‹ La comtesse de MonrionChapitre 17 sur 65 · PREMIER RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

PREMIER RENDEZ-VOUS

— Soyez-en sûre, et comme ma parole n'est peut-être pas pom* vous un gage suffisant, je puis vous donner la preuve de ce que je vous dis.

— La preuve!... dit Sylvie éperdue, la preuve!... vous l'avez?... Ali! donnez-la-moi, madame, donnez-la-moi... et je vous jure... IMais non, c'est impossible : vous haïssez madame de Monrion, et vous me trompez.

— Je hais madame de 3Ionrion; mais je ne vous trompe pas.

— Eh bien! cette preuve... cette preuve!...

— Osez me suivre, madame, jusqu'à un rendez-vous que j'ai sollicité de M. de Brias pour lui parler de ses propres affaires, et cette preuve vous l'aurez.

Madame de Champmortain fit un pas pour suivre Lcona ; puis elle s'arrêta tout à coup : un combat cruel s'élevait entre sa colère et sa dignité ; elle sul)issait à la fois, dans toute leur rigueur, la honte de sa position et les tortures de la jalousie et de l'incertitude. Léona la contemplait avec une joie cruelle, pendant qu'elle se débattait avec désespoir entre ces horribles sentiments; enfin, la passion l'emporta, et elle s'écria :

— Perdue pour perdue, j'aime mieux savoir la vérité !...

SECOND EEKDES-TOTTS.

Madame de Champmortain suivit Léona qui la conduisit jusqu'à une allée sombre dans laquelle elle avait fait cacher sa voiture ; elles y montèrent ensemble, et sur un ordre de Léona la voiture partit avec rapidité. Sylvie, en proie au désespoir le plus effrayant, gardait un morne silence pendant que Léona lui glissait dans le cœur les plus indignes calomnies contre sa rivale. Sylvie, à vrai dire, ne l'entendait pas ; elle me supait l'abîme où elle était tombée. En un jour

1ô2 LA COMTESSE DE MONRION.

le secret de cette passion qu'elle combattait de toutes les forces de son âme était arrivé à la fois dans les mains de celle qui pouvait lui ravir son amant et dans les mains de celle qui lui avait enlevé son époux.

3Iais dans cette âme jalouse et désolée , la honte d'être au pouvoir de Léona n'approchait point de la colère ([u'elle éprouvait à la pensée d'être le jouet de sa rivale. Léona connaissait trop bien le cœur des femmes, pour ne pas continuer ses calomnies , quoique Sylvie parût ne pas l'écouter. A ce moment, ce n'étaient que de vaines paroles ; mais Léona savait quel retentissement elles auraient lorsque, plus tard, le souvenir en reviendrait à madame de Champmortain.

Elles arrivèrent ainsi à l'endroit du rendezvous pris par Léona. Celle-ci aperçut de loin Brias qui se promenait avec activité. Les stores furent immédiatement baissés.

— Restez dans la voiture..., dit Léona. Je me tiendrai assez près pour que vous puissiez tout entendre.

Elle fit arrêter, descendit et fit un signe particulier au cocher qui la suivit pas à pas. Brias arriva.

— Vous voyez que je suis exact, lui dit-il.

— Je ne le suis pas moins; l'heiire n'est pas sonnée.

— Et maintenant, dit Brias, {luis-je savoir à (juoi je (lois cet aimable empressement?

— A une chose de la plus liante imporlanee pour vous et peut-èlre pour moi.

— S'il en est ainsi , di( Biias en baissant la ^oix, nous pourrions prendre une antre allée ou dire à voire coelier d'ari'èter.

— Il a, d'une part, l'avantage impayable, rej>rit Léona, d'être sourd et muet, et, de l'autre, c'est, aux yeux des gens qui peuvent nous rencontrer, un témoin assez respeclable pour (ju'on soit assuré qu'il ne se })assera rien que de convenable dans noire enlrelien.

