DEUX MÉNAGES AU CHATEAU
— Moi ! tromper ma femme? fît Champmortain d'un air railleur. C'était à faire aux maris de votre temps ; car, vous me l'avez dit bien des fois, on ne sait plus vivre , on ne trompe plus personne.
— Prenez garde, Champmorlain , dit M. de Rudesgens en reprenant son air conquérant; si c'était vrai, si vous trompiez Sylvie, je la vengerais...
— Vous n'aurez pas cette peine.
— N'importe! prenez garde, fit 31. de Rudesgens avec un air indicible, je vous souffle votre Léona. Hé !
Un cri de chat sauvage sortit de derrière la petite porte du parc. Cliampmortain monta à cheval en riant aux éclats, et M. de Rudesgens se trouva face à face avec son Artémise. Un moment après, Cliampmortain arrêtait le galop rapide de son cheval devant la ferme de Lavordan, dans laquelle un domestique inconnu faisait entrer deux chevaux d'un grand prix. Champmortain , qui était connaisseur , allait descendre pour s'informer s'ils appartenaient à Bricord qui faisait le commerce de chevaux, lorsqu'une voilure se montra à l'extrémité de la roule et entra dans la foret. Champmorlain reprit aussitôt sa course.
£. LA TUFME.
Lëda venait de rentrer dans la grande salle du rez-de-chaussée de la ferme, salle que Bricord avait fait planchéier et orner de rideaux de calicot d'un rouge éclatant en l'honneur de son épouse. Bricord était assis devant une table sur laquelle étaient deux verres et deux bouteilles . dont une déjà vide ; de l'autre côté . se trouvait Aly Muley, le domestique, ou plutôt le soldat du colonel Thomas Rien. Lorsque Léda entra, elle était pâle, agitée, tremblante; elle
fiO tA COMTESSE DE MONRIOIV.
jeta la petite mante de drap dont elle était enveloppée, et probablement elle eût traversé la salle sans s'arrêter si son mari ne lui eût crié du ton le plus joyeux :
— Eh ! Léda, grande et bonne nouvelle ! mon colonel, le colonel Thomas vient d'arriver dans le pays ; voilà Aly Muley, un ancien camarade des spahis, qu'il m'a envoyé en avant avec les portemanteaux.
— Ah ! ht Léda d'un air distrait, votre colonel arrive? tant mieux pour vous.
— Et ce qu'il y a de superbe, vois-tu, Léda, c'est qu'il ne vient pas en passant, il vient exprès pour moi ; c'est soixante et dix Hcues, rien que ça, pour le plaisir de me voir... Ah ! tonnerre! tiens. Aly, rien que pour ce que tu viens de m'apprendre, je donnerais ma main droite, quoiqu'à vrai dire elle ne me serve pas à grand'cliose depuis le coup de sabre qui m'empêche d'écrire.
Pendant qu'il parlait, Aly Muley s'était levé, et s'adressant à la fermière, il lui avait dit en la saluant avec son verre :
— C'est moins pour boire que pour vous présenter le bonjour.
— Merci, monsieur, dit sèchement Léda.
. — La bourgeoise s'est levée les pieds les prcr
miers, à ce qu'il paraît, dit Aly en reprenant sa place près de Bricord.
— Elle n'aura pas bien dormi, dit celui-ci à voix basse, et peut-être a-t-elle mal aux nerfs.
Aly regarda Bricord, fit une grimace expressive et but d'un trait le contenu de son verre.
Cependant Léda s'était assise dans un coin; son regard avait quelque cliose d'égaré ; tout son corps tremblait. Son mari, joyeux et fier de l'arrivée de son colonel, ne remarqua point cette agitation et s'approclia d'elle.
— Léda, lui dit-il, j'ai un service à te demander. Le colonel arrive, tu sais qu'il n'y a que ta chambre de bien arrangée dans notre maison. Veux-tu la lui céder pour le peu de temps qu'il va passeur ici'î'
— Ma chambre ! dit-elle ; vous me demandez ma chambre?
— Oui.
— Oh! dit-elle en se levant soudainement, celle-là et les autres vous pouvez tout prendre...
Aly observait la figure du mari et de la femme, et murmurait :
— Mal aux nerfs... pauvre Bricord !
— Est-ce que ca le fâche? est-ce que ça te fait delà peine? dit Bricoi'd; le colonel n'est pas difficile ; nous ne couchions pas tous les jours dans
des lits de plume en Afrique ; je lui donnerai une chambre.
— Je vous dis que vous pouvez prendre la mienne, repartit Léda.
— En ce cas. dit Aly à Bricord, veux-tu me montrer la chambre de madame pour que j'aille préparer ce qu'il faut.
— J'ai quelque chose à ranger dans cette chambre, dit Léda, dans une heure elle sera à votre disposition.
Aussitôt elle sortit; Aly Muley reprit sa place et se versa un verre de vin. Bricord, mécontent et confus, alla s'asseoir près de lui.
