fois, mon cher, vous y regarderez de plus près avant de / me confier un client. Et voilà mon expédition ( C’est à plonger sa tête dans le sable, comme l’autruche des dé-
serts. S’il y avait encore des couvents, je m’y enfouirais. Vouez-vous donc à l’éducation de la jeunesse! c’est ainsi qu’elle vous paie de vos soins.
— Écoutez, chanoinesse, dis-je avec une gravité que j’avais beaucoup de peine à me composer, il ne faut pas se laisser démonter au premier échec. Vous êtes une femme à ressources, usez-en. Mon jeune homme a des torts, j’en conviens, je les déplore; mais d’autres en ont eu comme lui ; et pour n’en citer qu’un, rappelez-vous Joseph , le célèbre Joseph vendu par ses frères; il eut bien des torts aussi, la Bible en fait foi.
— Pédant! s’écria-t-elle.
Et elle s’en alla sur ce mot, en proie à une irritation qu’elle ne pouvait plus contenir.
Une découverte inattendue. — Où l’on s’aperçoit qu’il existe un - serpent sous l'herbe.
La colère de la chanoinesse ne persista pas longtemps . Rien ne dure moins que les orages du cœur; 'presque toujours ils ont plus de bruit que d’effet, et l’arc-enciel s’y déploie au milieu des éclairs et du tonnerre. Même après sa mésaventure, elle ne désespéra pas de Lucien et s’attacha à lui en raison des froideurs qu’elle avait à vaincre. Puis, qu’y avait-il au fond de tout ceci? De l’éloignement pour elle? La chanoinesse n’y croyait pas. Elle s’interrogeait et se disait que des traits comme les siens, une taille, un port, une richesse de formes, des .dents, des yeux, comme ceux que lui montrait son mi-
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roir, n’étaient dénaturé à exciter les dédains de personne, même des plus renchéris. Que restait-il donc? une timidité poussée à l’extrême, peut-être aussi des mœurs rigides ou des préjugés d’éducation. Eh bien ! de tels motifs rapprochaient plus qu’ils n’éloignaient; ils étaient de nature à effacer bien des torts et à réparer bien des maladresses.
Les choses étaient donc rajustées et marchaient désormais sur un bon pied. On eût dit que Lucien se prêtait de bonne grâce à guérir la blessure qu'il avait faite.
11 était beaucoup plus assidu chez la chanoinesse et n’attendait pas, pour s’y rendre, les sommations qu'elle était naguère obligée de lui adresser. Eulalie jouissait de ce retour, et s’en attribuait les honneurs. Le rebelle était enfin dompté, le Sicambre inclinait son front ; elle le voyait presque tous les jours, et il venait de lui-même. Pour aider à ce bon mouvement, la chanoinesse s’épuisa en petites séductions, et y vida le fond de ses tiroirs. Jamais son salon n'avait été plus orné, ni mieux garni ; elle y prodigua les bougies et les fleurs, elle en renou- * vêla les tentures. Si elle avait eu dix violettes et autant d’églantines à dépenser, elle eût donné à toutes cette destination, sans y regarder, sans hésiter, et avec cette prodigalité que le cœur inspire. Ce fut là un beau moment, mais aussi court que beau; il se termina par un choc terrible.
Je la vis arriver un jour (et c’était pour la seconde fois) avec les furies sur le front, le teint mat, les lèvres blêmes, les membres agités par un tremblement convulsif. Elle tenait un papier à la main, et le brandit vers moi du plus loin qu’elle m'aperçut.
— J’en ai la preuve, s’écria-t-elle, j’en ai la preuve je les tiens.
— Quelle preuve? lui dis-je doucement; etqui tenezvous ?
— La preuve de leur trahison, répondit-elle avec impétuosité, et je connais les traîtres; ils ne m’échapperont pas.
Son agitation était au comble; des mots, des gestes désordonnés lui échappaient, sans qu’il me fût possible d’en comprendre l’origine ni le motif. Enfin, l’excès même de cette crise amena un répit; la chanoinesse tomba plutôt qu’elle ne s’assit sur un fauteuil, et quelques larmes jaillirent de ses yeux :
— 11 me trompait ! dit-elle .avec amertume. Et moi qui avais tant espéré ! Adieu les illusions !
— Chanoinesse, lui dis-je, il s’est passé quelque événement étrange! Y puis-je quelque chose, et avez-vous besoin de moi ? Dites, je suis prêt.
— 11 y a, dit-elle en changeant subitement de ton,
* que nous sommes deux pauvres dupes, vous et moi; il
y a que votre jouvenceau nous berne, ce qui n’est flatteur ni pour l’un ni pour l’autre. Voilà ce qu’il y a.
— Vraiment ?
— Oui, mon très-cher, ni plus ni moins. Moi avec mon expérience, vous avec votre barbe grise, nous avons été joués, et nous le sommes encore. La preuve en est ici, ajouta-t-elle en montrant de nouveau le papier qu’elle froissait entre ses doigts.
— Et comment cela ? chanoinesse.
