‹ La comtesse de MonrionChapitre 20 sur 65 · de Montaleu parut fort irrité · texte numérisé non relu

de Montaleu parut fort irrité

— N'oubliez pas , s'écria-t-il , que vous portez un nom qui a été celui de ma sœur, et que si je suis prêt h le défendre en vous contre toute injure , c'est parce que je suppose que vous ne l'exposerez à aucun reproche.

— Ce nom , monsieur , dit Julie , vous savez comment je l'ai reçu. C'a été comme réparation, et cependant, quel que fût le crime qui m'a forcée à l'accepter , je suis convaincue que celui qui me l'a donné sur son lit de mort l'eût fait respecter en moi, s'il eût vécu. C'est parce que j'ai cette conviction , c'est parce que je respecte ce nom que je ne veux pas le laisser exposé à des outrages odieux, et que je veux quitter ce pays.

— Julie, Julie , dit M. de Montaleu surpris de

la fermeté de cette résolution , c'est me dire que je suis incapable de vous protéger.

— Non, certes, monsieur, reprit Julie avec une douceur inexorable , mais c'est refuser de vous engager dans une lutte qu'il vous serait diflicile de soutenir pour moi , puisque je suis décidée à la déserter.

— C'est aussi me dire que vous voulez me (luitter, dit M. de Montaleu d'une voix plus émue qu'il ne l'eût peut-être voulu.

— Ne me dites pas cela, repartit Julie, vous me rendriez trop douloureuse une résolution sage , et qui vous sauvera , je l'espère , plus de chagrins dans l'avenir qu'elle ne vous causera de déplaisir dans le présent.

— Mais quelle est la cause de cette résolution? — 11 est inutile que je vous la dise , reprit

madame de Monrion.

— En vérité, ceci est étrange, reprit M. de Montaleu vivement blessé. Je vous ai appelée auprès de moi comme ma fdie , et ne pouvant vous en donner le nom, j'ai voulu vous en assurer les droits...

— Oh! monsieur, monsieur, s'écria vivement Julie , ne persistez pas dans cette pensée ! ne me faites pas, je vous en supplie , des ennemis qui ne me pardonneraient pas vos bienfaits.

— Qu'est-ce à dire, Julie? Accusez- vous mon neveu Hector ?

— Non, certes, monsieur.

— Cependant, lui seul peut avoir à se plaindre de mes résolutions a votre égard , et ses motifs de plainte auraient pu disparaître aisément , si vous aviez consenti à me laisser répondre favorablement à la demande qu'il m'a adressée.

— Veuillez me pardonner, monsieur, de vous rappeler que vous-même n'avez pas pour M. Hector de Montaleu une considération excessive.

— Je connais ses défauts, ce sont ceux d'une nature violente, d'une éducation grossière et d'une vie peut-être un peu rustique ; mais Hector est un honnête homme , il a un grand nom , il est jeune , brave , et ses prétentions n'ont rien que de raisoimable. Du reste , je ne lui ai point encore formellement répondu. Écoutez-moi , Julie, j'ai beaucoup réfléchi à ce sujet, je comprends que votre délicatesse s'effarouche de la recherche d'Hector, mais d'un autre côté ce mariage concilierait beaucoup d'intérêts.

— Ce mariage est inqiossible , monsieur , dit Julie avec un douloureux effort.

— Impossible...

— Pardonnez-moi , monsieur , dit Julie avec une vive agitation ; vous avez été mon ami, mon

protecteur ; VOUS avez voulu remplacer les parents que j'ai perdus dans un funeste événement. Croyez, croyez, monsieur, que jamais reconnaissance ne fut plus sincère et plus profonde que la mienne 5 mais lorsque je suis convaincue que ma présence chez vous peut devenir un sujet de malheurs dont vous aurez peut-être à souffrir autant que moi, croyez, mon nohleami, que j'aurai le courage d'une séparation qui me hrise le cœur, mais qui est nécessaire... il faut que je parte...

— Et que deviendrez-vous seule au monde , sans amis, sans parents?...

— J'ai un frère, monsieur.

— Un étourdi , sans tenue , sans consistance; un enfant d'ailleurs.

— Le malheur vieillit vite, monsieur, et la dignité dont mon frère manque aujourd'hui viendra avec la nécessité de protéger sa sœur.

— II y a quelque chose d'extraordinaire dans tout ceci , et je pensais mériter que vous me le dissiez, repartit amèrement M. de Montaleu.

Julie, quijusque-là avait conservéune fermeté pénible mais inébranlable , ne put contenir davantage le désespoir qu'elle avait longtemps comprimé. Ses larmes, refoulées dans son cœur, remontèrent violemment à ses yeux avec des

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gémissements et des sanglots, et elle s'écria :

— Laissez-moi partir, monsieur... Je vous en supplie ; ne me faites pas vous dire d'où m'est venue l'insolence de madame de Champmortain...

— Elle avait donc une raison?... s'écria vivement le marquis.

A ce moment , la cloche du château annonça l'arrivée de plusieurs étrangers, et l'on vint avertir M. de Montaleu que M. de Rudesgens, accompagné de Champmortain et de Britis, demandait à le voir.

