ARTHUR DE MO.NTÉCLXIN A M. LOUIS VILI
fer-blanc. Dieu me damne, Villon, si ces perles, qui bordaient lumineusement les longs cils de la blonde fée et qui , se dctacbant une à une, faisaient, sur cet angélique visage , deux ruisseaux bien autrement i)rccieux et éblouissants que les rivières de diamant qui se cabotaient sur le cou de la Ru desgens ; si ces larmes m'eussent parlé à moi, soil comme frère, soit comme époux ou amant, j'atteste le ciel que je fusse rentré dans ce bal comme un homme ivre, que je me fusse jeté à travers cette insolente contredanse, pour y souflleter Cbampmortain, lîrias, le colonel, et le grand sarrau gris, et 31. Amab , et tous les bonmies qui eussent élevé la voix, nonseulement pour venger cette blonde enfant qui pleurait, mais pour oublier qu'il y avait là deux femmes, dont l'une méritait d'être fouettée publiquement et l'autre d'être mise au régime pénitentiaire.
<i 3Iais je ne connais pas madame de Monrion; je ne veux pas la connaître, et je la laissai sous l'aile déplumée de son noble pair. Savez-vous . Villon, ce que ce vénérable objet de votre culte trouva de mieux à répondre à cette triste désolation?
<t — Persoime ici, dit-il, n'aurait osé me faire une pareille insulte.
«t Le malheureux ! mais s'il n'avait été sous la protection de celle qu'il s'est donné la mission de protéger, je lui aurais cloué l'insulte au front, pour lui apprendre à avoir plus de pitié et de dignité. Comment se fait-il, Villon, que, parmi tous ces hommes , un seul ait eu un bon mouvement pour Julie , et que ce soit le vieux Rudesgens, le ridicule incarné? C'est qu'au fond de cette vieille bonbonnière en peau de citron racornie, il y a un cœur de père... c'est que Rudesgens a une fille. Un père , si bête qu'il soit, a un sens de plus que les autres hommes.
»c Cependant il fallait en finir. M. de Montaleu prétendit qu'il allait avoir une explication qui montrerait à Julie qu'elle s'était complètement trompée sur les intentions de madame de Champmortain. Il envoya un laquais prier tout bas M. ou madame de Rudesgens, ou M. de Champmortain , ou au besoin madame de Champmortain elle-même, de vouloir bien venir lui parler. Mais M. de Rudesgens était pris dans un whist, madame de Rudesgens dansait , on n'avait pu découvrir Champmortain, et madame de Champmortain priait qu'on voulût bien l'attendre un instant. Brias entra au moment même. Il fut très-troublé de la rencontre et me demanda.
«I — Pardon, lui dit M. de Montaleu , vous
ARTHDR DE MONTÉCLAIN A M. LOUIS VILLON. 185
donniez le bras à madame de Monrion lorsqu'elle a été obligée de se retirer de la contredanse ; dites-lui, je vous prie, que madame de Champmortain n'avait aucune intention malveillante lorsqu'elle s'est trouvée forcée de remplir un engagement pris sans doute antérieurement.
« Brias baissa les yeux sans répondre.
« — Pensez-vous donc, monsieur, dit M. de Montaleu , que madame de Champmortain eût l'intention d'insulter ma nièce?
« — Que dites-vous donc là , mon ami? dit Sylvie qui entra en ce moment. Je pensais au contraire être fort agréable à la reine des beautés, à votre divine nièce, en lui donnant la possibilité de causer plus particulièrement avec M. de Brias.
«I Julie adressa à madame de Champmortain un simple :
« — Oh ! madame!
<! Ce mot a été dit avec une éloquence de regard qui me prouve que Julie en sait plus que personne.
« — C'est au moins là un amour permis , je le sais, répondit madame de Champmortain. et dont un prochain mariage légitimera, je l'espère, les imprudences. Quant à moi , j'ai voulu faire
186 LA COMTESSE DE MONRlOrï.
quelque chose pour le hâter 5 je suis désolée d'avoir si mal réussi .
ti M. de Montaleu qui, en sa qualité d'homme sapiens et fortis , ne sait jamais rien , semblait chercher l'explication de ces paroles aux angles de tous les murs. Madame de Monrion regarda Sylvieavec unepitié si touchante que j'en fus ému.