— Ah ! oui, comment ? c’est le cas de le demander 1 Un abüne, un guet-apens ! un traquenard ! vous allez
voir. Connaissez-vous Trinachon ? Trinachonle philosophe, le cerveau détraqué, qui veut faire marcher le monde la tête en bas, les pieds en l’air ! Vous le connaissez; eh bien ! c’est lui qui est l’auteur de tout ceci. Oh I le cuistre ( Que voulez-vous ? quand on a un salon, on est exposé à voir toute sorte de monde.
— 11 va donc chez vous ? chanoinesse.
— Oui, mon cher, etil est des intimes dechez la comtesse de Mauléon. La comtesse aime les systèmes, et elle a peu de répugnance pour les gens qui n’ont pas les ongles en état. Au contraire. Voilà donc que ce Trinachon a un pied chez elle et un autre chez moi ; et quels pieds ! Or, depuis quelque temps, je remarquais que Lucien et lui se mettaient au mieux; ils se voyaient tous les jours dans mon salon, et y causaient ensemble des heures entières, exactement comme s'ils avaient eu la pièce en location. Passe pour Lucien; mais ces philosophesemportent à leurs souliers toutes les boues 'de Paris ; il fallait voir mon parquet après ces séances ; les frotteurs en gémissaient.
— Et ensuite, dis-je pour aider au mouvement du récit.
— Ensuite, mon cher, c’est la lin du monde. Au début, je n’eus pas de soupçons. Bon, pensai-je, voilà Lucien empêtré; Trinachon lui développe son système; ça va être dur. Mais quand je vis que le jeune homme y prenait goût, qu’il y revenait, je me dis : il y a quelque chose là-dessous. Et il y avait quelque chose ; oh ! oui quelque chose. 11 y avait la plus abominable déception qu’une femme puisse jamais essuyer ! il y avait. . . devinez quoi?
— Je m’y perds, chanoinesse...
— Il y avait la comtesse de Mauléon, s’écria-t-elle en retrouvant toutes ses colères et les exhalant dans les éclats de sa voix.
— La comtesse de Mauléon ! Est-ce croyable? Mais comment? par quel moyen?
— Elle-même, mon cher, et par le moyen le plus t simple du monde. Ils en causaient et ne causaient que
de cela : mon canapé servait à ce joli commerce. Je fournissais le meuble, et la comtesse avait le profit. Voilà le cierge que je tenais. Qui l’eût cru de Lucien?
Un novice. Et ce Trinachon? Venir raccoler chez moi ! Chez moi, et pour qui ? Dieu de Dieu ! qu’il n’y paraisse plus! j’en viendrais à des moyens criminels; je le pilerais dans un mortier; j’en ferais de la charpie. Tenez, mon cher, ajouta-t-elle d’un ton moins véhément, vous allez en juger vous-même. Tenez.
Elle me tendit le papier, et retomba sur son fauteuil, comme épuisée de l’effort qu’elle venait de faire. Je pris cette pièce accusatrice : c’était un imprimé ; voici ce que j’y lus :
« La comtesse de Mauléon prie M. Lucien Mérinval * de lui faire l’honneur de venir passer la soirée chez » elle, lundi prochain; on dansera. »
Ce fut à mon tour de tressaillir : le coup était grave, direct, inattendu.
— Vous avez raison, m’écriai -je, la fatalité s’en mêle. Nous avons beau lutter, rien n’y sert : il court au gouffre, le malheureux, sa pente l’emporte. Chanoinesse, il faut empêcher cela ; mais comment s’y prendre? comment s’y prendre ?
Un philosophe rustique. — De la statique envisagée dans ses rapports avec la marche de l’humanité.
C’était, en effet, Trinachon qui avait mis Lucien sur la voie d'où je m’efforçais de le détourner, mais point , dans les circonstances, ni par les moyens dont se préoccupait la chanoinesse. Le philosophe ne faisait d’embauchage qu’au profit de ses idées et dans l’intérêt d’une découverte qui devait inonder la terre de pains de gruau et de ruisseaux de lait. 11 vivait dans un ciel trop élevé au-dessus du nôtre, pour se livrer au commerce équivoque dont Eulalie l’accusait. Personne au contraire n’était plus détaché que lui des servitudes de l’existence, comme on pouvait le voir à ses hauts-dechausses peu hermétiques et à ses bas sur les talons. Encore un pas dans cette voie, et il eût marché vêtu de son seul système, costume léger et inacceptable en * l’état de nos mœurs.
Son système, voilà où Trinachon s’absorbait jusqu’à l’abrutissement. Il était de cette race de somnambules intellectuels qui dorment les yeux ouverts, et dans leur rêve ne distinguent rien de ce qui se passe autour d’eux. L’espèce abonde de nos jours. Ceux-ci supprimeront d’un trait de plume les passions qui leur déplaisent, ceux-là les emploieront à des industries de leur goût : par exemple, la paresse à la pêche à la ligne ; l’envie à la fabrication des petits couteaux ; d’autres iront plus
loin encore, et s’attaqueront à ce préjugé absurde, qui veut que l’on ait quelque chose à soi, le pré dont on hérite, l'argent, que l’on gagne, la maison que l’on bâtit, le frac qu’on endosse, la montre qu’on enfouit, de peur des filous, dans les profondeurs d’un gilet. Tous auront un monde à eux, peuplé de petits êtres de leur composition, un monde accompli, sans vice ni tare, où le miel suintera de tous les arbres et où le vin coulera à plein robinet.
