I.citrt' du colonel Thomas Rioii à madame Muller, à Cologne
« 20 mai.
it Ma mère , je vous ai déjà écrit hier , et je vous ai dit comment j'étais arrivé dans ce pays. Je vous ai nommé tous ceux que j'y avais rencontrés et ce que j'avais appris d'eux. Je n'ai point vu 31. de Montaleu ni la fameuse madame de Monrion. Je comptais les rencontrer chez M. de Champmortain, chez qui je suis allé hier passer la soirée. Mais ils ne sont pas venus. J'avais eu le matin la visite de Montéclain et de Brias, visite qui m'a fort étonné, et vous allez le comprendre.
tt Après quelques paroles fort insignifiantes, Montéclain s'est écrié tout à coup :
<i — Colonel, vous souvenez-vous de l'embuscade de Cherchell ?
154 LA COMTESSE DE MOPfRION,
«c — Oui, pardieu ! lui dis-je; et sans vous qui , de la pomme d'or de votre cravache , avez fendu la tête à l'Arabe qui me tenait au bout de son pistolet, probablement je faisais ma dernière campagne.
«1 — C'est cela, colonel, et vous vous rappelez qu'en ce moment vous m'avez dit en vous élançant dans le plus fort de la mêlée : " Mon tour <i viendra, j'espère. )>
tt — Puisque vous me rappelez cela , dis-je à Montéclain, c'est que mon tour est venu.
tt — Vous avez deviné.
<c — De quoi s'agit-il?
«c — D'une chose fort importante et dont le secret doit mourir ici.
<i — J'attends.
<c — Il s'agit de prier madame Amab de se taire sur ce qu'elle a vu et entendu hier.
« Vous devez comprendre mon étonnement à ces paroles.
« — Je ne connais point madame Amab , lui dis-je.
n — Je le crois.
<t — Je l'ai vue hier pour la première fois...
« ■ — Je le crois. Mais je regarderai comme un service émincnt l'empressement que vous mettrez à lui adresser cette prière en votre nom, et
surtout sans lui dire qu'elle vous a été suggérée par moi ou par Brias,
<t — Mais quelle autorité voulez-vous qu'ait sur madame Amab la prière d'un étranger?
'.c — Colonel, me répondit Montéclain , je ne discute point jusqu'où peut aller cette autorité; mais j'y compte.
« — M. de Montéclain, lui dis-je alors, ceci devient une plaisanterie que je pourrais trouver de mauvais goût... Je vous répète que je ne connais pas madame Amab , et que vous voulez me faire jouer vis-à-vis d'elle un rôle fort déplacé.
u — Colonel, me répondit Montéclain avec son air sardonique , vous ne vous imaginez pas tout ce que vous pouvez ; de même qu'avant l'embuscade de Cherchell je ne m'imaginais pas, mpi , que je pusse sauver la vie d'un bomme avec un coup de cravacbc. J'assenai le coup rudement... Voilà tout. Eb bien! dites rudement, s'il le faut, à madame Amab que vous ne voulez pas qu'elle parle de ce qu'elle a vu et entendu bier, et je vous jure que vous réussirez comme j'ai réussi.
« — S'il ne s'agissait que d'acquitter une dette, dis-je à Montéclain , je oonsidérei'ais ceci tout autrement, mais vous me sommez de ma pa-
rôle ; soit : service pour service , je ferai ce que vous voudrez.
« — Merci, colonel , me dit Montéclain, nous serons quittes, et alors nous pourrons marcher chacun à notre but sans crainte , ni ménagements.
«I Aussitôt il s'éloigna avec Brias qui, pendant tout ce temps, m'avait examiné comme une bête curieuse qu'il n'avait pas encore vue.
« Que veut dire ceci , ma mère ? Cet homme me connaît donc? Il sait peut-être qui je suis... du moins il connaît mes relations avec Léona... Que dis-je, mes relations? je ne mentais pas lorsque je disais que je ne connaissais point madame Amab , que c'était la première fois que je la voyais... il sait donc autre chose, il sait donc le Hen mystérieux qui nous unit et qui nous enchaîne à la même vengeance. Le jour de ma présentation chez Léona, nous avons évité d'échanger entre nous une seule parole en dehors de la conversation générale ; j'avais remis à quelques jours à lui faire ma visite , pour que rien n'éveillât les soupçons.
« Je ne pus résister à l'inquiétude que m'avaient causée les paroles de Montéclain, je courus chez Léona... Elle rentrait, son mari était dans le salon et ne nous laissa seuls que durant quel-
ques minutes. J'en profitai pour dire à Léona ce que m'avait demande ïMontéclain. Elle m'expliqua à quoi s'appliquait cette recommandation, puis revenant à ce que j'attendais d'elle :
<t — Cela vient-il de vous , Thomas ? me ditelle.
