CIRCONSTANCES AGGRAVANTES
— Tàclicz d'y voir plus clair que nous , je le désire .
— Mais, quel serait le mallicureux ?...
— Le malheiircux ! dit M, de Rudesgens en caressant amoureusement ses rares cheveux , répitiiète est injuste... Ce n'est pas celle que je vous appliquais... quand je pensais (pie...
— C'eût été la dernière des infamies.
— Et le plus charmant des triomphes , reprit M. de Rudesgens. Ah ! c'est bien la plus adorable personne...
Le marquis haussa les épaules.
— Et dire , continua M. de Rudesgens, que c'est peut-être la seule femme à laquelle je n'ai jamais adressé un mot d'amour... Je la regardais comme une sainte... Ah! mon clicr, le respect pour les femmes est toujours une duperie; on ne m'y reprendra plus.
Pendant que le vénérable zéphyr continuait à débiter ses gothiques fatuités à M. de Montaleu , qui ne lecoutait plus, Cliampmortain et Rrias voyageaient l'un près de l'autre dans le plus profond silence. Ils étaient également tristes et préoccupés. Cluunpmorlain voyait avec épouvante le trouble que la seule apparition de Léona avait apporté dans sa maison, et il en était d'autant plus mécontent qu'il ne pouvait accuser
que lui de ce malheur. Brias réfléchissait à la terrible position où il se trouvait , ainsi que Sylvie. En effet, Léona était la confidente de leurs amours; elle pouvait donc les perdre tous deux le jour où ce crime serait nécessaire à sa vengeance. Sans que rien lui en donnât la certitude , Brias avait la conviction de l'innocence de Julie , et cependant il n'avait pas osé , il n'osait pas la défendre, car il devait craindre que madame de Champmortain n'eût à souffrir du moindre effort qu'il ferait pour justifier la comtesse.
Champmortain fut le premier à rompre le silence.
— C'est là une sotte affaire, Brias, lui dit-il.
— Bien triste , repartit Brias.
— Savez-vous qui a donné ces détails à ma femme ?
— Ne vous l'a-t-elle point dit?
— Elle s'y est absolument refusée ; mais vous , je suis sûr que vous savez quelque chose. Vous n'êtes pour rien dans tout ceci, et cependant vous en êtes plus affligé qu'aucun de nous.
— Tenez , dit Brias avec impatience , je voudrais être à mille lieues de ce pays.
Tout en causant ainsi, ils arrivaient à la partie du bois où il leur fallait quitter leurs voitures.
CIRCONSTANCES AGGRWANTKS. 221
Ils s'engageront alors dans d'étroits sentiers et continnèrent leur route à pied.
Frappé par la terrible révélation qui venait de lui être faite , M. de Montaleu avait d'abord plié la tète sous cette eruelle accumulation de circonstances ; mais peu à peu il s'était remis de cette première alarme , et il était convaincu que les renseignements qu'il allait trouver à Saint- Faron expliqueraient toute cette calomnie ; ils n'étaient plus qu'à quelques pas de la demeure de Jeanne Dromeray, lorsque le marquis s'arrêta tout à coup en reconnaissant madame de Monrion qui franchissait le seuil de la chaumière, et qui s'éloigna rapidement. Brias et Champmortain furent obligés de le soutenir.
— Oh! la malheureuse! murmura M. de Montaleu.
Et une larme qui vint mouiller sa paupière montra combien était sincère et profonde la tendresse qu'il avait pour Julie.
— A qui croire maintenant? ajouta-t-il d'une voix étouffée.
11 y avait tant de désespoir dans ce noble vieillard que Brias, en qui le remords de ce qui se passait parlait plus haut que dans le cœur de ses compagnons, oublia la prudence qu'il s'était imposée et dit à 31. de Montaleu :
— Entrez, monsieur, entrez, peut-être découvrirez-vous que tout ceci est une calomnie ou une erreur fatale.
— Non, dit M. de Montaleu avec un accent désespéré, non. Vous avez vu cette femme, et elle vous a dit que madame de Monrion...
— Devait être la mère de cet enfant qu'elle seule venait voir. Mais entrez...
— Non , reprit encore le marquis. J'ai trop oublié que je n'ai aucun droit sur madame de Monrion. Ce n'est plus pour moi qu'une étrangère , et dès lors tout ce que je ferais pour apprendre son secret ne serait plus qu'un vil espionnage... Je n'ai plus rien à faire ici...
Comme M. de Montaleu prononçait ces paroles, un rire acre et sardonique se fit entendre à quelques pas de lui, dans un bouquet d'arbres. Tous se retournèrent et restèrent fort surpris de voir 3Iontéclain en costume de cheval, et qui s'avança vers eux en continuant à rire; il salua amicalement Brias, Champmortain et M. de Rudesgens , et fit à M. de Montaleu une inclination de tête , qui était plutôt une impertinence qu'une salutation.