— Elle est malade depuis quelque temps, ditil, car c'est la meilleure femme, et si instruite, si spirituelle...
— Ça va bien, à ce qu'il parait, les affaires, dit Aly d'un ton criard, la ferme est bonne.
— Cependant, dit Bricord, si ça la gênait de quitter sa chambre, le colonel ne serait pas mal dans la mienne...
Aly regarda encore Bricord et repartit :
— Et l'élève des chevaux, ça te réussit-il?
— ■ Léda a quelque chose d'extraordinaire, assurément, fit Bricord en se levant. II faut que je lui parle... Attends un moment.
Il sortit, et Aly Muley entendit bientôt frap-
per à une porte qui ne s'ouvrit pas. Bricord appela Léda qui ne répondit pas. Il supplia sans plus de succès, parut prêt à se fâcher, puis se radoucit, et finit par obtenir une réponse où Léda le priait de la laisser un moment en repos. Muley^quiavait attentivement écouté, commença une série de jurements accompagnés de termes de mépris qui signifiaient en français poli :
— Imbécile ! dadais ! si j'avais une femme comme ça, je lui romprais les os.
Bricord rentra pendant ce monologue menaçant.
— Qu'as-tu donc? lui dit Bricord.
— Rien. Je révais aux belles juives et aux filles moresques de la rue Bab-Azoun.
— Ma femme va revenir tout de suite , dit Bricord avec un énorme soupir.
Les deux amis se replacèrent chacun d'un côté de la table et gardèrent un moment le silence, Bricord le cœur plein, et tout prêt à confier à son ancien camarade tout ce qu'il éprouvait de chagrin secret, si celui-ci lui eût adressé la moindre question à ce sujet ; Aly Muley bien décidé à ne pas dire un mot qui pût amener une pareille confidence. Tous deux étaient fort embarrassés, mais ils furent tirés de cette position par l'arrivée d'un nouveau personnage.
64 l\ C03ITESSE DE MONRIOIV.
Le colosse qui entra en ce moment poussa un énorme éclat de rire , et s'avança vers la table en disant :
■ — Eh ! tonnerre ! j'étais sûr de te trouver là, Bricord, le verre à la main, puisque je ne t'avais pas rencontre dans les champs, que je viens de battre de tous les côtés, pour t'annoncer une bonne nouvelle. Popinau a éventé hier un sanglier dans le fourré des bois de Louches 5 il faut que nous l'ayons demain, si toutefois ton maître veut bien nous permettre de passer dans ses bois; car j'ai entendu dire à Lalouelte, mon piqueur, que Montéclain faisait le difficile, et prétendait garder son gibier. Que diable veut-il en faire, ce Parisien ? il n'est pas capable de mettre une balle à trente pas dans la porte de la cathédrale d'Autiui.
— Je n'ai pas entendu dire cela, reprit Bricord ; mais dans tous les cas, j'en parlerai aujourd'hui à M. le marquis. Il a annoncé qu'il passerait par la ferine pour régler quelques comptes que nous avons ensemble.
— Ah ! dit le vicomte Hector de Montaleu, ce doit donc être lui que j'ai vu de loin avec un autre dans la voiture de Brias, qui prenait la rampe de la colline pour venir de ce côté.
— Ce doit être le colonel, dit Aly Muley 5 car
A l,A FERME. 63
je l'ai laissé clicz M. de Brias, qui devait raccompagner jus(|u"i('i.
— Mou colonel ! >uon colonel ! s'écria Bricord à ce nom, qui lui lit oublier et l'hunicur de Léda et la présence de Moutnleu, Je cours au-devant de lui. ajouta-t-il en sortant de la diambrc, sans égard pour la compagnie d'AI} 3Iulcy ni pour la présence du vicomte.
— Quel est ce colonel ? dit Hector reste seul avec 3Iuley.
— C'est mon colonel , répondit celui-ci en rangeant les bouteilles et les verres restés sur la table.
— Et son nom ? dit Hector en retenant une bouteille qui n'était pas encore vide, et en versant le reste dans son verre, qu'il alla prendre sur un buffet, en homme habitué à agir chez Bricord comme chez lui-même.
Aly Muley se redressa, regarda l'énorme vicomte en face, et répondit emphatiquement :
— 11 s'ai)pelle le colonel Thomas Rien.
— Voilà un drôle de nom, dit Hector en posant son verre et en tournant sur ses talons, sans paraître frappé de l'importance du [)ersonnage qui venait de lui cire annoncé d'une façon si solennelle.
Aussitôt, il quitta la salle basse et monta droit à la chambre où Léda s'était enfermée et
à la porte de laquelle Brieord avait vainement frappé.