<i — Qu'importe ! lui dis-je , il le faut. C'est une dette que je paye.
« Elle n'eut pas de peine à deviner qui m'avait poussé à cette démarche et elle me répondit :
«t — Eh hien donc! je me tairai... Mais vous pouvez dire de ma part à Montéclain que c'est un niais , je n'avais aucune envie de me servir du secret de madame de Champmortain ni contre elle, ni contre Brias. J'en ai tiré tout ce que je voulais.
u — Quand vous reverrai-je ? lui dis-jc.
« — A la fête de madame de Champraortain.
<( Son mari rentra, je me retirai. Le soir venu, j'allai voir les Rudesgens , et je compris ce que Léona n'avait pas eu le temps de m'expliquer. Elle a fait de madame de Champmortain une ennemie implacable de cette madame de Monrion, dont le nom remplit ici toutes les bouches. Madame de Champmortain n'a pas dit un seul mot contre elle, mais comme M. de Rudesgens venait de se répandre en louanges sur madame de 1. 14
158 lA COMTESSE DE MOi\RIO!V.
Monrion, et qu'il en appelait au témoignage de sa fille, celle-ci s'est tournée vers Brias et lui a dit :
t: — C'est à vous de dire si cet éloge est mérité : car je crois que vous la connaissez plus particulièrement qu'aucun de nous. »
«1 II y avait dans ces paroles, prononcées d'une voix légère et avec un charmant sourire, un fond de rage indicible. Brias a balbutié comme un sot. Quant à Montéclain , à qui j'ai dit que j'avais fait ce qu'il m'avait demandé, il a été d'un ridicule sublime. Il a fait la cour à madame de Rudesgens avec une constance et d'un air de bonne foi qui faisaient pâmer la vieille en regards incroyables et en soupirs de l'autre monde. Puis il s'est amusé à taquiner M. de Rudesgens et à lui faire raconter ses bonnes fortunes, ce qui a amené entre le vieux marquis et sa femme une furieuse querelle dont il a ri comme un fou. Brias avait l'air d'un enfant en pénitence ; Cliampmortain s'ennuyait et paraissait inquiet ; sa femme dévorait dans un morne silence sa jalousie et sa colère. Il n'y avait que Montéclain dont l'esprit parût libre de tout souci. Quel est cet homme? que veut-il? où va-t-il? Je croyais le connaître , parce que je savais ce que le monde en dit. Je voudrais interroger Léona à son sujet. Il faut attendre jusqu'à après-demain. Je le ferai.
Je ii'ou])Iicrai pas que vous m'avez recommandé (le me laisser guider par elle. Je sais la tendresse que vous lui portez , et je ne veux rien vous en dire qui puisse vous blesser... Mais j'aurais voulu que celle dont vous avez élevé l'enfance eût mieux profité de conseils qu'a dû lui donner votre expérience et votre vertu. 3Iais je ne l'accuse ni ne la juge. Elle a eu à souffrir de la pauvreté et du mépris, elle se venge... N'est-ce pas aussi mon but? Je vous manderai ce qu'elle me dira de Montéclain... Elle doit le connaître. Ils sont en présence comme deux ennemis qui , sachant ce qu'ils valent l'un l'autre, craignent de s'attaquer. Nous verrons.
<c Je ne puis vous répéter que ce qu'on m'avait dit de madame de Rudesgens. Cette femme a oublié son passé, et sans les preuves écrites que possède Léona, jamais on ne l'amènera à un aveu. Du reste, elle me paraît de bonne foi dans son hypocrisie. Elle a raison ; sa fidélité à 31. de Rudesgens peut lui compter comme une vertu capable d'effacer tous les accidents possibles de sa jeunesse. Mais je reviens à ma visite.
•1 Pour vous dire tout ce qui s'est passé hier soir, je dois ajouter qu'après mille détours, et pendant que Montéclain tenait à lui l'atlentiou de tout le monde, Brias s'est approché de ma-
dame de Champmortain et lui a adressé quelques paroles de la voix la plus suppliante.
<c — Je crois, lui a-t-elle répondu sèchement, que je deviens sourde ; veuillez parler plus haut ; je ne vous entends pas.
<c L'imprudent Brias a murmuré avec désespoir le nom de Sylvie, que j'ai pu saisir.
<t — Vous avez raison, a-t-elle dit en se levant ; c'est l'heure de prendre le thé.
