PENSEES SECRETES
craintes, et ne fut tranquille que lorsqu'elle l'en vit descendre bien portant, mais sombre et mécontent.
La voiture de madame de 3Ionrion était dans la grande cour. M. de Montaleu s'arrêta un moment à la regarder. On y ajustait la vache et les coffres de voyage. Il ne pouvait douter qu'elle ne persistât à partir...
Quel fut donc l'étonnement de Julie en entendant M. de Montaleu, après être rentré dans l'intérieur du château, se diriger vers son propre appartement !
Cette entrevue qu'elle avait redoutée , elle la désira aussitôt. Une heure avant, elle trouvait pénible des'y soumettre ; en ce moment, elle accusait M. de Montaleu de manquer d'égards envers elle en évitant de la voir. Quel crime avait-elle donc commis? quelle faute avait-elle donc faite pour qu'il ne daignât pas venir?... D'abord ce fut le désespoir qui domina dans cette âme blessée, puis l'indignation. Sa fierté lui dit de partir sans chercher à revoir l'homme qui lui avait offert sa protection, et qui l'abandonnait au moment où elle en avait besoin ; mais ce sentiment se calma bientôt dans cette âme mobile et prompte à toutes les impressions ; ou plutôt cette vive indignation se résuma dans le sen-
timent (ruiic véritable et sérieuse dignité.
Julie ne voulut partir ni en fugitive ni en ingrate. Elle pensa qu'elle devait une première démarche à l'âge de M. de 3Iontaleu, à l'affection qu'il lui avait témoignée et dont elle devait lui être reconnaissante, alors même que cette tendresse était impuissante à la protéger. Après plus d'une lieure d'attente, elle lui fit demander une entrevue par sa femme de chambre; celle-ci apporta un billet ainsi conçu :
<c Peut-être eût-il mieux valu ne pas nous revoir. Cependant, si vous avez à me parler, venez, je vous attends. Seulement, et pour éviter entre nous des explications pénibles pour tous deux, je vous avertis que je sais toute la vérité. Maintenant décidez si vous devez venir. :>
Julie, l'enfant si douce , si timide , si tremblante devant une marque de bienveillance ; la jeune fille si réservée et si confuse devant un éloge; la femme si aisément troublée devant l'admiration qu'elle excitait, se redressa fière, superbe et résolue , h la lecture de ce billet ; son œil s'alluma d'un éclat subit, ses narines dilatées frémirent comme celles d'un sénéreux coursier à l'approche du combat, elle releva le front et entra impétueusement dans l'appartement de M. de Montaleu.
i.C;C!!TS£TIOH.
Julie trouva le marquis de Montaleu assis dans un vaste fauteuil , la tète dans la paume de sa main , absorbé dans une pensée profonde et triste. Il entendit entrer Julie , mais il ne la vit pas. Il eût évidemment trop souffert de regarder en face , pour la voir trembler et rougir dans sa faute , cette femme qu'il avait aimée comme un èlre exquis et particulier, charmant et précieux, pur et naïf.
L'expression de cette douleur était si puissante
12 L\ COMTESSE DE MONRIOS.
qu'elle suspendit l'élan qui avait entraîne Julie, elle resta un itioment silencieuse. M. de Montaleu , pour qui cette entrevue était plus cruelle qu'il ne l'avait écrit , fut le premier qui rompit le silence.
— Que voulez-vous de moi, madame? lui dit-il avec une froideur affectée.
— Je viens vous demander l'explication de ce billet, monsieur, lui répondit Julie avec une égale froideur.
Cette réponse fit lever la tète et les yeux à M. de Montaleu, et son regard indigné rencontra le regard calme et fier de Julie. Elle lut presque justifiée aux yeyx de M. de Montaleu. Ce pur et saint visage tout rayonnant de beauté, de grâce et de conscience , fut pour lui comme une apparition lumineuse qui lui montra soudainement la vérité. Mais M. de Montaleu était un vieillard ; il avait trop appris , dans une longue carrière, combien la duplicité est habile à prendre le masque de la vertu , et peut-être y avait-il au fond de son âme quelque souvenir personnel , douloureux et fatal, qui l'armait contre ces témoignages instinctifs de son cœur. H baissa les yeux pour ne plus voir cette clarté qui pouvait être trompeuse, rentra dans les fausses ténèbres que donne l'expérience, et ne
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voulu l se ressouvenir ({uo des nj)[»arcnces qui ;iccal)laicnt madame de Moniioii.
— Ecoulez-moi , madame , répomlit-ii a[)i'ès un moment de silence , je ne veux pas vous accuser. Je suis heureux , je vous l'avoue , de ne pas en avoir le droit. Si la nature me l'avait donné, j'aurais trop à souffrir, non-seulement de ce que vous avez fait , mais encore de l'assurance avec laquelle vous vous présentez devant moi pour me demander l'explication d'un billet que vous avez mieux compris que vous ne voulez le dire.
— M. de Montaleu , dit amèrement Julie , un juge dit d'ordinaire à Un accusé le crime pour lequel il le condamne.
— Je ne suis point votre juge et je ne vous condamne pas.
— Pourquoi donc me chasser de chez vous?
— Vous oubliez, madame, que vous ^ivez voulu partir; je vous laisse faire.
— C'est me chasser , monsieur, dit Julie avec dignité, que de me laisser partir comme vous fautes.
— N'êtes- vous pas libre et maîtresse de vousmême?
— M. de Montaleu, dit Julie avec quelque ii'onie , ne jouons i)as sur les mots. Vous croyez
que l'insulte que j'ai reçue hier a été méritée par moi; vous le croyez depuis la visite de M. de Rudesgens , de son gendre et de M. de Brias. Je viens donc vous demander loyalement quelle accusation on a portée contre moi.
— Si vous êtes capable de l'entendre, madame , je ne me sens pas , moi , le courage de vous la répéter en face.
— Mais c'est donc bien infâme? s'écria Julie avec éclat , et dans votre lettre vous dites que c'est la vérité. Vous tenez donc cette infamie , quelle qu'elle soit, pour une vérité ? Il faut que je la sache , monsieur.
— Prenez garde, Julie!... répliqua vivement M. de Montaleu d'un ton triste et menaçant.
— Il le faut, reprit madame de Monrion avec une amertume cruelle, car à la manière dont je vois accueillir la calomnie qui m'attaque , je commence à croire qu'il faut que je demeure pour me défendre , car je ne veux pas , je vous en préviens, laisser derrière moi ses aises au mensonge, comme on les lui laisserait sans doute.
M. de Montaleu ne connaissait du caractère de Julie que sa grâce d'enfant , sa rieuse bonhomie, sa mélancolie rêveuse ; il n'en avait jamais soupçonné la fermeté ni la passion. Cette révéla-