La manière dont Hector s'annonça était probablement plus agréable à la dame que celle dont usait son mari, car la porte s'ouvrit à l'instant même et se referma immédiatement. Aly j^fuley monta les deux premières marches qui conduisaient à cette chambre comme quelqu'un qui a envie d'aller écouter ce qui va se dire, mais il redescendit presque aussitôt en secouant la tête, et en murmurant, selon son habitude :
— La femme a mal aux nerfs ; il y a la chambre de madame et celle de monsieur; et la chambre de madame, qui ne s'ouvre pas pour monsieur, s'ouvre pour un autre quand le mari n'y est pas. Il y aurait ici de quoi apprendre, mais je n'ai pas d'ordre...
Il tira un briquet et de l'amadou de sa poche, alluma sa pipe qu'il avait bourrée pendant que Montaleu parlait à Brieord , et s'en alla du côté des écuries voir si Mogador et Penny ne manquaient de rien. Si Aly Muley eût été moins discret, il eût pu entendre le dialogue suivant vivement échangé entre le grand Hector et la belle Léda :
— Je vous ai attendu deux heures à la Charbonnière, dit celle-ci.
A. IK FERME. t><
— Que voulez-vous, dit négligemment Hector, j'ai été arrêté par Lalouette... à propos d'un sanglier...
— Pour lequel vous m'avez oubliée.
— Vous voyez bien que non, repartit brutalement Hector, puisque je suis venu.
— Et vous pouvez vous en retourner, répondit Léda; car voici mon mari qui revient.
Hector descendit; il rentra dans la salle basse au moment où Brias y pénétrait du dehors, accompagné du colonel et d'un homme jeune encore, d'une fière beauté, d'une taille élevée et d'une rare distinction : c'était Montéclain.
— Ah! s'écria Brias, voici le roi des forêts, Hector de 3Iontaieu que je vous présente, colonel. M. le colonel Thomas Rien, un de mes bons amis, que je vous présente à son tour, vicomte.
Le colonel salua froidement Hector après l'avoir examiné d'un regard assez dédaigneux. Hector, de son côté, fit à peine une inclination suffisante, et ces deux hommes se dirent chacun à part soi :
it Voilà un rustre à qui je donnerais volontiers une leçon,
« Voilà un traîneur de sabre qui me déplaît souverainement. »
68 lA COMTESSE DE M0>R10N.
Montéclain était resté sui' la porte causant avec Bricord. Montalcu alla à lui pendant que Brias disait à Thomas :
— Que pensez-vous de notre Ncmrod?
— Que c'est un goujat.
— Est-ce que Bricord vous parle de notre chasse de demain? dit Hector à Montéclain.
. — Il m'en a parlé, et je refuse.
— Comment! lui dit Hector, vous refusez?
— Exactement et absolument, dit Montéclain en entrant dans la salle basse, et en parlant de sa voix la plus douce et la plus insouciante.
— Savez-vous, 3Iontéclain, que vous n'êtes pas aimable?...
— Pourquoi voulez-vous que je le sois avec vous, mon cher Hector ?... J'ai voulu être député et membre du conseil général ; vous pouviez me donner votre voix et celle de vos amis ; vous avez pensé qu'il valait mieux suivre les inspirations de votre oncle qui m'a attaqué avec plus d'esprit et de courage que je ne lui en croyais ; vous avez voté pour mon concurrent, et je ne vous en ai pas fait le plus petit reproche. Aujourd'hui, vous me demandez un service, je vous le refuse.
— Toujours la même histoire, dit Hector en ricanant; ({uelle manie, aussi, avez-vous de vouloir être député ! . . .
— C'est un amusement comme un autre, repartit Montéclain ; j'y tenais presque autant que vous à un cerf dix cors; vous n'avez pas voulu me faire ce plaisir ; je ne veux pas vous faire celui que vous me demandez; je suppose qu'il n'y a rien de plus juste.
— Très-bien , très-bien , reprit brusquement Hector; nous parlerons de cela plus tard. Quant à présent , je vous soubaite bien le bonjour , messieurs, car il me semble qu'il est temps d'aller faire un bout de toilette pour me rendre cliez la dame à qui vous devez me présenter, Brias.
— Vous nous trouverez cbcz elle, répondit celui-ci. Déployez toutes les ressources de votre coquetterie, mon cbcr ïroyen; vous allez avoir affaire à une femme qui se connaît en élégance et en beauté. Voilà une conquête digne de vous.
— Au diable , dit 3Iontaleu en haussant les épaules; si ce n'était pour ce que vous savez bien, je vous jure que je n'irais pas chez cette lionne, comme vous l'appelez.
Au moment où Montaleu achevait cete phrase, Aly Mulcy entrait dans la salle basse.
A ce mot de lionne, il s'arrêta tout court et s'écria avec un accent gascon encore plus prononcé qu'à l'ordinaire :
— Ventredieu ! est-ce qu'il y a une lionne dans le pays ?
— Sans doute, lui dit Montéclain en riant.
— En ce cas, prète-moi ton fusil, Bricord, et si je ne vous en ai pas débarrassé le pays dans trois jours, je veux perdre mon nom d'Aly Muley que j'ai gagné en deux fois sur les infidèles au risque de ma peau de chrétien. Voilà une chasse où l'on peut s'amuser, au lieu que vos cerfs et vos sanghers, on doit tuer cela par-dessous la jambe.
