PREMIER RENDEZ-VOUS. V
— Ah ! s'écria iiiadanie de Clianipnioi-lain avec colère, vous l'avez aisément reconnue?
— 3Iais quand je l'aimerais, continua Brias, n'en auraisje j)as le droit? Ne puis-je pas vouloir m'arraclicr par Ions les moyens à une passion folle, à (jui vous interdisez toute espérance... à une passion... (pie vous n'avez jamais partagée... (jue vous dédaignez...
— Et c'est vous qui me parlez ainsi , monsieur ! Mais pounpioi suis-je ici? mon Dieu ! pour- (pioi ai-je (piitté madame de Monrion, pourquoi ne suis-je pas rentrée dans ma maison? })our venir près de aous, au risque de mon honneur...
— Et poiirmedire, reprit I5rias avec vivacité, qu'il est temps que toute relation cesse entre nous.
— Et vous vous êtes empressé d'obéir.
— Pensez-vous que ce ne soit pas assez d'humiliation, madame? Pensez-vous que je ne me sois pas jugé indigne de vous, en voyant avec (pielle froideur vous me repoussiez?... Je ne me plains pas. madame, de ne point vous paraître mériter le retour (jne j'ai tant de fois imploré à genoux... Mais vous jx'rmetfrez à celui (pii souffre de s'arracher à sa lorlure.
— Et d'aller cliercher ailleurs un cœur plus (■onq)laisant.
— Eh bien! oui, madame, oui, dit Brias avec 1. 11
un feint emportement, et si celle que vous accusez voulait accepter des vœux que vous rejetez si cruellement, je la bénirais.
— Et vous l'aimeriez... ou plutôt vous l'aimez déjà...
— Soit, madame, dit Brias, qui croyait enfin à cette rupture tant désirée.
■ — Mais qu'a-t-elle donc? s'écria tout à coup madame de Champmortain ; qu'a-t-elle donc de si enivrant pour vous plaire à tous, cette femme que vous me préférez? Est-ce donc parce qu'elle n'a ni pudeur ni retenue? Est-ce donc parce qu'elle se livre sans combats, sans remords à ses caprices honteux?
— Eh bien! madame, si elle le fait, du moins ne joue-telle pas le rôle d'une odieuse coquette, qui demande l'amour, qui l'exige, qui l'enflamme, qui régare, et qui, lorsqu'il tombe éperdu et suppliant à ses genoux , le repousse d'un pied dédaigneux... Peut-être est-elle coupable... mais elle aime, et dans l'amour, Sylvie, il n'y a d'autre crime que de n'aimer pas.
— Toujours, reprit Sylvie en frémissant de colère et de douleur, toujours le môme reproche, la même menace... Je ne vous aime pas, dites-vous ; mais , mon Dieu ! que faut-il donc que je fasse?
PRKMIKR RF.M)EZ-VOrS. 123
Hrijis qvait di'jà mi ces |);iro\ysiucs de doii- Icnr. où la trio de Sylvie semblait prèle à s'égarer, et ((nijours il l'avait vue sortii- Irioiiipliante de la lutte... Il prévit qu'il eu serait de même cette fois, et il voulut frapper le dernier coup.
— 11 faut, lui dit-il d'une voix émue, il faut (|ue \ous r('[)()n(liez à ma tendresse... Oui, Sylvie, il le faut... ou je ne croirais plus à cet amour, si fort contre le mien , si fort contre lui-même...
— Non... dit-elle, non; j'aime mieux mourir... j'aime im'eux vous en voir aimer une autre... Non... non... je ne veux pas... jamais...
— Adieu donc, madame, dit Brias; adieu, et pour toujours...
- Adieu, lui dit-elle d'une voix éteinte, lîrias la regarda tomber sur im banc de gazon, où elle demeura ('-[jlorée et anéantie. Elle était ainsi d'une beauté siiisissante, toute la passion qu'elle étreignait si puissamment en ellemême frémissait dans le désordre de ses traits, (luis le tremblement convulsif de ses lèvres, dans l'égarement fixe de ses regards. Urias hésita... Le désir bizarre de contempler encore une fois It's douleurs de cette passion l'emporta sur la prudence (pi'exigeaient ses desseins, il revint près de madame de Champmortain, et il lui dit :
— Ainsi, c'en est fait, Sylvie?
Elle se détourna sans répondre. '
— Adieu donc! reprit-il.
— Où allez-vous? s'ccria-t-elle tout à coup en l'arrêtant.
— Que vous importe, madame?...
— Où vas-tu, Frédéric? reprit-elle d'un ton égaré.
— Qu'avcz-vous dit, Sylvie? ditBrias, que ce cri émut malgré lui.
— Ce que j'ai dit... je ne sais... Mais, Frédéric, vous, que voulez-vous de moi? qu'exigezvous ?
— Si votre cœur ne vous le dit pas, ce n'est pas à moi de vous le dire.
— Vous m'aimez, n'est-ce pas?
— Est-ce à vous à en douter ?
— Et vous ne retournerez plus chez cette femme ?
— Jamais !
— Eh bien! Frédéric... ce soir... cette nuit... dans ce pavillon . . . Non. . . non , . . . reprit-elle avec un nouveau désespoir, jamais... jamais... Non, laissez-moi... fuyez-moi... je ne vous aime pas...