<t Alors Brias, dépité, a voulu jouer Tindifférent ; il s'est mis à parler à tort et à travers, en disant les plus énormesfolies. Madame de Champmortain eut la cruauté d'en rire avec nous. Le pauvre Brias n'y a pas résisté , et il est tombé dans le marasme. Vers onze heures et demie nous nous retirâmes , et je quittai ces messieurs à la porte du château. Montéclain n'avait pas cessé d'être d'une gaieté folle, et je l'entendis rire encore lorsque j'étais loin d'eux. Voilà où j'en suis. Après-demain je verrai sans doute M. de Montaleu à la fête qui se prépare. Je l'observerai avant d'en arriver à la terrible explication qui doit avoir lieu entre nous. Je ne l'ai vu que dans cet entretien d'une heure que j'eus avec lui , il y a quinze ans , et qui décida de ma destinée. Il m'apparut alors comme un modèle d'ingratitude et de dureté... Cependant il
RÉSILTVT. 161
[)asse pour un linnimo (riioniirur cl do probité sous tous les rnp|H)r{s... Ce n'est qu'un ni.isque sans (loule. et je dois le croire. .. Soyez tranquille, ma mère, je le lui arracherai.
« A vous tout et toujours.
tt Votre fils,
« Thomas. »
£B,THtJE, DB KOITTEGLAÎW A M. LOUIS TILLOlf.
n 23 mai.
« Je vous l'ai dit , mon cher ami , l'horizon était chargé de lourdes vapeurs : de pâles éclairs les sillonnaient furtivement, de sourds murmures frémissaient dans l'air ; nous vivions dans une atmosphère électrique, les nerfs tendus, la respiration haletante; tout annonçait l'orage, et l'orage a éclaté.
<i C'a été par une soirée splendide ; le château de Rudessens élincclait de bougies, les fleurs
164 I.A COMTESSE DE MONRION.
abondaient, les parquets luisants étaient de vrais casse-cous ; les damas et les satins avaient été dépouillés de leur camisole de basin ; on avait fait venir des livrées neuves de Paris ; les argenteries massives de Rudesgens miroitaient d'un éclat terne à côté des étincelantcs orfèvreries de Champmorlain.
<; Le beau-père était merveilleusement vêtu : habit bleu à boutons d'or, pantalon noir, bas de soie blancs , souliers vernis , gilet blanc et cravate noire à col rabattu. Il avait l'air d'un jeune lycéen qui a dépouillé l'uniforme pour son premier costume de bal.
u La belle-mère, surexcitée par la furieuse élégance de son mari, avait déployé une robe de satin rose retroussée de mai'abouts attachés par des agrafes de diamants. Cette robe , outrageusement décolletée, permettait à deux rivières de diamants de se promener par sauts et par bonds sur les protubérances rocheuses et dans les profondes vallées de ses longues épaules et de sa roide poitrine. Le tout était surmonté d'une auréole de marabouts judicieusement plantés dans des épis, toujours de diamants, ce qui faisait ressembler volontiers madame de Rudesgens à l'un de ces vastes éventails montés sur un manclie de pierre précieuse, et dont se servent
ARTHUR DE MOrïTÉCLXlIX A M. I.OLIS VILLON, 1G5
les esclaves de l'Inde pour agiter l'air autour de quelque rajah indolent.
<c Chanipmortain eût été fort bien s'il n'avait eu la prétention de faire croire qu'il a sa taille de vingt-cinq ans... L'abdomen horriblement sangle en paraissait d'autant plus respectable.
<c Quant à madame de Chanipmortain, elle était belle comme une femme qui a le bonlieur de l'être , qui veut l'être et qui sait l'être. Elle s'était contentée d'une robe blanche de mousseline de l'Inde, avec une demi-douzaine de fleurs naturelles artistement semées dans ses cheveux. Ce peu de parure était si bien ajusté, si bien venu, si librement porté, que je ne serais pas éloigné de penser que Léona eût passé par cette toilette, comme elle a passé par ce cœur, car l'infortunée Sylvie paraissait heureuse et gaie. C'est que Léona est un terrible maître , et Chanipmortain pourra bien payer les frais d'éducation de sa femme.