Trinachpn en était là : il avait sa marotte, son monde à l’envers. Comme le disait la chanoinesse, le fond du système consistait à poser en principe que jusqu’à ce jour l’humanité s’est méprise sur la destination de ses organes, et qu’au lieu de poursuivre sa marche à l’aide des pieds, elle y pourrait consacrer la tête avec des grands avantages et très-peu d’inconvénients. À l’appui, l’inventeur réclamait une expérience exécutée sur une grande échelle et par des crânes sans prévention. C’était bien cela en peu de mots et dans un tour succinct. Seulement cette explication était celle qui se débitait au vulgaire et aux esprits rebelles à de plus hautes démonstrations. Pour les intelligences raffinées, il existait une théorie empruntée à la science pure et où cette transposition des organes était justifiée par les lois exactes de la gravitation et l’exemple concluant des Antipodes.
Telle était la pensée dominante de Trinachon, celle qui le plaçait au-dessus de nos faiblesses et de nos habitudes de propreté. En raison d’une conception si vaste, il se croyait autorisé à se nettoyer le moins possible, à pousser très-loin le service de ses collets d’ha-
J, A COMTESSE DE MADLÉON. 123
bits, et à ne se séparer de son linge qu’à son corps défendant, et à la dernière extrémité. C’était bien d’un philosophe, dans la plus rigide acception du mot. En agissant de la sorte, Trinachon n’excédait pas les limites de son droit, et il restait dans la vérité de sa situation. U rappelait ces grands stoïciens qui ne regardaient jamais à leurs mains, afin de se mieux préserver des souillures de l’âme; il résumait deux sages renommés des temps anciens : Cratès, qui eut tant de bonnes fortunes, et liias, qui portait toute sa garde-robe sur lui.
On conçoit que, sous une pareille armure, Trinachon fût inaccessible à de petites intrigues et à de petites trahisons. C’était donc à la légère que la chanoinesse élevait contre lui ce chef d’accusation. Le seul tort de cet homme était de chercher partout des victimes. Il ne rôdait dans le monde qu’avec cet espoir, et quand il en rencontrait une, il s’attachait à ses flancs et ne l'abandonnait qu’après y avoir enfoncé son aiguillon. Point de trêve dans cette poursuite, point de repos. Avec ce tact qui caractérise les philosophes, il s’adressait de préférence à la jeunesse, comme plus maniable et plus accessible aux nouvelles impressions. C’est de ce côté surtout qu’il se plaisait à répandre des flots de statique appliquée aux allures de l’être, et s'efforçait de démontrer à quelle dépravation l'homme a obéi en cherchant son équilibre ailleurs que sur la tête.
D’ailleurs, en sa qualité de penseur, Trinachon était reçu partout et avec de certains égards; il passait pour profond, et c’est un mot qui impose : on aime mieux l’accepter que de le vérifier, et, une fois acquis, rien n’en altère la vertu, On est alors et l’on reste profond
pour tout le monde en province comme à Paris, par un beau jour comme par un jour pluvieux, malgré les épidémies, malgré les révolutions, à travers le temps et l’espace, sur le continent et au delà des mers. C’est un titre indélébile; aucun caustique ne l’effecerait. Trinachon en jouissait donc avec cette confiance qui naît d’une longue et tranquille possession; il en était même venu à ce point d’ajouter foi à sa profondeur et de s’y complaire. Pourquoi eut-il résisté au sentiment général et repoussé la position qu’on lui faisait? Trop d’avantages y étaient attachés, et en première ligne celui de pouvoir être inintelligible avec impunité.
Ce fut sous ces auspices que le philosophe eut accès dans les salons de la comtesse de Mauléon, et y fit surle-champ une très-belle figure. Pour tout autre, la tenue eût été un obstacle; chez lui, c’était un mérite et une saveur de plus. Ces airs rustiques seyaient à un homme profond; ils composaient une partie de son originalité; ils étaient son cachet, son étiquette. On l’eût moins compris avec d’autres cheveux et d’autres doigts, des habits plus neufs et des souliers exposés plus souvent au contact de la brosse. Il n’eût plus été Trinachon, il n’eût plus renoué la chaîne des temps, ni résumé à lui seul deux sages de l'antiquité. D’ailleurs la comtesse l’accueillait ainsi, le comblait d’attentions et lui donnait volontiers les places d’honneur. Aucun personnage politique, aucune célébrité littéraire n’avaient le pas sur lui ; il était accrédité chez elle et fort avant dans ses bonnes grâces ; cette préférence suffisait pour couvrir toutes les lacunes du vêtement.
Dans cette situation, il était facile de comprendre
que Lucien eût trouvé auprès du philosophe les moyens de s’introduire chez la comtesse de Mauléon. Seulement le détail des circonstances m’échappait, et ce détail était essentiel à connaître pour disputer avec fruit le peu de terrain qui n’était point encore livré. La chanoinesse parlait de nombreuses conférences entre Lucien et Trinachon. Mais que s’y était-il dit? Jusqu’où les choses avaient-elles été poussées? Lucien était-il allé jusqu’à un aveu, ou bien ne s’était-il pas départi de sa réserve? Comment cette invitation avait-elle été demandée et obtenue? Qui en avait eu la pensée? Qui en avait lancé le premier mot? Voilà ce que j’ignorais et ce qu’il m’importait de savoir. Il me semblait que j’y trouverais de nouveaux éléments de défense et des conseils sur la conduite à tenir; je m’y attachais comme un naufragé s’attache à un dernier débris.
