XXV
Où l’on entre enfin dans le palais d’Armide. — Premier état de lieux.
Avant de commencer cette partie de mon récit, il est bon que je vous fasse un aveu et que je vous donne une explication. Je vais marcher sur un terrain difficile et où les clartés n’abonderont pas. Plus d’une fois il faudra se guider à tâtons et ou moyen d’une certaine connaissance des êtres, sonder les gués et s’ouvrir des chemins inconnus, s’aider du moindre fait pour aller à la recherche des autres, user enfin de ce précieux flambeau que la philosophie nomme l'induction, et à l’aide duquel cette science pénétre dans les abîmes du cœur humain.
Je m’explique. J,
Tant que Lucien resta près de moi et sous mon aile, aucun de ses actes, aucune de ses pensées ne pouvaient m’échapper. J’étais son maître, son confident, son ami; je voyais le fond de son âme, comme on voit à travers une transparente couche d’eau le fond de ces lacs que les Alpes ou les Pyrénées cachent dans leurs solitudes. C’était entre nous une sorte de vie commune qui se passait les portes ouvertes et au grqnd soleil ; rien n’y était contraint ni mystérieux. Qu’un sentiment nouveau agitât Lucien, ou qu’un chagrin imprévu s’emparât de lui, j’en découvrais la trace sur son visage, et, à la première instance, il s’ouvrait à moi, heureux d’avoir à qui se confier. C’est ainsi que je le suivis pas à pas.
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et que vous avez pu le suivre comme moi jusqu’au moment où il passa dans le camp de la comtesse et où cette nouvelle étoile réduisit la mienne à une période de déclin.
Dès ce jour, tout changea ; il y eut un secret entre nous, et son âme me fut fermée. J’ignore si dans les circonstances de ce récit, vous avez trouvé les éléments nécessaires pour apprécier, comme il doit l’être, le caractère "de BJêrinval. C’était un mélange d’ardeur et de sang-froid, de confiance et de réserve, de rudesse et de dignité personnelle, qu’il est rare de rencontrer dans la même personne et au même degré. Puis, et c’est son titre essentiel, il y avait au fond de tout cela une grande solidité de principes et une honnêteté à toute épreuve. Vous l’avez vu repoussant les triomphes que je lui avais préparés, et rebelle aux avances de la compatissante chanoinesse; voici maintenant qu’il le prend avec moi sur un pied de discrétion impénétrable et de blocus illimité. Plus de confidences, plus d'abandon ; les sphinx d’Égypte ne sont ni plus énigmatiques, ni plus silencieux. Désormais je n’ai plus affaire ni à un élève, ni à un ami, mais à un chevalier boutonné jusqu’au menton, qui craint de trahir les secrets de sa dame et leur donne son cœur pour sanctuaire et pour tombeau.
Comprenez-vous maintenant pourquoi cette histoire est plus difficile à poursuivre et combien de détails ont dû m’échapper ? Je n’obtenais plus rien de Lucien qui vînt de soi-même et naturellement ; il fallait le harceler, l’obséder, lui arracher les mots avec des tenailles. Sur plusieurs points, je trouve donc des vides, et, pour les combler, ce n’est pas de trop que de combiner les
forces de ma pénétration avec l’énergie de mes souvenirs. Ce qu’on he m’avouait pas alors, je le devinais, fet lorsque plus tard Lucien, revenu à moi, me fit l’histoire de ses souffrances , je pus voir que ma tendresse m’avait bien servi et qu’elle m’avait laissé ignorer peu de choses essentielles à son sujet. Ainsi vous êtes prévenus, l’exorde est en règle ; Aristote ne l’eût point désavoué. Dans ce que je vais dire, tenez-moi compte de ce qui est et ne m’imputez pas ce qui y manque. Tout le monde est d'accord ? Cest bien ; je reprends le cours des événements.
Il est à croire que plusieurs d’entre Vous ont contiü le petit hôtel de la comtesse de Mauléon à l’époque où il s’empara de la vogue. Rien de plus gracieux, de plus finement et de plus élégamment tourné. Je n'ai point cherché à approfondir ses origines ; il y a des gens d’esprit et de goût qui sont payés pour cela, et il ne serait pas convenable d’entreprendre sur leurs attributions ; mais je suis convaincu que ce pavillon, avec sa jolie rotonde et ses deux ailes en retour, est sorti tout orné de la caisse d’un fermier - général , pour passer dans lés mains d’une déesse d’Opéra qui se laissait fléchir à ce prix. Rien de plus évident, rien de mieux démontré. Ces rinceaux rappellent la régie des poudres ; ces Amours joufflus, la gabelle du sel. Un traitant seul a pu se permettre ces débauches du ciseau et du pinceau, cés inascaroiis semés à profusion, ces panneaux chargés d’attributs, etees prodigalités mythologiques. Encore faut-il croire qüe de ce décor tout n’est pas arrivé jusqu’à nous, et que cette bonbonnière avait un musée secret dont s’est effarouchée la pudeur de ses derniers hôtes.
Quoiqu’il en soit, cette habitation, à l’époque où la comtesse de Mauléou l’occupait, était de celles qui séduisent l’œil et pour lesquelles on aurait volontiers un caprice. Élevée sur un perron et placée a» milieu d’un jardin, elle était entourée de pelouses où le regard se reposait avec un certain délassement et au bout desquelles serpentaient des allées en berceau. Çà et là des ormes majestueux dominaient le feuillage des arbustes et le défendaient contre les ardeurs de l’été. Dans son ensemble, cette végétation remontait au moins à la date où le pavillon fut construit, et, si elle avait pu parler, Dieu sait les belles histoires qu’elle eût racontées sur les nymphes bocagères qui folâtraient alors à son ombre. Que de voltiges en plein air ! que de poses académiques ! Et, qui le sait? peut-être en des temps plus rapprochés de nous, ces spectacles s’y étaient-ils renouvelés. Les bosquets étaient si touffus et la «verdure si discrète !
Mais c’est surtout à l’intérieur du pavillon qu’éclataient les témoignages de son origine. Depuis le bois du parquet jusqu’aux moulures du plafond, depuis le plus humble tabouret jusqu’au grand lustre chargé de cristaux, tout reportait la pensée vers ce siècle épicurien , où l’amour était le mot d’ordre et le plaisir la grande affaire. Chaque panneau avait sa peinture : tantôt une bergerie, tantôt une allégorie, le plus souvent une Vénus, toujours la même, représentée sous des aspects différents et aussi peu vêtue que les Cupidons réjouis dont elle était escortée. C’était sans doute la divinité primitive, celle en l’honneur de qui le temple avait été élevé. En se prodiguant ainsi, elle avait voulu s’affran-
chir de Comparai sons dangereuses, éloigner des yeux tous les charmes étrangers et multiplier les exemplaires des siens. C’était un calcul prudent et digne d’un esprit formé à l’école des gens de finance.
Rien nej urait d’ailleurs dans cet intérieur, rien ne faisait disparate. Les lignes de b décoration étaient bien celles du temps, les dorures aussi, les meubles, les tentures, les boiseries, les bronzes, les étoffes, tout en un mot. Les porcelaines étaient du vrai Sèvres, et de cette pâte tendre dont il reste si peu de bons morceaux ; la tapisserie était en vrais Gobelins et du point le plus estimé; les meubles de vrai Boule, en écaille blonde et à incrustations d’une pureté extrême; les rocailles étaient du plus grand style, et leg sujets des pendules des Clodion ou des François. Partout le cachet authentique et non ces maladroites imitations où le bourgeois se laisse prendre, et qui dépravent le goût. C’était un mobilier complet, transmis sur place, sans objet parasite, sans pièce de rapport, en entière harmonie avec lui-même. Rien n’enhvait été distrait, rien n’y , avait été ajouté ; il avait résisté au temps par sa richesse et à l’aide d’un vigilant entretien. B était ce que peut être un assortiment où l’or n’a pas été épargné, digne de celui qui l’offrait et de celle à qui il était offert, d’un homme de finance et d’une reine du ballet.
C’est surtout dans les jours de fête que ces merveilles du temps passé s’animaient, prenaient un corps et parlaient au souvenir. On eût dit que les peintures se détachaient des murs pour venir se mêler aux danses. Tout le rez-de-chaussée de l’hôtel étincelait alors de feux qui se brisaient dans les cristaux des lustres et
les biseaux des miroirs. Il faut ajouter que la disposition des lieux prêtait beaucoup à l’effet et aidait singulièrement à l’illusion. Au centre et dans le cœur même de la rotonde, était le salon principal, de forme octogone et garni de divans dans tout son pourtour. Le plafond s’y élevait en dôme, ce qui donnait à la pièce à la fois de la grâce et de la grandeur. De ce point, à droite et à gauche se détachait une suite de pièces qui aboutissaient d’un côté à une serre garnie de plantes rares, de l’autre à une volière et à une orangerie. Cà et là et dans les courbures de la construction avaient été ménagés de petits boudoirs, de vrais nids d’amour, plus sûrs que les bosquets; et qui avaient servi de confidents à de bien, autres mystères.
Je m'arrête là ; aussi bien vous devez avoir maintenant une idée suffisante de la résidence de la comtesse. Je ne m’y suis point épargné; j’ai satisfait aux plus strictes conditions de l’art, vous connaissez le jardin, les sâlons, le mobilier, les attenances et dépendances ; vous savez à quoi ces objets* se rattachent et quels rapprochements ils éveillent dans l’esprit. La décence me défend d’insister, et le goût aussi ; c’est assez décrire. A moins d’y ajouter un inventaire par articles, je ne puis rien faire de plus. Chacun son genre ; le mien n’est pas de compter les clous des fauteuils. Je passe donc outre.
Voilà le temple ; voyons quelle en était la divinité.
