UN GRAND PROJET
voyât un cheval pour six heures cliez madame Amah.
— Et si ma tournée est finie à cinq heures?
— Tu viendras toi-même.
— Je tâcherai d'être en mesure. La cuisine est honne dans la maison Amab et compagnie.
— Je dîne ici , repartit le colonel.
Le colonel quitta la ferme pendant qu'Aly Muley se mettait à la poursuite de Léda qui venait d'arriver à un petit carrefour où se croisaient cinq ou six longues allées. Aly Muley, marchant à travers le bois d'un pas aussi silencieux et aussi alerte que celui du renard qui cherche sa proie . arriva à l'instant où Hector de Montalcu paraissait à l'extrémité d'une des allées qui aboutissaient au carrefour.
Léda courut , légère et joyeuse , au-devant de son homérique amoureux, car il avait arboré, à la fenêtre la plus haute de son château, le signal qui disait à la trop faible Parisienne qu'il lui demandait un rendez-vous pressant. Léda , qui voyait se répandre de jour en jour, sur le visage de son Hector, cette teinte fâcheuse d'indifférence et d'ennui qui dénote d'une façon certaine l'agonie d'un amour qui s'éteint , Léda avait espéré que cet empressement lui annonçait
un retour de passion. Pauvre fille , elle avait rougi ses yeux à dévorer toutes les théories romanesques de l'amour, et, comme il arinve le plus souvent aux esprits mal dirigés , elle n'en avait laissé pousser dans son cœur que les rêveries dangereuses et coupables, comme tout terrain mal cultivé laisse les mauvaises herbes étouffer les bonnes semences. De toutes ces lectures funestes , Léda n'avait pas même extrait cette vulgaire sagesse, qui apprend que l'amour, ainsi que l'arbre le plus fort, ainsi que la plante la plus fragile, ainsi que toutes les choses de ce monde, ne reverdit point au cœur du jour où il a commencé sa période de décadence.
Léda fut donc cruellement désappointée en voyant repousser son joyeux sourire par un regard sombre et par un accueil glacé. Le cœur endolori de la pauvre femme se resserra avec une douleur de plus , et elle dit d'une voix timide :
— Pourquoi donc m'avez -vous fait demander ?
— Nous avons à causer de choses sérieuses , répondit Hector d'un ton bourru. Avez-vous la clef de la charbonnière?
— La voici , dit Léda en tirant la clef de sa poche.
nÉciT.
Hector pénétra silencieusement dans le bois, suivi de Léda , qui , le cœur gros de soupirs , essuyait furtivement des larmes qu'elle savait inutiles pour attendrir l'âme grossière à laquelle elle avait donné sa vie.
La cabane où ils arrivèrent bientôt, dans un épais fourré, était extérieurement une de ces cahutes moitié bois, moitié terre, que les charbonniers bâtissent pour s'abriter de la pluie et du vent pendant leurs opérations. Cependant, cette cahute misérable était plus grande que ne
238 LA COMTESSE LE MONIilOIV.
le sont d'ordinaire ces espèces de guérites, et elle était fermée par une porte dont la solidité et l'épaisseur étaient déguisées au dehors par des branchages chargés de leur écorce et cloués sur des panneaux. L'intérieur contrastait complètement avec cette misérable apparence. Il était parfaitement boisé; un plancher en madriers de chêne y était ajusté avec la précision d'un parquet, une table était posée au centre, et un divan circulaire régnait tout autour ; des jours pratiqués dans le toit conique de cette singulière construction laissaient arriver une douce lumière à travers des vitres de couleurs diverses. C'était un vrai boudoir déguisé sous des haillons.
Ce fut là qu'Aly Muley vit entrer Hector et Léda. Dès qu'ils furent enfermés, il s'approcha d'assez près pour coller son oreille aux murs de celte singulière retraite et s'aperçut avec le plus profond regret qu'on avait prévu le danger des écouteurs ; que les murs, si bien déguisés sous la terre et les branchages, étaient assez épais pour ne laisser passer qu'un sourd murmure, dans lequel on distinguait à peine la différence des voix et des intonations.