« J'étais curieux de voir toutes les entrées ; je suis arrivé d'assez bonne heure pour n'être précédé que par une trentaine d'invités, qui, venus de ciii([ à six lieues à la ronde, s'étaient imaginé sans doute qu'ils n'arriveraient jamais assez tôt. J'ai eu à subir qucNpies souvenirs du passé : j'ai retrouvé là d'anciens amis de mon père qui
m'avaient vu naître, et qui m'ont raconté les maussades gentillesses de mes premiers ans ; j'ai trouvé là, aussi, des petites filles que j'avais fait danser sur mes genoux il y a quelque quinze ans, et qui sont devenues de gaillardes demoiselles très en appétit de mariage, maturœ viro, comme dit le latin. Cela m'a horriblement vieilli. J'ai trente-deux ans , mon cher Villon, et je ne suis rien, et cela grâce à ce vieux sauvage de 3Iontaieu , qui rachète en morale prcchée l'immoralité pratique de sa jeunesse , qui fait de l'enthousiasme pour la vertu, et de la sévérité pour le vice , après avoir chaudement cultivé le vice et écorné les angles aigus de la vertu, comédien vulgaire dont les folies de jeunesse avaient été assez lestement troussées pour ne pas croire qu'elles finiraient en capucinades.
<t Mais vous avez pour lui l'estime la plus profonde ; il est le ciel protecteur de l'étoile vers laquelle tendent sans cesse les rayons de vos yeux. Je vous ai promis de le respecter et surtout de veiller sur votre étoile. J'abandonne donc ma haine légitime et je continue mon récit.
» Je m'ai'rachai aux souvenii's des pères et aux espérances des petites filles , et je me cachai dans l'angle d'une croisée et derrière un vaste rideau. De cette façon je planais sur la cour où
ARTHUR DE MONTÉCLAIIV A M. LOUIS VILLOÎV. 167
défilaient les voitures des invités, et j'espionnais dans le salon.
« Durant une heure je n'eus d'autre distraction que de voir débarquer les toilettes les plus outrecuidantes sortant des véhicules les plus extravagants. Toutes les carrioles, toutes les guimbardes du pays avaient été mises en réquisition, de même que les chevaux de labour et ceux des moulins environnants. Je ne vous parlerai pas des calèches dont les soupentes étaient restaurées à force de cordes , et dont les glaces absentes étaient remplacées par des pans de rideaux de couleurs diverses. Je passe sous silence deux caisses de cabriolet assujetties sur des trains de berline ; je ne m'arrête point sur deux coupés dont la partie supérieure avait été remplacée par une tente en coutil. Tous ces ingénieux subterfuges de l'industrie nivernoisc m'étaient connus et eussent fatigué mon imagination si je n'avais été récompensé de mon attention par l'arrivée d'un fort beau gaillard empaqueté dans un sarrau de toile grise , dans un pantalon à pied de toile grise, et le chef couvert d'une casquette de toile grise. Ce paquet gris et crotté était monté sur un long cheval ; il en a jeté les rênes à un petit drôle en haillons qui l'a suivi dans le coin de la cour.
II Là, et en un tour de main , il a dépouillé le pantalon, le sarrau, la casquette, et est sorti de son enveloppe grise, pimpant , leste, blanc, propre , brossé , comme un marié ; il a secoué sa chevelure dont il avait comprimé la frisure sous sa casquette pour ne pas l'abandonner aux coups de vent de sa course rapide ; il a tiré de sa poche des gants jaunes , il a fait descendre jusqu'à la main le chapeau Gibus qu'il avait glissé dans le dos de son habit , et il a monté le perron d'un air beaucoup plus dandy que Brias, qui venait de descendre de son coupé la tête basse et le front de mauvaise humeur. Brias , qui ne manque pas d'esprit , n'a pas le moindre tact. Dans la position où il est, on peut être tranquille, on peut être désespéré , on peut être ravi, mais on n'est pas de mauvaise humeur ; cela est trop naturel, 3Iadame de Champmortain vaut bien la peine qu'il joue une petite comédie pour elle. Brias prétend qu'elle n'y croirait pas. Tant mieux ; les femmes vous savent toujours quelque gré du mal qu'on se donne pour les tromper. J'épiai l'entrée de Brias dans le salon : il fut reçu comme tout le monde par Sylvie. Il en pâlit. Elle a dû avoir un véritable moment de bonheur.
« Il chercha quelqu'un des yeux , et tomba
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sur le seigneur Annibal de Rudesgens, qui l'entraîna de mon côté pour lui parler de la belle madame Amab. Je repris mon observation extérieure au bruit foudroyantque faisait une énorme diligence avec coupé, intérieur, rotonde, impériale, banquette, etc., le tout traîné par six chevaux de poste. Il en descendit un tout petit jeune homme qui cria ses ordres aux postillons de la voix la plus discordante. Je le reconnus pour le fils d'un apothicaire qui a heureusement appliqué la mécanique au métier de 31. Fleurant, et qui est le principal actionnaire d'une entreprise de messageries.
