L'INV1TATI
jouer, ou que vous voulez me faire jouer vousmême.
— La terre tremble, dit jMontécIain d'un ton singulier. le ciel se couvre de nuages, le vent mugit dans la vallée. Gare à ceux qui se promènent dans les hois par un temps pareil!
— Ah eà! Montcdain, étes-vous revenu illuminé de votre dernier voyage en Allemagne? ou avez-vous des prétentions au rôle de Mac AUan depuis votre pèlerinage en Ecosse? Expliquezvous plus clairement.
— Je ne le puis, si vous ne me répondez franchement... Que vous a dit Léona?
— Eh bien ! puisqu'il faut tout vous dire, elle m'a demandé un rendez-vous pour demain.
— Voilà tout?
— Voilà tout.
— En ce cas, je m'y perds. Vous irez?
— Certainement.
— Voulez-vous que j'y assiste?
— Ah ! voici encore qui devient d'une indiscrétion...
— Savez-vous quelle est cette lettre (pii a fait pâlir Amab et qui a valu à Champmortain d'être renvoyé avec nous ?
— Non.
— Vous n'en avez pas d'idée?
94 I.A COMTESSE DE MONRION.
— Non. Mais vous qui voyez tant de choses dans les nuages, ne l'avez-vous pas deviné?
— Parfaitement.
— Ah ! diable!... Qu'est-ce que c'était?
— Ceci restera mon secret tant que vous garderez le vôtre.
— Mais je n'en ai pas, je vous l'affirme.
— Eh bien ! Brias, cette lettre renfermait votre arrêt de mort...
Brias tressaillit.
— Vous êtes fou, ou vous voulez que je le devienne.
— Voulez-vous me laisser assister à ce rendez-vous?
— J'irai bien armé...
Montéclain se mit à rire.
— Est-ce que vous croyez qu'on veut Vous assassiner?
— Mais , que diable ! si c'est mon arrêt de mort... C'est probablement pour demain l'exécution.
— Pas encore ; mais, je vous en prie, que ce soit convenu, je serai là, caché tout près de vous.
— Savez-vous, dit Brias, qui voulait être gai et qui ne le pouvait pas, que cela peut devenir fort gênant ?
— Peste! quel triomphateur! dit Montéclain.
l'invitation. 95
— Avec Léona? fît Brias du ton le plus fat.
— Mon cher, dit JMontécIain d'un ton sentencieux, voilà deux ans que Champmortain est en campagne, et je ne parierais pas pour sa victoire.
— Je ne le croyais pas si niais.
— C'est que vous ne connaissez pas Léona. Ils se séparèrent, et chacun rentra chez soi.
AKO-JP..
Dans cette même journée , 31. de Rudesgens, sa femme et sa fille, avaient été faire une visite à M. de 3Iontaleu ; ils y étaient restés à dîner. Au milieu de la soirée , Sylvie avait déclaré qu'elle était fort souffrante. Sa mère lui avait proposé de se retirer sur-le-champ , mais elle avait assuré que le mouvement de la voiture la rendrait plus malade , et il avait été décidé qu'elle coucherait au château de 31ontaleu.
La comtesse de Monrion avait donc conduit madame de Champmortain dans une chambre 1. 9
contiguëàla sienne ; pnis, après s'être assurée que rien ne lui manquait, elle était rentrée chez elle, laissant M. de Rudesgens fort occupé à faire un mort contre son épouse et M. de Montaleu.
Lorsque Julie fut seule , la bonne grâce , l'empressement, l'expression bienveillante et heureuse qui animaient ordinairement son visage en présence des étrangers , disparurent tout à coup , pour faire place à une expression de mélancolie et de découragement. Enveloppée d'un long peignoir blanc, elle erra quelque temps dans la chambre quasi royale qu'elle occupait, prenant et quittant chacun des objets qu'elle rencontrait sous sa main , cherchant quelque chose sur quoi fixer son attention sans pouvoir y réussir. Deux ou trois fois elle posa son pied blanc et nu sur la première marche de l'estrade sur laquelle s'élevait le vaste lit à dais de cette chambre , mais à chaque fois elle redescendit tristement. Elle était trop sûre de n'y pas rencontrer le sommeil.