— Est-ce que vous avez tué jamais de lionne? dit Montaleu.
— Non, dit Aly Muley; mais j'ai tué quatre lions aussi grands et aussi gros que vous; et c'est pour cela que je voudrais tuer une lionne.
— Est-ce vrai ? dit Montaleu en regardant à la fois le colonel et 3Iontéclain.
— Comment, si c'est vrai! dit Aly Muley, j'ai un outil dont un prince m'a fait présent, avec lequel je me flatte de pouvoir loger une balle dans l'œil droit ou dans l'œil gauche de tout animal vivant, que ce soit un quadrupède ou un homme.
— En voilà assez , dit le colonel; va me préparer ce qu'il me faut pour m'habiller.
— Reste à savoir, dit Aly Muley, si la chambre est prête.
— Vous pouvez y monter quand vous voudrez, dit Léda qui parut aussitôt.
— Eh ! dit Bricord, c'est ma femme, mon colonel; voilà ma femme... Si elle n'est pas venue au-devant de vous, c'est qu'elle était i^estée ici pour tout préparer pour votre réception. Eh bien ! pourquoi que vous la saluez comme ça ? Embrassez-la, je vous en prie, embrassez-la...
Malgré la recommandation de Bricord, Thomas se contenta de saluer Léda avec une froide politesse, tandis qu'Hector de Montaleu, qui était resté sur la porte, considérait d'un œil également irrité Bricord et le colonel.
La recommandation du mari lui avait déplu ; mais le refus du nouveau venu lui déplut sans doute bien davantage, car il s'éloigna tout aussitôt en murmurant le mot :
— Insolent!
Le colonel avait suivi son domestique dans la chambre qu'on lui avait préparée , et Bricord avait emmené sa femme pour lui faire lire quelques papiers que lui avait remis Montéclain, de façon que celui-ci se trouva seul avec Brias.
— Comment se fait-il, dit-il alors à ce dernier, que vous, un garçon d'esprit, vous viviez familièrement avec cette bête brute de Montaleu?
— Que voulez-vous, mon cher Montéclain, je ne suis pas comme vous en position de m'en faire un ennemi.
— Est-ce que vous lui devez de l'argent? dit Montéclain.
— Pas encore, repartit Brias ; et je vous avoue que ce serait le dernier des hommes à qui je voudrais en devoir, si j'étais en mesure d'en trouver ailleurs que chez lui.
— De combien avez-vous besoin pour arranger >os affaires? lui dit 3Iontéclain.
Brias parut réfléchir, et répondit bientôt après d'un ton léger :
- — Je vous remercie, Montéclain, si ce que je tente réussit , je veux que le diable m'emporte si je ne me trouverai pas quitte envers Montaleu, après lui avoir rendu son argent; et s'il n'est pas content de la manière dont je le lui rendrai, je tâcherai de me rappeler que le crâne d'un Montaleu n'est pas plus difficile à viser que le bras gauche d'un Anglais.
— Vous tramez quelque perfidie contre lui, n'est-ce pas ?
— Non, vraiment. Je vous déclare, pour parler dans son style, que. je ne courrai la bête qu'après qu'il l'aura laissée échapper.
— Ah çà, dit Montéclain après avoir re-
gardé Brias d'un air railleur, c'est donc une enchanteresse bien puissante que cette Julie de 3Ionrion ?
— A quel propos, dit Brias avec humeur, me parlez-vous d'elle?
— C'est que voici votre plan à ce sujet, répondit Montéclain ; vous emprunterez une centaine de mille francs à Montaleu ; avec cela vous arrangerez vos affaires, vous apaiserez le ministre, et comme, à part votre manie de faire des dettes, vous êtes l'un des hommes les plus distingués de la diplomatie, vous obtiendrez le poste qui vous est promis. Une fois votre commission en poche, vous mettrez tout cela aux pieds de M. de Montaleu, pour qu'il l'accepte et l'offre à son tour à madame de Monrion, dont la vanité bourgeoise sera ravie d'être la femme d'un ministre, et, bientôt, d'un ambassadeur. De cette façon, vous aurez payé à la fois la belle et l'héritage avec l'argent de l'amoureux et de l'héritier. C'est d'une fort jolie diplomatie.
- Que le diable vous emporte, dit Brias, avec vos suppositions ! J'espère que vous ne soufflerez pas un mot de tout cela devant Montaleu.
— Je ne dis guère le secret des autres qu'à eux-mêmes ; ce n'est pas ce que vous faites toujours, vous.
— A quel propos me dites-vous cela?
— A propos de Bricord, dit 3Iontéclain en baissant la voix. Le colonel, en venant ici, m'a interrogé sur le compte de ce brave garçon, et, malgré toute la circonspection qu'il y a mise, j'ai compris que vous aviez dû lui révéler certains secrets...
— Ah bah ! dit Brias , des gens de cette espèce...