XXYI
Où l’on passe du contenant au contenu. — Un arbre généalogique réduit à sa plus simple expression.
Ici ‘encore j’aurais un beau champ devant moi, si j’avais la moindre inclination pour les recherches généalogiques. Que de blasons j 'aurais à vous montrer ! que de science j’étalerais à vos yeux ! vous en seriez littéralement éblouis. Non pas que j’en sache le premier mot, Dieu m’en garde; c’est un commerce trop peu amusant. Mais il y a des réservoirs ouverts et j’y puiserais à pleines mains ; le procédé est connu et les plus délicats en usent. Je vous parlerais donc de l’écu et des émaux, des couleurs et des fourrures ; vous sauriez ce qu’est le sinople et quel rôle important il jouait dans la vie des chevaliers ; 'comment l’hermine et le vair influèrent sur leurs destinées, pourquoi les uns avaient le champ de gueule, d’autres le champ de sable, d’autres enfin le champ d’azur; ce qu’était la guivre, ce qu’était le destrochère, quel sens se cachait dans les timbres et dans les lambrequins, enfin tous les secrets, toutes lesfmesses, toutes les perfidies, toutes les beautés de cet art qui absorbait, occupait, remplissait naguéres des cerveaux sains en apparence et parfaitement conditionnés. Si bien qu’en sortant de là, vous vous écrieriez à l’enviet dans un sentiment irrésistible : Dieu ! que voilà donc un homme profond et au courant des choses ! Le tout parce que je vous aurais ^abruti d’érudition. Et j’ajoute que je n’aurais fait qu’user de mon droit.
Eh bien ! non, je vous ménagerai; je ne vous entraînerai pas sur le terrain héraldique pour y exciter vos transports; je ne vous parlerai ni des cimiers, ni des rois d’abeilles, quoique ce fût de mon sujet. La comtesse de Mauléonen avait dans ses armes, avec les tenants et les supports assortis, dans le haut et le chef, au cehtre et à la pointe, taillés, coupés, écartelés dans , les formes les plus rigoureuses de l’institution. Je vous dirai simplement et en termes familiers qu’elle tenait par son nom de famille et par son nom d’alliance aux plus grandes maisons dont la France s’honorât, à celles qui avaient le plus longtemps et le plus glorieusement marqué dans son histoire. Des deux côtés, c’étaient des hommes d’épée qui se sentaient à l'aise sur un champ de bataille plutôt qu’à la cour, se mettaient en selle au premier signal, et regagnaient leurs châteaux lorsque la campagne était finie. Là, ils battaient les buissons et quelquefois les manants, buvaient leur vin, si vert qu’il pût être, mariaient les filles des environs et s'alliaient régulièrement entre eux, en regardant de très-près à la couleur de leurs armes et à l’ancienneté de leur écu.
Voilà à quelles fortes races appartenait la comtesse de Mauléon, et rien chez elle ne démentait le sang dont elle était issue. Elle naquit et grandit dans le château paternel, et, quand elle le quitta, ce fut pour retrouver dans un château voisin les mêmes habitudes et la même existence. Jeune fille ou mariée, ce fut tout un pour Angèle ; la trame de sa vie n’en fut pas modifiée : les lieux étaient à peine différents et les personnes n’avaient fait que changer de sexe et de nom. En place d’une mère c’était un mari; mais, mari ou üière, elle restait
ce qu’elle avait toujours été, Gère, résolue, insoumise, ne relevant que de sa propre volonté, ne reculant devant aucun obstacle quand l’obstination s’en mêlait. Ainsi elle était née, ainsi elle devait vivre, ainsi elle mourra, et cela s’explique.
Jugez donc; voici des familles qui, de temps immémorial, s’allient entre elles et qui se distinguent parleurs instincts guerroyants. C’est leur titre, leur honneur; elles en sont Gères, et à bon droit. Dans les premiers temps, les chefs de ces maisons tiennent la campagne avec Guillaume Longue-Epée, ou s’en vont, sur la foi de Pierre l’Hermite, disputer aux inGdèlesla possession des lieux saints ; plus tard ils combattent l’Anglais pied à pied, et arrachent de ses mains, lambeau par lambeau, toutes les parties du territoire ; ils sont de tous les combats et de toutes les luttes, dans la Ligue et dans la Fronde, du côté des mécontents ou du côté du roi ; ils se retrouvent avec Turenne sur le Rhin, avec Condé sur l’Escaut, avec Vendôme sur l’Ebre ; partout où il y a des coups à donner ou à recevoir, on les y voit ; ils laissent de leur sang sur tous les champs de bataille où l’honneur et l’intérêt de la France se trouvent engagés. Dans cette longue suite d 'épreuves, pas un cœur qui déchoie, pas un bras qui faiblisse; les races de lions se succèdent et se croisent avec d’autres races de lions. C’est bien! saluons ces héros. Mais les femmes, quel sera leur rôle ! Elles ne peuvent pas endosser la cotte de mailles, ni s’affubler du haubert; elles ne peuvent pas courir lés plaines, la visière basse et la lance au poing. Et pourtant elles sont du même sang, elles ont les mêmes instincts, les mêmes élans, les mêmes
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ardeurs. Elles s’en défendent, elles luttent, rien deroieux; mais faut-il s’étonner que, de cette race de belliqueux, il sorte, à un jour donné, une tille belliqueuse, prompte aux défis, amoureuse du bruit et résolue aux aventures ?
C’est ce qui arriva à la comtesse de Mauléon; elle fut cette femme de guerre, et cela dès ses plus jeunes ans : sous des dehors d’ange, elle cachait les ruses d’un démon et une volonté de fer sous des apparences de douceur. Ce qui éclatait surtout chez elle, c’était un besoin d’activité que rien ne pouvait satisfaire ; elle eût voulu tout embrasser à première vue. Lui donnait-on un livre? elle allait sur le champ aux derniers feuillets; un jouet? elle n’avait de repos qu’elle ne l’eût brisé. Longtemps, elle n’eut pas de joie plus grande que celle de détruire. L âge, il est vrai, mit un peu de règle dans tout cela, un peu d’aplomb dans les mouvements, un peu de calme dans les allures; mais les instincts de destruction, au lieu de céder, se transformaient seulement, et l’activité, pour être contenue, n’en grondait pas moins au fond du cœur, comme grondent les laves du volcan avant de briser leur cratère. J 'emprunte cette image aux plus belles époques de l’antiquité.
Sur un esprit ainsi disposé, vous pouvez juger de l’effet que produisit le mariage; elle en fut ennuyée dès le premier jour; ce mot dit tout et j'en emploierais un plus énergique si je n’usais déménagement. Le mariage l’ennuya donc; tirez-en les conséquences que vous voudrez et n’y assignez point de limites. Le comte de Mauléon n’est pas homme à. s’en inquiéter. Et à ce propos, un temps d’arrêt ! Que quelqu’un sorte des rangs et
me réponde f Je ne raconte plus, j’interroge à mon tour. Qu’est-ce que le comte de Mauléon? Qui de vous l’a vu, lui a parlé, en a obtenu des notes à l’aide desquelles on puisse écrire sa vie ! Je sais qu’il existe ; il habite avec la comtesse, dans le même hôtel, sous le même toit, et elle le produit dans les jours solennels. Voilà ce que je sais. Quant à sa profession, le mystère le plus profond l’enveloppe ; on en dit des choses étonnantes et variables à l’infini. Les uns en font un général au titre étranger, qui a servi avec la plus grande distinction en Portugal et dans le Caucase ; ils apportent des faits à l’appui, citent les batailles où il s’est distingué et parlent des drapeaux qu’il a enlevés à l’ennemi. D’autres assurent qu’il appartient à la diplomatie et qu’en y mettant un peu de soin on trouverait son nom au bas de quelque traité de commerce signé avec la principauté de Monaco ou la république de Saint-Marin. Telles sont les versions; général ou diplomate, c’est à choisir. A. l’oreille on y ajoute des détails de ménage d’un mythologique achevé. C’est comme un pendant aux étoiles de Castor et de Pollux qui ne se montrent jamais ensemble sur le même horizon. Mais chut ! assez de fable comme cela; j’en reviens à ma question. Quelqu’un en sait-il davantage ? Quelqu’un a-t-il suivi le comte de Mauléon dans sa vie publique et privée, et peut-il fournir quelque renseignement sur ce personnage mystérieux ! Non. Eh bien ! alors je continue.
Ce qui semble hors de toute contestation, c’est que la comtesse prit mal l’institution du mariage dès le début et avant d’en avoir bien essayé. Déjà elle avait beaucoup de peine à mettre un frein aux impatiences de son âme et
loÜ LA COMTESSE DE MAULÉON.
aux emportements de son imagination. Il lui tardait de quitter sa prison et de dévorer l’espace, au risque de s’y briser au premier choc. Ce n’était pas une révolte vulgaire, ni un élan de mauvais goût; la comtesse était marquée d’un sceau où les grandes vocations se reconnaissent; elle eut l’auréole dès le premier jour. Rarement la nature réunit sous la même enveloppe tant de dons à la fois, un charme plus soutenu, un tact plus exquis, un génie plus vrai, un art plus sûr de lui-même. Rien de tout cela ne s’était révélé encore, et pourtant on en découvrait des symptômes évidents. Elle ne voyait les choses comme personne ét trouvait pour les décrire des couleurs dignes des plus grands pinceaux. Tout paysage se gravait dans son souvenir et y laissait la trace de ses lumières et de ses ombres, de ses teintes et de ses parfums. Plus tard, ces impressions devaient se retrouver aussi vives et aussi fraîches qu’au moment 'OÙ elles avaient été recueillies, sans qu’il y manquât rien, pas même la plus petite fleurette.