Elle alla s'asseoir alors dans un de ces vastes fauteuils gothiques où les peintres aiment à poser de gracieuses et blanches jeunes filles sur le fond sombre de quelque riche tapisserie. Heureux s'ils avaient vu Julie ainsi placée, sa blonde tète
jeléc en aiTièrc , ses deux mains réunies sur ses genoux et fixant au ciel de beaux yeux bleus d'où s'échappaient des larmes silencieuses. Quelles pensées l'agitaient? quel malheur planait sur elle pour qu'elle pleurât ainsi? Peut-être n'eûteile pas osé l'avouer , car elle parut avoir honte de l'émotion à laquelle elle se livrait. En effet , elle se leva brusquement, ouvrit sa fenêtre et s'y accouda pour y respirer à la fois le parfum et le calme de la nuit.
En face d'elle était le château dont elle portait le nom , habité par celle qui avait voulu la perdre et qui d'un souffle empoisonné avait éteint dans son âme la première flamme qui l'avait brûlée. Une lumière isolée luisait dans cette maison.
— C'est peu t-êti^e lui qui veille, se dit Julie. Oh! le malheureux, qu'il doit souffrir s'il a jamais compris à quel point je l'aimais ! Oh î maudite soit la femme qui a flétri ce noble génie, quoiqu'elle ait rompu une union où , je le sens à présent, je n'aurais trouvé que le malheur. Hélas! celui qu'elle m'a légué est-il moins affreux? Qui suis-je maintenant? quel sera mon avenir?... A peine protégée par un vieillard presque éteint , vivant dans un monde qui n'est pas le mien et que j'aime, j'y marche en aveugle
100 l\ COMTESSE DE MONRION.
avec un nom qu'on m'a jeté comme une réparation et qui ne m'appartient pour ainsi dire que par hasard ; car cette autorité d'une vie honorable acquise sous la protection d'un époux , cette sanction du nom qu'on porte et qui dit à tous qu'on est digne de le porter, je ne les ai pas. La mort ou l'absence m'ont enlevé les seules affections indulgentes que Dieu ait données aux hommes. Je suis seule dans ma vie, qu'en ferai-je?
A ce point de ces réflexions , les larmes de Julie recommencèrent , mais cette fois elle s'y abandonna ainsi qu'aux pensées qui les amenaient.
— Hélas , se dit-elle , faut-il vivre et mourir ainsi l'âme vide, sans espérance , sans amour? O mon Dieu, prenez en pitié ce tumulte de mon àme où je m'égare , celte soif d'aimer qui me brûle et que je n'étancherai jamais. Qui aimerai-je maintenant ?... Qui oserais-je aimer sans craindre de me briser plus que jamais à quelque passion égoïste , à quelque hideux calcul ? Oh ! la trahison , le désespoir , les larmes , toutes les douleurs d'une passion méprisée, sont préférables à cette solitude du cœur. N'espérer rien, ne croire à rien, n'attendre rien... c'est afiTreux. Aller ainsi devant soi dans la vie , sans y voir
AMOCR. 101
un asile où puisse se reposer le cœur , sans y craindre même un écueil où il puisse se briser, c'est la mort. Nager clans le vide infini où ne luit aucun monde qu'on espère atteindre , ce vide fût-il éclairé de la plus éblouissante lumière du ciel, c'est aussi épouvantable que de tomber dans les ténèbres sans fin de l'enfer. 0 mon Dieu , arrachez-moi à ce vertige. Ne me laissez pas seule avec moi-même... J'ai besoin d'aimer... Mon cœur se meurt de solitude et d'ennui... Qui m'aimera? mon Dieu... qui aimera i-je?
Ainsi pensait Julie, si toutefois on peut appeler penser ces ardentes aspirations qui se perdaient dans l'espace , ce cri d'un cœur solitaire auquel rien ne répondait.
Un nouveau mouvement lui fit repousser avec terreur ces désirs inféconds , et elle joignit les mains en priant Dieu de la délivrer de ces funestes pensées. Elle était ainsi plongée dans les larmes et dans la prière, lorsqu'elle entendit tout à coup , à côté d'elle , éclater de plus cruels sanglots, de plus douloureux gémissements... Elle écouta... C'était madame de Charapmortain qui gémissait ainsi près d'elle.
Julie crut qu'elle se trouvait plus malade ; elle sortit rapidement de sa chambre, et entra dans
102 LA COMTESSE DE MOrtniOW.
celle où était Sylvie. Madame de 3Ionrion s'arrêta sur le seuil , aussi surprise qu'épouvantée. Madame de Cliampmortain , à demi nue , était à genoux sur le tapis , ses cheveux tombaient en désordre sur ses pieds , et l'infortunée , la tète et le corps renversés en arrière , les mains tendues vers le ciel , s'écriait avec des sanglots convulsifs :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! prenez pitié de moi !