— Attendez-moi , Julie , dit-il , nous ne pouvons nous séparer ainsi... Vous ne partirez pas sans rn'avoir revu.

— Cela vaudrait peut-être mieux , dit madame de Monrion avec amertume.

— Songez que partir en ce moment serait accepter comme juste l'indigne outrage qu'on vous a fait hier.

M. de Montaleu sortit. Julie le regarda s'éloigner avec une colère douloureuse; mais tout à coup elle parut se raffermir dans la résolution qu'elle avait prise , et elle s'écria :

— Oui , je partirai... mais je ne ferai pas comme eux, je n'abandonnerai pas les faibles et les orphelins.

ORPHEUIVE. 203

Aussitôt elle s'enveloppa d'une mante, prit une bourse dans son secrétaire et quitta immédiatement le château sans prévenir personne de sa sortie.

nÉ7ÉL£TI01;fS.

Lorsque 31. de Montaleu entra dans le salon , il salua froidement ceux qui l'attendaient. Chanipmortain et Brias avaient un air cérémonieux et solennel, et M. de Rudesgens lui-même faisait tous ses efforts pour paraître d'une gravité austère.

— Je n'attendais que vous, M. de Champmortain , dit Montaleu ; mais je suis charmé que M. de Rudesgens et M. de Brias aient bien voulu vous accompagner.

— Nous avons tous pensé, dit Champmortain, 1. 18

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qu'il valait mieux que l'explication que vous m'avez demandée passât par la bouche du plus ancien et du plus sincère de vos amis. Ce que M. de Rudesgens va vous dire expliquera la présence de Brias, qui a dû plus qu'un autre s'étonner de la conduite de madame de Cliampmortain, puisqu'il donnait la main à madame de Monrion. Votre neveu Hector de Montaleu devait également assister à cette explication ; mais il s'y est refusé et nous avons compris ses scrupules. On aurait pu mal interpréter sa présence dans une pareille affaire ; on aurait pu lui supposer des vues intéressées ; il s'est abstenu , et vous penserez, comme nous, qu'il a bien fait.

— C'est ce dont je jugerai mieux quand j'aurai entendu ce que Rudesgens a à me dire. Parlez , mon ami, je vous écoute, ajouta M. de Montaleu en faisant signe à ses visiteurs de s'asseoir.

On prit place, et M. de Rudesgens, après s'être un moment balancé sur son fauteuil, avoir toussé et pris haleine , commença d'un ton cavalier et où perçait un vif contentement de ce qu'il allait dire :

— Ecoutez, Montaleu, quoique je vous parle devant mon gendre , dont je ne voudrais pas ébranler les principes conjugaux; quoique je parle aussi devant M. de Brias, un jeune homme

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qui doit croire à rimpeccabilité des cheveux gris , il faut cependant que je vous rappelle que nous avons été... jeunes, que nous n'avons pas toujours été... sages, témoin certaine aventure de Cologne...

M. de Montaleu fronça le sourcil et repartit d'une voix sévère :

— Quelques souvenirs de ma jeunesse ont pu me laisser des regrets , mais aucun ne m'a laissé de remords.

— Vous le croyez ainsi , et je ne recommencerai pas une discussion qui a finlli nous brouiller il y a trente ans.

— D'ailleurs, dit gravement M. de Montaleu, je ne vois pas que ces souvenirs aient le moindre rapport avec l'affaire qui vous amène ici.

— Pardonnez-moi, mon ami; il était nécessaire de vous rappeler peut-être que les esprits les ])his fermes ont eu leurs passions et leurs erreurs. Or, reprit-il avec une adorable fatuité, heureux ceux qui ont la liberté de continuer ces passions tant que le cœur les entraîne !

— Pardon, dit M. de Montaleu sèchement, mais je ne pense pas que vous soyez venu ici seulement pour faire une exposition de principes de morale plus ou moins conmiodc. Je vous prie de venir au fait, et pour éviter toutes circonlo-

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cutions inutiles , je vous demande instamment de me dire les motifs de la conduite plus qu'extraordinaire de madame de Champmortain à l'égard de madame de Monrion ; nous sommes de vieux amis, Rudesgens, je sais tout entendre quand c'est un homme d'honneur qui me parle clairement; mais je ne suis pas homme à tout supporter , même d'un ami , quand il n'ose m'avouer les motifs de sa conduite ou de la conduite des siens.

— C'est que c'est là le difficile..., fit M. de Rudesgens en se trémoussant sur son siège .A lions, Montaleu , vous devez en avoir quelque idée ; devinez un peu. On sait tout, que diable!... Voilà la vérité : on sait tout.

— M. de Champmortain, dit le marquis avec impatience , pouvez-vous être plus explicite que M. de Rudesgens? J'avoue que je deviens tout à fait inintelligent.

— Et j'avoue, repartit Champmortain, qu'il me serait pénible de dire certaines choses à un homme que sa longue amitié avec ma famille m'a appris à respecter...