Ainsi se passa la première période de la vie de la comtesse. Elle n’avait ^encore ni le sentiment de sa destinée, ni la conscience de son talent; elle s’ignorait, elle doutait d’elle-même. Delà, une agitation sans trêve et des pensées tumultueuses qui sesuccédaient en se détruisant. Mais cette lutte même servait son génie et l’empêchait de s’épuiser avant le temps. Elle acquérait la force qui s’attache auxfacultés longtemps contenues, etse formait ces approvisionnements dont les plus grands esprits ont besoin. Enlinla vocation l’emporta, et la comtesse n’hésita plus ; elle obéit à son sang belliqueux ; elle marcha droit vers la gloire et l’atteignit d’un premier effort.
Les grands jours de la comtesse. — Revue de ses gardes d’honneur.
Je ne vous répéterai pas ce que vous savez comme moi, ce que sait tout homme qui ne vit pas dans les régions lunaires , lhistoke des succès de la comtesse de Mauléon. Ce fut, dèsle premier jour, un engouement universel; elle s’empara de l’oreille du public, et sut la conserver, bon gré mal gré. Elle était de ces enfants gâtés à qui l’on passe bien des choses en faveur de leurs grâces , et qui, d’abus en abus, finissent par tout se permettre avec impunité. Elle eut donc des clients, et par milliers : la jeunesse , qui va toujours vers la nouveauté ; les femmes , chez qui r sa plainte éveillait des échos, tous les esprits orageux, toutes les âmes en révolte; enfin, elle eut la critique, qui porte volontiers les gens aux nues, afin d’avoir le plaisir de les laisser retomber de plus haut.
Aussi, à peine eut-elle fixé son séjour à Paris, que ses salons devinrent un point de réunion très -recherché et très-couru. On y vit la fleur de la grande'compagnie et l’élite de toutes les carrières : écrivains illustres et artistes de premier ordre, noms de robe et d’épée , célébrités de la presse et du théâtre, de la politique et de la diplomatie. C’était un terrain neutre où il était de bon goût de se rencontrer , et qui offrait les plus singuliers contrastes d’opinions et de positions, venues
des points les plus extrêmes. Quoique peu habituées à se trouver en présence, elles s’y mettaient à l’aise sans rien perdre de leur dignité. 11 faut dire que la comtesse dominait tout cela par l’ascendant de sa grâce et le prestige de son talent ; elle régnait seule , et auprès d’elle les rangs se confondaient. Personne ne venait là pour lui-même; tous y venaient pour elle, et le plus envié était celui qu’elle distinguait le plus. On eût dit
une cour où chacun apportait ses hommages avec l’espoir d’y recueillir un mot qunable ou un témoignage de faveur ; point d’autre titre , si ce n’est d’agréer et de plaire.
Vous savez comment le prenait la comtesse ; Dieu merci , on en a fait assez de bruit. L’imagination était chez elle beaucoup plus vive que le cœur ; le soin de son art passait avant tout , et , même dans ses émotions, elle voyait des sujets d’étude. A vrai dire, c’était là son feu sacré, et pour l’entretenir, elle usait de tous les moyens et variait l’emploi du combustible. Mon Dieu 1 qui l’en blâmerait? A coup sûr, ce n’est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui se sont réchauffés à ce foyer de passions , où l’ardeur le disputait à l’éclat. Qu’elle se rapprochât des grands peintres, des grands statuaires , des musiciens illustres, des poètes rêveurs, des écrivains pimpants ou raffinés, pour emprunter à ceux-ci la couleur, à ceux-là le ton libre et hardi, aux autres l’harmonie, la forme, l’ajustement, les draperies du style, quoi de plus naturel et de plus conforme aux légitimes instincts de l’esprit? mais ce besoin d’essayer et cette soif de connaître ont des limites, et elle les dépassa : des fruits permis elle passa
au fruit prohibé et ne se fit pas faute d’y mordre.
Rien de plus commun que cet égarement ; la comtesse y succomba ; elle chercha le signe de sa force ailleurs que Dieu ne l’avait mis. Son véritable empire était dans les sphères orageuses ou sereines de l'imagination, partout où la fantaisie crée ou détruit à son gré, jette ses lumières ou répand ses ombres. Tout ce que cette faculté renferme de ressources, elle le possédait ; elle en avait pénétré les secrets, elle en connaissait la puissance. Elle avait le don de la ligne et de la couleur ; elle savait revêtir la nature de la robe qui lui convient, l’étudier d'un œil épris et la peindre en écrivain qui en sent le charme. Elle n’ignorait rien non plus des mystères du cœur et en avait sondé les replis ; point de travers, point de faiblesse qui lui échappât ; point d’heureuse découverte qu’elle ne fît dans la sphère deS sentiments les plus vrais et les plus naturels. On eût dit un livre familier, toujours ouvert sous ses yeux et qu’elle parcourait sans hésitation ni effort.
Pourquoi ne pas s’en tenir là, dans ce cadre heureux, entre l’étude de la nature et l’étude du cœur ; avec tout ce qu’il fallait pour faire aimer l’une et comprendre l’autre ? pourquoi abandonner ses sentiers souriants , pleins de verdure et de fleurs, et peuplés d’images heureuses, ou bien, si l’on veut, ces rocs sourcilleux battus par la foudre et en butte au déchaînement de la passion ? Rien n’y obligeait la comtesse, si ce n’est ce fol orgueil qui détourne l’esprit des conquêtes qui sont à sa portée pour le pousser vers celles qu’il ne saurait atteindre. Pourtant elle céda ; elle quitta le naturel pour aller vers la quintessence, et troqua sa tunique de fée
contre une robe de docteur. C’est sur les Trinachon qu’il faut rejeter la responsabilité de ces écarts ; ils l’obsédaient et pullulaient autour d’elle. Dès qu’elle en eut admis un, il lui en arriva vingt, tous avec des systèmes différents. Chacun d’eux essayait de l’entraîner de son côté, et elle ne savait pas résister à leurs instances. Avec ceux-ci elle fatigua le ciel de blasphèmes insensés et entassa tirades sur tirades afin d’élever plus haut ses défis ; avec ceux-là elle se jeta dans la métempsychose, joua aux revenants et multiplia les contes à dormir debout. Mais l’expiation n 'était pas loin ; à chacune de ses révoltes répondait un échec formel, et il ne dépendit pas des Trinachon qu’elle ne descendit de chute en chute jusqu’au fond de ces oubliettes d’où les renommées ne se relèvent plus.
Ainsi la comtesse avait successivement réfléchi les influences dont elle était entourée. Des poètes elle avait passé aux romanciers, des romancière aux artistes, des artistes aux philosophes, des philosophes aux créateurs des mondes à l’envers. Elle en était là, lorsque Lucien fit irruption dans son tourbillon et se jeta à la traverse de tous ces systèmes.
Où l’on assiste à une fête des favoris de l’art, — Quelques incidents de la soirée.
Depuis que Mérinval avait ses entrées chez la comtesse, il se tenait sur la défensive avec moi, et mettait
autant de soin à m’éviter qu’il en apportait naguères à me rejoindre. Quand par hasard nous nous retrouvions ensemble, un embarras visible éclatait sur son maintien ; il ne savait de quoi m’entretenir , mesurait et pesait ses paroles et, sur le moindre prétexte, rompait la conférence et se délivrait de moi comme on se délivre d’un importun. Plus de confiance, ni d’abandon; ces douces habitudes avaient fui sans retour. Je n’étais désormais pour lui, ni un guide, ni un compagnon; j’étais un étranger et peu s’en faut un emiemi.
Ce changement me causa du chagrin et de l’humeur. 11 me semblait que mon attachement méritait plus de retour et que j’en avais donné des preuves assez fortes pour qu’on n’en fit pas aussi bon marché. Le dépit s’en mêlant, peut-être aurais-je rendu procédé pour procédé, et répondu aux froideurs de Lucien par un délaissement absolu , si mon affection ne l'eût emporté sur mes susceptibilités. Des susceptibilités ! à quoi bon d’ailleurs et envers qui? Envers cet enfant, qu’emportait un premier amour et qui, saisi de vertige, n’avait plus la libre disposition ni de sa tête ni de son cœur. Puis, à tout prendre, rompre, c’était me punir, et me punir seul ; le châtiment eût glissé sur le coupable et atteint un innocent. Je me résolus donc à rester pour Lucien ce que j’avais été et à ne pas mesurer mes sentiments sur les siens : la raison et la tendresse me le conseillaient. A défaut d’une tutelle ouverte, je pouvais exercer sur lui une surveillance inaperçue, le suivre comme ces dieux invisibles qui accompagnent les héros d’Homère, et au besoin descendre de mon nuage pour me porter à son secours.
Voilà le plan de conduite que je me traçai et que j’exécutai à la lettre.
Quoique bien accueilli chez la comtesse de Mauléon, je n’avais près d’elle ni les litres d’un officieux, ni les privilèges d’un assidu. Je n’étais pas des petits jours et n’avais pas mes petites entrées. Mais, quand les réceptions prenaient un caractère plus général, j'étais sûr de n’être point oublié et de recevoir une invitation dans toutes les formes. De la comtesse à moi , les choses se [traitaient de puissance à puissance ; je pouvais la servir, je pouvais lui nuire, double motif pour me ménager. Elle avait son empire, et j’avais le mien ; elle courait après la vogue, et je tenais la vogue en mon pouvoir; j’en disposais à mon gré, comme le vieil Éole disposait des vents comprimés dans son antre. Excusez k l’image ; c’est un genre où j’excelle; il est naturel que j’en abuse un peu.