— Des gens de cette espèce, dit Montéclain sèchement, tuent l'homme qui les déshonore.
— Je ne vois pas le grand malheur qu'il y aurait à ce que notre Hector fût assommé par ce nouveau Ménélas.
— Si vous trouvez bon que tous les Ménélas du pays fassent bien d'assommer les Paris de leurs Hélènes, je n'ai plus rien à dire.
Brias se mordit les lèvres.
— Ecoutez-moi, Brias, reprit Montéclain, nous marchons en ce moment sur un terrain brûlant ; il va se passer quelque chose de terrible et de funeste dans ce pays.
— Qu'est-ce donc? dit Brias.
— Je n'en sais rien, repartit Montéclain, mais j'en suis sûr.
— Pourquoi cela?
— Parce que le diable est ici.
Brias se mit à rire et reprit d'un ton léger :
— Et à qui donnez-vous donc ce nom terrible?
Avant que 3Iontéclain eût répondu, le colonel Thomas rentra en disant :
— Me voilà prêt, monsieur, et quand vous voudrez, nous partirons pour aller chez la belle madame ximab.
Cette apparition, qui semblait avoir remplacé la réponse que Montéclain n'avait pas eu le temps de faire, frappa vivement Brias, qui ne put s'empêcher de considérer plus attentivement le colonel, et soit que le visage de Thomas Rien eût une expression que n'avait jamais remarquée le jeune diplomate, soit que l'imagination de celui-ci prêtât à cette figure un aspect qu'elle n'avait pas, toujours est-il qu'il crut y découvrir quelque chose de fatal et de satanique qui le fit tressaillir.
— En ce cas, dit Montéclain, partons, et quoiqu'il soit de bonne heure, il est probable que nous n'arriverons pas les premiers.
L'IMTITATIOW.
Lorsqu'ils arrivèrent chez Amab, on leur dit que Léona était encore à sa toilette, mais on les avertit en même temps qu'ils trouveraient encore Victor à son atelier.
— Venez admirer cela , colonel, dit Montéclain, c'est un homme d'un grand mérite que cet Amab. En vérité, cela me fait une peine horrible de voir un homme de cette portée gaspiller, pour quelques écus dont il ne profite pas, le talent le plus grave, le plus sérieux de notre
époque. Encore un de ces hommes qui resteront toujours à l'état d'espérance, et qui ne feront jamais rien de complet, parce qu'ils n'ont pas compris que la gloire est la véritable fortune de l'artiste, comme elle est aussi celle du soldat... N'est-ce pas, colonel ?
Brias remarqua que Thomas ne répondit point, et qu'un léger mouvement de colère vint agiter ses traits, dont la dure gravité était presque toujours immobile.
— Oh! oh ! dit en lui-même Brias, est-ce que celui-ci courrait aussi après quelque dot ou après quelque héritage? Serait-ce encore un rival? J'y veillerai .
Lorsqu'ils entrèrent dans l'atelier d'Amab, ils le trouvèrent avec Champiuortain, qui, après les salutations d'usage et la présentation du colonel, leur apprit, d'un air joyeux, qu'il venait enfin d'obtenir de M. Amab les quatre tableaux qui se trouvaient dans son atelier.
La plaisanterie de Léona était co7iso7nmée.
Amab n'avait pas l'air aussi heureux de son marché que l'était M. de Champmortain. Après ce qui s'était passé entre Amab et sa femme, Victor s'était beaucoup préoccupé de la manière dont il pourrait amener la conversation sur ses tableaux, et il n'avait pas été peu surpris
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de voir M. de Champmortain monter en arrivant à son atelier, s'extasier sur ses toiles, et lui offrir encore de les acheter , quoiqu'elles lui eussent été déjà refusées plusieurs fois. M. de Champmortain eût été averti de la scène qui avait eu lieu entre Victor et Léona, qu'il n'eût pas abordé plus directement un sujet dont il n'était plus question depuis quelque temps.
Amab reçut donc froidement les félicitations qu'on faisait à Champmortain, et qui étaient cependant un éloge pour l'artiste, puisqu'on estimait si heureux l'homme qui avait pu acquérir quelques-unes de ses œuvres. Un moment après, on ^ int avertir que madame Amab attendait ses convives dans le salon avec 31. Hector de 3Iontaleu qui venait d'arriver, et qui avait été obligé de se présenter lui-même.
— Pai' ma foi! dit Brias, j'en suis ravi; s'il m'eût fidlu présenter à la fois Montaleu et le colonel, j'aurais été fort embarrassé pour ne pas faire une impertinence à l'un ou à l'autre. Si j'a- \ais présenté le colonel du même pied que Montaleu , mon ami Thomas aurait eu le droit de se fâcher, et si j'avais dit de chacun d'eux ce que j'en pense , il est probable qu'Hector n'eût pas été content de la très-minime part qu'il eût eue dans mes éloges.
80 LA COMTESSE DE MOPfRIOS,
On descendit, et la présentation du colonel fut faite par Brias.