Brias pensa avoir satisfait à toutes les exigences d'une rupture, et, cachant sa tcte dans ses mains, il s'éloigna en répétant encore une fois :
PREMIKK RKl^DKZ-VOI S. 125
— Adicii (lime. iiiiKliimc. .idicu!...
Il prit iiii |i(>lit scnlicr. tl il .illiiil soitir du tiiillis, lorsqu'il \il piiniilri' toiil à ('oiip (lt-\;iiil lui iiiadiimt' de (;iiain|»mort;iiii paie, éperdue, h demi rollc. ijui lui dit d'une M)i\ liiilcl.-uilc :
Eh bien! puis(jue lu pars. Frédéric...
puis(pie tu le veux... viens cette nuit dans ce pavillon... \ieus, \'\ serai...
lîrias s'arrêta slupél'ait de sou boidieur , et S\lvie ajouta :
— Mainlcnanl, laissez-moi.
— A vv. soir donc . dit. Hrias.
VA il s'éloii;ua rapidenuMit, espérant, au fond de l'àiue. iprini rcloiir de conscience eni|>ècherait madame de (]liau)pnu)rlain de venir à ce rendez-Ntms.
A peine IJrias lut-il éloii^né-. (pie S\l\ie resta iiuiuoltile, la léte basse, les bras pendants. Ses yeux étaient fixes et secs. Il n'y avait |ioinl sur son visai}çc cette agitation qui uailde rincertilmlc un du remords. Il n'y avait ipic l'expression (léses[>éi'ée d'une r('solulion inexorable. l'Ile iVit demeurée sans doute bien loni^temps dans cette |tosilion. si un b'ger bruit ne l'eût arrachée à sa profonde préoccupation. Elle releva la tète, (•onune inie biche alarmée, et vit devant elle une lémmc (jui la regardait avec re.\[»rcssiou d'une
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douce pitié. Cette femme s'avança tout à fait près de Sylvie, qui se recula avec terreur.
— Qui ètes-vous et que me voulez-vous, madame ? lui dit-elle.
— Je m'appelle madame Léona Amab. et je désire vous parler.
— Je ne vous connais pas. madame, repartit madame de Champmortaiu avec une indignation pleine de fierté.
— C'est vrai, madame, mais je désire que vous me connaissiez.
— C'est ce que je ne désire pas . moi , dit madame de Champmortain en cherchant à s'éloigner.
— C'est cependant le seul moyen de vous sauver, lui dit Léona en se plaçant résolument devant elle.
— De la violence, madame?
— Non. madame, une prière.
— Oubliez-vous qu'il ne peut y avoir rien de conunun entre nous?
— Vous vous trompez, madame, lui dit froidement Léona ; il y a les soupçons que vous venez de montrer à M. de Brias et qui me touchent.
— Quoi ! madame . s'écria Svlvie en rei^ardant Léona d'un œil é^aré. vous étiez...
PREJIIEK RKIXUEZ-VOl'S. 127
— Oui, madame, repartit, Léona, j'étais là.
— Miséricorde du ciel ! dit Sylvie d'une voix désolée, je suis perdue.
— Non, madame, lui dit Léona avec douceur. Si j'avais voulu vous perdre, j'aurais amené ici 31. de Champmortain.
Sylvie parut ne pas l'entendre.
— Perdue..., répéta-t-elle d'une voix presque éteinte, perdue ! et par qui !...
— JNon, madame, sauvée, et par une femme à qui vous avez fait la plus sanglante injure.
Sylvie reprit toute sa fierté.
— C'est bien, madame, dit-elle avec un geste impérieux, dites tout à M. de Champmortain, il vous croira... il y est accoutumé... en voilà assez entre nous.
— Pas encore, madame, lui dit Léona, vous m'avez outragée, et si les assiduités de M. de Champmortain en eussent été la cause, je ne vous l'eusse point pardonné. Je trouve que celle qui donne des rendez-vous pareils à celui que je viens de voir, n'a guère le droit de blâmer personne ; mais cette injure je vous la pardonne, parce qu'elle vous a été inspirée par la passion sincère qui vous domine.
— 31adame , j'attends votre dénonciation ; mais je vous ai dit que j'ai assez de vos outrages.
Léona se contenait à grand'peine , cependant elle reprit d'un ton calme :
— J'ai subi les vôtres, madame; et si vous considérez mes paroles comme des outrages , vous devez, vous qui êtes dévote, comprendre mieux que jamais l'exccilence de ce principe de votre religion, qui ordonne de ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'on vous fit. Mais, madame, croyez-moi et écoutez-moi patiemment. Je ne suis ici ni pour une menace , ni pour une vengeance ; je suis ici pour une justification. Vous avez accusé M. de Brias de rechercher mon amour; M. de Brias, madame, a mieux à faire que de poursuivre auprès d'une femme mariée une intrigue comme il en a eu tant, comme il en a encore; 31. de Brias, madame, criblé de dettes, arrêté dans sa carrière, ne peut se sauver que par un riche mariage. Il l'espère, il le cherche, et si vous avez remarqué en lui quelque froideur, elle ne vient que de la crainte où il est de voir lui échapper la main et la fortune de madame de Monrion.
Depuis que Léona avait prononcé le mot mariage, Sylvie l'écoutait avec une curiosité avide et une inquiétude croissante.
— Madame de Monrion ! ... répéta-t-clle d'une voix étoulîée, il veut épouser madame de Monrion?...