J’interrogeai donc Lucien et d’abord il résista : jamais je ne lui avais vu des allures si discrètes : à mon égard le trait était nouveau. J’insistai, j’y mis de la chaleur et du sentiment, j’invoquai les droits de l’amitié, l’intérêt sincère que je lui portais et dont je croyais lui avoir donné des preuves. Il céda alors, plutôt fléchi qu’entraîné, et comme s’il obéissait à un devoir; ce fut de sa bouche que je recueillis le détail de ses entrevues avec Trinachon, et dont je ne détacherai que ce qui est nécessaire pour l’éclaircissement de mon récit.
Une scène qui rappelle les philosophes du portique. — Où deux idées fixes se trouvent en présence.
Ce fut dans une soirée poétique que Lucien rencontra pour la première fois l’inventeur de l’un de nos mondes à l’envers. La lecture qu’il avait faite chez la ehanoinesse n’était pas demeurée sans bruit extérieur, et ce petit succès y avait amené de nouveaux visages. Dans le nombre était celui de Trinachon. Le philosophe était à l’affût de ces sortes d’événements ; il allait où va la foule, le nez au vent, l’œil aux aguets, épiant toujours et partout une place pour son système. 11 avait entendu parler d’un jeune poète d’avenir, et il évaluait d’avance tous les avantages qu’il y aurait à s’assurer du concours d’une lyre, d’une lyre qui serait bien à lui, et qui célébrerait l’humanité dans la posture qu’il rêvait pour elle, les pieds en l’air, la tête en bas. C’était de la poésie à rebours, des effets nouveaux, et à ce titre l’offre avait de quoi séduire.
Voilà sous l’empire de quel sentiment Trinachon aborda Lucien ; il espérait le gagner à ses plans, peutêtre même l’entraîner à un essai. Son début ne fut pas néanmoins heureux. Lejeune homme était neuf encore à la vie des salons; il ignorait le respect qui s’attache à la personne d’un penseur et son premier mouvement fut de regarder d’assez haut cet inconnu, qui le prenait sur un pied de familiarité au moins prématurée. Il ne sem-
blait pas à Lucien que ce ton fût justifié ni par l’éclat des costumes, ni par la grandeur de l’air; il se demandait quel était ce rustique mortel qui l’abordait comme s’ils fussent nés dans le même hameau et eussent conduit des troupeaux ensemble. Son accueil fut donc digne et froid ; mais Trinachon ne parut pas s’en émouvoir ; il n’apercevait rien des choses de ce monde et ne voyait clair que dans le sien. Sur-le-champ il 'entra dans son sujet et y vogua à pleines voiles : il expliqua comment il comptait renouveler la face de la terre en déplaçant l’appareil de la locomotion au risque de déplacer )es durillons du même coup et de leur donner asile sur nos crânes. A mesure que le philosophe s’engageait dans ses démonstrations, Lucien l’examinait plus attentivement et avec une curiosité mêlée de crainte. L’état de l’esprit lui paraissait correspondre avec l'état des vêtements, et il en était arrivé à des suppositions très-peu respectueuses, lorsque Trinachon se mit à parler de son école, de ses disciples et au premier rang cita la comtesse de Mauléon.
On sait quelle action ce nom exerçait sur Lucien ; il n’y résista pas mieux cette lois. Son ton , sa physionomie, son geste, changèrent à l’instant : il devint tout autre. Volontiers, il eût demandé pardon à son interlocuteur des suppositions fâcheuses auxquelles il s’était laissé entraîner : cet homme lui était devenu sacré en se plaçant sous cette égide.
— La comtesse de Mauléon ! s’écria-t-il, et vous êtes de ses amis, vous, Monsieur?
— De ses amis, jeune homme? répondit Trinachon; mieux que cela; dites son maître, l’univers le sait;
j’emploierai même un mot plus juste, emprunté à l’école des Alexandrins : je suis son Plot in.
— Que vous êtes donc heureux, Monsieur, de connaître la comtesse, de la voir, de lui parler tous les jours ! poursuivit le jeune homme, emporté par son idée dominante.
— Sans doute, jeune homme, sans doute ; d’autant plus qu’elle a une merveilleuse aptitude à comprendre mes vues, si profondes qu’elles soient, dit le philosophe qui ne se laissait pas détourner de son courant d’idées.
L’entretien devait garder ce caractère jusqu’au bout: Lucien était à sa passion, Trinachon à son système. Celui-ci croyait avoir un catéchumène sous la main, et il l’ondoyait de son mieux ; celui-là se dérobait à l’initiation et cherchait à ramener les choses du côté où il penchait. Les deux idées fixes étaient aux prises et se faisaient équilibre.