Pour donner suite à mes projets et préluder à la surveillance dont je voulais entourer Lucien, je prolitai de la première invitation que la comtesse m’adressa. C’était pour une grande soirée priée, et dont les artistes, habitués de l’hôtel, se chargeaient de faire presque tous les frais ; il devait y avoir concert, danses , illumination générale, et souper entre trois et quatre heures du matin. Cette dernière partie du programme ne se confiait qu’aux initiés. L’occasion était donc à souhait. Il était impossible qu’au milieu de celte affluence et de ce bruit, dans l’enivrement et l’éclat de cette fête, il ne survînt pas quelque circonstance de nature à m’éclairer sur les choses que je désirais connaître et que l’on s’efforçait de me cacher. Que me
fallait-il? Un détail, un indice , un de ces riens par lesquels le cœur se trahit, et qui en disent plus qu’une longue confession.
Je partis avec cette pensée et un plan tout arrêté. Au lieu d’arriver des premiers, je laissai la foule se grossir; c’était afin de voir sans être vu, et de me ménager les avantages d’une première observation. Ce calcul n’eut pas d’abord le résultat que je m’en étais promis. J’eus beau chercher Lucien des yeux , je ne l’aperçus pas. Quant à la comtesse, il eût été difficile de ne pas s’y arrêter tout d’abord, tant elle était radieuse ce soir là, et remplissait le salon de sa présence. Elle s’emparait du regard, quoi qu’on en eût, et forçait les admirations les plus rebelles. Certes, personne n’était moins disposé que moi à s’incliner devant cette souveraineté ; j’avais trop de griefs pour cela, et les griefs les plus légitimes. Eh bien ! je fus vaincu , sa grâce me désarma ; il fallut se rendre. Parmi tant de femmes, elle était la seule qui portât sur ses traits l’empreinte d’une véritable grandeur ; il y en avait en foule de charmantes, de jolies, de régulières dans leur beauté ; de vraiment grande , il n’y avait qu’elle. Dans la mise même, cette supériorité se retrouvait ; au milieu de ces toilettes ou riches ou élégantes qui sentaient la mode ou le métier, la sienne frappait par une simplicité qui n’appartenait qu’à elle et rehaussait ses perfections.
Lorsque je pénétrai dans le salon , le concert venait de commencer et les virtuoses se succédaient au piano. On sait quelle intolérance règne en un pareil moment, surtout lorsqu’il s’agit de talents du premier ordre.
Tout mouvement est prohibé, toute circulation interdite ; un bruit involontaire, un mot dit à l’oreille, provoquent de tous les points des regards indignés ou furieux ; l’exercice des fonctions naturelles est aboli ; à peine tolère-t-on, et encore dans une certaine mesure, l’usage de la respiration. Vous ne sauriez vous imaginer à quel point ces servitudes me sont odieuses. Je ne hais pas la musique, même lorsqu’elle se porte aux excès qui lui sont familiers ; mais j’admire ceux qui s’en enivrent de bonne foi et avec les témoignages d’une satisfaction évidente, et cela trois heures durant, debout entre deux airs , l’un étouffé qui vient de la salle, l’autre glacial qui vient du dehors, foulés, pressés , heurtés , en butte à des coudes meurtriers et à des ondulations qui remplissent la tête de vertiges. Si c’est là un plaisir, il faut convenir qu’il n’est pas gratuit et qu’on y met le prix.
Je n’y tins pas , et manœuvrai de manière à me soustraire à tant de bonheur. Qu’aurais-je fait là? Le virtuose qui tenait le piano était de ceux qui se servent de leur chevelure comme d’un métronome , et y reproduisent les moindres mouvements de leur clavier. Il n’avait plus rien à m’apprendre : je connaissais son répertoire et son procédé. Puis, en restant immobile, je manquais mon but : quelques efforts que j’eusse pu faire, en m’inclinant de çà et de là à travers les échappées qui s’ouvraient , je n’avais vu ni Lucien , ni aucune forme humaine qui lui ressemblât. Pour compléter mes recherches , il fallait me ménager d’autres perspectives, et me présenter à d’autres issues ; c’est ce que je fis en gagnant les jardins, et donnant
un peu d’air respirable à mes poumons embrasés.
Jamais oasis ne parut plus douce à un voyageur qui vient de fouler les sables du désert : le temps était beau, le ciel pur et parsemé d’étoiles ; une brise tiède courait sur les bosquets et imprimait au feuillage un imperceptible frémissement ; les clartés des salons s’y jouaient et en variaient les teintes, enfin le piano même gagnait à ce lointain, dépouillé qu’il était des grandes manœuvres du bras et des accompagnements cadencés 'de la chevelure. C’est ainsi, et seulement ainsi, qu’on jouissait de la fête : ailleurs , elle promettait au front trop de sueur et trop de rhumatismes aux articulations. J’attendis donc sur l’une des pelouses que les virtuoses eussent épuisé leur feu et qu’il se fît un mouvement dans la position des invités.' Cette attente fut longue ; on sait ce qu’un programme de concert renferme d’obstiné et d’abusif ; celui - ci dépassait les bornes. Je voyais les étoiles accomplir leur révolution et la sphère céleste changer de décors, sans que l’harmonie me laissât aucune trêve. Ce bruit se prolongea jusqu’à une heure notoirement indue , et , de guerre lasse , j’allais quitter les lieux, lorsque la pensée me vint de jeter un dernier coup d’œil sur la salle où se tenait la comtesse et d’y pénétrer par l’une des issues qui débouchaient sur le jardin. C’était mon dernier recours et comme un trait lancé avant de fuir ; il fut heureux et alla droit au but : j’aperçus Lucien.
Il était à deux pas de moi, dans une embrasure de croisée et à demi caché par un rideau de damas dont les plis l’enveloppaient. C’était un poste discret et bien digne de ses habitudes chevaleresques. Je suivis la di-
rection de son regard ; il était attaché sur la souveraine du logis, et révélait, à ne pouvoir s’y méprendre, les émotions dont le jeune homme était assiégé : tantôt la joie y brillait dans une lueur fugitive ; le plus souvent , la douleur s’y peignait en éclairs détachés d’un fond ténébreux. Au jeu de la physionomie , je devinais les mouvements du cœur. Tant d’hommages publics rendus à la comtesse troublaient et écrasaient Lucien ; il se sentait bien petit auprès d’elle; il se demandait si, au milieu de tels enivrements , il y aurait dans l’existence de cette femme une place pour lui, la plus petite, la plus humble, la plus modeste. 11 cherchait une réponse dans ses yeux, et n’y trouvait rien qui fût à la hauteur de ses espérances et de ses désirs. Ce fut un long supplice où ne manquèrent ni l’absinthe ni le fiel, et je n’en perdis aucun détail. Une première découverte en ressortait ; c’est que les affaires de Lucien n’avaient pas beaucoup marché; il en était à la pire des jalousies, celle qui s’exerce dans le vide et manque de motif.
Le concert venait de finir, et de toutes parts s’élevait un signal de délivrance. Les pieds sortaient de leurs entraves, .les mouchoirs de leurs poches, les membres de leur engourdissement. La circulation était redevenue libre, et j’en profitai pour me rapprocher de Lucien. Je craignais qu’il ne cherchât à m’éviter. Quelle fut ma surprise, lorsque, lui-même, il vint au-devant de moi.
— Mon cousin, me dit-il, que je suis donc heureux de vous rencontrer 1 donnez-moi votre bras, que nous fassions un tour de salon ensemble.
Je compris ; c’était un maintien pour lui. Seul , il
eût manqué d’aisance; sous mon bras, ïl en retrouvait. 11 avait d’ailleurs un autre but qui, peu à peu, me devint plus manifeste. Dans le cours de la soirée, il avait vu bien des courtisans s’approcher de la comtesse et , avec l’instinct des cœurs aimants, il avait deviné ceux qui étaient les plus avancés dans ses faveurs , et, par conséquent , les plus dangereux pour lui. Aucune de leurs physionomies n’était sortie de sa mémoire ; seulement il ignorait leurs noms et n’avait pas osé s’en enquérir auprès de gens qui lui étaient inconnus. De là, sa joie de m’avoir retrouvé au milieu de cette foule et cet accueil auquel, depuis un mois ou deux, je n’étais plus accoutumé. Cependant, il ne s’ouvrit pas sur-le-champ, et quand il le fit, ce fut avec des détours et un embarras dont je ne pouvais m’empêcher de rire sous cape.
— Mon cousin, me dit-il , que de monde et que de beau monde 1 On ne voit ces choses là qu’ici. Et encore faut-il être au courant pour en bien jouir. Vous connaissez tous ces masques, vous ; que vous êtes donc heureux !
— Un bien petit bonheur, Lucien ! Ne l’enviez pas !
— Bail ! reprit-il , c’est toujours fort agréable que de pouvoir mettre le nom sur la ligure des gens ; ici surtout , où il y en a tant de distingués. Tenez, mon cousin, ajouta-t-il en me désignant un personnage qui se montrait fort assidu auprès de la cointesse , quel est donc celui-ci ?
Il y avait dans son accent quelque chose d’aigre et de piqué qui ne m’échappa point ; c’était le cri d'une rivalité naissante. Loin de céder sur-le-champ à son appel, je me fis un jeu de prendre le change.
— Lequel? lui dis-je.
— Celui qui est à quatre pas devant nous , reprit-il avec un peu d’impatience. Comment ne le voyez-vous pas ? Un grand blond, assez fade , dont la main s’appuie sur le fauteuil de madame de Mauléon.
Il n’y avait plus à reculer ; ma tâche était toute tracée ; il s’agissait d’ouvrir une enquête sur les chevaliers d’honneur de la comtesse, et d’en tracer des esquisses pour l’usage d’un nouveau soupirant. Avec tout autre que Lucien, j’y eusse fait quelque difficulté; rien ne sert d’entamer de tels chapitres ; mais , cette fois, j’en pris l’occasion d’une revanche et d’une leçon.
— Ah 1 j’y suis , dis-je à Lucien. Le grand blond , n’est-ce pas ? Vous me demandez ce qu’il est. Un homme unique en son genre, comme vous allez voh\
Où l’on passe en revue quelques originaux. — Un dénombrement.
