‹ La comtesse de MonrionChapitre 28 sur 65 · ACCUSATION · texte numérisé non relu

ACCUSATION

tion soudaine rétonna. Le marquis de Monlaleu était assurément un honnne juste, mais il était en droit de se dire que Julie , se montrant à lui sous un nouveau jour , avait su dissimuler avec un grand art le fond de son caractère. D'un autre côté, madame de 3Ionrion venait de blesser cruellement la vanité du vieillard , en lui faisant comprendre qu'elle sulîirait à se protéger, ce qu'il n'avait pas su faire.

— Madame, lui dit-il en se levant, ces mots de calomnie et de mensonge sont souvent dans la bouche des cou{)ables...

— Bien souvent aussi dans celle des innocents que l'on condamne.

— Vous oubliez à qui vous parlez, madame...

— Et vous , monsieur, ajouta Julie avec une énergie désespérée , vous oubliez que je suis \enue vous demander de quoi l'on m'accuse. Mais, monsieur , vous ne chasseriez pas un laquais de votre maison sans lui en dire le motif; ai-je moins de droits à vos yeux?

— Madame , madame, dit M. de Montaleu, votre colère vous égare.

— Non pas ma colère , monsieur , mais mon désespoir... Car enfin , monsieur , reprit Julie la voix altérée , le visage éperdu , je suis seule en ce monde; je n'ai ni mère, ni père pour me

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protéger et me consoler; mon frère est loin de moi ; et vous , monsieur , à qui je ne demande rien que l'aumône d'une parole , non point pour me défendre, mais pour m'éclaircr; vous, il faut bien le dire , qui m'avez ouvert les portes de ce monde que je ne cherchais pas , et dans lequel je devais, selon vous, trouver le bonheur et la considération ; vous qui m'avez vu insulter, vous qui savez pourquoi , vous tenez dans votre main fermée cette accusation sans daigner me la dire!... Qui suis-je donc et qu'est-ce donc?... Monsieur, monsieur, vous qui avez été si sévère pour l'homme dont je porte le nom, vous devez savoir qu'il n'est permis à personne de jouer avec la vie et la considération d'une femme... Eh bien ! ma considération, vous l'avez laissé attaquer; ma vie... oh! ma vie! vous me donneriez envie de la jeter en pâture à mes ennemis !

Celte fois enfin le cri de cette fîère indignation arriva jusqu'au cœur de M. de Montaleu ; il douta de la faute, et ne douta plus du droit qu'avait Julie à obtenir l'explication qu'elle demandait; mais, avec ce sentiment, une crainte entra dans l'esprit de M. de Montaleu. Comment, si Juhe était innocente , oser lui dire l'infâme accusation portée contre elle? Elle s'appelait, il est vrai , madame la comtesse de Monrion ; mais

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si Julie n'était pas le cœur le plus dépravé, l'espril le plus pervers et le plus dissimulé . elle avait dû rester l'âme la plus ignorante et la plus candide. M. de Montaleu hésita . essaya de parler . s'arrêta ; mais sollicité par le regard ardent et éploré de Julie . il lui dit :

— Où êtes-vous ailée, dites-moi . pendant que je recevais la visite de M, de Rudesgens et de ceux qui raccompagnaient?

Cette question était si loin de tout ce qu'attendait Julie . qu elle en resta toute stupéfaite ; eUe rougit et parut éprouver un cruel embarras. Tout ee qu'avait espéré AI. de 3Iontaleu s'évanouit à l'aspect de ce trouble soudain. Cependant Julie se remit et repartit avec une légère ironie :

— Est-ce ma présence et mes visitas au village de Saint-Faron qu'on me reproche?

Elle était encore à mille lieues de l'accusation qu'on avait portée contre elle. A son tour, M. de Montaleu fut très-surpris de celte tranquille assurance. Si ce n'était celle de l'innocence . c'eût été le dernier terme de l'audace et de l'impudeur.

— Vous savez saus doute . lui dit-il en l'examinant . quel est l'enfant que vous allez y visiter.

— Je le sais, dit Julie avec calme.

— Vous savez à qui il appartient?

Julie hésita ; décidée à proléger le secret de Lcda , elle ne voulut pas qu'on pût en découvrir la moindre trace dans ce qu'elle allait dire , et elle repartit :

— Permettez-moi de ne pas répondre à cette question ; je me suis faite la protectrice de cet enfant , je serai une mère pour lui ; je ne puis ni n'en veux dire davantage.

— Mais vous ne savez donc pas , Julie , dit M. de Montalcu, à quoi ce silence peut vous exposer ?

— A d'indignes calomnies , sans doute , je le sais , monsieur , reprit Julie avec un profond dédain ; à me voir repousser de votre monde comme une femme qui a prêté les mains à quelque coupable intrigue , et qui s'y associe en la protégeant.

M. de Montaleu se rapprocha de Julie, les yeux attachés sur les siens , et comme pour lire sa pensée à côté de sa parole.

Elle continua :

— Si c'est pour cela que l'austère morale de madame de Champmortain l'a poussée à m'insulter chez elle , ce que je ne crois pas , je dois vous avouer que je l'exposerai à recommencer,

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car je u'ahinulonncrai pas cetlc innocente créature.

Le marquis étendit les bras vers Julie et s'écria avec une profonde émotion :

— Julie, Julie, oh! merci, car maintenant il me sera facile de vous justifier.

— 3Ie justifier , de quoi ? d'une action que je suis prête à avouer devant tous.

— Mais c'est que vous ne savez pas , malheureuse enfant, que cette faute...

M. de Montaleu s'arrêta cette fois , il recula sincèrement devant les paroles qu'il allait prononcer ; il fut épouvanté du coup terrible qu'il allait porter à cette jeune âme innocente... et il se prit à murmurer d'une voix terrible et sourde :

— Oh ! les monstres ! les monstres !

— Ne les maudissez pas si violemment, monsieur ; la rectitude religieuse et sincère de madame de Champmortain a dû s'alarmer, je le conçois, d'une conduite qui atteste plus de liberté (|u'il ne convient d'en avoir à mon âge et dans ma position. Peut-èlrc, à ma place, n'eùlelle pas fait comme moi , peut-être cùt-elle eu raison selon ses idées; je crois avoir bien fait selon les miennes.

M. de 3Iontalcu se promenait avec agitation.

Pour lui , l'innocence de Julie était certaine , complète; mais il fallait lui apprendre quel sens on avait donné à sa généreuse pitié. Il était incertain , troublé ; enfin , il crut avoir trouvt^ un moyen de sauver à cette noble enfant l'horreur d'entendre la calomnie dont on l'avait flétrie.

— Julie, lui dit-il, écoutez-moi et répondezmoi . je vous en supplie , je vous le demande en grâce; je vous le demande à genoux... dites-moi à qui appartient cet enfant.

— Je ne le puis pas.

— Julie , je vous le demande pour moi qui ai besoin de le savoir ; c'est pour moi , entendezvous?

— J'ai juré devant Dieu de ne pas le dire; il y va de l'honneur et de la vie d'une autre.

— Mais, pauvre enfant , il y va aussi de ton honneur.

— De mon honneur !

— Car enfin, Julie, mon enfant, ma fille, ma fille innocente, j'en suis sûr, dit M. de Montaleu en l'entourant de ses bras , il ne faut pas, en te dévouant à cacher la faute d'une autre , faire qu'on puisse te l'imputer.

■ — Monsieur ! s'écria Julie en se reculant de M. de Montaleu.

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