<i II continuait à jeter ses ordres aux automédons de monsieur son père , lorsqu'il fut rasé comme une borne par un délicieux équipage qui coupa tous les autres avec cette rapidité insolente qui n'appartient qu'à des chevaux de prix et à des laquais de parvenu ou de femme douteuse. Le double droit du laquais à cette impertinence était justifié : c'était l'équipage de M. et madame Amab. L'entrée de la Léona dans le salon fut excellente : elle était belle, elle était calme, elle était modeste; elle se montra heureuse et embarrassée de l'accueil transcendant qu'on lui faisait; elle accepta en baissant les yeux la place réservée que madame de Champ-
170 I„V COMTESSE DE MOîVRIOPf.
mortain lui offrit près d'elle. Le vieux Rudesgens trépignait d'aise ; ell<3 eut l'air de le découvrir d'un regard et de le saluer avec une finesse qui semblait rappeler une renconire passée. Brias , qui n'avait pu se décrocher des confidences de l'antique Cupidon,fut obligé de s'incliner devant ce salut adroitement partagé. C'était une lâcheté de le faire, c'était surtout une sottise de le faire disgracieusement. Je n'avais plus d'yeux que pour Léona, et je suivais avec une extrême attention ses regards qu'elle promenait timidement et autour d'elle. Cela me mena à découvrir à l'angle d'une porte le majuscule Hector de Montaleu, bridé dans une cravate de satin blanc épinglée de diamants : il é(ait abominable. Quand on rencontre ce vaste individu, avec ses longues guêtres de cuir, sa veste de velours, sa casquette fauve, son fouet, sa gibecière et tout son attirail de chiens, il a une sorte de beauté forestière qui vous fait croire qu'avec un peu de tenue cela ferait encore un beau cavalier dans un salon. Mais l'habit le dépoétise. Il était à peindre pour une enseigne du Bœuf à la mode. Il n'en est pas (le même du colonel Thomas Rien , qui était à deux pas de lui : sa haute et fine taille était admirablement dessinée par un habit noir exactement boutonné jusqu'à sa cravate blanche
ARTHUR ÎIE MOKTÉCLAIN A M. LOUIS VILI.OV. 171
sur laquelle se dessinait un étroit liséré de son ruban de commandeur.
ti Puisque vous prétendez le savoir, mon cher Villon, je ne veux pas vous contredire. Je veux bien que le colonel Thomas soit le fils d'une bonne Allemande à moitié illuminée, c'est-àdire aux trois quarts folle, et qui vit retirée dans un couvent de Cologne; ([ue cette excellente madame Muller, qui est aussi la marraine de Léona, soit la mère dudit colonel, je n'y contredis point ; mais, de par tous les diables ou de par tous les saints ! il y a du sang de pure race dans cet homme : il a le nez arqué de l'aigle et a une grâce incroyable dans les lèvres , et lorsqu'il abrite, sous ses blonds et épais sourcils, son œil fauve et bleu, il en sort des tonnerres et des éclairs. Il y a du Jupiter dans la naissance de ce garçon-là, et feu M. Muller, qui n'a jamais existé, vous pouvez m'en croire, est un Amphitryon imaginaire, je vous l'atteste; je dis mieux, j'en suis sûr, et je vous dirai un jour le nom auquel a droit celui qui a choisi ce nom de Rien comme un défi jeté à la fortune.
i: Quoi qu'il en soit, rassendjiéc était déjà devenue assez nombreuse pour que l'on commençât à être mal à l'aise dans le grand salon. Madame de Champmorlain, avec une affectation
incroyable , y entassait cependant femmes sur femmes, au mépris des toilettes les plus exquises; l'orchestre avait déjà grincé quatre ou cinq préludes; mais madame de Champmortain n'y voulait rien entendre, et au lieu de donner le signal, elle venait reprendre sa place auprès de madame Amab , qu'elle comblait de la façon la plus ridicule... A propos, j'oubliais M. Amab : il était tombé en partage à Champmortain, qui s'en dépêtra sur 3Iontaleu, qui le planta là tout net... Il était dans un des salons secondaires, loi'sque tout à coup la porte se désencombre , et je vois entrer une fée !