• — Vous avez des prévoyances admirables , Léona ; parlez donc, et dites-moi j)ourquoi vous m'avez accordé ce rendez-vous, à moi qui ai eu riiidignité de ne jamais en solliciter un de vous.

— C'est un manque de galanterie que je vous l^ardonne, repartit Léona légèrement. Quand ou a l'esprit bourrelé d'assignations, de conunandemenls, de |),'ipiers timbrés de toute sorte, on ne pense guère (ju'aux afl'aires sérieuses. J'ai à \ous parler des vôtres. Savez-vous ce que 3Ionléclain est venu faire ici?

1Ô4 t\ COMTESSE DE MOIVRIOIV.

Cette question parut embarrasser Brias, qui jeta un regard de côté sur le taillis.

— Mais, répondit-il, il est venu dans ce pays pour y voir et y surveiller ses propriétés... Je le suppose.

— Non, M. de Montéclain y est venu pour madame de Monrion.

— Lui? dit Brias en tressaillant; impossible ! il me l'aurait dit.

— Il faut, reprit Léona, que je vous raconte, à ce sujet, une petite anecdote que vous ignorez peut-être. Il y a de par le monde un certain M. Villon , un ex-commis de M. et madame Thoré , maintenant propriétaire de leur ancienne maison de commerce. Ce M. Villon, exadoraleur de mademoiselle Julie Thoré, a gardé pour madame de Monrion une sorte de culte passionné qui lui ferait faire les actes les plus extravagants i)our empêcher son idole de devenir l'épouse d'un diplomate ruiné comme vous l'êtes, et, à ce que je dois cï'oire, plus amoureux de la fortune de madame de Monrion que de sa personne.

— Vous vous trompez , Léona ; si beaucoup d'amour peut tenir lieu de beaucoup d'argent, je ne connais personne qui ait plus de droits que moi à la main delà comtesse.

SECOND RE^DEl-VOUS. 1(55

— Coinincnt ! dit Lcoiia d'un ton railleur, \ ous rainiez à ec point, et e'est à moi que vous le dites...

— J'oubliais que vous la haïssiez niortelleincnt pour le nom qu'elle porte et pour celui (jue vous portez. 3Iais qu'importe mon amour, quel qu'il soit ? il faudra peut-être rcnoneer à tous mes projets...

— Avez-vous reçu de Paris des nouvelles trop pressantes?

— >'on, dit brusquement Brias.

— Serait-ce l'arrivée de Monléclain?...

— Non... non, car, j'en suissiir, 3Iontéclain ne connaît pas la comtesse de Monrion.

— C'est vrai, mais il désire fort la connaître.

— Mais à quel propos ?

— A i)ropos de ce M. Villon dont je vous parlais tout à l'heure.

— - Au fait . je l'avais oublié. Kh bien ! ipi'y a-t-il de conmiun entre ce M. Villon et Monléclain?

— Le voici. Il y a quelques mois, j'étais au liai de l'Opéra , assise sur une banquette du foyer, lorsque quelqu'un vint prendre place près de moi : c'était Montéclain. qui, selon son habitude, s'ennuyait là connue partout. Nous M)nnncs des einicmis trop sincères pour que

j'essayasse de lui faire du mal au risque de le distraire. Je préferai le laisser à l'ennui de luimême, et j'allais quitter la place, lorsque j'aperçus M. Villon. Je l'appelai, et le faïeneier, qui, depuis une heure, promenait un regard quêteur et désolé sur tous ces visages de satin noir dont pas un ne se tournait vers lui, s'assit aussitôt près de moi. Il y a entre madame de Monrion et M. Villon des secrets...

— Que voulez-vous dire? s'écria vivement Brias, prétendez-vous calomnier la comtesse?

— Vous avez raison, je me suis mal exprimée ; j'aurais du dire qu'il y avait eu des secrets entre mademoiselle ïhoré et M. Villon.