— Que faisiez-vous là? lui dit lîrias.
— J'admirais, répondit Monléclain en riant, j'admirais la logique de M. de Montaleu, qui ne
CIRCOiVSTAIVCES AGGRWAIXTES. 223
peut pas aller interroger cette paysanne , quand cela pourrait justifier sa nièce, et qui a accepte les révélations qui la condamnent.
— M. de Montcclain , fit 31. de Montaleu avec hauteur, vous oubliez à qui vous parlez.
— A mon plus mortel ennemi . je ne l'oublie pas; à celui qui a |)ris à tàcbe de me peindre comme un njisérable débauché dans une publique assemblée d'électeurs; à celui qui s'est fait un point d'honneur de me faire échouer dans toutes les routes où peut me pousser mon ambition; non , M. de Montaleu, je n'oublie pas à qui je parle, je m'en souviens trop bien , au contraire, pour ne pas profiler de toute circonstance où je pourrai vous rendre une partie du mal que vous m'avez l'ait.
— Et ne pouvant vous attaquer à moi , repartit M. de Montaleu furieux, vous voulez frapper une pauvre femme.
Rien ne peut peindre l'indicible mépris avec lequel Montéclain regarda M. de Montaleu... Il haussa les épaules et lui tourna le dos en se dirigeant vers la chaumière que venait de quitter madame de ÎMonrion.
— Où allez-vous? s'écria M. de .Montalue.
— Chez cette fenmie ; j'y ai alFaire , moi , repartit Montéclain dédaigneusement.
224 LA COMTESSE DE MOÎVRIOrf.
Aussitôt il s'éloigna rapidement. MM. de Rudesgens, Brias, Champmortain se regardèrent d'un air stupéfait, et M. de Montaleu murmura d'une voix sourde :
— Non, je n'entrerai pas là... Mais il faut que je voie Julie.
Il s'éloigna à son tour, et ses amis le suivirent.
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Le frrocr Iloctnr de Montalcii était rentre chez lui après le l)al , cl , contre sa coutuinr . il ne s'était point endormi de ec sommeil pesant qui est l'iienreux partage des brutes et des gens sanguins rpii l)oi\ent Ijcauconj); il avait passe le reste de la nin'l à s»' promener. In grand dessein agitait sa pensée. Ilcclor n'i'lait point accoutumé à IVxercice pénible de n'Ib-cbir, de combiner les diverses chances d'un projet . d'en prévoir les obstacles , de trouver les meilleurs
226 LA COBITESSE DE MOISRIOlV.
moyens de les tourner ou de les briser. Quand ses passions brutales s'allumaient, il marchait au but qu'elles lui désignaient sans qu'il s'occupât des conséquences. Il était noble , il était riche , il était fort, et il se disait qu'après tout il en sei\ait quitte pour payer le silence de ceux qui auraient à se plaindre , si c'était de la canaille , et pour tuer dans un duel ceux qui trouveraient à redire à ses actions , s'ils valaient quelque chose. Mais il parait que cette fois cette suprême solution de tous les embarras où il pourrait se trouver n'était pas admissible. En effet, il s'agissait pour Hector d'accomplir quelque chose d'adroit , de triomphant , et qui devait le poser en héros. Pour expliquer comment la pensée d'un pareil projet lui était venue , et comment il était parvenu à l'élucider dans son épais cerveau , il faudrait presque raconter des travaux d'Hercule.
Supposez un homme qui , par hasard et au milieu d'une tourmente, a découvert la naissance d'un filon d'argent dans une montagne de sable. Il creuse avec activité , travaille , sue et aperçoit tout à coup la direction du filon; mais tout aussitôt le sable s'éboule et détruit le travail laborieusement accompli. Notre homme se remet à l'ouvrage et arrive dix fois au même
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résultat, et dix fois le voit détruit par le même accident.
Voilà à peu près ce qui était arrivé à Hector.
Comme on a pu le lire dans la lettre que Montéclain avait écrite à Villon , il avait assisté au petit conciliabule qui s'était tenu dans le boudoir de madame de Champmortain... C'est là que Sylvie , armée depuis la veille par Léona des renseignements étranges que M. de Rudesgens répéta le lendemain à M. de Montaleu , c'est là . disons-nous , que Sylvie raconta l'histoire fort extraordinaire de l'enftmt confié par madame de Monrion à la paysanne de Saint- Far on.