J’allais parler lorsque Lucien m’arrêta, et, m’entraînant dans la partie la plus libre du salon :
— Tirons-nous de ce courant , me dit-il; il y a trop d’oreilles ici. Venez, mon cousin.
Quand il se crut mieux défendu contre les indiscrets, je repris mes explications.
— Ce blond , lui demandai-je , c’est de ce blond qu’il s’agit ? N’allez pas commettre de méprise.
— De ce blond , oui , mon cousin , l’hïfbit bleu à boutons de métal.
— Eh bien I Lucien, inclinez-vous ; c’est le baron de la Fanfare, l’un des princes du roman et qui ne se dérange pas à moins de vingtr-huit éditions. Vous iriez lui en proposer vingt-sept, qu’il déclarerait l’offre inadmissible ; il ne se montre pas pour si peu. Tel que vous le voyez, mon cher, il a eu des veines incomparables. On cite un livre de lui , un chef-d’œuvre, il est vrai , qui alla à soixante-quatre éditions en trois jours ; il en paraissait une par heure, qu’il fit clair de lune ou non. C’était merveilleux. On n’avait pas le temps de se retourner , qu’on avait cinq éditions aux trousses ; en se réveillant on s’en trouvait dix sur les bras. Les petits pâtés ne s’enlèvent pas plus vite et ne se mangent pas plus chauds. Soixante-quatre éditions coup sur coup ; avez- vous l’idéè de ça?.
— Il y avait de quoi satisfaire les plus ambitieux.
— C’est ce qui vous trompe, Lucien ; lame du baron ne s’en contenta point ; elle était trop vaste pour cela. Il était l’homme le plus édité de France; il n’en était pas le plus traduit. Voilà de quel côté il se porta. 11 voulut que son existence fût parsemée de traductions, comme elle l’avait été d’éditions, ni plus ni moins ; il se plut à l’idée d’être traduit aux quatre points cardinaux, de l’orient au couchant, du midi au septentrion. Autant d’idiomes humains, autant de traductions ; il n’en exceptait pas même les langues mortes. Telle fut sa prétention, et j’ajoute qu’elle n’a point été vaine; il n’est rien ici - bas dont on ne vienne à bout par une forte volonté. Dans le début , à peine rallia-t-il une langue ou deux ; aujourd’hui il ne marche pas à moins de trente-deux langues, et trois dans le nombre ne
servent que pour lui. Rien ne manque désormais ni à ses qualités ni à ses titres : il a les deux couronnes que son front rêvait ; il est l’homme le plus traduit du globe comme il en était le plus édité.
— Tant de gloires à la fois , est-ce croyable ?
— Oui, Lucien, le témoignage en est là ; des traductions et des éditions par milliers ; voilà le lot du baron, et à sa mort son hécatombe. À sa place je m’en passerais bien; la terre ne lui sera pas légère là-dessous.
— C’est donc sérieux ce que vous dites— là, mon cousin?
— Très-sérieux, Lucien. Les traductions, les éditions, tout est sérieux. Seulement, on ajoute à l’oreille, que la baronne achète les éditions et paie les traductions; mais ce sont de sots propos qu’il convient de renvoyer à ceux qui les tiennent. Le baron a eu des traducteurs magyars; où trouver cela, et comment y mettre le prix?
Pendant que j’achevais mon explication, la scène changea, et le fauteuil de la maîtresse du logis s’entoura de nouveaux visages. Un petit homme à lunettes s’y faisait remarquer par sa vivacité; il s’était emparé des mains de la comtesse, et les prenait entre les siennes le plus tendrement et le plus familièrement du monde. Lucien n’y tint pas.
— Mon cousin, s’écria-t-il, et celui-ci, cet habit noir, ce pion de collège! qui est-il? Voilà une singulière tenue, surtout en public !
— Point d’irrévérence, Lucien; vous touchez encore à un maître. C’est le marquis de Sabbat, prince de la composition à toute volée. Avant lui, la musique
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n’usait du cuivre qu’avec une certaine timidité et se fût bien gardée d’élever ses prétentions jusqu’au bronze. Il est le premier qui ait envisagé carrément cet art dans ses rapports avec la fusion des métaux. Voilà sa découverte, et il s’est montré généreux : aucun brevet ne le défend contre le plagiat. Rien de plus curieux, d’ailleurs, que l’histoire de cette invention, si ce n’est l’invention elle-même. A l’origine, il ne s’agissait que d’un détail, le timbre d’une cloche introduit dans l’accompagnement. Sonnerait-elle en la, sonnerait-elle en ré? se contenterait-on d’un bourdon , ou bien en aurait-on deux, l’un en si bémol, l’autre en fa dièze? Tel était le cercle restreint dans lequel s’agitait la question des métaux appliqués à la composition musicale. Une tempête dans un verre d’eau, rien de plus. Mais, à l’essai, l'idée a grandi; elle a pris des proportions énormes; ce n’est plus un détail d’orchestre, c’est la musique même. Cloches, clochetons, bourdons, faux-bourdons, tout airain a eu sa note, tout carillon ses règles; le tocsin même a obéi aux lois du contrepoint. Dans l’orchestre, sur la scène, au sein des coulisses, c’est le métal qui a régné. Le cuivre et le bronze ne suffisaient plus aux besoins nouveaux; on les a combinés d’acier et de platine, d’antimoine et de zinc; la vogue appartenait désormais aux matières sonores. Ainsi le marquis a été servi au delà de ses vœux; il ne poursuivait qu’une réforme, il a obtenu une révolution.
Les empressés se succédaient auprès de la comtesse, et je n’étais pas au bout de cette galerie de portraits. Lucien y prenait goût et s’y éclairait sur les rivalités •qu’il avait à craindre. C’était toujours la même jalou-
sie; elle ne désarmait pas devant les grands noms. Je venais pourtant d’en prononcer un qui avait mené bien du tapage dans les journaux, celui d’un artiste qui savait concilier avec les opinions les plus farouches l’art de soigner sa réputation.
— Le comte Melchior, me dit-il, lui, ici?
— Oui, Lucien, répliquai-je, vous l’avez sous les yeux ; oui, c’est le comte Melchior, le phénix de la statuaire, celui qui a dégrossi le plus de héros maigres et élevé le plus de blocs de grès ou de marbre sur nos places et nos carrefours. Un fameux ciseau, allez, rude et indépendant, toujours prêt à s’exercer pour la patrie. Qui ne l’admire et ne le connaît? La France est jonchée de ses monuments. H ne se construit pas un piédestal qu’il n’en soit; un fronton qu’il n’en ait sa part. Toujours là, et jamais au dépourvu; il a des blocs pour toutes les gloires. Tenez, Lucien, voici un renseignement précis et qui peut vous être d’une grande utilité. Toutes les fois que, dans une localité quelconque, en province comme à Paris, vous trouverez un grand homme exposé à l’air, boudant sur son piédestal, avec des airs rogues et un aplomb douteux, morose, mal en jambes^ tiré en charge, mécontent des autres et de lui-même, vous pouvez dire hardiment : C’est du Melchior. Le mot frappera à coup sûr. Que si en outre la draperie est lourde et la chevelure en désarroi, si le collet de l'habit s’en va de travers et le pantalon à l’aventure, si l’ensemble manque de grâce, d’harmonie et de distinction, vous pouvez répéter plus haut encore et avec plus d’assurance que jamais : C’est du Melchior. Tous ses blocs portent ce cachet. H dédaigne
le détail, il aime l’inculte, il tient à honneur de voir plus laid que nature. C’est son titre et sa supériorité. Et pourquoi la chercherait-il ailleurs? C’est par là qu’il a plu, qu’il a réussi, c’est par là que plaisent et réussissent les artistes hérissés.
11 était dit que la comtesse soutiendrait ce soir là un siège dans toutes les formes et de la part d’un nombre infini d’assaillants. A peine le sculpteur Melchior se futil éloigné, que le peintre Maxime vint s’asseoir auprès d’elle. C’était changer d’art seulement, quitter le ciseau pour le pinceau. Cependant il se fit dans les manières d’Angèle une modification sensible, même pour l’observateur le moins clairvoyant f elle avait été rieuse et folâtre jusque-là : avec Maxime elle fut toute autre. Il faut dire que l’air du peintre imposait : personne ne portait la tête avec plus de grandeur et ne rehaussait son maintien d’une dignité plus naturelle. Aussi l’accueil de la comtesse paraissait-il s’en ressentir. L’entretien était à peine engagé, qu’il s’animait déjà et que les fauteuils se touchaient de très-près. Lucien ne perdait rien de cette scène; il en suivait les détails avec une évidente anxiété : un pressentiment lui disait que de toutes les rivalités dont il s’était préoccupé, celle-ci était la plus sérieuse, la plus redoutable pour son repos. De là, des accès d’impatience qu’il ne pouvait contenir et une suite de questions qu’il m’adressait coup sur coup et sans me donner le temps de répondre : — Qui est-il? — Que fait-il? — A quel titre est-il ici? Enfin, ma parole put se faire jour, et je lui nommai le nouveau soupirant :
— Encore un prince de l’art, Lucien, ajoutai-je, et
i70 l'a comtesse de mauléon.
celui-ci, comme vous le voyez, a l’air d’être bien en cour. Encore un grand nom ; vous êtes destiné à n’en point entendre d’autres ce soir. C’est la fleur de chaque genre qui passe sous vos yeux; ce sont les chefs de service. Vous savez comment celui-ci a marché à l’immortalité; le procédé est simple, une brosse y suffit. Quelques couleurs sur une toile, et il y a chef-d’œuvre; seulement, ce chef-d’œuvre veut être regardé à distance; autrement, bonsoir, l’effet s’évanouit. De près, c’est sale, pâteux, raboteux; de loin, c’est sublime. Voilà où Maxime a marqué; il a créé la peinture qui gagne à l’éloignement. Vous êtes, je suppose, en face d’une de ses toiles, à un mètre ou deux. — Bon, vous écriez-vous; c’est un champ de, betteraves et encore assez mal réussi ; les collets pourraient être mieux et il faut y mettre du sien pour reconnaître le feuillage. L’artiste se méprend sur sa vocation; il n’a pas la main qui convient aux végétaux. Allons! c’est jugé. Eh bien! non; ce ne l’est pas; on en rappelle. Augmentez vos distances et vous verrez. En effet, à six mètres, c’est un champ de bataille; à huit mètres, une mêlée sublime; à onze mètres on distingue jusqu’aux cimiers des casques et à l’écume des chevaux. Les tons rugueux sont devenus brillants, et les tons sales nets comme un miroir. En revanche, le champ de betteraves a disparu. Voilà les miracles de la perspective et le triomphe des peintres de l’éloignement.