Madame de Monrion courut vers madame de Champmortain. Ceile-ci la regarda , et laissa de nouveau éclater ses larmes , en lui disant :
— Oh ! si c'est vous qu'il envoie à mon aide , ayez pitié de moi ! .. . Pitié ! pitié !
— Calmez-vous, lui dit Julie en s'asseyant près d'elle et en essayant de la relever.
— Non, lui dit Sylvie, je suis bien là, à genoux devant vous, qui êtes pure et heureuse , moi qui suis si coupable et si infortunée!
— Coupable! vous, madame!... dit Julie.
Non... non... vous souffrez... Je vous consolerai si je le puis.
Sylvie cacha son front dans les genoux de Julie et les inonda de larmes, puis elle releva tout h coup la tête en disant :
— Oh ! tenez , il faut que je vous dise tout ,
AMOI'R. 105
il fiuit que mon coeur éclalc, dussiez- vous nie nu''|)rist'r ; «lussicz-vous inc trahir, il laul que je tlisc à quelqu'un ce que je soulFre!
Julie, émue de cette douleur cruelle, ne savait cependant comment l'altorder; elle avait été si stupéraite en entendant madame deChampmorlain s'accuser d'être coupable, qu'elle li'ciid>lait lie lui l'aire la moindre (juestion. Cependant elle se hasarda à lui dire :
— Est-ce donc M. de Cluimpmort.iin ({ui vous fait tous ces ciiagrins?
Oh! lui dit Sylvie, ils me viennent moins de lui que de moi-même, quoi(ju'il en soit la prenn'ère cause.
— La légèret(' de sa conduite. |)eut-êlre? Sylvie secou;i doucement la tête.
— Mais qu'est-ce donc?
— Ce que c'est, dit Sylvie l'œil éperdu , c'est lUi amour insensé, jaloux, furieux... Oui, j'aime à en perdre la raison.
— Pauvre Sylvie! dit Julie toute tremblante (le l'expiession énergiiiue et ardente dont madame de (Ihampmorlain avait prononcé ces |)aroies.
— Kcoutez-moi . reprit .Sylvie , je veux tout \ous dire. tout... Voilà deux ans que je me meurs , deux ans que je m'étouffe le cœur pour
qu'il se taise... Il faut que je parle... 3Iieux vaut que ce soit à vous qu'à lui...
— Qu'à lui, avez-vous dit; il ignore donc...
— Non... il sait... ou plutôt il ne sait rien... Vous-même ne me comprendriez pas... si je ne vous disais cette folie désespérée qui me torture. Écoutez donc... Vous savez qu'il y a environ cinq ans , j'épousai M. de Champmortain...
— Oui.
— Je ne l'aimais pas... je n'aimais rien... Élevée dans les habitudes austères d'un couvent, j'acceptai le mariage comme l'accomplissement d'un devoir envers ma famille ; j'étais sans amour pour M. de Champmortain comme sans répulsion pour lui. Son élégance, sa facihté dans la vie , sa constante bonne humeur , ce savoirvivre exquis qu'il apportait dans le monde , et surtout les droits du mariage qui livrent loute une femme, moins son cœur, à celui dont elle a accepté la main, le respect que j'avais pour tout ce qui est un devoir, me persuadèrent que je l'aimais. Je pris pour de l'amour cette servilité de mon âme qui me faisait obéir à ses volontés et céder à ses désirs. J'entendais bien quelquefois parler autour de moi de ces funestes passions qui pressentie cœur, le déchirent et l'enivrent ; mais je considérais comme des fous ou des co-
raëdiens ceux qui disaient les avoir éprouvées. D'ailleurs je dois vous le dire , Julie , la sévérité de ma vie écartait de moi l'apparence même de semblables passions. Je vivais ainsi calme , partagée entre mes devoirs religieux et les soins de ma maison, dans laquelle M. de Champmortain trouvait peut-être une réserve qui contrariait la liberté de ses mœurs. Que ce soit ma foute ou la sienne , je ne sais... je n'accuse plus, je plains ceux qui tombent ; quoi qu'il en soit , dis-je , il abandonna peu à peu sa maison. Je ne l'aimais pas , Julie , car son absence ne me laissait aucun vide, elle blessait seulement la régularité de mes habitudes. Mais enfin vint un jour où je souffris cruellement , ce fut celui où j'appris que j'étais délaissée pour une indigne rivale, pour une femme qui flétrit tous ceux qui l'approchent et dont vous savez mieux que moi la funeste puissance, madame Léona Amab.