Notre Gascon, patient comme un Bas-Breton, choisit un endroit qui lui permettait de surveil-
1er la porte et s'y établit à son aise en se disant :
— Ils me laisseront bien le temps de fumer une pipe.
Comnie rien n'est moins intéressant qu'un écouteur (jui n'entend rien, nous laisserons Aly Muley dans sa cacbette. et nous entrerons dans la cabane où Hector et Léda étaient assis l'un près de l'autre. On eût dit que le gros séducteur avait peur que les projets qu'il avait si laborieusement combinés ne fussent dérangés par ce qu'il allait apprendre, car il paraissait hésiter à prendre la parole.
— Pour([uoi m'avez-vous fait venir ici .^ lui dit enfin Léda.
— Dites-moi, reprit Hector en regardant sa victime d'un air menaçant, m'avez-vous tenu la parole que vous m'aviez donnée ?
— Je vous ai fait tant de serments, repartit Léda, que je ne sais duquel vous voulez pai-ler, mais quel qu'il soit, je puis vous répondre sûrement que je n'y ai pas man(|ué.
— Ainsi vous n'avez jamais été voir l'enlanl?
— Oh! non, jamais; jamais, dit Léda avec des larmes. Je ne l'ai jamais vue, l'innocente et pauvre créature ; vous ne l'avez pas voulu.
— C'eût été une imprudence, Léda, on aurait
240 l\ COMTESSE DE MONRIO\.
cherché à expHquer l'intérêt que vous preniez à cet enfant inconnu, on aurait fini par découvrir la vérité et vous auriez été perdue.
— Ne le suis-je pas, et avec un crime de plus que celui qui m'a déshonorée, avec le crime d'une mère qui a repoussé son enfant?
— Au diahle soient vos grandes phrases, Léda! je vous dis que nous sommes ici pour causer de choses sérieuses. Il ne s'agit ni de crime, ni de déshonneur, mais d'un terrible danger qu'il faut conjurer.
— Un danger pour vous , Hector ! s'écria la pauvre femme, qui cherchait par tous les moyens à se raccrocher à un amour dont les restes avaient péri dans l'enfantcinent des grands desseins d'Hector. Oh ! s'il faut ma vie pour vous sauver, prenez-la.
— Je ne redoute aucun danger, dit brutalement Hector. Je ne crains homme qui vive, fût-ce votre mari ; il s'agit de vous.
— De moi ! . . .
— Oui, Léda, l'enfant est découvert, et l'on cherche à savoir à qui il appartient.
Hector se garda bien de dire à Léda à qui on l'attribuait ; il avait peur des élans de courage et de générosité qui pouvaient surgir encore de la honte où vivait cette malheureuse.
— Découvert!... s'écria Léda. En ce cas, je suis à la merci de madame de ÎMonrion.
— Peut-être, dit Hector. On peut la faire taire.
Léda regarda Hector ; mais elle ne put deviner sur son visage si les paroles qu'il venait de prononcer étaient une menace, ou si elles se rattachaient à des projets moins sinistres que ceux dont elle savait qu'Hector était capable.
— Et comment pourrez-vous la faire taire? lui dit-elle.
— Je vous l'apprendrai peut-être ; mais pour que le moyen que je veux employer puisse réussir, il faudrait que je fusse exactement informe de ce qui s'est passé à cette époque.
— Que de fois j'ai voulu vous dire tout ce que j'ai souffert alors ! mais toujours vous avez repoussé durement mes confidences et mes plaintes.
— Eh! mon Dieu ! dit Hector avec emportement, à quoi m'auraient servi toutes vos jérémiades? A quoi bon en parler, quand tout s'était arrangé le mieux du monde? Du moins je l'espère, ajouta-t-il... Mais aujourd'hui, il faut bien que je m'en occupe pour vous.