C’est ainsi que, dans l’intérêt et pour l’instruction de Lucien, je passais en revue les personnages qui venaient mettre leurs hommages aux pieds de la comtesse de Mauléon et paraissaient être le plus avant dans
son intimité. Le dénombrement n’était pas achevé, et j’aurais pu le pousser beaucoup plus loin, lorsqu’elle se leva et se mêla à un groupe fort animé qui s’était formé à quelques pas de nous et dans le milieu même du salon. On y gesticulait beaucoup et on y parlait à haute voix, comme le font des gens qui ont plus de suffisance que d’usage. Loin d’en paraître offensée, la comtesse semblait y prendre goût et se prêter à cette belle humeur; elle souriait aux gros rires et applaudissait aux grosses saillies; en un mot, elle les traitait en enfants gâtés. Cette tolérance intrigua Mérinval; il ne comprenait rien à un accueil si aimable en retour de tels procédés.
— Quels sont ces étourneaux? me dit-il avec un peu de dédain et assez haut pour en être entendu.
— Silence, Lucien! m’écriai-je, ou bien contenez votre voix. Peste! comme vous y allez et comme vous parlez des dieux ! Le beau parti que vous nous mettriez sur les bras, si on vous laissait faire! On voit bien que vous êtes nouveau dans ce pays-ci. Mais, malheureux, taisez-vous donc, ajoutai-je en lui coupant la parole, il est évident que vous courez au danger sans en avoir le sentiment. Voyons, ça vaut la peine d’y songer. Voulez-vous qu’on vous écharpe, qu’on vous hache en morceaux, qu’on vous mette en bocal et qu’il ne reste plus rien d’intact de votre personne? eh bien! continuez, vous y allez tout droit. Ces hommes-là vous dévoreront vivant et sans regarder aux épluchures ; il y en a toujours dans le nombre qui n’ont pas dîné.
— Vous plaisantez, mon cousin.
— Dieu m’en garde, Lucien : jamais je ne plaisante
avec des êtres qui sont à court d’aliments ; c’est un jeu terrible. Allons, bien ! voilà que vous vous mettez à les regarder. Mais vous ne savez donc pas comme ils sont chatouilleux et comme ils s’effarouchent d’un rien? Voyons, soignez votre tenue et ne les agacez pas ; autrement vous allez entendre un beau bruit : quand l’un part, tous donnent, depuis le plus gros jusqu’au plus petit.
— Mais, mon cousin, vous y mettez bien des façons ! Qu’est-ce donc que ce monde-là?
— Chut! Lucien, chut! vous parlez encore trop haut, et ne ménagez pas assez vos expressions. Moimême j’en ai trop dit, et n’ai pas gardé tout le respect que l’on doit aux puissances. Si vous saviez combien de personnages, et des plus huppés, se prosternent devant eux ! Dame ! ces Messieurs ont la plume, l’écritoire et le papier, et avec cela ils peuvent mettre un homme plus bas que terre. C’est à y regarder. Et puis ils vivent si mal, ils sont si ennuyés du métier qu’ils font! Pour un qui est suffisamment nourri, il y en a cinquante qui demeurent sur leur faim. Les plus réjouis, les mieux en chair, ont encore quelques petits passe-temps; par exemple, ils prennent le roman le plus illustre, l’arrangent à leur guise et le tuent du coup ; voilà du moins un exercice. Mais les autres ! les autres ! Eh bien ! Lucien, quand je vous le disais! Les voici qui regardent de notre côté : voyez-vous quels yeux terribles? Je savais bien que nous finirions par les avoir sur les bras ! Voyons, mes maîtres, calmez-vous; personne n’a voulu ^s’écarter de la vénération qui vous est due ; vous êtes tous des écrivains incomparables et des critiques super-
latifs ; vous êtes de grands esprits et des cœurs incorruptibles. Calmez-vous, vous dis-je, et consentez à vous adoucir ; on n’en veut point à vos vivres.
Où l’on découvre un personnage qui s’était mêlé à la fête.
Nous en étions là de cet entretien, lorsqu’il se fit dans le salon un mouvement qui rompit les groupes et dispersa les invités. La comtesse fut la première à donner l’e\emple, et l’aspect de la fête changea à l’instant. C’était le bal qui allait commencer ; l’orchestre préludait aux danses. Déjà les couples formaient leurs alignements, et il ne restait plus que la ressource du jeu ou les distractions du buffet à ceux qui ne se sentaient pas d’humeur à se mêler aux quadrilles. Quant à moi, j’étais arrivé à la limite de mes efforts ; je sentais le sommeil me gagner, et je n’aspirais plus qu’au repos. Dans quel but, d’ailleurs, aurais-je poussé plus loin le supplice infligé à mes jambes qui, depuis cinq heures, supportaient le poids de mon corps? Pourquoi mes poumons se seraient-ils résignés plus longtemps à cette atmosphère incandescente, où les fleurs et les essences mêlaient leurs parfums à des arômes plus suspects? Quel dessein, quel intérêt pouvaient me retenir encore? J’avais épuisé le champ de mes observations, et il ne me semblait pas qu’au point où en étaient les choses, rien d’essentiel me restât à recueillir.
Je fis donc mes préparatifs de départ, en proposant à Lucien de lui donner une place dans ma voiture. Il y mit un peu d’hésitation, puis, dans un brusque retour, il accepta. C’était le mouvement d’un homme qui n’a pas fait ses frais, et qui, poussé à bout, ne prend plus conseil que de sa fierté. A vrai dire, cette susceptibilité était fondée ; j’avais pu m’en assurer par mes yeux. Dans le cours de la soirée, la comtesse avait à peine jeté sur lui un ou deux regards peu significatifs; elle n’avait pas semblé faire le moindre état de sa présence. Le départ précipité de Lucien n’était donc qu’une réponse à ce dédain et une revanche de ce délaissement; il se trouvait dans un cas de légitime défense.
— Je vous suis, mon cousin, je vous suis, me ditil. Que je retrouve seulement mon chapeau.
H faut qu’aux allures et aux gestes du jeune homme, madame de Mauléon eût compris qu’il allait quitter la place, et la quitter en mauvaises dispositions, car, dès ce moment, son œil s’attacha à lui et ne l’abandonna plus. Lucien était prêt, il venait de me rejoindre, et nous essayions de nous frayer une route à travers les danseurs et les curieux dont ils étaient entourés, quand la comtesse passa rapidement près denous, d’un pas ferme, avec des airs de commandement, et sans regarder même Lncien, sans paraître s’adresser à lui, elle ne lui dit qu’un mot à voix si contenue, qu’une oreille au guet pouvait seule le recueillir :
— Restez!
Ce ne fut qu’un éclair et un son; pourtant ils ne m’échappèrent pas. Mais ce qu’il y eut de plus curieux après cet incident, ce fut l’attitude de Lucien. Je l’en-
traînais doucement vers la porte, et il ne cédait que malgré lui. Son désir maintenant était de se dégager, et il ne se trouvait pas, en se creusant l’esprit, de prétexte décent ni plausible. Enfin il se décida et j’assistai à une scène des plus comiques et que je prolongeai avec un malicieux plaisir. À chaque faux-fuyant qu’invoquait Lucien, je trouvais une réplique; aucun ne me semblait bon, et j’élevais des objections contre tous : en même temps je continuais à l’emmener vers les issues de l’hôtel comme un homme qui n’en veut pas démordre. Le malheureux n’y était plus ; il suait sang et eau; il se démenait sous mon bras ; il battait abominablement la campagne. Enfin, j’eus pitié de lui; je tins pour excellent le dernier motif qu’il me donna, et l’abandonnai à sa destinée. 11 m’échappa alors dans un bond de joie, et je gagnai seul la rue, en riant de bon cœur de la petite satisfaction que je venais de me procurer.
Une dernière surprise m’attendait sur le perron et au moment de quitter la partie. Pendant qu’un homme de service allait à la recherche de mon équipage, je sentis un bras s'appuyer sur le mien. Je me retournai; c’était une femme enveloppée d’un châle et encapuchonnée.
— Eh bien I iN'épomucène, me dit-elle, qu’en pensezvous?
C’était la chanoinesse.
— Vous ici, lui dis-je, comment ne vous a-t-on pas aperçue?
— J’étais dans une des salles d’à côté, me réponditelle, etj’ai suivi leur manège. Mais venez, venez, ajoutat?elle, en montant sans façon dans ma voiture, ils ne sont pas au bout de cette pastorale ; non, mon cher.
17G la comtesse de màuléon.
non. Je trouverai bien le moyen de mettre des bâtons dans les roues de leurs amours. Venez donc, Népomucène; vous êtes mon complice, vous saurez tout.
De quélle manière il faut s’; prendre pour former les jeunes gens.
— Les découvertes de la chanoinesse.