— Elle ! dit Julie avec un mouvement d'effroi. Oh ! je comprends alors vos terreurs , votre désespoir... Je comprends combien votre cœur dut être blessé...
— Non . . . , dit madame de Champmortain d'une voix haletante. Mon cœur ne souffrit pas... Je le crus alors ; maintenant je sais ce que c'est que la douleur du cœur , je ne m'y trompe plus.
106 tA COMTESSE DE MONRION.
Ma vanité fut blessée, mon orgueil se révolta. Dieu m'a punie d'avoir écouté ce sentiment funeste, et qui a précipité du ciel le roi des anges... Ce que je souffre est le châtiment que Dieu m'a infligé ; l'abîme où je me débats, le feu qui me brûle, c'est l'enfer où il m'a jetée... 0 Seigneur , dit Sylvie en joignant les mains avec une sainte ferveur, ai-je assez souffert? N'éteindrez-vous pas ce foyer où se consument les forces de mon âme et de mon corps ? Oh ! tuez cet amour dans mon cœur , ou tuez-moi avec lui.
— Mais , dit Julie , n'aviez-vous pas le droit d'être irritée de l'abandon de M. de Champmortain?...
— Sans doute; mais je ne devais pas écouter les orgueilleux conseils de cette juste colère. Elle me persuada... oh ! Dieu vous garde jamais d'une pareille tentation ! elle me persuada de punir mon mari de cet abandon en lui faisant craindre le mien. Des amies fatales , pour qui la coquetterie est un jeu qu'elles croyaient facile à toutes les natures , me persuadèrent d'éveiller à mon tour la jalousie de mon mari .
— Imprudentes ! dit Julie.
— Il y avait parmi les nombreux amis de M. de Champmortain un jeune homme qu'on
citait pour ses succès , l'éclat de ses conquêtes et celui de ses ruptures; il venait rarement nous voir. Je le haïssais précisément pour tout ce qui le faisait recliercher des autres femmes. Ce fut celui-là... ce fut... M. de Brias , qu'importe que je vous dise son nom? vous le devineriez...
— M. de Brias ! dit Julie avec effroi.
— Ce fut lui , continua Sylvie qui remarqua ce mouvement, ce fut lui que je choisis de propos délibéré pour en faire le rival de M. de Champmortain ; maintenant que je suis perdue , je puis vous le dire. J'en eusse connu un autre plus diffamé ])ar ses nombreuses bonnes fortunes , que je l'eusse préféré. Je portais un reste de justice dans ma mauvaise action ; je n'eusse pas voulu donner de vaines espérances à un cœur pour qui elles eussent été un chagrin mortel... Oh ! folle orgueilleuse que j'étais, il me semblait que je devais inspirer un amour dont on pouvait mourir , et je ne prévoyais pas que ce serait moi qui l'éprouverais... Enfin , je pris occasion d'une visite ; je jouai mon rôle avec assez d'art pour que M. de Brias se crût remarqué ! Il s'habitua à revenir , je le vis souvent, puis tous les jours. Il me parla d'amour, et moi, toujours orgueilleuse, toujours sûre de moi , je l'écoutais... 0 Julie ! quel monde nou-
108 L\ COMTESSE DE MOINRION,
veau s'ouvrit devant moi à cette parole brûlante qu'il faisait entendre à mon oreille ! Il me sembla que mon cœur , jusque-là étreint dans une enveloppe glacée, ouvrait ses ailes à la vie, à la lumière , à la chaleur , comme le papillon qui s'échappe de sa prison... je me sentais bercée dans une atmosphère enivrée de parfums humides et brûlants; j'écoutais avide, frémissante, éperdue. . . Je m'arrachai à ce délire, et je rentrai en moi-même ; je voulus prier , et je murmurai les mots d'amour qu'il m'avait appris... Je me condamnai à ne plus le revoir , et je le voyais sans cesse à nies genoux , triste , suppliant , ses yeux dans mon cœur... La nuit, il traversait mes rêves et me chassait toute tremblante de mon lit... ; le jour, il prenait mes pensées; partout , dans le monde , au théâtre , à l'église, son nom, sa voix, son haleine flottaient autour de moi. Je faillis en devenir folle , j'eus plus peur de moi que de lui, je crus son souvenir plus puissant que lui-même... Je le revis... je le revis... 0 Julie! malheur à moi!... A sa vue, à sa parole , je retrouvai dans mon âme cette joie souveraine, ineffable , où toute la vie se perd dans l'unique sensation de Tamour... J'eus encore peur, et je le chassai encore... Mais un jour vint où , le voyant irrité , prêt à me fuir... je lui