Ce dernier mot, infligé à la pauvre Léda, eût dû lui apprendre, par l'affectation qu'y mit Hec- 1. 21
tor, que c'était surtout pour lui-même qu'il s'en occupait; mais la passion qui égarait la malheureuse cherchait partout un retour de tendresse , et elle lui répondit d'un ton reconnaissant :
— Eh bien! donc, je vais vous faire ce récit, que vous avez tant de fois refusé d'entendre.
— Surtout, dit Hector, n'en omettez aucune circonstance.
— Vous savez que je l'ai écrit.
— Et que vous l'avez déchiré, j'espère, comme je vous l'avais ordonné? repartit Hector d'un ton de colère et d'alarme.
— Oui, je l'ai déchiré, mais je me rappellerais au besoin les moindres expressions -, le désespoir les a gravées dans mon cœur. Mais il est inutile que je vous fasse entendre les plaintes qu'il renfermait.
— Passez les plaintes, dit brusquement Hector, et arrivez au fait.
Léda poussa un sourd gémissement.
— Du reste, ajouta Hector, faites comme vous voudrez. Je suis en état de tout entendre.
H avait raison ; tant qu'un dernier sentiment de compassion avait existé dans le cœur d'Hector pour cette infortunée, il avait repoussé ses larmes et ses plaintes; car elles gênaient la brutale tranquillité de son grossier égoïsme ; mais à
ce niomcnt . il se sentait trop épaissenient cuirassé par l'espoir avide qui l'agitait, pour ne |)as rester insensible à tous les cris et à tous les reproches que pouvait contenir ce facliim désolé.
Nous prions nos lecteurs de lire avec plus d'indulgence, et surtout plus de patience qu'Hector ne mit à l'écouter, ce chaj)itre de ses méraoircs écrit par l'infortunée Léda et récité par elle à son féroce séducteur. Ouoi([uc ce récit soit une de ces nombreuses confidences qui arrivent par la poste et sous un triple pli à tout romancier (pii occupe les colonnes d'un feuilleton, on nous pardonnera d'en avoir, par-ci par-là, altéré le texte, lui effet, nous ne nous sommes pas cru le droit de donner au public et dans toute sa naïveté un spécimen de cette littérature inconnue qui ftiit vendre tant de jiapier Weynen, et qui ajoute des sommes si importantes aux bénéfices de l'administration de M. Conte.
Voici ce récit :
«: Mon mari, apj)elé depuis quatre mois en Bretagne pour les alîaires de la succession de l'une de ses tantes, m'a\ait laissée seule dans sa maison. J'a\ais vu son absence avec plaisir, car elle me permettait de me livrera la passion coupable que m'avait inspirée un noble gentillioinme
244 I.A. COMTESSE DE MONRIor».
du voisinage, réunissant tous les genres de séduction : la beauté, la fortune, la noblesse et surtout l'amour... l'amour, cette loi divine que Dieu enseigne à ses enfants pour les unir dans le sentiment unanime qui doit régénérer la société. »
Ceci était un léger reflet des doctrines fouriéristes, dont Léda s'était abreuvée dans la lecture de la Phalange.
Continuons :
ic Ce bonbeur que je goûtais sans en prévoir les affreuses conséquences, fut tout à coup troublé par un événement terrible. Je fus avertie par les lois de la nature que j'étais mère, et ces mêmes lois révélèrent à ma conscience trop tard éveillée que l'être qui devait m'appeler sa mère n'avait pas de droits à la tendresse et au nom de celui qui était mon époux. Dans le premier moment de cette terrible découverte , je crus que j'allais devenir folle... Je voulus mourir. 3Iais je n'eus point le courage d'exécuter mon projet de suicide, et j'allai dire mon désespoir à l'auteur de ma honte. Hélas! celui qui me devait des consolations me reçut avec dureté... J'avais espéré sa protection ; je ne reçus de lui que d'affreux conseils... »
— Que vous auriez bien fait de suivre, dit
Hector en interrompant brusquement la pauvre lemnie dont la voix altérée et pleine de larmes ciraçait le ridicule de cette sorte de recitation.