« Villon, mon ami, vous m'avez dit un jour : Il Je l'aimerai toute ma vie sans espoir, car «1 maintenant la distance qui nous sépare est inti franchissable ; mais s'il arrivait qu'il fallût doute ncr ma fortune et ma vie pour lui sauver un <i chagrin, je ne croii^ais pas avoir tout à fait perdu 11 mon temps sur cette terre. » Vous m'avez dit cela, et sachant qu'elle devait venir dans ce pays où je suis venu, vous avez ajouté : 'i Veillez sur <i elle ; protégez-la, et si quelque danger la mena- <: çait, avertissez-moi, et je serai près d'elle pour «1 la sauver. )> Vous m'avez dit tout cela, Villon ; et quoiqu'il y ait entre moi et elle un secret que vous savez et qu'elle ignore , un secret qui m'a
ARTHIR DE MO>TÉCLA.I!N A M. l.OLIS VILLON. 173
fort prévenu en sa faveur, je l'avoue, si je ne vous ai pas ri au nez, c'est que j'ai pitié des fous. Eh l)ien ! Villon, s'il y a un fou entre nous deux, «c n'est pas vous, c'est moi. Je l'ai vue, Villon, belle, candide, majestueuse, naïve, pure image lies anges par sa beauté, et vêtue comme une uuchesse. Quand les rayons de ses yeux ont fait pjlir toutes les bougies pour inonder ce salon d'une lumière céleste , quand j'ai vu frémir ses lèvres purpurines, rose qui sourit et qui parle, quand j'ai aperçu cette blanche épaule, ces bras aux contours amoureux et dont nul ne connaît lelreinte; cette main d'enfant, cette taille qui doit j)lier et bondir comme une éi)éc d'acier... Villon! Villon! je suis demeuré ébloui, anéanti, confus. Je me suis méprisé... et je vous ai trouve bien insolent. Quoi! vous l'aimez, Villon? Sur mon âme, je ne l'oserais j)as.
'i ?son, de par toutes les belles dames que j'ai honorées de mes hommages, je ne l'aimerai pas. Mais si je l'aimais, cette femme, je me ferais son esclave, son laquais, je l'adorerais à deux genoux sur des pointes d'acier, je voudrais la poser sur un trône, sur un autel, ou plutôt je l'enfermerais dans un donjon, je monterais la garde à sa |)orte, je la maltraiterais , je la tuerais si je la cro}ais capable d'avoir un regard pour un autre que
moi. Non, rassurez-vous, Villon, je ne l'aimerai pas , je n'ai aucune envie de devenir stupide et ridicule. ,
« Ce n'est pas, certes, que je veuille dire cela de vous. Votre nature peut supporter de pareilles amours, tant mieux. Quant à moi, je suis trop colère et trop impérieux pour accepter un pareil pouvoir. Je suis surtout trop égoïste. Si j'aimais votre étoile, votre sainte vierge, votive Julie, je ne m'appartiendrais plus. Car enfin il faut en finir avec toutes ces métaphores indigentes qui ne disent rien de ce que j'ai éprouvé... C'était Julie, c'était la comtesse de Monrion. L'auréole lumineuse qui l'entourait était si éblouissante que j'y pus à peine distinguer la figure de M. de Montaleu qui lui donnait le bras. Cet exécrable vieillard a pu passer sous mes yeux sans m'agacer de l'envie de lui briser la tète , grâce à la protection de cette blanche fille mariée. C'est une véritable fée.
«1 Vous vous demanderez comment j'ai pu voir tant de choses , découvrir tant de perfections dans le court espace de temps qu'une femme met à entrer dans un salon. C'est que ce court espace de temps a été prolongé de la façon la plus insultante. Madame de Monrion , arrivée à l'entrée de ces deux demi-cercles de femmes qui
ARTHCR 1)E MOSTÉCI.\n \ M. I.OLIS VILLO>'. 175
l;i ch'voraicnt des yeux . chrrcha du regard la maîtresse de la maison. Celle-ci était près de Léona. et trop maladroitement penchée vers elle lioiir qu'il ne fût pas évident (pfelle ne voulait point voir madame de 3Ionrion. Julie finit par apercevoir madame deCham})mortain et s'avança vers elle. M. de 3IontaIcu l'arrêta en reconnaissant Léona. Il espérait sans doute que madame deChanq)mortain, en les apercevant et en venant au-devant d'eux, leur épargnerait le déplaisir de se trouver faee à face avec madame Aniab.
«c Madame de Champinortain fut implacable ; elle s'obstina à rester attentivement penchéevers Léona et à ne point voir ni M. de 3Iontaleu , ni madame de Monrion. Cependant ce |)ctit temps d'arrêt . au milieu du vide que faisaient deux grands arcs de fauteuils hérissés de founnes. cette hésitation avi.it été remarquée. Madame de Monrion resta calme, mais M. de Montaleu, retroussant sa cravate, fit un pas pour se retirer. < Mielques voix discrètes api)elèrent madame de Ciiampmortain , comme pour réveiller de l'attention troj) profonde qu'elle prêtait à Léona , sa voisine même la poussa du coude ; elle resta impassible. Cchi allait devenir tout à fait scandaleux, lorsque 31. de Rudesgens, soit (ju'il de\inàt l'intention incroyable de sa fille, soit qu'il crût à
une distraction réelle, traversa vivement le salon, prit la main de Julie et la conduisit près de madame de Champmortain, en disant assez haut :
« — Ma fille , voilà madame de Monrion qui vous attend depuis trop longtemps.