<c — Oh ! madame , lui dit-elle , en quelles mains êtcs-vous tombée ?
<t Elle croyait avoir tout deviné, tout compris, et elle avait pitié de la folle jalousie de Sylvie. M. de Montaleu prit la main de sa nièce, et parlant haut à un domestique qu'il appela :
tt — Ma voiture, et vous direz à M. de Champmorlain que j'espère le voir demain matin.
it II sortit sur cette bravade surannée. Sylvie eut un moment d'hésitation , et peut-être eûtelle dit à M. de Blontaleu une parole qui eût amené une plus convenable explication , si ce damné Brias, qui est le diplomate le plus malencontreux que je connaisse, ne se fût avisé de dire à madame de Champmortain :
u — Ah ! madame, je sais quelle main perfide vous a poussée à insulter la plus pure vertu ; mais je vous jure que je l'en punirai.
<t Ceci ranima toutes les fureurs jalouses de madame de Champmortain.
ARTHUR DE MOIVTÉCr.\I!V A M. LOUIS VILI.O>. 187
<t — C'est votre devoir de futur, lui dit Sylvie.
« Je croyais les péripéties du drame épuisées, lorsque tout à coup le gros 3îontaleu, portant haut comme un cheval de carrosse, entre et s'écrie avec une légèreté écrasante :
<( — Le futur de qui?
<t — Mais, de votre belle cousine, madame de Monrion.
« Hector, qui faisait semblant de vouloir faire plusieurs bouchées d'une glace, faillit n'en faire qu'une de Brias ; mais la présence de madame de Charapmortain l'arrêta d'abord. Cependant, il ne put attendre qu'elle fût tout à fait partie pour s'approcher de Brias et lui dire d'une voix sinistre :
<t — 11 faut que je vous tue, Brias.
ic Madame de Champmortain s'arrêta et laissa échapper un cri étouffé ; elle eut peur.
Il — Ah! pardieu , repartit Brias , vous me rendrez grand service.
<t Sylvie entendit encore la réponse , et je ne sais ce qu'elle allait faire, lorsque Champmortain parut. Sylvie s'enfuit sous la protection de Léona qui passait. Hector, plein de courroux, arrêta le mari au passage pour lui demander de lui servir de témoin contre Brias.
u Chanipmortain demandait une explication , lorsque entra un domestique qui lui remit un billet écrit au crayon.
t( ■ — De quelle part?
«c — De la part de M. le marquis de Montaleu.
<t — Est-ce qu'il est parti?
,( — Mais je crois qu'il ne pouvait guère faire autrement, dit Brias.
(i Pendant ce temps , Chanipmortain parcourait le billet.
»( — Bien ! s'écria-t-il tout à coup, encore une affaire !
,t — Comment! mon vieux coquin d'oncle, dit Hector, veut se battre aussi !...
« — Je ne crois pas; cependant, le billet est sec... Ahçà! mais, reprit Champmortain , il s'est donc passé encore quelque chose de nouveau?...
te — Probablement , fit Hector , car je n'ai rien vu...
tt — Messieurs , dit Champmortain , veuillez rentrer dans le bal. Point de scandale , je vous en supplie. Nous tâcherons de nous expliquer tous demain.
u Hs rentrèrent , et je sortis de ma cachette.
ARTHUR DE MONTÉCLAIIM A M. LOUIS VII.IOX. 189
Il Qu'en dites-vous, l'ami Villon? ceci ne vous scniblc-t-il pas un joli commencement de discorde , un prélude charmant à un engagement général? car, Léona aidant, il est probable que d'ici à quelques jours M. Amab, le grand baron, le colonel et moi-même , et bien d'autres , nous oiifrerons tous dans la mêlée ; cela va faire un Icri'iblc grabuge, j'en suis sur. En attendant, je présumai que je pouvais être de quelque utilité à Brias, ne fût-ce que pour l'empêclier de se laisser luer en désespéré par ce bœuf d'Hector ; je reparus dans le salon. Mais j'y cherchai vainement les Rudesgcns et les Cliamj)niortain ; ils avaient profité de la fiiria et de rencombrement de la danse pour disparaître. Léona s'était envolée avec eux , et avec eux aussi Hector et Brias. Amnb jouait avec le colonel et deux richissimes maîtres de forges. Connue d'habitude, les deux richards gagnaient l'argent de l'artiste et du soldat. Ils étaient dans la chambre à coucher de madame de Cham])mortain, et je fus trcs-étonné de voir que le boudoir qui la suit était fermé. Un sourd murmure de voix transsudait à travers la porte ; il y avait conciliabule.