Elle baissa les yeux, garda un moment le silence, et passa une bonne partie des phrases qui rappelaient les torts de son séducteur en cette circonstance. Elle reprit enfin à une autre page, et nous ferons comme elle :
« Mon mari revint et se laissa tromper comme tous les gens de notre maison par les soins que j'avais pris pour dissimuler mon état à tous les yeux. Ma souffrance réelle l'alarma sans rien lui faire soupçonner. Il passa deux mois à notre ferme, et lorsque les récoltes furent achevées, il repartit pour la Bretagne, où ses affaires le rappelaient. Je me trouvai donc encore seule, en face de celui sur lequel j'aurais dû compter ; mais à mesure que le terme fatal approchait, il se montrait à moi plus sombre et plus mécontent. II me reprochait de ne pas avoir suivi ses conseils; enfin un jour arriva où, après une scène affreuse, il osa me dire qu'il ne voulait point venir à mon aide, et il m'abandonna quelques jours avant celui où devait naître l'enfant proscrit et voué à la honte qu'il eût dû recueillir. . . Oh ! que de douleurs et de terribles pensées s'amassèrent dans mon âme en présence de ce
lâche abandon!... J'aurais dû le maudire, j'aurais dû publier partout ma honte et la sienne, mais je l'aimais, et je ne voulus sacrifier que moi. )•
Hector avait laissé passer sans l'interrompre cette accusation contre la bassesse et la dureté de sa conduite. C'est que Léda approchait du moment où ce récit devait prendre un intérêt véritable pour lui , en vue de l'accomplissement de ses projets. Le misérable écoutait Léda comme s'il eût ki une gazette. Elle s'était arrêtée , car si son esprit , faussé par une vanité moins rare qu'on ne pense, lui faisait attacher du prix à ce récit tel qu'elle l'avait composé, l'émotion qu'elle éprouvait en le répétant était vraie et puissante.
— Continuez , reprit Hector d'une voix encourageante.
Léda se trompa à cet accent moins brutal et reprit avec plus de vivacité :
<t Je sentais que le moment fatal de ma délivrance et de ma houle approchait. J'écrivis à mon mari une lettre où je lui faisais l'aveu de ma faute, et où je lui annonçais ma résolution de mourir, mais sans lui nommer celui qui m'avait ainsi fait manquer aux devoirs les plus sacrés de l'honneur. )>
— Vous en êtes bien sûre? dit Hector avec anxiété.
— Oh ! non. continua Léda. qui s'animait assez pour que cette déclamation prit tout à fait l'accent d'une parole inspirée par le moment présent ; oh ! non , je ne le nonnnai pas , car celui que j'étais indigne d'appeler mon époux est un brave, un soldat français. Il porte sur sa poitrine l'étoile de l'honneur, et si je lui avais nommé le coupable, il eût vengé dans son sang l'injure qu'il en avait reçue...
— Un paysan ! dit Hector avec un profond mépris.
n semblait que les interruptions de Montaleu vinssent en aide à la rédaction de Léda ; car elle continua avec véhéincnce :
« La distance qui les sépare ne l'eût point arrêté, et si mon séducteur lui eût refusé satisfaction, il l'eût immolé sans pitié, il eût cherché la vengeance dans un crime, s'il l'eût fallu, n
Montaleu pinça les lèvres, fronça les sourcils, et fit une grimace qui montrait qu'il n'était pas éloigné de croire à la justesse des prévisions de Léda.
— Enfin , ajouta-t-il , vous ne m'avez pas nonmié dans cette lettre, c'est bien .
