PENSÉES SECRÈTES
pas le plus cruel chagrin de Julie. Dans la nuit qui avait suivi celte horrible scène, la conilesse de Monrion avait regardé autour d'elle, et plus que jamais elle avait compris sa solitude. 31. de Montaleu s'était, à la vérité, posé comme son protecteur ; mais qu'il y avait loin de cette tranquille indignation aux fureurs grotesques peutêtre, mais profondément senties, qu'eût fait éclater son père en pareille occasion ! combien plus loin de cette discussion froide avec les larmes et les consolations de sa mère , si elle eût vécu ! Charles lui-même, le frère de Julie, que M. de 3IontaIeu traitait d'étourdi sans tenue, eût trouve en lui de ces élans de colère qui intimident les plus insolents et retournent l'outrage à qui l'a fait.
Parmi tous ceux qui eussent pu jadis la protéger, et qui lui manquaient, Julie n'oublia pas celui dont elle portait le nom, et qui lui était apparu si juste et si grand sur son lit de mort.
— Oh ! celui-là, se disait-elle, je ne sais ce qu'il eût dit, ce qu'il eût fait, mais, j'en suis sûre, il m'eût fait rester en reine dans ce salon qu'il m'a fallu quitter honteusement et à la dérobée. Mais s'il eût vécu, il n'eût pas eu à me venger d'un pareil outrage ; on n'eût pas osé me l'adresser.
Alors elle se demanda connnent dans ce salon,
OÙ étaient tant d'hommes braves et fiers sans doute, il n'y en avait pas eu un seul qui, témoin de l'outrage, se fût fait son défenseur ; comment pas une pensée généreuse, pas un cri chevaleresque ne s'était élevé en sa faveur. Julie en frémissait d'indignation.
Sans calculer l'avenir où elle marchait , sans se rendre un compte exact des malheurs dont elle pouvait être menacée, Julie se décida à partir ; tout ce qui l'entourait lui était odieux et lui semblait menaçant.
Cependant elle n'avait pas voulu accomplir ce dessein désespéré sans penser à un devoir sacré. Ce fut au moment où elle venait d'assurer la vie de l'enfant abandonné , ce fut au moment où sa chaste pitié lui était imputée à crime honteux ; qu'elle rencontra Montéclain.
— Voilà, se dit-elle en s'éloignant, voilà sans doute un des complices de l'insulte que j'ai reçue hier. C'est l'ennemi de M. de Montalcu. Il a probablement commencé par moi les représailles qu'il doit à un autre, et le respect ironique qu'il vient de me montrer n'est qu'une injure de plus. Mais pourquoi l'ai-jc trouvé ce matin sur mon passage? Pourquoi, hier, dans cette fête, m'observait-il avec cette attention persévérante? C'est qu'il savait l'outrage qu'on me préparait et qu'il
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voulait contempler à son aise ma douleur et ma confusion.
jVous traduisons de notre mieux les raisonnements que se faisait madame de IMonrion pour se persuader que Montéclain était son ennemi, l)arce qu'elle-même se répétait ces raisonnements avec une persistance singulière.
Ceci mérite explication.
3Iariée à un liomme dont la réputation était venue jusqu'c» elle avant qu'elle le rencontrât, comme celle d'un de ces débauchés qui font le désespoir de leurs familles, elle l'avait vu si noblement racheter l'insulte qu'il lui avait faite, qu'elle avait gardé pour le souvenir du malheul'cux Monriou un respect bienveillant et curieux à la fois. Souvent, dans le silence de ses rêveries, elle l'avait regretté, en pensant qu'elle eût peutêtre découvert, au fond de cette àmc égarée, des fleurs d'amour qui ne s'étaient point épanouies, des sentiments de noble ambition et de dignité que l'étroite sévérité de M. de Montaleu avait étouffés.