« Le vieil Amadis, avec ses ridicules prétentions, a eu plus d'esprit et de savoir-vivre que ce butor de Champmortain, qui voyait tout cela et qui crevait dans son pantalon en essuyant d'une main tremblante la sueur pâle et froide qui l'inondait.
«t Madame de Champmortain ainsi interpellée se retourna négligemment , se leva le plus lentement qu'elle put, salua le moins possible, et, jetant un regai'd distrait autour d'elle, chanta d'une voix traînante l'accueil suivant :
tt — Comment venez-vous si tard, madame? Nous n'avons plus de {)lace dans le grand salon; il faut absolument que je vous cache dans ce petit coin là-bas.
'1 Elle prit le bras de Julie et la conduisit jusqu'à la porte, où elle rencontra sa mère, qu'elle chargea du soin de placer la comtesse dans un premier salon où il n'y avait encore que des hommes. M. de Rudesgens s'était emparé de M. de Montaleu, qui ne vit point ce dernier trait d'impertinence. 11 y avait autour de ce salon
ARTHl'R DE M0!VTÉCL.\1> A M. LOUIS VILLON. 177
plusieurs figures plus ou moins affectées de cette scène : d'abord, comme je vous l'ai dit, Champmortain, qui suait et crevait ses gants, tant il serrait les poings; Brias ensuite, qui avait l'air ahuri et hébété d'un homme ivre; puis M. Amab, dont la pâleur avait tourné au vert, et dont j'entrevoyais la tète sous le bras d'IIeclor de 3Ionta- Icu, dont le visage pourpre s'allumait de convoitise, pour la belle Julie, sur sa cravate blanche. Quant au colonel Thomas Rien, il semblait qu'il n'eût que des yeux dans le visage, tant il les ouvrait d'une façon foudroyante pour contempler la belle des belles.
<i Léona est toujours un grand maître dans les petites choses; elle avait considéré madame de Monrion avec un sourire charmé , et s'était retournée vers son autre voisine pour lui dire d'une voix llùtée :
« — Voilà une bien belle personne.
<( Les voitures se pressaient dans la cour, mais fout mon monde était arrivé, et je sortis de derrière mon rideau au moment où le regard quêteur de Léona semblait chercher quelqu'un. J'allai droit à elle et je lui dis :
u — Me voilà.
« — L'avez-vous vue? me dit-elle sans nier que ce fût moi qu'elle cherchât.
<( — Oui, lui répondis-je sans lui demander de qui elle me parlait.
<t — Avez-vous pardonné à 31. de Montalcu?
(i — Non.
« ■ — Où allez-vous ?
it — Je vais la regarder.
« — En êtes-vous là, de commencer vos attaques par des œillades obstinées pareilles à celles que me lance ce petit bonhomme qui arrive à la ceinture de Montalcu?
« — Il est fort gentil, lui dis-je; c'est le fils de mon apothicaire.
u — Je vous conseille de le présenter à la fille de votre faïencier.
<( — Il faudrait d'abord que je fusse présenté moi-même.
ic — Vous pourriez prier mon mari de vous rendre ce bon office.
<i — S'il l'osait, vous ne lui pardonneriez pas 5 j'aime mieux le demander à Brias.
« — S'il l'osait , Sylvie serait capable de lui pardonner.
<( — Je ne le soumettrai pas à une si terrible chance de pardon, et je ne me ferai pas présenter; je me contenterai de la regarder.
<t — Pourquoi faire?
<t — Pour la voir.
ARTHtR DE MOISTÉCI.AIN A M. LOUIS VII.LOiV. 179
"! — C'estdoncun plaisir bion extraordinaire?
<t — C'est la première fois que je le comprends.
« — Vous n'avez donc rien vu d'aussi beau?
tt — Rien.
'1 — Pour être méchant , vous devenez impoli.
'c — Et pour que vous ne suiviez pas mon exemple, je vous laisse.
« Je n'étais pas fâché d'avoir jeté ce premier grain de poivre sur le triomphe de Lcona. Si elle exècre la vertu et la bonne renommée de madame de Monrion, elle ne déteste pas moins sa beauté. J'étais sûr de faire éclater un peu plus rapidement les mauvaises intentions préméditées contre l'ange aux ailes coupées qui ne peut s'en retourner au ciel, et j'aliai continuer mon rôle d'examinateur.
