‹ La comtesse de MonrionChapitre 15 sur 65 · PREMIER RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

PREMIER RENDEZ-VOUS

tées à lui, prirent une nouvelle puissance, grâce aux singulières paroles de Montcclain, et Brias se résolut à rompre avec madame de Chanipmortain, autant pour échapper aux périls d'une liaison pareille , que pour rester libre dans ses entreprises sur madame de Monrion.

Mais un homme à bonnes fortunes accepte difficilement le rcMe d'un poltron et d'un traître, et Brias crut devoir employer, pour rompre, un moyen très-vulgaire, mais qui devait mettre tous les torts du côté de madame de Champmortain.

Il était déjà plus de trois heures lorsque Brias arriva dans un fourré qui longeait un côté du parc de 31. de Rudesgens. C'était une réserve, entourée d'un palis, de façon qu'il était à l'abri de la surveillance des gardes et des promenades des désœuvrés. Une petite porte du parc ouvrait sur cette réserve, et l'on y entrait du bois par une brèche faite au palis et soigneusement cachée. Lorsque Brias arriva, il crut remarquer qu'on avait écarté les bourrées qui fermaient la brèche ; mais il se rassura en voyant Sylvie à quelques pas.

— Vous êtes venue par là? lui dit-il.

— Oui, répondit-elle froidement; je reviens de chez madame de Monrion.

118 LA COMTESSE BE MOlVRIOPf.

— Champmortain , que je viens de rencontrei' allant chez madame Amab, m'a dit que vous aviez passé la nuit chez madame de Monrion, et que vous y comptiez demeurer toute la journée.

— Je vois que j'ai eu tort de venir...

— Ne suis-je pas venu? dit Brias en homme qui eût pu s'en dispenser.

— M. de Brias, repartit Sylvie, qui faisait tous ses efforts pour dominer l'agitation qu'elle éprouvait, je viens de passer une nuit qui m'a été salutaire... elle m'a éclairée sur l'imprudence coupable des démarches auxquelles je me suis laissé entraîner par vous... Il faut qu'elles cessent dès aujourd'hui, et pour toujours.

Sylvie se détourna pour cacher ses larmes. Toutefois, Brias n'entendit pas, sans quelque mécontentement de vanité, une déclaration qui venait si bien en aide à ses propres desseins. Il voulait fuir, mais il ne voulait pas être renvoyé. Cependant il fit taire ce léger mouvement d'amour-propre, et il reprit d'un air de tristesse fort bien joué :

— Je devais m'y attendre. Ce devait être la récompense d'un amour sincère... J'obéirai, madame.

— Et je suppose que vous le ferez avec joie,

PREMIER RENDEZ-VOtlS. 119

reprit amèrement madame de Champmortaiii, car vous aurez plus de liberté pour donner à vos amis les heures que vous perdez avec moi.

— En vérité, madame, je ne vous comprends pas, dit Brias alarmé de cette insinuation.

Madame de Champmortain pétrissait dans ses mains crispées le mouchoir avec lequel elle avait essuyé les larmes qu'elle cherchait vainement à retenir.

— Vous ne me comprenez pas, monsieur, reprit-elle; soit, n'en parlons plus... il ne me reste plus qu'à vous remercier d'avoir bien voulu m'accorder ce dernier entretien.

— Madame...

— Il est vrai, reprit amèrement Sylvie, que vous ne pouviez pas être ailleurs ; un rival plus heureux occupe en ce moment les caprices de cette fière beauté qui vous dédommagera sans doute bientôt des ennuis d'un amour ridicule.

Brias comprit alors sur qui se portaient les soupçons de Sylvie, et tout à fait rassuré sur le secret de ses desseins vis-à-vis de madame de Monrion , il se décida à jouer franchement la scène qu'il avait préparée.

— Je ne sais de qui vous voulez parler, madame, reprit-il d'un ton contraint; mais il serait peut-être heureux pour moi que vous

120 lA COMTESSE DE MOIVRIOIV.

eussiez raison. Oui, je vous le jure, Sylvie, je bénirais le jour où mon cœur, brisé par vos refus, trouverait dans sa fierté ou dans son désespoir la force d'offrir à une autre cet amour que vous repoussez.

— Ah ! dit madame de Champmortain d'une voix altérée, vous n'en êtes plus à attendre ce bonheur, il est venu...

— Vous vous trompez, Sylvie, reprit Brias, mais j'y ferai tous mes efforts.

— Comment! dit Sylvie avec un sourire sardonique, un homme comme vous en est encore à l'espérance avec une femme comme celle-là?... Vous me surprenez étrangement , monsieur. Comment ! une assiduité de quinze jours n'a pas triomphé encore de cette vertu?

— On ne peut espérer réussir là où l'on ne tente rien.

— Qu'allez-vous donc faire chez elle tous les jours? s'écria madame de Champmortain en éclatant. Vous y étiez encore hier, peut-être ce matin, peut-être y serez-vous dans quelques minutes. Oh ! vous me trompez , j'en suis sûre , vous me trompez.

— Non, madame, dit Brias avec une fierté affectée, je ne vous trompe pas , non, je n'aime point madame Amab.

Page 1