— Je m'adresserai donc à vous, M. de Brias, reprit M. de Montaleu de plus en plus étonné; nous nous connaissons assez peu intimement pour que vous ne redoutiez pas de me parler.

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— Pitrdon, dil IJriiis d'un ton pénétré , je n'ni pu i-eluscr ni jna présence ni mon témoignage à la justificalion de madame de Champmortain, mais il est des questions si délicates que c'est à peine si je me crois le droit de les connaître , et que je ne me crois pas le droit de les aborder.

— 3[cssieurs, prenons garde , dit M. de Montaleu avec hauteur; tant de ménagements peuvent devenir une injure... Qu'est-ce donc qui s'est passé, qu'on hésite à me le dire? Quoi que ce soit, cette hésitation n'est pas admissible, à moins ({uc vous ne pensiez que j'ai autorisé ce qui s'est fait... ou que j'en sois le complice... sinon même l'auteur?

— Nous approchons de la vérité , dit M. de Rudesgcns en jouant avec ses manchettes.

Puis il s'accouda sur ses genoux , et de l'air le plus fin, les yeux à demi clos, le sourire aux lèvres, il reprit :

— Voyons, Montaleu, permettez-moi de vous faire certaines questions et de vous rappeler certaines dates. Vous êtes arrivé ici l'année dernière , vers la fin de la saison ?

— Dans les premiers jours d'octobre, en effet.

— Madame de Monrion était encore en deuil , nos relations avec elle se bornèrent à quelques visites réciproques.

— Je sais parfaitement tout cela. Julie était souffrante , et le souvenir de l'afFreuse mort de ses parents la poursuivait encore.

— Elle était souffrante, répondit M. de Rudesgens , c'est très-bien... Vous savez que, vers le milieu d'octobre, vous fîtes une absence pour aller jusqu'à Nevers... Cette absence dura une semaine, je crois?

— Dix jours, en effet, tout le temps que durèrent les élections du conseil général , d'où je voulais écarter Montéclain, qui se présentait, ce à quoi j'ai réussi.

— Savez-vous que pendant ce temps madame de Monrion ait fait un voyage à Issoudun?

— Elle y allait pour régler quelques affaires avec celui qui a acheté la maison de son père. J'étais si bien informé de ce voyage que je suis allé la chercher à Issoudun.

— Et comment l'y avez-vous trouvée?...

M. de Montaleu s'arrêta comme frappé d'une circonstance qui lui revenait en mémoire , mais à laquelle il n'avait pas pris garde à l'époque où elle s'était présentée.

— Je ne l'y ai pas trouvée , répondit-il en examinant M. de Rudesgens; car la veille de mon arrivée elle en était partie précipitamment.

— Eh bien ! mon cher Montaleu, dit M. de

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Riidesgens, le jour même de votre inutile voyage à Issoudun. une jeune femme arrivait, à la nuit tombante, dans le Iiameau de Saint-Faron, vous savez , ee petit endroit perdu dans les rochers et les bois , à une lieue d'ici.

— Eh bien?

— Eh bien, cette jeune femme remettait à une paysanne du hameau un bel enfant nouveau-né de deux jours , avec un extrait de naissance qui ne lui donnait que le nom de Jules, et le déclarait né de parents inconinis.

M. de Montaleu écoutait d'un air fort étonné.

— Quel rapport tout cela f)eut-il avoir avec madame de Monrion? dit-il enfin.

— Cette jeune femme, continua M. de Rudesgens, remettait en même temps à cette paysanne une somme de cinq cents francs en or pour les mois de nourrice de cet enfant. Huit jours après, elle revenait le voir et l'embrassait en se plaignant d'être obligée de l'abandonner, car elle partait et quittait le pays. C'était vers la fin d'octobre.

M. de Montaleu tressaillit.

— L'époque à laquelle nous sommes partis, s'écria-t-il.

M. de Rudesgens poursuivit :

— Cette femme inconnue n'oublia pas cepen-

dant cet enfant : des vêtements , des cadeaux et de l'argent furent envoyés de Paris à la nourrice; puis le beau tcuips revint, et avec lui la présence de la femme inconnue... Enfin, depuis... un mois... les visites se sont succédé à peu de jours d'intervalle au hameau de Saint- Faron, et la belle et jeune femme parait ravie de la santé de ce cher enfant.

— Et cette jeune et belle femme?... dit M. de Montaleu d'une voix altérée par la colère et la surprise.

— C'est madame de Monrion, dit M. de Rudesgens en baissant Ja tête.

M. de Montaleu jeta un regard presque égaré sur Brias et Champmortain , qui s'inclinèrent sans prononcer une parole.

— Impossible ! s'écria M. de Montaleu , impossible... on vous a menti...

— Votre douleur et votre étonnement vous justifient, à mes yeux du moins, dit M. de Rudesgens ; car je dois vous l'avouer, mon cher Montaleu, la concordance de votre absence et de celle de madame de Monrion avait fait croire à certaines gens que vous, aviez fait semblant d'aller d'un côté pendant que madame de Monrion allait d'un autre, et cela pour vous retrouver au lieu et à l'heure où devait naître ce fruit d'une

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