— Oui, jeune homme, disait Trinachon en terminant la séance, oui, voilà le système ; il est simple comme bonjour. Restituer au crâne la fonction de la plante des pieds. Et pourtant quand j’en ai parlé pour la première fois, quels cris n’a-t-on pas jetés ! Il semblait vraiment que je bouleversais toutes les notions reçues. Eh bien ! mon jeune ami, je vois que, peu à peu, on s’accoutume à cette combinaison. Elle existe en théorie et c’est déjà beaucoup ; elle est consacrée scientifiquement ; toutes les grandes vérités ont commencé par là. Il est démontré désormais et dans la forme géométrique, que la chose est possible. Dès lors qu’y manquet-il ? Des applications , un peu de pratique, quelques hommes de bonne volonté. Cela viendra, et si vous
en avez le goût, nous essaierons ensemble. Vous m’aiderez à vaincre les préjugés.
Quelque atteinte qu’eût reçue le cerveau de Lucien, il n’en était pas encore à suivre celui du philosophe dans les voies où il s’engageait. Et cependant il prenait de l’intérêt à cet entretien et le reprenait toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion. De son côté, Trinachon, qui s’imaginait avoir conquis une âme et rencontrait au moins une oreille docile, se prêtait à multiplier les séances et y développait son système jusque dans les moindres détails. Pour notre amoureux qu’importait le système? 11 en jugeait bien la valeur; mais, çà et là, au milieu de ces courses dans les espaces, il recueillait quelques détails sur la comtesse de Mauléon, sur sa vie intérieure, sur ses habitudes, sur les relatfbns. Trinachon avait beau faire, il n’écliappait pas à cette enquête, suivie avec opiniâtreté.
C’est ainsi que les choses avaient marché pendant une semaine ou deux, et jusqu'au jour où la chanoinesse en eut la révélation inopinée . Notre amoureux avait calculé que, pour servir ses desseins, aucun instrument n’était plus commode ni plus sûr que Trinachon. Celui-ci se prêtait en effet aux plans de Lucien, sans en deviner le motif et sans y apporter d’autre obstacle qu'un retour obstiné vers son idée dominante. Aussi, quand leur intimité fut devenue plus étroite, le jeune homme n’éprouva-t-il aucune hésitation à s’ouvrir, à l’aide du philosophe, l’entrée des salons de la comtesse de Mauléon. La négociation se fit le plus naturellement du monde. Trinachon parla de Lucien comme d’un disciple; ce titre suffisait. 11 avait assez de
erédit dans la maison pour qu’on y acceptât sans contrôle des sujets choisis de sa main et marqué de sort estampille. De là cette invitation que la ehanoinesse avait trouvée sur un fauteuil et qui était lé résultat d’une campagne laborieuse, aceorhplie au sein des mondes à l’envers et des problèmes les plus ardus db la statique.
En recueillant ces détails de la bouche de Lucien, j’étudiais sa physionomie, et j’y voyais luire les éclats d’une joie contenue. A présent qu’une date était fixée au bonheur longtemps rêvé il comptait les heures, les minutes et jusqu’aux secondes qui l'en séparaient. De mon côté, je faisais le même calcul, mais dans un sentiment opposé. Hélas f le moment approchait; nous étioils au samedi; il ne nous restait plus que deux jours, à lui pour couver ses joies, à moi pour ourdir mes derniers complots.
Dù l’on prouve, une fois de plus* l’ineonvénient qu’il y a à ne pas regarder devant soi quand on se promène.
J’arrivai ainsi à la veille du jour désigné sur le billet d’invitation. En vain m’étais-je creusé le cerveau , rien ne venait; j’y perdais le peu de latinité qui me reste. Tantôt, je songeais à la ruse, tantôt j’inclinais’ vers la violence : il y eut un moment où je me pris à regretter les lettres de cachet. La ehanoinesse, de son côté , n’y allait pas moins rondement; elle parlait d’enlever Lucien
et de le conduire en lieu sûr ; volontiers elle eh eût accepté la garde. Mais ces beaux plans avortaient faute de moyens d'exécution ; ils croulaient sous nos doigts comme, des édilices fragiles. Elle et moi nous ne savions plus qu’imaginer ; nous étions vaincus et à bout de voies. Le hasard fut plus habile ou plus fort que nous.
La journée avançait , et déjà la nuit commençait à se faire lorsqu’on sonna chez moi avec une certaine vivacité. J’ouvris; c’était le portier de la maison qu’habitait Lucien ; il venait me dire en toute hâte que le jeune homme avait été blessé dans la rue et transporté chez lui dans un état assez alarmant . Qu’on juge de l’elfet que produisit sur moi une nouvelle aussi inattendue ! En un clin d’œil je fus prêt, et, au bout de quelques minutes , j’étais rendu dans la chambre de Lucien et au pied de son lit. Un médecin du voisinage s’y trouvait déjà et achevait de tirer du bras du patient une copieuse palette de sang. Quoique affaibli par l’opération, Lucien me reconnut et me tendit la main qu’il avait de libre ; je la serrai avec une douloureuse émotion. J’ignorais encore si le mal était grave et jusqu'à quel point il y avait lieu de s’en inquiéter. Impossible, en l’état des choses, d’interroger le docteur ; il fallait aussi se contenter d’épier sur sa physionomie le sentiment qu’il se formait de l’état du blessé, à mesure que les symptômes se succédaient devant lui. Pour obtenir une opinion plus précise, j’attendis sa sortie et l’accompagnai jusque sur l’escalier :
— Eh bien ? lui demandai-je avec une anxiété visible.