— D'une façon comme de l'autre , c'est une calomnie contre la vertu la plus chaste, l'âme la plus noble que j'aie jamais rencontrée.

— Et qui la première , reprit Léona , vous a sans doute fait comprendre le véritable amour ?

— Elle m'a fait, du moins, comprendre l'amour qui respecte l'objet de son culte.

Léona fut prise tout à coup d'un violent accès de toux : elle venait d'entendre sortir un sourd gémissement de la voiture. Brias s'arrêta, car ce bruit l'avait aussi frappé. Mais Léona reprit aussitôt ;

— Que voulez-vous, mon cher Brias, chacun

SECOiND RENDEZ-VODS. 137

a ses distractions ; vous avez oublié tout à l'heure ma haine pour madame de Monrion, et vous m'avez avoué votre amour et votre admiration pour elle; cet amour et cette admiration, je les ai oubliés à mon tour pour laisser parler ma haine ; nous sommes quittes... Du reste, voulezvous en rester là? vous ne me paraissez pas en état d'écouter un bon avis...

— Vous pourriez y arriver plus vite. ..

— Oui, si vous ne m'interrompiez pas...

— Je vous écoute...

— Je vous disais que j'avais appelé M. Villon et qu'il était entre M. de Montéclain et moi. J'usai alors de la liberté du masque pour dire tout ce que je savais au sujet du mariage de mademoiselle Julie ïhoré, et je touchai si juste que le malheureux faïencier se mit dans la colère la plus furieuse et la i)lus ridicule. Il me menaça, je crois, et, comme je lui riais au nez, il alla jusqu'à interpeller Montéclain et à lui demander s'il n'était pas permis à un galant homme de corriger une femme qui se permettait des propos indignes sur la plus chaste vertu, sur l'àme la plus noble... Oui, vraiment, je crois qu'il se servit des mêmes termes que vous , Brias. C'est un des privilèges de l'amour qu'inspire cette dame de faire dire les mêmes niaiseries à ses

adorateurs. Malgré ses airs d'ennui, Montéclain nous avait attentivement écoutés. A l'interpellation de M. Villon, il se contenta de hausser les épaules et de lui répondre avec la parfaite insolence dont il est doué :

u — Vous êtes un sot de vous occuper de tout cela. Est-ce que vous n'avez pas reconnu madame Léona Aniab , autrefois madame de Cambure?

ti A cette révélation, je crus que le faïencier allait me sauter à la gorge ; mais il se contint, et je le quittai en riant aux éclats, mais furieuse contre Montéclain qui m'arrachait ma victime. Cependant, je ne les perdis pas de vue; ils se mirent à causer ensemble. Je fis quelques tours de foyer, ils continuaient à parler du ton le plus animé. Je restai plus de deux heures dans une loge, et, lorsque je repassai dans le foyer, ils étaient encore l'un près de l'autre, sur la même banquette. Que de choses Montéclain a pu apprendre de madame de Monrion dans cet entretien ! Vous le connaissez, vous savez avec quel art il arrive à ses fins...

— Lui? dit Brias ; je le crois fort indifférent à toutes ces intrigues, et fort innocent des projets que vous lui prêtez.

— N'en parlons plus , dit Léona. Ah! vous

croyez Montéclain un homme fort indifférent, fort innocent... Je le savciis un esprit supérieur, mais je ne le croyais pas capable de persuader de sa nullité un diplomate de votre force.

— Tout cela est fort bien , dit Brias ; mais quel rapport y a-t-il entre cette rencontre au bal de l'Opéra et la présence de Montéclain dans ce pays?

— C'est que Montéclain , qui ne dit rien à personne, qui ne connaît pas madame de Monrion, qui ne s'en occupe pas, a écrit à...

Léona fut interrompue par ra[)parilion de Montéclain, qui lui dit en souriant :

— Comment ! vous ouvrez mes lettres , madame?