Léda, épuisée par la chaleur qu'elle avait mise
dans cette partie de son récit autant que par les terribles souvenirs qu'il lui rappelait , continua d'une voix plus abattue :
i( Je comptais fuir la maison de mon mari quelques jours après celui où j'avais écrit cette lettre ; mais une missive m'apprit qu'il arrivait le lendemain ; il avait été rappelé dans le Morvan par le marquis de Montéclain , notre propriétaire. )>
— Oui, fit Montaleu, à l'époque des élections du conseil général , il a fait venir Bricord pour avoir sa voix. C'était bien la peine de nous faire tant de peur pour réussir à si peu de chose.
«c Je n'avais pas à hésiter, ajouta Léda. Je laissai la lettre que j'avais écrite à mon époux sur une table, et je partis quelques heures à peine avant son arrivée. Je pris une voiture qui devait me mener jusqu'à Issoudun. Là, j'espérais faire perdre ma trace à quiconque voudrait me poursuivre ; je comptais pouvoir gagner à pied Châteaurouxety prendre une des voitures publiques qui y passent journellement, et qui vont de Toulouse à Paris. Mais j'avais plus de courage que de force : durant la route que je dus faire pour arriver à Issoudun, d'affreuses douleurs m'apprirent que je ne pourrais aller plus loin. Cependant je parvins à les dissimuler assez pour
nÉciT. 249
que doux i)crsonnos qui voyageaient avec moi ne les devinassent point. Arrivée à Issouduii. il nie fut ini[i()ssil)Ic d'v accomplir mon projet. Je cliercliai donc une anhcrgi; obscure, et je m'y «acliai. Ce fut alors que ma position se montra à moi dans toute son horreur. >
— Arrivez à l'essenliel . dit brusquement Hector.
— Ne m'interrompez pas , Hector, fit vivement Lcda ; puisque vous avez voulu entendre ce récit, il faut qu'une fois au moins vous sachiez ce que j'ai soulFcrt.
Et elle reprit avec une autorit(; qui subjugua un moment la froide brutalité de Montaleu :
i^ Oui, ce fut alors que ma position se montra à moi dans toute son horreur. J'étais seule, abandonnée de celui cpii eût dû me protéger, seule avec les douleurs de mon âme et celles de UKUi corps, dans une chambre basse, humide, glacée, à moitié morte sur un grabat, étoulfant mes cris, sans secours, tremblant à ('haqin^ instant de voir paraître mon mari (jui pouvait avoir a|)pi'is la route que j'avais suivie et qui |)ou\ait me découNrir dans la misérable maison où je m'f'tais réfugiée. Le moindre bruit me faisait frt'inir... Il me sendilait à chaque instant le voir entrer terrible et implacable; je sentais mon
230 1.A COMTESSE DE MONRIOÎN.
sang se glacer dans mes veines ; il me semblait que la vie allait me quitter. 3Iais Dieu donne à celles qui vont devenir mères une force surnaturelle. Je résistai à mes douleurs ; bien plus, je résistai à mes craintes, et je mis au jour, dans le silence de la nuit, un enfant qui ne devait avoir ni nom, ni parents; un enfant maudit et repoussé par celui qui eût dû le recevoir dans ses bras. »
Un imperceptible mouvement d'épaules de la part d'Hector fut tout ce qu'obtint cette partie du récit de Léda. L'infortunée ne le vit pas ; les larmes qui inondaient ses yeux troublaient sa vue ; des sanglots interrompirent sa voix , et elle s'écria :
— Oh! oui, j'ai bien souffert, mon Dieu! Je n'ai pas connu cette joie que vous donnez aux mères à l'aspect de leur nouveau-né. . . Ah ! Hector ! Hector ! vous avez tué en moi tous les sentiments qui élèvent l'âme... Ce pauvre enfant, je fis comme vous , je le maudis , je le vouai à la mort...