— Eli bien ! répondit-il eu secouant la tête ; il n'y a
rien à dire ce soir. L’hémorragie est arrêtée, c’est quelque chose ; maintenant il faut voir comment le cerveau se comportera. Veillez avec soin, et au moindre accident envoyez-moi chercher.
Il me quitta sur ces mots qui n’avaient rien de rassurant. Je rentrai dans la chambre de Lucien, le cœur navré et l’esprit rempli d’alarmes. 11 venait de s’assoupir ; sa tête portait sur le bras dont la veine avait été ouverte et presqu’à la hauteur de la saignée. 11 fallut le dégager et donner au corps une pose plus naturelle, mettre up peu d’ordre sur le lit, sans troubler le repos du blessé. Je fis tout cela moi-même, doucement, minutieusement, avec des ménagements infinis et comme aurait pu le faire une mère. C’est que Lucien était mon fils adoptif, et aux angoisses dontj 'étais assailli, je sentais que sa perte me serait aussi cruelle que s’il eût été de mon sang. Seul, je le veillai cette nuit-là, je ne voulus m’en remettre de ce soin à personne. Mon regard demeurait attaché àce visage où la douleur était empreinte, et cherchait à y lire l'approche d’accidents fâcheux, afin de les prévenir et de les conjurer. Je passai de longues heures ainsi, sans fermer l’œil ni faire ùu mouvement.
Mais dans le cours de cette longue veille , que de réflexions vinrent m’assiéger ! Comment Lucien en étaitil là ? Par quelle circonstance imprévue reposait-il sur ce lit de souffrance ? Quelles étaient les causes de l’événement? Souple, alerte comme on l’est à son âge, il avait fallu un bien grand concours de fatalités pour qu’il en pût être victime. Telles étaient les questions que ma curiosité se posait et auxquelles je n’obtins de réponse que plus tard . Voici comment les choses s’étaient passées.
Le matin même, Lucien était sorti, afin de poursuivre du côté où l’entraînait son penchant, le cours de ses stations habituelles. C’était un dimanche , c'est-à-dire un jour de libre allure , où chacun appartient au bonheur préféré et au délassement favori. Le soleil brillait dans
le ciel ; les rues étaient encombrées de monde. Notre
amoureux marchait lentement ; il foulait le pavé d’un pas distrait et en homme qui poursuit avec son cœur un long et interminable entretien. Il songeait au lendemain, à ce lendemain qu’il avait tant cherché, tant désiré, et au moment d’y atteindre, il se sentait pris d’un profond découragement. Qui le sait ? Peut-être y trouverait-il la fin d’un rêve qui lui était cher ? Adieu les illusions et les joies sans trouble d’un amour à distance ! et si, de près, il n’allait recueillir que des mécomptes I Si ces beaux songes, entrés par la porte d’ivoire , allaient tout à coup s’évanouir! Lucien n’y arrêtait sa pensée qu’avec un certain effroi.
Ce fut sous l’empire de ce [sentiment qu’il arriva devant l’hôtel de la comtesse. Il voulait goûter une dernière fois le bonheur d’une discrète contemplation , la voir sans être vu, la suivre du regard dans le brillant équipage qui l’emportait. Cette attente fut d’abord trompée. Il eut beau interroger la façade, les croisées, l’entrée, la cour intérieure, il ne lui arriva de réponse d’aucun côté ; l’entrée et la cour étaient désertes , les croisées fermées, la façade muette. Partout le vide et le néant, le silence et la solitude. Lucien ne se rebuta point ; il avait le gîte sous la main, tôt ou tard le gibier y paraîtrait ; ce netait qu’une affaire de patience, et il en avait de vastes approvisionnements. 11 poursuivit
134 LA tOMÎÈSSE DE MÂTJLÉON.
donc sa promenade ordinaire en long ou en large , en droite ligne ou en zig-zag, s’arrêta devant une affiche qu’il avait lue deux cents fois , profitant avec art des moindres diversions, des exercices d’un joueur d’orgue ou des gambades d’un sapajou , changeant d’allures suivant les rencontres , déguisant enfin de son mieux ce que sa présence invétérée pouvait avoir de suspect.
L’épreuve fut rude ce jour-là ; elle se prolongea durant trois nlortelles heures. Lucien les offrit à la comtesse comme un dernier holocauste déposé sur le seuil du temple et à la veille d’y entrer. Cependant il y eut un moment où il s’avoua vaincu ; soit lassitude, soit pudeur, il allait quitter la place. SeiilemeHt, en homme qui renonce malgré lui et se rattache à un espoir fugitif, il ne se retirait qu’à reculons et en jetant çà et là un coup d’œil suprême et presque désespéré. Sans doute il eût poussé cet effort jusqu’au bout et continué cette manœuvre, si au confluent de deux rues il n’eût reçu un choc violent qui le renversa sur le pavé. C’était une voiture qui débouchait à toute vitesse et dont les chevaux n’avaient pas été maîtrisés à temps. Dans sa marche irrégulière , Lucien n’avait pu i’apercevoir et ne l’avait entendue que lorsqu’il n’était plus possible de s’en défendre; aussi fut-il frappé par le timon comme on est frappé par la foudre, instantanément.