Léona se remit, avec une rapidité merveilleuse, de la surprise qu'elle avait éprouvée, et lui répondit :

— Non, monsieur, non ; mais si vous tenez à ce que vos correspondances restent aussi secrètes que vos pensées, il ne faudrait pas confier vos lettres à un domestique maladroit qui , au lieu de remettre à madaine Amab la lettre où vous la remerciez de son invitation, lui donne une lettre destinée à la poste et adressée à M. Louis Villon.

— Et cette lettre, madame?

140 I,A COMTESSE DE M0IVR10\.

— Je n'en ai lu que l'adresse ; mais elle m'a suffi à apprendre que M. le marquis de Montéclain était en relations suivies avec 31. Villon.

— Et qu'en concluez-vous, madame?

— Je vous laisse le soin de tirer vous-mêmes cette conclusion , messieurs ; le but que je voulais est atteint ; c'était de prévenir tous ceux qui m'écoutent des véritables desseins de chacun.

Aussitôt elle salua, et, ouvrant elle-même la portière de sa voiture, elle y monta rapidement et referma plus rapidement encore.

■ — Je le comprends, son but, dit Crias ; c'est de perdre madame de Monrion.

— Brias ! s'écria 3Iontéclain d'une voix altérée, les yeux fixés sur la voiture qui s'éloignait.

— Ou bien , continua Crias , de nous faire couper la gorge.

— Brias ! dit encore 3Ionléclain en lui montrant la voiture.

— A moins qu'elle ne veuille...

— Brias ! reprit Montéclain d'une voix terrible, Léona n'était pas seule dans sa voiture ; il y avait quelqu'un.

— Cliamjjmortain, peut-être, dit Brias effrayé.

— Non; c'était une femme.

— Une femme? mais laquelle?

— Madame de Champmortain.

— Impossible! s'écria Brias en pâlissant.

— Je n'ai vu que son pied chaussé d'un brodequin de satin, et il n'y en a pas deux au monde d'aussi jolis et d'aussi menus , fussent ceux de madame de Monrion, que je ne connais pas.

— Sylvie, Sylvie ! s'écriait Brias ; et elle a pu entendre ce que j'ai dit. Mais, c'est impossible; mais il y a à peine une heure que je l'ai quittée furieuse contre Léona.

— Quand je vous disais hier que cette femme méditait quelque infiimie... vous avez ri.

— Non... non... non... ce ne peut être madame de Champmortain , reprit Brias. Comment? par quel art? par quelle surprise?...

— Je ne sais!... mais j'en suis sûr. Brias, vous ne m'avez pas tout dit.

— Sur l'honneur ! je ne vous ai rien caché.

— Vous le croyez ; mais vous ne savez donc pas qu'avec ce serpent auprès duquel celui de la Genèse n'est qu'un apprenti, chaque mot, chaque intonation est un danger. Comment vous a-t-elle proposé ce rendez-vous?

— Mais tout simplement.

— Elle vous a donné cette heure et ce lieu tout d'abord?

— Attendez que je me rappelle... Non; elle m'a offert le matin, puis midi, puis deux heures.

— Je comprends, dit Montéclain avec colère, vous avez accepté toutes ces heures , excepté une?

— C'est vrai.

— Et elle a dû vous promener par toute la forêt, jusqu'à quelque endroit que vous n'avez pas trouvé convenable?

— C'est cela... Vous me faites trembler, Montéclain !

— Savez-vous les mathématiques, Brias?

— Au diable la question!

— Répondez-moi : savez-vous pourquoi la ligne droite est le plus court chemin d'un endroit à un autre?

— Parce que cela est, voilà tout, dit Brias en haussant les épaules ; cela ne se prouve point.

— Erreur! Brias; c'est un de ces principes dont on prouve la vérité en montrant l'absurdité de tous ceux qui les entourent. Quand un mathématicien a prouvé que toutes les lignes qu'on peut tracer à côté d'une ligne droite sont plus longues qu'elle , il lui reste acquis que celle-ci est la plus courte. Or, quand Léona a trouvé que toutes les heures de la journée et tous les endroits de la forêt vous étaient indifférents, excepté une certaine heure et un certain endroit, il lui a été mathématiquement acquis que vous

aviez un rendez-vous à cette heure et à cet endroit. Ergo : elle était à votre rendez-vous avec madame de Cham])mortain.