Décidément il régnait entre la comtesse et Lucien une connivence qui m’avait échappé pendant le cours de la soirée et qu’un incident fortuit venait de révéler au moment du départ. Le mot que j’avais entendu, l’accent qu’elle y avait mis, l’embarras et le trouble du jeune homme, tout, jusqu’aux tristes défaites derrière lesquelles il s’était retranché, concourait à me prouver qu'elle avait des vues sur lui et des vues assez sérieuses pour qu’elle prit la peine de les cacher. D’ordinaire, elle n’y mettait ni tant de scrupules, ni tant de soin, et cette précaution, nouvelle de sa part, donnait à cette aventure une gravité de plus.
Telles étaient les réflexions dont j’étais assailli pendant que je prenais place dans mon coupé près de la chanoinesse. Celle-ci ne se contenta pas comme moi d’un travail intérieur; elle aimait trop à s’exhaler, à se répandre ; à peine roulions-nous sur le pavé, qu’elle commença.
— Mon cher, me ditr-clle, je vois que vous ne savez rien, absolument rien de ce qui se passe. Les hommes, c’est toujburs ainsi : les taupes ont l’oeil plus clair. Si
je n’étais pas là, Dieu sait comme on vous en donnerait à garder !
— Auriez-vous appris quelque chose ce soir? dis-je à Eulalie.
— Ce soir et avant ce soir, mon cher, procédons par ordre: une fois en chasse, je no perds jamais les brisées; il y a longtemps que je suis sur les leurs. Vous parliez de ce soir ; eh bien ! ce soir, vous vous imaginez peut-être que j’étais invitée? Meçci ! Nous n’en sommes plus là, votre comtesse et moi; la paille est rompue; elle m’éconduit invariablement et avec un plaisir toujours nouveau. Si elle tient un registre, j'y suis notée à l’encre rouge, pour sûr. Que faire alors ? A tout prix, j’en voulais être. Une autre eût hésité des heures' et des jours; moi, pas un instant. J’ai tiré de mes armoires ma robe gros bleu qui me découvre avantageusement, mes torsades lamées d’or, dont l’effet est irrésistible, mon collier et mes pendeloques en perles de la plus belle imitation, mon mouchoir brodé, mon éventail en laque, mes souliers de satin, enfin ce que j’ai de mieux en fait de caparaçons, et, une fois sur ce pied, une fois prête et sous les armes, je me suis rendue, devinez où ?
— À l’hôtel Mauléon, je suppose.
— Du tout, mon cher, pour qui me prenez-vous? Bon pour des effrontées de marcher seules et de forcer les portes des* gens. On sait vivre, entendez-vous; on a du monde. Je me suis rendue chez Trinachon, le grand Trinachon, un homme bien placé dans l’esprit des Mauléon et qui a du crédit chez la comtesse. 11 achevait de s’habiller ; n’importe, je ne m’offusque pas pour
si peu et pénètre jusqu'à lui. Probablement il se promenait dans la plus ténébreuse de ses lunes ; car c’est à peine s’il daigna m’apercevoir. Je n’en fais ni une ni deux, et l’aide en ses derniers apprêts; je rajuste le nœud de sa cravate et administre à son collet un coup de brosse, dont il avait sensiblement besoin, puis, quand je l’ai mis en état, je le charge dans mon fiacre et l’emmène avec moi. Pas un mot d’explication, d’ailleurs, pas une parole échangée. À quoi cela eût-il servi? Trinachon était en plein dans ses lunes. Seulement quand nous fûmes arrivés, je m’emparai de lui et lis une entrée triomphante, pendue à son bras.
— Et la comtesse ?
— A.h! oui, la comtesse, c’est le cas d’en parler. D fallait voir son air, c’était trop drôle. Un vrai tableau de genre ou une scène d’histoire, comme vous voudrez. Elle vint au-devant de nous, raide comme un pieu et la physionomie en glaçon, promena son regard de l’un à l’autre, et parut attendre l’explication du phénomène qu’elle avait sous les yeux. Peine perdue ; échec complet I Trinachon resta dans ses lunes et ne souffla mot; moi, je me contentai de la saluer jusqu’à terre. Elle revint à la charge et mit dans son regard plus de hauteur; je recommençai mes saluts avec une humilité plus grande. C’était à se vautrer; enfin elle prit son parti; faute de pouvoir nous tirer, Trinachon de ses lunes, moi de mes courbettes, elle m’indiqua de la main un petit salon et un siège de rebut dans un coin obscur. L’impertinente! Vous avez assisté à sa soirée, mon cher; était-ce le cas de le prendre si haut et de tant faire la renchérie? Voyons, dites 1
— J’y ai à peine jeté un coup d’œil, chanoinesse.
— Et moi, j’ai tout vu et tout goûté. Les rafraîchissements, de la rinçure; le punch, de l’eau chaude; comme s’il n’y avait ni rhum, ni sirop chez les marchands I Régie générale, mon garçon, là où le punch manque de corps, on peut dire que la maison est mauvaise. Tablez là-dessus; c’est le détail qui trompe le moins. Et l’éclairage, l’avez-vous remarqué? Ces lumignons qui se couraient les uns après les autres, et semblaient jouer à qui brûlerait le moins 1 Partout de la lésinerie. Je ne parle pas dfe la livrée; elle était d’emprunt; on le voyait bien aux gants de coton. Et c’est avec de tels oripeaux qu’on tranche de la grande dame et qu’on prend des airs insultants ! Àh ! mon cher, ça crie vengeance ! Encore si le punch eût été bon !
La chanoinesse, emportée par ses rancunes, sortait évidemment de son sujet; elle s’abandonnait à un souvenir irritant, et poursuivait contre l’ordonnance de la . fête une revanche de l’affront qui lui avait été infligé.
— C’est égal, ajouta-t-elle, j’aurais accepté bien d’autres humiliations ; elle m’a reléguée dans un coin, je serais descendue jusqu’à l’office, s’il l’eût fallu; j’avais mon plan, mon dessein; je voulais les suivre de près et savoir comment s’y prennent les comtesses pour former les jeunes gens. Sans cela, m’eût-on rencontrée au bras d’un Trinachon? Jamais! Ce qui m’y a décidée, c’est le désir de voir clair dans tout ceci. Eh bien! Népomucène, j’y ai vu clair, très-clair. Vous n’étiez pas encore arrivé quand la première rencontre a eu lieu. Rien au monde de plus transparent, mon cher, et cela
au point que j’en souffrais pour eux. Le jeune homme! passe, il arrive de ses monts ; il a encore aux lèvres du lait de ses brebis ; mais la comtesse ! une commère comme celle-là ! une femme ferrée sur les aventures ! Enfin c’est ainsi. Figurez-vous qu’au lieu de s’aborder naturellement comme on le doit quand on a la conscience en repos, ils y ont mis des finesses à crever les yeux. Suivez la scène : au début, ç’a été un chuchottement à l’oreille, court, mais vif; si vif que les joues de notre amoureux en ont pris la couleur de la pourpre antique. Vous comprenez. Puis, comme si ce n’était point assez, ils sont demeurés, tout le reste de la soirée, étrangers l’un à l’autre, passant à se toucher et n’échangeant ni une parole ni un regard, s’évitant avec un soin particulier, et ne paraissant pas plus se connaître que si l’un fût arrivé de Chine et l’autre du Monomotapa. Voilà leur manœuvre, mon cher, et elle a duré deux heures, montre en main. Que vous en semble? et n’est-il pas vrai que ce sont là des témoignages accablants?
— En effet, répondis-je, devenu plus attentif.
— Eh bien ! Népomucène, ce sont pourtant les moindres de mes preuves; j’en ai d’autres; j’en ai les mains pleines et n’hésite que devant l’embarras du choix. Ah! ils s’imaginaient m’échapper ! M’échapper, à moi ? Voilà une présomption bien grande. Voulez— vons savoir ce que j’ai découvert encore ? le voulez- vous ?
— Volontiers, chanoinesse, vous m’intéressez vivement.
— Mon cher, pour obtenir les choses, il' faut y mettre le prix ; ce mot vous explique tout. Lorsqu’il s’est agi
de pénétrer les secrets des Mauléon, qu’ai-je fait ? j’ai obéi à ce principe avec une grandeur exemplaire. En face de l’hôtel se tient un commissionnaire en possession d’une médaille, et, par conséquent, de la confiance du gouvernement. Je l’ai suborné à prix d’or. Qui veut la fm veut les moyens. Ah ! c’est qu’une fois engagée, je ne recule plus ; j’y aurais mangé ma garderobe, mes violettes à venir et jusqu’à mes quatre portraits. Voilà comment je suis. J’ai donc suborné cet homme à prix d’or ; chacun de ses rapports lui est payé à raison d’un franc cinquante centimes, et j’y ajoute un verrede boisson; c’est faire verser la mesure des sacrifices. Maintenant savez -vous ce que j’en ai recueilli ?
— Dites, chanoinesse, vous piquez ma curiosité.
— Je le crois, mon cher, on le ferait à moins. Un franc cinquante centimes par renseignement sans compter les liquides. J’usais donc de magnificence ; aussi étais-je bien servie, comme vous allez voir. Cet homme, qui m’est vendu, me tient, jour par jour, minute par minute, au courant des 1 mouvements de l’hôtel. Votre Lucien n’enbouge plus. Dans les débuts, il s’y rendait à des heures décentes, à salon ouvert et comme le commun des humains. Entre l’entrée et la sortie, il ne s’écoulait qu’un intervalle raisonnable et de nature à éloigner le soupçon. Plus tard, les stations sont devenues plus longues, et on l’a reçu à des heures défaveur, par privilège et les importuns exclus; des grandes entrées il est passé aux petites. C’est le mot de mon espion, et il s’y connaît, tout Auvergnat qu’il est. Aujourd’hui enfin, votre jeune homme en est
182 LA comtes.se de mauléon.
arrivé à ce degré d’assiduité qui laisse le champ libre aux conjectures ; croyez-m’en, mes derniers rapports sont formels, il est admis à toute heure, le soir surtout et dans les jours forclos. 11 faut entendre mon Auvergnat à ce sujet ; le drôle s’exprime avec une liberté qui semble invétérée chez lui et qui ne peut naître que d’une longue expérience. Plus de doutes, il est dans les serres de la dame ; que comptez-vous faire pour l’en tirer ?
