I.K, MARI IIE lA LIONNE
à leur suite les tracas, les soucis, et surtout le niéconteulenieiil de soi-nièmc ; elle avait tout latii^ué , tout flétri , dans son esprit et dans son eœnr.
Une seule cliosc avait survécu , chez Amab , à celle dégradation insensible... c'était cet amour du beau (|ui élaif tout son génie. Mais ce culte , il avait fallu y renoncer , car Amab n'avait pas eu le courage de chasser les vendeurs du temple ; il voyait avec désespoir s'émictlcr son talent en [troductions (pi'il n'estimait pas, alors même qu'on les lui payait richement. Au lieu d'être un de ces hommes sur lesquels tout un pays a les yeux fixés, dans l'attente d'une de ses œuvres, il était un de ces artistes à la mode , <pii sont cotés à haut prix, mais dont on brocante la réputation. Ainsi, le seul sentiment qui lui l'cslàt de cette forte nature d'artiste, était pour lui un malheur et presque un remords.
Il resta seul à travailler ; mais cette apparente réconciliation n'avait pas redonné au cœur cette énergie (pi'il puise dans une nouvelle confiance. Amab n'avait pas dit tout ce qui murmui-ait en lui de colères, de soupçons, de désespoir. Parmi les douleurs dont il souffrait le plus cruellement, ('■tait l'exclusion dont il avait ét(' frap[ié à son arrivée dans ce pays. Il ne doutait pas que
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M. de Montaleu n'en fut l'auteur , mais il n'avait plus assez d'énergie pour lui en demander compte , et il subissait avec une colère impuissante la déconsidération qu'avait jetée sur lui son mariage avec une femme trop célèbre , sans savoir qu'il y a des hommes dont le nom peut couvrir toutes les fautes passées d'une femme quand ils savent la forcer à être digne de ce nom.
DEtJZ MEWAO-ES AU CHATEATT.
C'était dans un salon à boiseries vert d'eau, avec des oiseaux fantastiques, un meuble contourné, blanc et or, et des tentures vertes et roses. M. de Rudesgens, enveloppé dans une robe de chambre de calemande, étoffe à raies, dont on ne retrouverait peut-être pas un autre échantillon dans toute la France , était renversé dans une bergère ; armé d'un peigne pliant, il ramenait avec soin sur le sommet de la tête les rares cheveux gris échappés aux ouragans de ses brûlantes passions. Il semblait ne pas entendre la con-
versation plus qu'animée qui avait lieu entre son auguste épouse et son gendre M. de Cliampmortain. Madame de Rudesgens, une Quotidienne à la main , des lunettes sur le nez , et droite sur sa chaise, avait les traits convulsivement liéi'issés. Cliampmortain, un homme de quarante ans, d'un grand air et d'une grande tournure, allait et venait avec une impatience mal contenue, tandis que la belle et blonde Sylvie, sa femme, ne quittait pas des yeux un métier à broderie, sur lequel elle peignait à l'aiguille de beaux iris placés près d'elle dans un vase de cristal.
— Cela ne sera pas, monsieur, cela ne sera pas, disait madame de Rudesgens d'une voix sèche et accentuée.
— Et cela sera fort mal fait , madame , lui répondit Champmortain en martelant ses paroles comme venait de le faire sa belle-mère.
— Je n'enverrai point d'invitation à M. et madame Amab ; libre à vous de voir des gens de cette espèce chez eux ou chez vous, si cela convient à ma fille ; mais ils ne mettront pas les pieds chez moi... Je pense que c'est votre avis, Annibal? ajouta-t-elle en se tournant vers son époux.
— Eh ! eh ! dit celui-ci , que l'interpellation
DEl'X MÉNAGES AU CHATEAU. 49
arrêta tout court clans son exercice chevelu ; hem ! ce sont des voisins.
— Le porcher du hourg est aussi notre voisin ; est-ce que vous l'invitez? Vous avez de singulières réponses, Annibal.
— Mais, madame, reprit Champmorlain , M. Amab est un homme de la meilleure compagnie, que je rencontre dans tous les salons de Paris... il va chez le roi...
— Quel roi? dit madame de Rudesgens avec un accent pareil à celui d'un perroquet en fureur.
— Eh ! madame, fit Champmorlain, allez-vous encore m'entrcprcndre à ce sujet?... Je sais que vous n'avez pas plus voulu reconnaître Louis- Philippe que monsieur votre père n'a voulu reconnaître Napoléon.
— Que voulez-vous dire?... s'écria madame de Rudesgens en arrachant ses lunettes pour darder sur son gendre tout le feu de ses regards, que voulez-vous dire? Annibal... c'est une insulte à la mémoire de mon père, mort victime de la tyrannie de Bonaparte. Eh bien ! Annibal, vous ne répondez pas.
— Heu ! heu ! dit M. de Rudesgens en se grattant légèrement le nez, je n'ai pas compris que M. de Champmorlain ait rien dit de défavora-
ble aux opinions politiques de feu M. Van Marken.
— Je vous en supplie, reprit Champmortain, laissons les rois et les morts en paix. Pour la dernière fois, je vous demande une invitation pour M. et madame Amab.
— Pour la dernière fois, je vous la refuse.
— En ce cas, madame, dit Champmortain, je vous prie de vouloir bien m'accorder la faveur d'un entretien particulier.
— Tant qu'il vous plaira, monsieur, dit sèchement madame de Rudesgens.
■ — Voulez-vous permettre, Sylvie?...
3Iadame de Champmortain s'inclina et quitta le salon sans prononcer une parole, pendant que M. de Rudesgens s'approchait de Champmortain et lui disait d'un air léger et suffisant :
— Vous n'obtiendrez rien, mon cher ; elle n'a jamais pu supporter une jolie femme dans son salon.
— Que parlez-vous de jolie femme? dit aigre ment madame de Rudesgens.
— Vous vous trompez , chère Artémise , dit 31. de Rudesgens alarmé et en prenant un ton galant, je parlais de vous.
— Je vous suis oblicée , dit amèrement madame de Rudesgens. Je vois bien que la madame