— Mais, dans quel but?

— J'ignore ce que vous avez dit dans ce rendez-vous ; mais ne savez-vous pas que Léona ne peut faire accepter ses vices dans le monde que sous la protection des fautes des autres femmes? 3Iaintenant qu'elle a votre secret et celui de madame de Champmortain , comprenez -vous quelle fatale puissance elle a sur elle et sur vous?

— Heureusement, s'écria Brias avec une sincérité qui fit sourire Montéclain, heureusement que Sylvie est innocente; que jamais elle n'a oublié ses devoirs.

— Très-bien, Brias, lui dit Montéclain, mais elle a été assez imprudente pour paraître tout à fait coupable ; elle est assez timorée pour le croire, et Dieu sait ce que Léona peut faire d'une pareille circonstance et d'une pareille disposition d'esprit.

— Il faut que je la voie, s'écria vivement Brias.

— Le voudra-t-elle? le pourrez-vous?

— Que faire alors?

— Elle tient madame de Cliampmortain par vous... Il faut tenir Léona par Champmortain.

144 I.A. COMTESSE DE MOIVBIOIV.

^ Eh! mon Dieu! Sylvie sait la vérité, et l'abandon de son mari lui est devenu indifFérent.

— Sans doute; mais M. Amab ne le sait pas, et il est homme à tuer sa femme.

— Vous ne le connaissez pas, Montéclain : il tuerait Champmortain, mais il ne toucherait pas à Léona.

— Je crois que vous avez raison . . . , dit Montéclain. Mais, de par tous les diables ! j'y songe... nous avons un auxiliaire impayable.

— Qui donc?

— Le colonel Thomas Rien.

— Comment cela?

— A cheval, Brias ; il faut le voir avant qu'il n'aille ce soir chez Champmortain... Venez , je vous expliquerai cela en route.

RâStriiTAT.

Champmorlain , qui étiiit allé faire sa visite accoutumée chez Léona pour avoir l'explication de sa froideur de la veille, venait de rentrer chez lui fort dépité de ne l'avoir pas rencontrée. Il apprit que sa femme n'était pas revenue, et il allait se rendre chez M. de Montaleu , lorsqu'il vit arriver la voiture de madame Amab. Il fut d'abord ravi que sa femme fût absente. Champmortain croyait fermement que Sylvie avait envoyé à Léona l'invitation qu'il avait exigée. Mais il n'était pas sûr de l'accueil qu'elle ferait à ma-

Là COMTESSK DK UONRION. I. 13

146 lA C03ITESSE DE MONRION.

(lame Amab. Il y a mille manières d'être de la dernière impertinence avec la plus exacte politesse, et les femmes s'y entendent merveilleusement.

Il se félicitait donc en pensant que cette première visite se passerait entre Léona, 31. et madame de Rudesgens et lui-même. Les prétentions conquérantes de M. de Rudesgens lui étaient un garant de son amabilité , et la terrible histoire dont il avait menacé sa belle-mère l'assurait du bon accueil qu'elle ferait à Léona. M. de Champmortain fut donc étrangement surpris de voir descendre de la voiture de Léona madame de Champmortain elle-même. Sylvie était pâle et agilée; Léona , calme et triste. Ces dames semblaient dans les meilleurs termes.

En ce moment, il se passa quelque chose d'étrange et cependant de fort naturel dans l'esprit de M. de Champmortain.

Poussé par Léona, dont l'ambition était, avant tout, de se faire admettre dans un monde qui jusque-là lui avait fermé ses portes, il avait exigé et obtenu une invitation pour elle à la fête qui se donnait au château de M. de Rudesgens.