Une exclamation sourde , mais dont le sens échappa à Léda , l'interrompit ; elle y répondit cependant :
— C'était un crime, n'est-ce pas? mais je ne le condamnai pas seul, je me condamnai avec
lui... Oui, je voulais mourir... oui, reprit-elle en clierchant à se remettre dans l'ordre de ses souvenirs écrits... je tremblais toujours que quelqu'un arrivât... enfin...
Elle s'arrêta un moment , et reprenant son récit comme un waggon déraillé qui est ramené insensiblement dans sa voie, elle continua :
*( Le matin n'était pas encore venu; j'espérais pouvoir sortir sans être aperçue. J'avais soigneusement enveloppé mon enfant... Malheureuse ! j'allais le tuer, et je craignais de le blesser. J'étais prête, j'allais quitter cette maison pour commettre un double crime, lorsque tout à coup j'entends la voix de mon hôtesse qui, répondant à une autre voix, disait :
H — C'est au bout de ce corridor, la porte en face.
u C'était ma chambre qu'elle désignait ainsi.
« Je me jetai a demi morte derrière ma porte avant d'avoir pu éteindre la lumière que j'avais gardée près de mon lit. Je ne vis point s'ouvrir la porte, je n'entendis point la voix qui m'appela... je tombai sur mes genoux en serrant contre moi mon pauvre enfant tout glacé; et moi qui allais le tuer, je me misa crier: u Grâce ! grâce pour lui du moins ! . . . »
Hector laissa échapper un énorme soupir et
352 LA COMTIÎSSE DE MOHRTOIV.
détourna la tête. Quelque chose d'humain et de compatissant s'était enfin ému au fond de cette âme, si dure et si lâche qu'elle fût; mais il résista à ce mouvement de pitié, et murmura sourdement le mot :
— Après?...
C'est que la partie du récit où allait entrer Léda était aussi importante pour lui que celle où il était parlé de la lettre qu'elle avait écrite à son mari .
<c Au lieu de la voix menaçante et terrible que je frémissais d'entendre, ce fut la voix d'un ange qui me répondit. J'ouvris les yeux , je relevai la tête , et je me trouvai en face d'une femme d'une charmante beauté. Je fus si étonnée, si stupéfaite que je ne la reconnus pas sur-lechamp. Je la pris pour une de ces créatures célestes que Dieu envoie aux hommes pour les consoler dans leurs rêves. Mais je ne rêvais pas, c'était bien la réalité , c'était une noble dame du voisinage de notre ferme , qui avait souffert aussi , disait-on , et... »
— C'était madame de Monrion, dit Hector en interrompant le style à circonlocutions de Léda.
— Oui , reprit celle-ci , parlant aussitôt au nom du sentiment présent , et oubliant ses souvenirs.
— Que vous dit-elle, alors?
— Elle eut pitié de moi , monsieur; elle me consola , elle m'apprit comment elle était venue.
— Voilà , dit Montalcu , ce dont je ne me souviens pas bien.
— Voici le récit qu'elle me fit , poursuivit Léda :
« Le jour même de l'arrivée de mon mari , elle se trouvait à la ferme. Elle y était venue avec un domestique pour acheter un cheval de promenade. Elle trouva M. Bricord fort étonné de mon absence, et questionnant tous les domestiques pour savoir si je n'avais point dit où j'allais , et pour combien de temps j'étais partie. Elle s'étonna de voir mon mari renouveler ses questions après que l'une de nos servantes lui eut répondu que j'avais laissé une lettre pour lui. Elle lui en fit l'observation. Alors mon mari, dont l'inquiétude fit taire un moment la vanité , pria madame de Monrion de le suivre un moment dans ma chambre. Elle y consentit ; ce fut là qu'il lui avoua en rougissant ce qu'il n'avait jamais osé m'avouer à moi-même... c'est qu'il ne savait pas lire. Hélas ! l'infortuné m'avait caché son ignorance , il avait peur que je ne le trouvasse pas assez digne de moi... 11 était hon-