A cet accident imprévu, un cri sortit de la voiture, et une femme en descendit pour aller au secours du blessé. D’un autre côté , les passants accouraient et formaient déjà autour de lui un cercle plus embarrassant qu’officieux et où la curiosité l’emportait sur la compassion. La maîtresse de l’équipage y mit ordre
sans retard ; sur un mot d’elle , ses gens portèrent Lucien dans sa voiture qui s’éloigna tout aussitôt. Lejeune homme était évanoui et ne recouvra ses sens qu’au mouvement des ressorts et après quelques tours de roue. L’ouïe fut la première à se réveiller, et il put entendre une conversation à ses côtés.
— Si , au moins , nous savions où le reconduire ! disait une voix de femme.
— Comtesse , dit une autre voix , je le reconnais , c’est le jeune Mérinval que je devais vous présenter demain.
— Donnez alors son adresse au cocher, nous le ramènerons chez lui, reprit la première voix.
Le hasard avait servi Lucien, même dans son malheur. C’était l’équipage de la comtesse qui l’avait jeté sur le pavé, et il se trouvait assis près d’elle et en face de Trinachon. Cette perception fugitive fut la seule qu’il put recueillir; elle suffit pour lui faire perdre de nouveau le sentiment. Il n’était pas en état de résister à une émotion si grande. En vain essaya-t-il d’ouvrir les yeux ; la force manqua à ses paupières ; il voulut parler, sa voix le trahit : ce double effort n’aboutit qu’à le plonger dans un anéantissement plus profond. Jamais il ne sut bien ce qui s’était passé depuis ce moment jusqu’à celui où il se retrouva dans sa chambre , étendu sur un lit en face d'un homme de l’art qui avait une main sur son pouls et agitait une lancette de l’autre. C’était trop de secousses à la fois, il se crut le jouet d’une vision et éprouva une nouvelle syncope.
Où l’on verra que la chanoinesse joue de malheur, — Le grand pas est franchi.
Pendant le cours de la nuit, il ne me sembla pas que la situation de Lucien tendît à empirer : en apparence il était calme, et n’exhalait des plaintes que de loin en loin, et quand il essayait de changer de position. Mais, vers le matin, il survint dans son état une aggravation évidente; la tête s’engagea et l’abattement s’ensuivit. Le médecin n’hésita pas : il eut encore recours à des moyens énergiques. La force du patient, sa jeunesse, sa robuste constitution en conseillaient l’emploi; d’ailleurs, on combattait ainsi les deux principes de destruction qu’il portait dans son sein, les blessures du corps et celles de l’âme. Vis-à-vis des unes et des autres, il fallait agir vigoureusement.
Pour seconder les efforts de l’art, j’eus le soin d’écarter du chevet du malade, tout ce qui pouvait réveiller chez lui des émotions trop vives. Ainsi il ne sut rien des témoignages d’intérêt qpe lui donna la comtesse de Mauléon pendant tout le temps que son état offrit quelque danger. Plusieurs fois par jour elle envoyait prendre des nouvelles , et non contente d’être tenue au courant , elle dépêcha Trinachon pour voir les choses de plus près et pénétrer jusqu’au lit du malade. J’ajoute que l’entreprise eut peu de succès : elle vint échouer devant les consignes sévères dont j’avais entouré la chambre de
Lucien. Deux personnes seulement, en dehors du docteur, y avaient accès, la chanoinesse et moi : j’avais dû faire une exception en sa faveur et me départir de la rigueur du principe.
11 faut le dire, sans elle je n’aurais pas pu y tenir jusqu’au bout, j’aurais succombé de lassitude. Mais j’avais trouvé dans Eulalie un auxiliaire que rien ne rebutait et qui apportait dans ces soins ce qui, seul, les rend efficaces, un peu de cœur. Lucien eut des nuits terribles où nous ne voulûmes , ni elle ni moi, confier à personne la tâche de veiller sur lui. Nous nous relevions alors et ne prenions de repos qu’un jour sur deux. D'autres fois le blessé essuyait des crises qui n’exigeaient rien moins que nos efforts réunis. 11 fallait épier ses mouvements maintenir l'appareil, ne pas le perdre de vue dans son délire. Voilà nos fonctions, et la chanoinesse ne s’y épargnait pas : elle y apportait plus encore, elle y apportait l'oubli de seshaines, au moins pour un temps. Et pourtant le malade mettait sa patience à de rudes épreuves; dans sa fièvre, c'était toujours à la comtesse qu’il songeait. Quand Eulalie se trouvait seule avec moi et assez éloignée de Lucien pour n'en être point entendue, elle exhalait sa plainte à ce sujet.
— Eh bien ! me disait-elle, ç’a encore marché cette nuit !
— Encore! répliquais-je avec tristesse, et comment?
— Toujours du même sac; le jeune homme n'en a qu’un. Il ne bat la campagne que pour elle. Dès que je vois son œil s’allumer, ses joues se colorer et ses lèvres se mettre en jeu, — bon, me dis-je, voici la vieille antienne. Et, en effet, ça i?e manque pas. 11 est de la race * 8 .