Montaleu avait d'abord écouté tous ces détails et leurs dates les yeux béants et stupéfaits, et i)lus d'une fois une espèce de grognement sourd et étouffé avait témoigné de l'intérêt qu'il prenait à cette histoire. Peut-être même l'eût-il interrompue à plusieurs reprises si , pendant qu'il cherchait une phrase dans son épaisse intelligence et qu'il entr'ouvrait sa pesante mâchoire , des intelligences plus actives et des langues plus prêtes n'eussent pris la parole. Toujours est-il qu'il laissa aller le récit jusqu'au bout. Il quitta donc le boudoir sans avoir pro-
nonce une parole et tout bouleversé par cette révélation. Ce fut au milieu de cette tourmente morale qu'une lueur d'idée se montra à Hector. Il se dit aussi qu'il pouvait tirer un grand profit de cette révélation. Un autre, dans sa position, eût vu en dix secondes comment il fallait s'y prendre ; il fallut plus de dix heures à Hector pour déblayer cette pensée de l'épaisse confusion qui régnait dans cet esprit de pâte ferme. Mais il avait entrevu que les trois cent mille livres de rente de son oncle pouvaient lui revenir, et un pareil filon valait la peine que le vigoureux vicomte remuât des montagnes pour s'en emparer, n y mit donc tant d'ardeur, tant de persévérance , qu'il finit par voir clair dans son projet , et par se tracer une marche à suivre pour atteindre le but.
Comme on le verra , si le plan avait été laborieusement combiné , il ne manquait ni d'audace, ni d'adresse. Seulement, un obstacle pouvait l'entraver dès les premiers pas. Peut-être cet obstacle n'existait-il pas. C'est ce dont Hector voulut s'assurer. H monta à l'étage le plus élevé de son château , ajusta d'une certaine façon les persiennes de quelques croisées , en ouvrit une , laissa pendre en dehors un long rideau rouge , et ne redescendit qu'après avoir vu un signal à
VW GRAND PROJET. 229
peu près semblable lui répondre qu'il avait été compris à la ferme de Lavordan. Quelques minutes après, Brias, Champmortain et 31. de Rudesgens vinrent le chercher pour être présent à l'interrogatoire qu'on voulait faire subir à Jeanne Dromeray. Il assista à l'interrogatoire comme il avait assisté au récit de la veille , sans s'en mêler autrement que par l'attention qu'il y prêta.
Une seule parole lui était échappée , parole d'une portée immense , si elle eût été recueillie par des esprits plus attentifs que ceux qui procédaient à cet interrogatoire et qui pressaient la nourrice de questions confuses. Hector dit tout bas à Jeanne :
— Jamais aucune autre femme n'est venue voir cet enfant?
— Jamais, lui répondit la nourrice.
Hector poussa un soupir de bugle et son visage roussi s'épanouit de satisfaction.
Les interrogateurs partirent , et nous avons dit par leur bouche sous quel prétexte délicat Hector avait refusé de les accompagner chez son oncle, n est écrit quelque part que tout acteur, si mauvais qu'il soit, a toujours un rôle ou une minute où il est sublime; de même, il y a dans la vie du plus grand rustre et du plus gros im- 1. 20
230 I A COMTESSE DE MONRIOIV.
bécile un moment où il a toutes les ressources, toute la présence d'esprit d'un homme de génie : ce jour-là était celui d'Hector.
Donc , pendant que Brias , Champmortain et M. de Rudesgcns allaient raconter à M. de Montaleu le résultat de leur visite à Saint-Faron , Hector prenait un sentier de la foret et se dirigeait du côté de la ferme , où son signal avait été si bien compris.
On se souvient cpie c'était dans cette ferme et chez Bricord que logeait le colonel Thomas Rien. Le reste de nuit que lui avait laissé le bal avait été fort agité, comme celui de tous nos personnages. Il s'était habillé de fort bonne heure , et, au moment de sortir, il avait emmené à deux pas de la maison son fidèle spahi , Aly aiuley.
Celui-ci était un garçon de Pézenas, dont le vrai nom était si ridicule que nous ne pouvons l'écrire. Ce nom signifie poltron en langage moins énergique que celui des soldats , et il avait attiré une foule de plaisanteries fâcheuses et de querelles à celui qui le portait. Il en était résulté que le Gascon avait juré de prendre le nom du premier Arabe qu'il tuerait : un jour donc qu'il en tenait un sous son sabre , il lui demanda son nom ; le malheureux voulut obéir,
l'I* GRAND PROJET. 231
mais il n'avait pas fini , (jne le Gascon l'avait achevé. De la longue kyiMelle de noms que le mahométan commençait à lui débiter, il n'avait retenu qu'Ai} ; le reste avait été coupé d'un grand coup de sabre.