Assurément, après cette victoire, il eût été fort mécontent si l'accueil fait à Léona eût assez clairement démenti l'invitation pour la rendre

comme non avenue, et cependant il fut encore plus mécontent en voyant l'espèce d'intimité soudaine établie entre Sylvie et madame Amab. Le mari voulait à la vérité imposer sa maîtresse à sa femme, mais il allait encore moins à ce même mari que sa maîtresse devînt l'amie de la maison. Champmortain connaissait trop bien Léona pour ne pas savoir que ce ne pouvait être là une intimité convenable pour Sylvie. Que madame Amab se trouvât dans son salon , au milieu de cent autres femmes et dans le tumulte d'une fête, c'était là un fait de peu d'importance, et qui ne devait pas , dans ses projets , avoir d'autre suite. Il se repentit un moment de son succès.

Avant que Champmortain fût descendu dans le salon, où se trouvaient M. et madame de Rudesgens , Sylvie avait présenté Léona à son père et à sa mère ; elle avait raconté que, revenant à pied de chez M. de Montaleu. elle avait rencontré dans le bois madame Amab, qui venait pour lui faire une visite , et que cette dame s'étant arrêtée, elle avait accepté une place dans sa voiture. Sylvie ajouta qu'elle était ravie de cette rencontre, qui lui avait donné lieu de mieux connaître et de mieux apprécier une charmante voisine.

148 LA COMTESSE 1)E MOKRIOIV.

Pendant que Sylvie parlait ainsi, M. de Rudesgens , pris à l'improviste dans sa robe de chambre de calmande, se confondait en excuses et en salutations, et madame de Rudesgens se roidissait en révérences forcées, promenant un regard surpris et effaré de l'empressement de sa fille aux jubilations de M. de Rudesgens.

Champmorlain entra dans le salon pendant que M. de Rudesgens s'esquivait pour aller réparer la désinvolture de sa toilette. Jusqu'à ce moment, madame de Rudesgens n'avait fait que saluer et se pincer les lèvres, mais elle fut obligée au sourire le plus gracieux lorsque Léona lui dit :

— En vérité, madame, j'ai besoin que ce soit madame de Champmortain qui me dise qu'elle me présente à sa mère pour que je le croie. J'aurais pensé sans cela qu'elle avait une sœur.

— Il est vrai, madame, que j'étais bien jeune quand j'ai épousé M. de Rudesgens, dit la maman en minaudant.

Champmortain fut encore plus mécontent , il s'avança et salua Léona de l'air le plus froid et le plus cérémonieux. Elle lui rendit son salut avec une modestie parfaite, et continuant de s'adresser à madame de Rudesgens, elle lui dit :

— Madame , permettez-moi de ne point faire

de phrases cérémonieuses vis-à-vis d'une femme d'un esprit aussi élevé que le vôtre, et laissez-moi vous dire bien franchement combien j'ai été heureuse et flattée de l'invitation que vous avez bien voulu m'adresser; car quoique cette invitation m'ait été faite au nom de madame de Champmortain, je dois croire qu'elle a été soumise à l'approbation de sa mère.

— Sans doute, madame.

— Vous en doublez le prix, madame, et vous me montrez, dès le premier moment, la vérité de ce qui m'avait été dit cent fois, qu'il était impossible d'allier plus de grâce et de bienveillance à plus de supériorité et de vertu.

Champmortain fut très-alarmé. Il pensa que sa belle-mère allait comprendre que Léona se moquait d'elle ; mais Champmortain ne savait pas encore combien est robuste la vanité humaine. Ces flatteries à brûle-pourpoint, et (jui semblaient devoir renverser madame de Rudesgens, ne firent que la chatouiller agréablement. Elle sourit, minauda, et la conversation prit cette tournure vulgaire destinée à remplir une visite de dix minutes. Léona se retira au bout de ce temps malgré les instances de madame de Rudesgens. Les dames l'avaient reconduite jusqu'à la porte du salon ; Champmortain voulut

150 I.A COMTESSE DE MONRION.

aller plus loin. Lëona l'arrêta en lui disant tout bas :

— A demain ! soyez prudent.