— Le nom de monsieur suffit, dit Lcona, pour le bien faire accueillir par toute personne qui n'est pas étrangère aux jeunes gloires de notre époque, et je remercie M. de Brias d'avoir bien voulu présenter le colonel chez moi avant de le présenter ailleui's. J'espère qu'il n'oubliera pas que nous aurons un titre à ses visites, ne fut-ce que par droit d'ancienneté.
— Madame, lui dit Thomas d'un air gracieux, le droit d'ancienneté n'en est un que pour ceux qui n'en ont point d'autres, et je désire que vous donniez un motif plus réel à la permission que je vous demande de me représenter souvent chez vous.
Il y eut après ces paroles un singulier échange de regards entre Léona et le colonel. Brias le remarqua et se tourna vers Montéclain, qui l'interrompit en lui disant tout bas :
— Brias , regardez bien ce nuage qui naît à l'horizon, il me semble que j'y vois des combats, du sang, du meurtre, de l'incendie, tous les désastres à la fois.
— Où donc? fit Brias.
— Oh! il est trop tard, dit Montéclain, le vent vient de tout faire disparaître; il faut avoir
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l'œil alerte pour découvrir ces pronostics que le ciel jette à nos regards.
On entreprit une promenade avant le dîner. Léona y fut d'une réserve affectée pour le colonel, d'une familiarité charmante avec Brias, d'une coquetterie raffinée pour Hector de Montaleu, et d'une politesse sérieuse et presque respectueuse pour Champmortain. Quant à Montéclain , il n'obtint qu'une attention distraite et presque impolie. Ou Léona avait le plus profond dédain pour Montéclain , ou elle en avait peur. Brias, qui savait que 3Iontéclain ne permettait à personne de le traiter avec ce laisser aller, lui dit pendant que Léona s'appuyait sur le bras d'Hector :
— N'est-ce pas que cette femme est ravissante?
— Qui ça? dit Montéclain.
— Eh! pardieu! madame Amab.
— Ma foi, cela ne m'occupe guère, répondit Montéclain.
— Que venez-vous donc faire dans cette maison?
— Tout ce que je puis vous affirmer, dit Montéclain avec son insouciance accoutumée , c'est que je n'y viens pas pour acheter des tableaux.
— Voulez-vous que je répète le mot à Léona ? fitBrias d'un air fin.
— C'est un soin dont je vous dispenserai ; car je vais le lui dire moi-même pour que vous ne le lui répétiez pas.
— Un moment, un moment, dit Brias.
— Et j'ajouterai, repartit 3Iontéclain. que vous avez trouvé le mot méchant.
— ■ Au diable soit votre manie de casser les vitres à propos de tout!
— Je ne casse rien, seulement je veux aller au-devant du danger dont vous me menacez.
— Me croyez-vous capable de répéter un mot comme celui-là ?
- — Vous... non : vous êtes incapable de le dire, mais elle est capable de vous l'arracher.
— Vous avez donc grand'peur de Léona ?
— Oui... pour vous.
— Ce n'est pas là que tendent mes vœux.
. — Mais c'est la main qui dirige vos plans de campagne.
— Vous me prenez pour un Champmortain, mon cher, dit Brias avec fatuité.
— Non pas, non pas, mon très-cher, Champmortain achète des tableaux, c'est un droit que vous n'avez pas.
— Ah ! pardieu ! s'écria Brias, pour qui l'en-
l'invitation. 83
tretien devenait embarrassant, regardez donc Hector tenant en l'air l'ombrelle de madame Amab, il a l'air de l'élépbant du roi de Siam portant au bout de sa trompe le parasol de sa favorite.
— Regardez plutôt Charapmortain causant avec le colonel et essayant d'avoir le secret du mystérieux regard échangé entre lui et Léona.
— Est-ce que vous croyez que le colonel et Léona se connussent avant de se rencontrer aujourd'hui?
— Est-ce que vous savez quelque chose de la vie du colonel? et saurez-vous jamais rien des projets de Léona? Tenez, voici 31. Amab qui s'approche et qui faitsemblantd'admirer ses pivoines, parce qu'il ne voit personne à qui parler. Je vais aller à son aide, c'est le seul de nous tous qui m'intéresse.
— C'est juste, Montéclain ; nous savons que vous êtes toujours du parti des victimes.
— Comptez sur moi, lui dit Montéclain d'un air moqueur.
— Ah çà ! dit Brias en le retenant , savezvous quelque chose? Vous finirez par me faire peur.
— Une question , et si vous m'y répondez franchement, je vous en dirai peut-être plus.
— Voyons.
— Madame Amab connaît-elle vos intentions au sujet de madame de Monrion ?
— Non, pour eela, non. Je me suis bien gardé de lui en parler.
— Je ne vous demande pas si vous le lui avez dit, je vous demande si elle le sait.
— A moins qu'elle ne l'ait deviné...