138 LA COMTESSE DE MAULÉQÏf.
des perroquets, votre jeune ^homme; il no sait qu’un nom. Est-ce vous, Népomucène, qui lui avez appris à se répéter ainsi? il en est fastidieux.
— Vous savez bien que non, chanoinesse.
— C’est que, mon cher, je suis autorisée à ouvrir mon âme au soupçon ; oui, j’y suis autorisée. 11 n’y a rien de naturel en tout ceci ; c’est , au contraire , un soufflet donné à la nature. Voyons, raisonnons-en de sang-froid. Voici une femme qui a voulu fracasser ce jeune homme et le mettre en morceaux, qui a lancé son carrosse en vue de l’exterminer, lui a brisé deux cotas, lui a introduit un timon dans les reins et l’eût broyé avec délices, si la Providence ne s'en fût pas mêlée. C’est bien, je comprends cela, j’aime les situations franches; c’est net au moins, et c’est fier. Maintenant que fera ce jeune homme? Détachera-t-il un ojnnibus contre cette femme, opposera-t-il timon à timon, roues à roues, chevaux à chevaux? Du tout ! Il n’y a plus que la Corse pour ces procédés-là. Notre jeune homme est Français et chevalier; il répondra aux coups de carrosse par des coups de chapeau; il adorera cette femme qui a essayé de l’anéantir. Quand il aura un nom à la bouche, ce sera le sien; quand il aura un accès de fièvre chaude, c’est à elle qu'il en fera les honneurs. Voilà les choses telles qu'elles se passent ici ! Et vous croyez, mon cher, que j’accepterai cela, vous croyez que je ponsentirai à trouver cela naturel? A d’autres !
— Ne vous échauffez pas tant, chanoinesse, Lucien pourrait vous entendre, disais-je pour la calmer.
— Vous avez raison, me répondait-elle en revenant sans aucun elfort, vous avez raison. 11 a encore besoin
LA COMTESSE 1)E MADLÉON. 139
déménagements. Allez, il esj bienheureux d’être infirme. S’il n’était pas infirme. Dieu ! comme je le lâcherais!
Ces sorties se renouvelaient après toutes les nuits orageuses, et nous en eûmes plus d'une à essuyer. La cure fut longue et la convalescence ne dura pas moins. Enlirt la jeunesse reprit le dessus ; elle acheva ce que nos soins avaient commencé. Quand les choses en furent là, il se fit chez Lucien un changement de nature à m’affliger et qui révoltait le cœur ulcéré de la chanoinesse. En vain essayait-il de se vaincre; l’instinct était le plus fort, il se trahissait irrésistiblement. Eaut-jl le dire? Notre présence commençait à lui peser; il nous trouvait trop assidus auprès de lui. Avec les forces du corps avaient reparu toutes les féeries de son cœur, et pour y mieux • réver, pour s’y livrer avec plus d’abandon, il avait besoin d’un peu de solitude. Voilà le sentiment qui l’animait et dont il se défendait mollement. La chanoinesse . n’y pouvait songer sans éprouver une irritation douloureuse.
— Voyez-vous, l’ingrat? me dit-elle un jour avec un accent qui répondait à l’état de son âme. Le voyez-vous, Népomucène? Lisez- vous dans sa pensée, dites, y lisezvous comme moi ?
— Je n’y lis que trop, chanoinesse !
— Comme il se détache! comme il s’envole vers d’autres bords ! En vérité, mon ami, c’est encore un point sur lequel je vous chercherai querelle. Qu’on ait assez des gens , c’est une situation commune dans la vie, cela s’y voit tous les jours; mais quand on a un peu d’éducation, on y met au moins quelques formes, on s’y prend avec civilité. Ne trouvez-vous pas'?
— Mais sans doute, lui dis-je, je le trouve tout comme vous.
— Alors nous sommes deux, mon cher : ce n’est ni vous ni moi qui aurions l’air de dire aux gens : Vous m’avez tiré d’affaire, c’est bien,n’cn parlons plus. Payezvous en vous frottant les mains, c’est une monnaie légère et la seule que je puisse vous offrir. Que désiriezvous? De me voir sur pied; m’y voici, vos vœux sont comblés et vous me devez du retour. J’ajoute que je ne l’exige pas ; partant quittes et comptes en blanc. Je n’ai plus besoin de vous; bonsoir. N’est-ce pas, ÎS'épomucène, que nous ne dirions pas cela, ni vous ni moi?
— Certes, non, clianoinesse.
— Et c’est pourtant là ce que signifient les manières de Lucien ! O l’ingrat ! l’ingrat !
Ce fut le dernier effort d’une résistance qui manquait désormais de point d’appui. Une semaine après cet entretien, la liberté fut rendue à notre prisonnier, et il en usa contre nous. Dans la journée même, il se présenta chez la comtesse de Mauléon et en reçut le meilleur accueil. Je m’y attendais et en éprouvai plus de peine que de surprise. C’était une date nouvelle dans la vie de Lucien ; mon rôle finissait, le sien allait commencer. 11 ne nous restait plus , à lui qu’à pousser sa victoire jusqu’au bout, à moi qu’à rentrer sous ma tente et à y panser mes blessures. J’avais perdu ma bataille de Cannes et il venait de franchir son Rubicon.