AMOCR. 109
dis que je l'aimais... Il y a trois mois de cela. C'est alors, Julie, qu'a commencé cette lutte où je péris... J'ai quitté Paris pour fuir le danger, il m'a suivie ici... Il ne demande plus h genoux , il commande , il veut , il exige , il me dit que si je n'oublie pas pour lui et mes devoirs de femme , et l'honneur , et Dieu , et la chasteté et la pudeur... il dit que c'est que je ne l'aime pas... il me menace de fuir... de me donner une rivale... Julie! Julie! il dit que je ne l'aime pas... Mais quand il me parle, quand il m'implore, il doit me voir j)àlir, trembler, frémir... Je ne suis pas à lui, mon Dieu! s'écria Sylvie en se dressant sur ses genoux, vous avez permis qu'un dernier effort de cette vertu que je n'ai plus et dont j'étais si fière me retînt au bord de l'abîme... Mais, mon Dieu ! soutenez-moi ! je n'ai plus de force contre lui... je n'en ai plus contre moi... Je l'aime... je l'aime, et si vous m'abandoiniez , une heure viendra peut-être où je prc'férerai le remords de ma chute au terrible combat où vous m'éprouvez.
— Et vous vous disiez coupable..., s'écria Julie, vous qui résistez avec tant de désespoir à l'amour qui vous torture ! . . .
— Oh ! oui . je suis coupable , Julie; malheur à la femme qui laisse pénétrer dans son cœur un
sentiment illégitime... elle va à sa perte; car j'ai beau me débattre , je sens que je marche invinciblement à la mienne. J'ai résisté à mon amour, Julie ; j'ai résisté à ce délire qui suspend mon âme tout entière à un accent de sa voix , à ce délire qui me jette à lui peut-être plus encore que lui-même ne m'y attire ; mais je ne résisterai pas à ma jalousie, je le sens... Savez-vous, Julie, qu'il y a ici une femme belle , dit-on , à troubler la raison des plus glacés ? Cette femme , il la connaît, il va la voir... cette femme, à l'heure qu'il est , il est encore peut-être près d'elle. S'il l'aimait comme l'a aimée M. de Monrion, comme l'aime M. de Champmortain ! ...
- — Elle encore ? s'écria Julie.
— Oui, elle, toujours!... Elle ne craindrait pas , elle, de répondre à cet amour, et de lui donner les preuves funestes sans lesquelles il dit qu'on n'aime pas... Eh bien ! Julie , s'il doit me quitter pour elle , si je ne puis le retenir qu'au prix de mon honneur , je me perdrai , Julie , je vous le jure, je me perdrai.
— Oh ! ne dites pas cela , Sylvie, ne dites pas cela : Dieu vous a soutenue, Dieu vous sauvera.
— Non , Dieu m'abandonne ; je le prie tous les jours, partout, à toute heure; je macère mon âme et mon corps... Satan l'emporte; je
AMOCR. 111.
l'aime plus que jamais... Julie , je vous dis que je suis perdue.
— Rappelez votre raison ; comparez le malheur où vous plongerait une faute à celui que vous souffrez maintenant; il serait mille fois plus horrible. Si vous saviez quelles terreurs, quel désespoir suivent une faute!... Oh ! ajouta Julie avec un soupir profond, ne l'apprenez jamais !
— Eh! mon Dieu ! dit Sylvie d'une voix sombre , si le remords est une torture , le crime a ses joies qui le font oublier... Savez-vous ce que j'ai fait aujourd'hui?
— Non , dit Julie alarmée.
— Eh bien! cette femme, cette Léona...
M. de Champmortain a exigé de ma mère qu'elle fût invitée à sa fcte...
- — Elle y a consenti ?
— Oui.
— Et vous?
— Moi !
— Oui , vous , dont elle a flétri l'existence en séduisant M. de Champmortain , vous n'avez pas permis , je pense , qu'il introduisît chez vous cette indigne rivale?