Lorsqu'elle fut sortie, Champraortain regarda sa femme : elle était plongée dans de profondes réflexions. Il s'adressa à sa belle-mère.

— Eh bien ! madame, vous avez vu cette terrible personne que vous refusiez de recevoir... Qu'en pensez-vous ?

— C'est, je crois, une fort bonne femme, dont on a dit beaucoup de mal , comme de toutes celles qui ont le malheur d'être belles , dit madame de Rudesgens en s'appliquant par un profond soupir la dernière partie de sa phrase.

— Elle passe pour avoir de l'esprit, dit Champmortain en souriant.

— De l'esprit, peut-être, fît madame de Rudesgens, mais je lui crois du tact, du jugement.,, des appréciations justes. . .

— Et surtout, dit Sylvie d'un ton convaincu, des idées d'un ordre peu commun... c'est une femme extraordinaire.

— Avez-vous donc pu en juger en si peu d'instants? reprit Champmortain.

— Nous sommes restées plus d'une heure ensemble.

— Et que vous a-t-elle dit?

Sylvie regarda son mari d'un air plein de sarcasme, et lui répondit en quittant le salon :

— Vous seriez peut-être embarrassé, si je vous répétais ses confidences.

Champmortain ne sut que dire , et sa bellemère allait probablement lui demander l'explication de cette phrase, lorsque M. de Rudesgens entra radieux, en se frottant les mains et en se balançant de l'air le plus débauché.

— Vous venez trop tard , lui dit madame de Rudesgens; la colombe est envolée...

— Bah ! dit M. de Rudesgens en riant, trèsbien, très-bien !

— Vous le prenez bien gaiement , monsieur.

— Eh ! mais je n'ai pas lieu d'être triste.

— Vous êtes un vieux fou.,., lui dit en haussant les épaules madame de Rudesgens. Du reste, madame Amab n'est pas ce que vous pensez... c'est une femme de mérite, d'esprit...

— Je le crois...

— Et toutes vos galanteries n'arriveront qu'à vous rendre ridicule.

— Je vous prie de le croire, dit M. de Rudesgens en saluant ironiquement sa femme , qui sortit.

Et tout aussitôt il se tourna vers Champmor tain en s'écriant :

— Ah ! Champmortain, le tour est excellent! J'avais été surpris en négligé , j'avais couru m'habiller et j'allais rentrer dans le salon, quand j'ai entendu les salutations d'adieu. Vous ouvriez la porte du salon, je me suis jeté légèrement de côté, et à peine la porte était-elle refermée, que je me suis présenté aux regards de madame Amab. Je dois l'avouer. Champmortain, j'ai été mal pour vous. Je lui ai dit, je crois, que je lui demandais la permission de réparer l'incivilité de mon gendre, en lui offrant la main jusqu'à sa voiture ; et quand elle a eu posé sa main dans la mienne, j'ai , ma foi , ajouté qu'il fallait être le dernier des maladroits pour céder une si belle main à qui que ce soit... J'ai encore dit deux ou trois mots charmants , et , Dieu me damne ! je crois que je lui ai serré la main... car elle a rougi.

— Elle en est capable , dit Champmortain avec humeur.

— Décidément, mon cher, elle est délicieuse; mais je vous laisse... Je veux être discret.

A ces mots , M. de Rudesgens tourna sur ses talons et alla promener son triomphe dans le parc.

— Ah çà ! se dit Champmortain, elle les a tous ensorcelés.

Et il se retira plus mécontent que jamais du succès de Léona , après avoir été lui-même au delà de toutes les convenances pour obtenir qu'on voulût bien la recevoir.

Maintenant nous allons abandonner ce récit pour faire connaître à nos lecteurs quelques lettres écrites par plusieurs des personnages de cette histoire.

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