— Ou bien à moins qu'elle ne l'ait appris de l'un de vos fournisseurs, dont vous avez suspendu les poursuites en leur annonçant que vous étiez sur la piste d'un magnifique mariage.
— D'où diable savez-vous cela ?
— De l'un d'eux, qui, me sachant dans ce pays, m'a écrit pour savoir s'il devait encore allonger la corde au bout de laquelle vous chassez, comme un chien novice portant le collier de force.
— Et vous croyez qu'un de ces drôles peut avoir écrit aussi à Léona?
— C'est à vous que je le demande.
— 3Ia foi, dit Brias, il en sera ce qu'il en sera. Quel danger peut-il y avoir à ce que madame Amab sache mes j)rojets?
— C'est que, malgré vos folies, vous n'êtes pas une vengeance.
— Qu'entendez-vous par là ?
l'invitation. 85
— Dans quel intérêt pensez-vous donc que Léona vous ait poussé à exciter les projets de mariage de Montaleu?... D'où vient qu'elle vous a insinué de lui dicter la lettre qui a été remise ce malin au vieux marquis? Vous n'en savez rien. Eli bien! voici pourquoi. Ou Montaleu sera accueilli, ou Montaleu sera refusé.
— Le dilemme est irréprochable.
— S'il est accueilli , croyez-vous qu'il puisse y avoir au monde une plus déplorable destinée pour une femme, que d'appartenir à cette bête fauve que la lionne caresse en ce moment?
— Vous avez raison ; mais il ne réussira pas, je le sais...
— Et je suis de votre avis. Mais, en ce cas , avez-vous calculé à quel excès peut se livrer la bête fauve, aiguillonnée par une main aussi habile que celle de Léona ?
— Sur mon âme, vous me faites peur...
Mais, après tout, que peut-elle faire? Dire mes projets à Hector... Ce sera un duel...
— Mon cher Brias, vous êtes perdu... Comment se fait-il que vous, qui passez pour un diplomate habile, vous ne voyiez jamais que les coups droits poussés en pleine poitrine... Mais les coups de côté...
— Plaît-il?...
— Le côté vulnérable.
— Oucl côté vulnérable?
— Le côté Champmortain...
— Je veux être pendu si je vous comprends.
— Le côté Sylvie...
— Sur mon honneur, Montéclain, c'est une infâme supposition ; Sylvie est irréprochable... 3Iais en vérité, vous me faites trembler. Expliquez-vous...
— Impossible, voici Léona qui arrive avec tout son monde. Allons , Brias . du sang-froid , on va nous attaquer.
— Vous avez tort, disait Léona à Hector, de vous inquiéter de ce que disent ces messieurs j cela ne doit pas être fort intéressant , je suppose. Probablement ils réglaient le destin de l'Europe.
— Vous oubliez que notre illustre diplomate, dit Montéclain, m'avait pour interlocuteur... Je ne suis pas de taille à embrasser de si vastes intérêts. Nous parlions de nos voisins.
— Et vous en disiez...
— ■ Je ne sais , dit Montéclain , demandez à Brias. Était-ce du mal ou du bien?... cela dépend...
— Pouvons-nous en être juges ? fit Thomas Rien.
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— Ce serait prendre trop de peine, dit Léona avec une légère impatience , car elle avait vu venir du bout de l'allée un domestique qui paraissait apporter une missive sur un plateau d'argent.
Un regard de Champmortain adressé à Léona sembla lui dire :
— Voilà ce que vous attendiez.
Léona le remercia par le plus aimable sourire.
— Brias, dit Montéclain à voix basse, soyez tout yeux et tout oreilles.
— Pourquoi?
— Je n'en sais rien... mais il se prépare un coup de tbéàlre.
Le domestique arriva. Il y avait une lettre dans le plateau. Léona tendit la main pour la prendre; mais aussitôt clic l'y remit en disant :
— C'est pour monsieur.
Amab reçut la lettre et l'ouvrit. A peine y eut-il jeté les yeux qu'il pâlit et la froissa convulsivement dans SCS mains crispées.
Léona, qui vit ce mouvement, ne fut pas assez maîtresse d'elle-même pour ne pas s'arrêter.
— Qu'est-ce donc? dit-elle froidement, une mauvaise nouvelle ?
— Non, madame, dit Amab d'une voix stri-
88 L\ COMTESSE DE MONRIOIV.
dente et en s'approchant de Léona , une insulte !...
— Pour vous? dit tout bas Léona.
— Jugez-en, dit Amab.
Et il lui passa la lettre. Léona la lut.
Elle était imprimée dans la formule ordinaire des lettres d'invitation, et portait ces mots :
<( M. le comte et madame la comtesse de Champmortain prient Monsieur Amab de leur faire l'honneur, etc... n
Malgré toute son énergie, Léona pâlit et resta un moment silencieuse.
— Eh bien ! dit Amab.
— Pardon, messieurs, dit Léona avec le plus gracieux sourire , voilà l'heure du diner ; je pense que nous ferons bien de rentrer.