— Moi, chanoinesse! et que voulez-vous que je fasse ?
— Vraiment, c’est ainsi que vous le prenez : avec cet air dégagé! Vous, son ami; vous, son tuteur! Né— pomucène, Népomucènç, vous me feriez douter de vos sentiments pour lui. Quoi ! vous l’abandonneriez à cette femme ! Vous le lui livreriez sans défense, si jeune, si inexpérimenté ! Elle pourrait donc le déchiqueter tout à l’aise, broyer son cœur et le rejeter flétri, jouer avec ces élans naïfs et sincères, consommer cet échange où elle prend tout sans rien donner en retour ; elle ferait cela, Népomucène, et vous le souffririez ! Àh ! qui l’eût cru de vous?
L’heure était trop avancée pour que je pusse suivre Eulalie dans les régions où elle voulait m’entraîner ; le sommeil me gagnait et je n’avais plus de force pour la controverse. D’ailleurs, la voiture venait de s’arrêter, nous étions à la porte de son logis ; il ne me restait plus qu’à prendre congé d’elle.
— Chanoinesse, lui dis-je en l’accompagnant jusqu’à l’escalier, ce n’est plus entre deux et trois heures du matin que je fais du sentiment. Ces beaux temps
sont loin. Nous recauserons de tout cela et nous aviserons. Pourquoi ces reproches? Vous savez bien que Lucien m’est cher, et que rien ne me coûtera pour l’arracher des mains où il est.
— A la bonne heure ! répliqua-t-elle, voilà enfin une bonne parole. Touchez là ; je retire ce que j’ai dit de désagréable pour vous. Mais sachez bien, Népomucène, ajouta-t-elle, en s’animant de nouveau, que j’irai jusqu’au bout, quoi que vous fassiez; j’irai avec ou sans vous, peu importe. Vous voyez que les sacrifices ne me coûtent rien. J’y viderai ma bourse, j’y viderai ina cave; j’y laisserai tout c© qu’il faudra; mais je me vengerai, du moins; oui, jour de Dieu! je me vengerai !
À l’appui de ces mots, l’irascible Muse agitait, en guise de torche, le bougeoir qu’elle venait de recevoir des mains dü portier. Je m'esquivai prudemment, et, faute de témoin, elle se calma; c’était l’issue ordinaire de ce beau feu. Exhalant sa plainte dans un dernier soupir, elle gagna alors son entresol et -courut ensevelir, au fond d’une alcôve, ses émotions et ses plans de guerre, plus remplis de bruit que d’effet.
Où l’on signale un nouvel indice qui n’est poiut à dédaigner. — Les impressions d’une femme illustre.
Les renseignements qu’avait recueillis Eulalie n’étaient pas de ceux que l’on accepte sans contrôle, et il
se pouvait que sa police y eût mis du sien ; c’est inhérent à l’institution. Les Auvergnats sont si madrés ! celui-ci avait vu clair dans les haines delà chanoinesse et y abondait pour qu’elle regardât de moins près au salaire et à la boisson. Un tel calcul était digne d’un enfant du Cantal. Cependant aucune de mes observations personnelles ne donnait un démenti positif aux«détails que cet homme avait fournis. Lucien se tenait plus que jamais enfermé dans son système de défiances; il en était arrivé à se celer pour moi et à me fuir; il aimait mieux paraître ingrat que de s’exposer à devenir indiscret. En même temps il changeait complètement de conduite. Ce n’était plus l’enfant laborieux que j’avais connu, dirigeant vers le travail toutes les forces de son esprit, penché sur ses livres de nuit et de jour , et ne quittant sa chambré que pour aller prendre ses repas ou de rares distractions. Il ne lui restait plus rien de ces habitudes sédentaires et de ces goûts studieux. Désormais il appartenait au monde et à ses assujettissements : quand on le rencontrait chez lui, c’était par hasard et il n’y faisait jamais de longues stations.
D’autres indices se joignaient à ceux-là et me donnaient encore à réfléchir. Ce fut -d’abord la mise qui se modifia à vue d’œil et qui, pièce à pièce, détail par détail, en arriva aux élégances les plus raffinées. Le peu d’argent que gagnait Lucien passait là tout entier, et plus d’une fois il vécut de pain sec pour y suffire. Fier comme il l’était, il ne prenait ce superflu que sur ses plus stricts besoins : chaque paire de gants lui représentait une privation. Et pourtant il avait les allures de l’homme heureux! Et sa physionomie s’animait de clar-
tés qui semblaient répondre à des satisfactions intérieures ! Tous ces symptômes étaient graves : isolés, ils auraient eu de la force, réunis, ils enlevaient à mes doutes leur dernier prétexte et à ma tendresse son dernier espoir.
A quelque temps de là, les choses devaient aller plus loin : ce fut la comtesse qui se mit en frafs et n’y épargna rien; elle fit paraître un ouvrage nouveau et déchira publiquement les voiles.
Je vous ai dit, et vous saviez comme moi, qu’il entrait dans ses habitudes de chercher des sujets d’études dans les campagnes tumultueuses de son cœur. Elle avait ainsi des héros tout trouvés et des modèles vivants ; c’était tout bénéfice. Plus d’une fois elle usa de ce procédé et toujours elle s’en trouva bien. Au fait, quoi de plus simple et de plus avantageux? Elle tenait sous sa main un être animé ; elle pouvait compter les pulsations de ses artères ; il n’était pas un trait de lui, un geste, un mot, un accent, un mouvement de la physionomie ou un jeu des organes, un cri, un élan, une joie ou une plainte qui pussent lui échapper ; c’était son bien, son domaine, et elle en jouissait exclusivement. Avait-elle besoin d’une situation? elle pouvait l’amener à son gré, provoquer l’ivresse ou la douleur, afin de les mieux peindre, jeter cette âme qui lui appartenait d’un extrême à l’autre, la conduire du ciel aux enfers, afin de fournir un tableau plus vrai de ces terribles fluctuations. Voilà les profits du rôle; il est vrai qu’ils ne se trouvaient que d’un côté.- Et pourtant les modèles n’avaient pas manqué à la comtesse de Mauléon.
C’était le tour de Lucien; point d’équivoque, point
de doute; il était le héros du livre nouveau. Sauf le nom et les lieux, tout s’y trouvait. Encore la comtesse avait-elle eu le soin de choisir comme siège de l’action un site où le souvenir de Mérinval pût se rattacher sans effort. C’étaient ses montagnes du Quercÿ qu’elle avait dépeintes en les déguisant sous d’autres noms. Rien n’y manquait; ni le hameau natal, ni le presbytère, ni la figure de madame Mérinval, ni celle du bon curé; puis, dans ce cadre et au milieu de ces physionomies souriantes, ils marchaient tous les deux, se tenant par la main, longeant les haies d’aubépine, et cherchant au fond des bois un lit de mousse pour leurs rustiques amours. Dieu ! les jolies choses qu’ils se disaient ! les belles invocations qu’ils adressaient à la nature! Comme ils trouvaient d’irrésistibles arguments à l’appui des mariages en plein air et des engagements sans contrainte! Avec quelle puissance ils flétrissaient nos préjugés et ces servitudes sociales, si contraires aux libres développements du cœur ! Comme ils établissaient clairement que la véritable manière de s’unir consiste à prendre le soleil ou la lune en garantie delà sainteté des serments! Comme ils prouvaient la vanité et l’ignominie d’un contrat plus sérieux ! comme ils plaignaient les femmes qui ont la faiblesse et la lâcheté de s'y soumettre! C’était un véritable cours d’indépendance conjugale mise à la portée de tout le monde et principalement à l’usage des initiés.
Enrichi de ces perspectives ^morales, cc livre fit grand bruit; la comtesse connaissait son public; elle le servait selon ses goûts. Cepeiîdant, peu de personnes eurent la clef de la fiction. Lucien était encore inconnu, et plus
sage que d’autres, il ne se récriait pas contre l’ingratitude du siècle. Aussi, les allusions qui le touchaient, ne furent comprises que d’un petit nombre d’habitués de l’hôtel Mauléon ; pour le gros des lecteurs, ce fut un personnage de fantaisie, grand par sa candeur, cheva- . leresque dans ses sentiments, entouré de gens de bien, et placé dans nn site heureux comme tous ceux qui sortaient des mains de la comtesse.
Je ne voulus pas néanmoins laisser d’illusion à Mérinval, sur l'effet que cette lecture avait produit sur moi. Dès notre première rencontre, je lui en pariai,
— Eh bien! lui dis-je, on vous a fait poser!
— Poser? Comment? Où ? répliqua-t-il vivement et avec une mauvaise humeur évidente.
— Oui, mon cher, oui, poser; je ne retire pas le mot. Vous y êtes tout au long.
— Encore ! mon cousin ; cessez vos railleries.
— Voyons, Lucien, ne vous fâchez pas. Le beau mal, quand vous iriez à l’immortalité ! Car vous y êtes, mon cher, vous y êtes.
— Mon cousin, mon cousin ! s’écria-t-il en frappant la terre du pied avec une impatience mal contenue.
— Vous y êtes? Et notre Lot aussi ! Et notre Quercy !
Et nos belles montagnes ! Tout cela à cause de vous I heureux mortel !
Il n’en voulut pas entendre davantage, et me quitta furieux.