Ce sentiment se présentait souvent au cœur inoccupé de Julie, lorsqu'elle entendit pour la première fois parler de M. de Montéclain. C'étaient à propos de lui les mêmes blâmes qu'elle avait entendus contre Monrion : les séductions, le faste
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des dépenses, le scandale des intrigues, l'éclat des duels, le dédain des vertus sages et modestes. Nul éloge sur sa générosité , sur son courage et son esprit ; mais un silence qui, dans les dispositions ennemies de M. de Montaleu, équivalait à une reconnaissance tacite de toutes ces qualités. Elle savait aussi que la haine du marquis contre Montéclain venait, indépendamment de la sévérité de ses principes, de ce qu'il considérait Arthur comme ayant été le modèle fatal qui avait perdu Monrion. Elle regrettait celui-ci, qu'elle n'avait point connu. Faut-il donc s'étonner qu'elle eût éprouve une vive curiosité de connaître Montéclain?
Cette pensée, ce désir de juger celui qui n'était plus dans celui qui vivait encore, occupait souvent madame de 3Ionrion. Ainsi, la veille, à l'heure où elle avait été insultée, quelque chose de moins précis qu'un désir, de moins vague qu'une espérance, quelque chose de fugitif et de certain à la fois lui avait dit, en passant près de son cœur, et en lui montrant Hlontéclain : i. Celuilà doit te protéger. » Aussi éprouva-t-elle une sorte d'ctonnement douloureux de son indifférence; et de tous ceux qui avaient été présents à l'injure, ce fut lui qu'elle méprisa le plus pour ne l'avoir pas repoussée.
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C(Mlrs;i|)})oiiilomi'nl , il l'uni iiicn le diic, ne l'ut pas pour peu de ch(».se dans la a inicncc du cliagrin (piVlli" rprouva. KUc le coinpiil , et soiif- IVil eneore d'en avoir sonlferl. Son orgneil en l'nt hnniilié; elle s'en voulut d'avoir laissé prendre tant de plaec dans son cœur à un désir qu'elle :\\:\\l cru n'èlre qu'une fantaisie, et qui était devenu une es|)éranee assez vive pour (]ue sa perte rallligeàt.
Voilà quelle était la raison pour laquelle Julie se faisait tous les raisonnements possibles pour se persuader que ^lontéelain devait être tout au moins le eonq)liee de l'injure qu'elle avait reçue la veille. Nous ne pouvons afllrmcr (ju'clle se le persuada complètement, et nous avons d'autant moins de raisons de le croire , qu'elle s'affermit dans la résolution de partir et de quitter ce pays. Elle avait peur (relle-mènie peut-être encore plus que des ennemis (pii voulaient la perdre.
Klle arriva chez M. de Montaleu dans cette disposition; elle redoutait l'explication qui l'y at- Ien<lait et se proposait de tout faire poiu' l'éviter, lorscju'elle a|)|)rit (|ue le vieux marquis était sorti avec MM. de Uudesgcns, Hrias cl (',liam|)mortain.
Jidie rêvait le monde plus (pi'elle ne le connaissait. L'instinct délicat et exalté (jui lui faisait deviner tant de choses s'égarait aussi quelque-
8 LA COMTESSE DE MOiVRION.
fois par sa délicatesse et son exaltation mêmes. Elle s'imagina que M. de Montaleu, peu satisfait des explications qui lui avaient été données, était sorti pour en obtenir satisfoction, et elle regretta d'abord les ordres précipités qu'elle avait donnes pour son départ. Dans l'inquiétude où elle se trouvait , elle interrogea vainement les gens de la maison sur la cause de cette sortie précipitée. Personne ne put la lui apprendre. Elle se résolut donc à attendre le retour de M. de 3IontaIeu. Parmi les ordres qu'elle avait donnés en arrivant, il en était un qui concernait Léda. Elle avait envoyé un valet à la ferme de Bricord pour dire à sa femme que madame de 3Ionrion désirait lui parler sur-le-champ. Nous verrons plus tard ce qui arriva de cet ordre.
Cependant l'inquiétude de Julie croissait de minute en minute ; sa vive imagination se représentait déjà M. de3Iontaleu blessé, mourant pour elle; elle se désolait en pensant que la résolution qu'elle avait prise de le quitter avait peut-être excité le ressentiment de ce nob!c vieillard contre ceux qui avaient insulté sa nièce; elle en était enfin arrivée à un tel degré d'angoisse qu'elle s'apprêtait à se rendre elle-même dans la forêt, lorsqu'elle aperçut la voiture du marquis... elle l'attendit le cœur plein de