<t II fallut m'en tenir aux aguets, car je vous rallcste, je ne me serais fait nul sci'upule de me mettre aux écoutes. Je pris la place d'Amab, qui
avait déjà trop perdu, et je me donnai le plaisir de tarir la verve luxuriante , hilarante et dévorante des deux marchands de gueuses , en leur gagnant quelques centaines de louis.
« Je n'ai jamais vu deux sacs d'écus plus surpris qu'ils ne le furent en rencontrant un homme qui fit reculer l'insolence de leur bonheur par l'audace de ses attaques. Cependant je ne jouais que d'un œil , l'autre était fixé sur la porte du boudoir. Elle s'ouvrit enfin, et je vis sortir tout d'abord M. et madame de Rudesgens. Le zéphyr sexagénaire avait à la fois une mine confuse et triomphante ; madame de Rudesgens était exaspérée; ses rivières en frétillaient sur les aspérités de son décolletage.
([ — C'est l'horreur des horreurs, murmurat-elle.
it — Eh ! repartit son mari , il est du bon temps ; nous sommes de la même époque.
<t L'épithète qui ferma la bouche à M. de Rudesgens se perdit pour moi dans le frôlement bruyant du satin rose de son épouse , qui s'élança , légère comme un enfant, dans les mains d'un apprenti danseur. Le marquis la suivit. Un moment après , Champmortain sortit du boudoir avec sa femme... Elle avait pleuré... il y avait eu explication et scène... Je ne doutai pas
ARTHCR DE MO?fTÉCl..M?ï A M. LOl'IS VU.LON. 191
(|iril ne s'iii^ît de rinsulte faite à madame de Monrion. Je comineneais à espérer que la Léona s'était enfournée dans une entreprise où elle laisserait quelque peu de ses griffes envenimées. Je comptais sur la colère de Brias, lorsqu'à ma i^rande surprise je le vis à son tour paraître avec Léona. (ju'il écoutait de l'air le plus convaincu, et pour couronner le tout, après eux se montra Hector. Il paraissait au mieux avec Brias, quoiqu'un sombre nuage obscurcît le sommet de cet Atlas. Une infamie venait de s'accomplir, et pour que rien ne manquât à ma conviction , je pus voir quelques instants après Brias valser avec madame de Champmortain. La folle était ivre du pardon qu'elle avait sans doute accordé ; elle rayonnait de passion dans les bras de Brias.
<c Mais ce pardon . où et quand avait-il été obtenu? Comment s'était opérée la réconciliation de Brias et d'Hector? Je flânai autour d'eux pour recueillir quelque balourdise d'Hector ou quelque indiscrétion de Brias. Ils étaient scellés connue des testaments. J'avisai Cliaujpniortain, lui seul était sombre et mécontent. Il n'est pas dupe de Léona, ([uoiqu'elle le tienne en laisse. Jusqu'à présent il ne lui avait guère saciifié que sa fortune et sa considération ; mais il n'est pas
192 LA C03ITESSE DE MONRION.
homme à la laisser jouer avec l'honneur et l'avenir de sa femme. Je le tâtai à l'endroit de madame de Monrion, lui demandant niaisement ce qu'elle était devenue.
« Il me répondit assez lestement qu'il ne s'en souciait guère. Je n'en tirai pas autre chose. Je me mis à chanter mentalement le chœur : Quel est donc ce mystère ? ou si vous l'aimez mieux : Je n'y puis rien comprendre.
«t Après me l'être suffisamment chanté à moimême , j'allai tout doucement le souffler dans l'oreille de Léona, qui me répondit :
« — Comme j'ai fait donner leur parole d'honneur à tous ceux qui en sont instruits de n'en parler à personne, il est probable que tout le bal le saura ce soir.