<i Quand j'arrivai dans le second salon, Julie éUiit seule entre trois ou quatre grandes filles montées en graine qui se tordaient les yeux pour la voir sans la regarder. Elle souffrait visiblement, et ses yeux cherchaient partout un protecteur. Il y avait, dans l'aulrc salon, Chani])morlain . le maître de la maison, Brias qui la connaît, Amab (juVIle a aimé, et que je m'attendais à voir venir près d'elle ; pas un ne démarra
180 lA COMTESSE DE MO^RION.
de la portée du regard de la Léona. Le colonel Thomas m'avait seul suivi dans le petit salon où se trouvait la belle abandonnée. Il la regardait étrangement, je vous le jure. Était-ce de la haine, de l'admiration ou de l'amour?... Je ne puis vous le dire, mais ses yeux lançaient des rayons changeants qui firent peur à Julie quand elle les rencontra . Il en résulta qu'elle se tourna de mon côté. Probablement je jouais, sans m'en douter, le même jeu que le colonel, car elle parut également blessée de mon attention.
<( Heureusement pour moi, le signal delà danse fut donné. Il follut de toute nécessité qu'un certain nombre de danseurs passât dans le second salon. Madame de Champmortain donna l'exemple. Il y avait huit jours que cette première contredanse avait été promise à Brias, qui avait eu l'esprit de la demander devant nous tous. Il s'en souvint, mais madame de Champmortain lui passa sous le nez, avec le grand paquet de toile grise dont je vous ai parlé ; c'est un certain baron de la Trottière qui passe pour avoir conquis les faveurs d'une cantatrice à roulades d'Issoudun, et qu'on dit de première force sur l'épée.
n Ceci réveilla Brias de son anéantissement, je vis le moment où il allait sauter à la gorge du grand baron. Je l'arrêtai à temps et je lui dis :
ARTHUR DE MO>TÉCL\IN A M. LOUIS Vll.I.OiV. iSl
't — Pas do sottises... Un moment de courage, invitez madame de iMonrion.
« Brias m'obéit en désespéré, et, comme tous les esprits faibles, il poussa les choses à l'extrême, et alla tout droit se placer en face de madame de Champmorlain. 0 mon cher Villon, il a fallu qu'en ce moment Dieu couvrît Julie et Brias du même bouclier de diamant dont il protégea les jours du vieux comte de Toulouse, dans les champs de la Palestine, pour que tous deux ne tombassent perforés, brûlés, écrasés du regard que leur lança la blonde Sylvie. Je ne sais quel parti allait prendre l'exaspération où je voyais madame de Champmorlain, lorsque Léona parut conduite par ce goujat d'Hector. A cet aspect, et comme si cette femme portait autour d'elle une atmosphère de mauvaises pensées, une soudaine inspiration arriva à Sylvie ; elle lit signe à Léona de preiulrc place en face d'elle et jeta insolemment ces mots à Julie :
« — Pardon , madame , voilà le vis-à-vis que j'attendais.
'! Brias resta atterré; Hector ne s'aperçut de rien ; madame de Monrion tomba presque évanouie sur un fauteuil (pii se trouva derrière elle.
<; Chiuni)mortain. qui avait vu le coup de théâtre , voulut s'approcher, mais il fut cloué à
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sa place par un regard de Léona. Le colonel, qui avait tout examiné, se retira d'un air mécontent.
i< Brias éperdu ne savait que dire à madame de Monrion, si ce n'est qu'il était désolé et qu'il allait trouver un autre vis-à-vis. Un moment je fus tenté de cueillir pour la contredanse une de ces giroflées montées et oubliées sur les banc{uettes pour venir en aide à Brias et à madame de Monrion ; mais toute la douleur et tout l'effroi qui se peignaient sur ce beau visage ne purent me décider à paraître faire quelque cliose pour quelqu'un qui intéresse le vénérable Montaleu.
<( Il venait d'entrer, fier de sa vertu , de sa bonne renommée , de sa pairie , de lui-même ; son aspect, vénérablement fat, refoula toute pitié au fond de mon âme; je laissai Brias à ses fureurs et Julie à son humiliation. Enfin, elle aperçut M. de Montaleu , se glissa jusqu'à lui et l'entraîna dans une antichambre. Je me faufdai aux alentours.
« Le vieux Montaleu ne voulait point croire ce que lui disait Julie. Elle pleurait cependant, la veuve immaculée, la blanche Valkyrie, la Vénus chaste , elle pleurait, et le cuir verni qui couvre le cœur du vertueux Montaleu faisait glisser sur lui ces larmes saintes et sincères comme les gouttes de rosée sur une armure de