Les camarades d'Aly, continuant à le plaisanter, lui persuadèrent que ce n'était qu'un nom de baptême, et alors il jura d'y ajouter le nom de famille du premier prisonnier qu'il ferait. Or, un jour, le nouvel Aly, s'étant acharne dans une razzia à poursuivre un Arabe qui chassait des bestiaux devant lui , se trouva engagé si avant, qu'il fut très-heureux de l'échapper après avoir remplacé son cheval, qui avait été tué, par un mulet dont il s'empara. Ses camarades ne manquèrent point de le féliciter de sa capture , et , se rappelant la promesse qu'il avait faite, lui donnèrent le nom de son prisonnier, de façon que notre Gascon, changeant légèrement lorthographe de son second sobriquet, s'appela désormais Aly Muley. Ce fut ce personnage, avec lequel nous n'avons encore fait qu'une très-légère connaissance , que le colonel Thomas Rien appela près de lui.
— Tu sais ce que je t'ai recommandé, lui dit le colonel ; je veux savoir quelles sont les moindres démarches de 31. Hector de Monta-
232 I,A COMTESSE DE MONRION.
leu... Voici l'heure où il a coutume de sortir de chez lui; tu devrais être déjà à ton poste.
— Faites-vous tranquille , colonel, répondit Aly Muley avec un accent plein de grasseyement et de finales sonores et en parlant du côté de la bouche qui n'était pas occupé par sa pipe turque ; j'ai l'œil sur le baromètre des marches et des contre-marches de M. Hector de Montaleu.
— Que veux-tu dire par cette expression de baromètre ?
— C'était peut-être thermomètre qu'il fallait dire : ne vous inquiétez pas, colonel, j'y ai l'œil.
• — Est-il donc ici?
— Non point.
— Tu sais donc qu'il est chez lui?
— Pas davantage.
— Et c'est ainsi que tu fais ce que je t'ai recommandé ?...
— Ne vous faites point de souci , colonel , je sais mon affaire. 11 ne m'a fallu que ces trois jours que j'ai passés dans ce pays pour connaître les habitudes de la bête. Tant que la bourgeoise de la maison est tranquille ici , c'est que le Montaleu neveu ne fait rien que d'innocent ; c'est-à-dire qu'il bat les- broussailles, ou dépote du vin de Màcon chez quelque garde. J'ai perdu
UIV GRAND PROJET. 235
deux fois sa trace , mais j'ai toujours été sûr de le retrouver en suivant la piste de madame Léda.
Le colonel fit un signe d'humeur et d'impatience.
— Que voulez-vous que j'y fasse? Vous m'avez dit de voir ; j'ai vu. Ce n'est pas que je n'aie été tenté deux ou trois fois d'envoyer une balle dans l'œil gauche de ce vicomte ; mais je ne suis pas le mari ; l'article du code qui permet à Bricord de tuer celui qui... vous comprenez, n'est pas à mon usage. J'ai donc rengainé mon désir.
— Et tu tâcheras de rengainer ta langue.
— Vous devez savoir , mon colonel , que je suis discret comme une sage-femme. Mais, ditesmoi , je vous prie , il faut donc que tous les maris soient logés à l'enseigne du Grand Cerf ; car je vous dirai que, dans mes promenades solitaires à côté des allées de cette forêt, j'ai rencontré la madame Amab que vous avez été voir le jour de votre arrivée , se promenant avec un monsieur qui ne lui était rien , légitimement parlant ; et une autre fois , j'ai vu la femme de ce monsieur se glisser dans un fourré où l'attendait un autre monsieur que celui qui était avec la dame Amab.
234 L\ COMTESSE DE MOIVRIOIV.
— Assez , dit sèchement le colonel ; j'ai besoin de savoir ce que fait M. Hector de Montaleu, et je n'entends pas que les observations aillent au delà de mes instructions.
— Vous me dites de regarder la roule que suit ce brave Nambrode, comme l'appelle M. de Brias : je vois celui-ci ou celle-là qui passe , je ne puis pus m'en empêcher.
— C'est fort bien ; mais enfin , sais-tu quels sont les projets de M. Hector de Montaleu, aujourd'hui, aujourd'hui surtout?
— Ne vous mettez pas en alarme , colonel , la dame Léda se bichonne , se pomponne , se festonne , et regarde l'heure à chaque instant au coucou delà cuisine... Elle va me mettre sur la trace , et une fois que je tiendrai la béte au bout de mon œil , je îa suivrai semelle à semelle sans qu'elle s'en doute. Eh ! n'entendez-vous pas fermer la porte?... Juste Dieu ! c'est elle.
— Va donc !
— Pour avoir le temps, colonel... suffit que je voie de quel coté elle tourne , je lui donne dix minutes d'escarre , et quoiqu'elle ait le pied leste et la jambe fine , dans douze minutes je serai sur ses talons. Je finis ma pipe et je pars.
— Tu diras à quelqu'un de la ferme que si tu n'étais pas de retour à cinq heures , on m'en-