« En effet, une heure après, je le savais... Mais vous, mon ami Villon, vous ne le saurez pas. C'est une nouvelle drôlerie de la Léona, un merveilleux agencement d'une petite histoire qui ne m'est pas inconnue. Du reste, dormez en paix, ami Villon ; je suis là, je veille... et d'abord je veille pour vous écrire; car j'ai quitté presque aussitôt cette abominable cohue que j'ai laissée en proie à la démence de toutes les mauvaises et de toutes les ridicules passions que la Léona lui avait soufflées. Il était une heure quand
ARTHTTR DE MONTÉCLAIIV A M. LOCIS VILIOIV. 193
j'en suis sorti, il en est quatre. Je vais me coucher. Ne me répondez qu'un mot; si j'étais amoureux de Julie, me le pardonneriez-vous? Oui, ou non. Bonjour.
« MONTÉCLAIN. 1)
0E.FEELI1TB.
Le lendemain, M. deMontalcu entra de bonne heure dans l'appartement de Julie. Elle ne s'était pas couchée ; ses yeux étaient rouges de larmes et d'insomnie ; mais , à ce moment , il semblait qu'une résolution ferme et inébranlable eût remplacé le désespoir qui l'avait tenue éveillée.
— Je suis venu pour causer avec vous de l'affaire d'hier, lui dit M. de 3Iontaleu. J'ai écrit, comme vous le savez, un mot à M. de Champmortain ; j'espère qu'il me fera l'honneur de venir me donner une explication , sinon j'irai la
chercher. Mais pour que cette explication soit complète, il faut que vous me répondiez avec franchise. Il a dû se passer entre vous etmadame de Champmortain quelque chose qui Fa poussée à l'insulte publique qu'elle vous a faite. Répondezmoi , Julie... Je suis votre protectevu*, je vous considère comme ma fille , je veux savoir toute la vérité.
Madame de Monrion écouta M. de Montaleu avec un visage parfaitement calme et résigné. Lorsqu'il eut achevé , elle prit la parole d'une voix ferme et lui répondit :
— Monsieur, je suis la fille d'honnêtes gens et je suis fière de leur nom, mais je comprends que ma naissance obscure offusque la susceptibilité de ceux qui appartiennent à une autre classe que celle dont je suis sortie. Madame de Champmortain a voulu me faire comprendre que je n'étais pas à ma place chez elle.
— Madame de Monrion est partout à sa place ; celle que j'appelle ma nièce a droit d'être partout accueillie avec égards , repartit le marquis.
— Vous voyez , monsieur , qu'il n'en est pas ainsi.
— Vous ne me dites pas la vérité , Julie, dit M. de Montaleu. Vous êtes venue dans ce pays il y a six mois, et la maison de M. de Rudesgens
VOUS a été ouverteavcc empressement. Madame de Chainpmortain vous a reçue à Paris comme une amie, el elle vous traitait de même il y a quelques jours. Ce changement a eu lieu depuis la nuit qu'elle a passée ici. Vous savez comment elle est partie, malgré vos instantes prières pour la retenir... Auriez-vous par hasard manqué d'égards envers elle ? . . .
— Non , monsieur.
— Je sais que cela n'a point été dans vos intentions ; mais , peut-être , peu accoutumée à certaines susceptibilités d'un monde que vous ne connaissez pas entièrement, peut-être avezvous pu blesser madame de Champmortain ?
— Vous voyez, monsieur, dit Julie avec un sourire triste , que c'est moi qui dois probablement avoir tort : le mieux est donc que je renonce à ce monde, pour lequel je ne suis point faite...
— Vous n'êtes pas calme , Julie , et vous me répondez avec amertume. Il s'agit peut-être d'un enfantillage^ .. dites-moi tout. Rappelez-vous s'il s'est passé ou s'il a été dit quelque chose de peu convenable entre vous et madame de Champmortain.
— Si quelque chose de peu convenable a été dit entre moi et madame de Champmortain , fit
Julie avec fermeté , j'aime mieux l'oublier que m'en souvenir.
— Vous me causez un véritable cliagrin , Julie ; vous ne m'avez pas habitué à vous trouver si froide et, je puis le dire, si hautaine. Je vous demande quelques renseignements qui puissent m'aider dans l'explication que je veux avoir ; ces renseignements, vous mêles refusez...
— Puisque vous avez prononcé le mot, M. le marquis, je l'accepte... Vous avez raison... ces renseignements , je vous les refuse.