— Oh ! je n'en suis plus là , dit Sylvie. La dignité de l'épouse ne se révolte pas si fièrement
112 LA COMTESSE DE MONRIOff.
dans mon cœur; si ce n'eût été que M. de Champmortain , j'aurais laissé cette femme venir triompher dans la foule de nos invités ; mais il la connaît, lui aussi , il la voit, il la trouve belle; il y allait aujourd'hui même... Eh bien! j'ai voulu rendre à cette femme un peu du mal que je souffre ; j'ai voulu l'insulter et l'humilier devant lui ; j'ai attendu l'heure où devait être réunie autour d'elle cette cour d'adorateurs qui baise le pan de sa robe. J'ai envoyé chez elle cette invitation si impérieusement exigée par M. de Champmortain; mais cette invitation n'était que pour M. Amab ; en acceptant le mari, je chassais la femme; je l'ai chassée. .. Oh ! on la dit orgueilleuse ! J'ai dû la blesser cruellement... elle doit souffrir aussi. Et si je suis restée ici, c'est que je voulais fuir la colère de M. de Champmortain , à qui elle aura sans doute demandé compte de cette insulte.
II y avait dans l'accent de madame de Champmortain quelque chose d'égaré et de cruel qui fît peur à Julie. Cependant elle essaya de calmer cette âme éperdue , cette tète bouillonnante ; elle chercha à lui persuader que Brias ne pouvait aimer Léona ; puis une fois qu'elle eut apaisé les fureurs de cette jalousie, elle lui montra la gloire du triomphe , la joie sereine qui récompense des
douleurs du combat, la saiute fierté d'une âme éprouvée et qui n'a pas succombé. Julie fit si bien que la foi chaste et persuasive de son âme candide sembla tomber conmic une rosée rafraichissante sur ce désespoir brûlant. Mais pour lui parler au nom de ses devoirs , au nom de Dieu et de la vertu, il fallut que Julie écoutât les plaintes, les cris, les désirs de cette folle passion; si bien que lorsque la nuit se fut passée dans ce long et pénible entretien , Sylvie se disait :
— Oh ! elle est heureuse , elle n'aime pas. Et Julie murmura avec tendresse :
— Elle souffre... mais elle aime.
Le lendemain , Sylvie avait repris son désespoir, Julie avait gardé sa mélancolie, dépendant madame de Monrion essaya de retenir S} Ivie ; mais à mesure que le jour avançait, une fiévreuse inquiétude s'empara de jnadame de Champniortain; enfin, lorsque sDuna deux heures, Sylvie tremblante, éperdue, s'échappa; et comme Julie voulait la retenir , comme elle la suppliait, clic lui répondit d'un ton égaré :
— II m'attend près du parc à trois heures... il faut que je le voie...
Et elle s'arracha aux larmes , aux prières de Julie.
114 t\ COMTESSE DE MONRION.
A trois heures... c'était, de toutes les heures que Léona avait proposées à Brias, la seule qu'il eût refusée... et le bois placé près du parc de Sylvie était le seul endroit que Brias avait trouvé peu convenable pour un rendez-vous.
FÎIEMI3R. KEMDEZ-TO'JS.
Quoique Brias affectai d'avoir pour Montéclain une très-petite estime, les avis mystérieux que celui-ci lui avait donnés l'avaient frappé : il avait compris la difficulté qu'il éprouverait à mener de front ses projets de mariage et son amour pour madame de Champmortain . Ce n'est pas que cet amour fût un de ceux auxquels un homme sacrifie en aveugle les intérêts les plus chers ; tout au contraire, Brias avait froidement calculé que ce ne pouvait être pour lui qu'une chaîne qui pèserait sur tout son avenir.
La passion de Sylvie l'effrayait. Accoutumé à porter ses faciles affections à des autels dont les divinités ne redoutent pas le changement du prêtre, il avait été dès l'abord intéressé et presque dominé par l'amour de Sylvie ; amour sincère, absolu, et qui, dans sa résistance, se montrait mille fois plus brûlant que d'autres dans leur abandon. La curiosité du libertin s'était émue à cette lutte désespérée, et il avait cherché avec ardeur à avoir le dernier secret de cette âme timorée; il s'était fait une image charmante de la chute complète de cette vertu chancelante, et, comme le disait Sylvie, il avait osé demander avec l'autorité d'un cœur qui se dit méconnu , et qui cependant était maître de lui.
Dans ces combats, où il torturait froidement le cœur désolé de Sylvie, Brias avait enfin compris que le triomphe n'est pas toujours le bonheur; il avait pu sonder l'avenir qu'il se préparait. Les exigences incessantes , l'esclavage inflexible, les jalousies furieuses, voilà ce que lui promettait la défaite de Sylvie , en écartant même de cet avenir les dangers sérieux et scandaleux que pouvait faire naître l'imprudence d'une si ardente passion.
Ces réflexions, qui s'étaient souvent présen-