— Quoi ! dit Amab en s'approchant de sa femme, vous ne dites rien?
— Pas un mot, je vous en supplie, dit Léona, et je vous jure que la réparation dépassera l'injure de beaucoup.
— Et vous permettrez que M. de Champmortain s'assoie à votre table?
— Cela me regarde, je suppose... c'est pour moi qu'est l'insulte... laissez-moi agir à ma guise.
Elle se détourna d'Amab, et revint du côté des autres convives qui parlaient de la beauté
l'i.^vitatioîv. 8t)
du ciel en regardant fous du coin de l'œil l'aparté de Léona et de son mari. Charapmortain était sur les épines ; il implora Léona du regard, mais elle ne daigna pas faire attention à lui , et , tout en adressant quelques paroles à Montaleu, au colonel et à JMontéclain, elle prit le bras de Brias et l'emmena doucement du côté delà maison.
jVous rapporterons les termes textuels de leur conversation : ils ont une importance extrême.
— Brias, j'ai besoin de causer avec vous, lui avait dit Léona.
— Quand vous voudrez, je vous écoute.
— Non, demain.
— Soit... ici?
— Non, dans la forêt.
— Dans la forêt ! et de quel côté?
— Du côté du bois de Louches.
— Très-volontiers.
— Ou plutôt, reprit Léona, dans la grotte des Faisans.
— Encore mieux.
— Décidément je préfère le fourré qui borde le parc de M. de Rudesgens.
— Si c'est pour un entretien secret, dit Brias avec empressement, il est bien fréquenté.
— Ah!... fit Léona. Ailleurs donc, si vous
voulez; au bois de Louches. Quelle est votre heure, Brias?
— La vôtre?
Léona réfléchit.
— Dix heures du matin.
— Cela me va .
— ■ Non, reprit-ellc, je ne pourrais sortir avant le déjeuner sans mille explications...
— Plus tard, si vous voulez.
— A midi.
— Très-bien.
— Ou à deux heures.
— Comme vous voudrez.
— Je ne pense à rien, dit Léona. J'ai affaire toute la matinée avec le notaire de 31. Amab... Cinq heures, si cela vous est indifférent, ajoutât-elle en l'observant.
— A merveille.
— Ou bien, si vous dînez quelque part, entre trois et quatre.
— Vous m'avez propose cinq heures... et je préférerais..., repartit Brias.
— A merveille, dit Léona avec empressement, je préfère aussi cette heure.
— Et je ne j)uis rien savoir du motif de cette entrevue ?
— Il est plus important que vous ne croyez.
l'invitatioiv. 91
Brias insista , Léona se défendit en riant, et il n'en fut plus question.
Le dîner fut charmant, plein de gaieté, d'entrain, de paradoxes amusants. Champmortain, qui était profondément inquiet, eut les distraclions les plus saugrenues , dont Montéclain ne laissa pas échapper une seule. Quant à Brias. il n'avait jamais été si hrillant; le colonel eut sa part du succès, et telle fut l'adresse de Léona qu'elle fit à ]\[ontaleu des bons mots de ses balourdises.
Amab seul n'eut pas ce grand art de cacher sous le bouillonnement d'une conversation frivole le ressentiment de l'injure qui le brûlait intérieurement. Il fut triste, maussade, et bientôt exclu des mille plaisanteries qui couraient autour de sa table, bruyantes, légères, folles, et comme si chacun n'eût pas eu une inquiétude dans le cœur.
Durant la soirée qui suivit le dîner, Champmortain essaya vainement de se rapprocher de Léona, il ne put pas lui arracher un regard.
Seulement il fut averti, au moment où chacun se retirait, qu'il n'obtiendrait aucun entretien particulier. En effet, Léona dit à Montéclain :
— Comment retournez-vous chez vous?
— J'ai ma voiture.
92 L\ COMTESSE DE MOIVRION.
— En ce cas, M. de Brias se chargera de ramener M.deChampmortain, et vous reconduirez le colonel.
— J'ai mes chevaux, dit Champmortain.
— Et moi aussi, dit le colonel.
— Très-bien, vous pourrez chevaucher ensemble, dit Lcona.
II fallut partir après ce congé irrévocable. Le colonel et Champmortain, à cheval, prirent la route de la ferme de Lavordan. Montaleu tourna d'un autre côté , et Montéclain devança Brias sur la route; mais, arrivé à quelque distance, Montéclain fit arrêter sa voiture et se laissa rattraper par Brias.
— Que vous est-il arrivé? s'écria celui-ci.
— Rien. Donnez-moi seulement une place près de vous?
— Très-volontiers,
— Brias, que vous a dit Léona ?
— Ceci dépasse toutes les limites de l'indiscrétion.
— Brias, on veut vous faire faire quelque énorme sottise.
— Ah çà ! Montéclain, plaisantez -vous ou parlez-vous sérieusement? Je n'ai aucune envie d'accepter de personne le rôle de marionnette que vous prétendez qu'on veut me faire