ACCUSATION
— Car je veux pouvoir te justifier, moi.
— Monsieur!... reprit Julie en reculant encore , comme devant un spectre menaçant.
— Car tu es innocente , j'en suis sûr...
A ces derniers mots, Julie leva les yeux au ciel d'un air égaré; des sanglots confus lui montèrent à la gorge ; des sons inarticulés s'en échappèrent. Elle se mita marcher tout éperdue, dans l'appartement, en levant les bras au ciel , et les laissant tomber à chaque pas , comme si elle se sentait étouffée.
— Julie! Julie!... disait M. de Montaleu en essayant de l'arrêter.
Mais Julie ne l'entendait pas , et sa douleur rompant enfin cette strangulation qui faisait siffler son haleine et arrêtait sa voix , elle se prit à crier :
— Ma mère! mon père!... Mon père! ma mère!... où sont-ils?... Mon père! ma mère, ma mère ! . . .
Elle continuait ainsi d'une voix haletante et dans un délire effrayant pendant que M. de Montaleu la retenait.
— Julie, lui dit-il , je te servirai de père, je te protégerai comme il eut fait ; je te consolerai comme eût fait ta mère , la sainte mère.
— Ah ! s'écria Julie , à qui les larmes revin-
LK COSITESSE DE SIONBION. 2. 3
rent heureusement avec la conscience de la vérité, ils ne sont plus , ils m'ont quittée , ils m'ont laissée seule ici-bas. 0 mon Dieu ! mon Dieu ! ajouta-t-elle en se laissant tomber sur ses genoux et en tendant au ciel ses mains jointes comme pour la prière, pourquoi ne m'avez-vous pas fait mourir avec eux !
Puis elle cacha sa tête dans ses mains et laissa éclater ses sanglots et ses larmes où se mêlaient de douloureuses exclamations. Que de douleurs, que de tristesses , que d'horribles angoisses parlaient dans ce transport désolé ! Ce cœur d'enfant était broyé, cette âme immaculée était saignante, cet esprit délicat et serein était taché. La calomnie avait fait plus que salir cette pure créature aux yeux du monde , elle l'avait flétrie à ses propres yeux ; elle ne se sentait plus la sainte assurance de sa pureté ; on venait de lui arracher la virginité de la pensée , on venait de lui apprendre le vrai sens de ces mots de crime, de vice et de déshonneur qu'elle ne savait pas encore.
M, de Montnieu laissa à ce désespoir le temps de jeter tout ce qu'il avait de larmes , de cris et de paroles incohérentes. Puis, lorsqu'il crut que le cœur et l'esprit étaient plus calmes , parce que le corps , épuisé , n'avait plus que de rares san-
ACCl'SATIOÎV. 25
glots et des murmures étoufTés , il releva doucement la pauvre enfant dont l'cime n'y voyait plus à travers ses douleurs , comme ses yeux à travers leurs larmes , et il lui dit doucement , en l'asseyant sur ses genoux :
— Allons , Julie, ma fille, console-toi, personne au monde ne croira à cette calomnie.
Comme si cette parole eût dessillé à la fois le cœur et les yeux de Julio , elle le regarda fixement et lui dit d'une voix brève et aride :
— Vous y avez bien cru , vous.
— Ma douleur m'a égaré, j'en conviens, comme elle t'a égarée tout à l'heure , mais il m'a suftl d'un mot de toi pour croire à ton innocence.
Le souvenir de tout ce qui s'était passé entre elle et M. de Montaleu revenait peu à peu à la mémoire de Julie, un nouveau sentiment se mêlait à ses douleurs, c'était l'indignation. Elle s'écarta doucement de M. de Montaleu , et lui répondit d'un ton saccadé qui montrait l'effort qu'elle faisait pour ne pas éclater de nouveau :
— Je vous remercie , monsieur ; mais cette justification, que vous avez bien voulu accueillir, je ne puis la donner à tout le monde. Je ne puis aller étaler à tous les yeux l'horreur et le désespoir qui m'ont saisie.
24 I.A COMTESSE DE MONRIOW.
— Non, Julie, non, dit M. de Montaleu , c'est moi qui vous justifierai , c'est moi que ce soin regarde , et si la tendresse d'un homme qui veut être ton père ne t'est pas indifférente, tu me diras la vérité.
— La vérité ! reprit Julie étonnée.
— Tu me donneras les preuves avec lesquelles je confondrai les calomniateurs.
— Les preuves ! fit Julie en le regardant encore d'un air soupçonneux, des preuves! répétât-elle, il vous faut des preuves?...
— Pas pour moi...
- — Pour qui donc? dit Julie fièrement , pour celle qui m'a insultée? A celle-là, monsieur, je lui laisse sa conscience pour juge... Pour celle qui l'y a poussée peut-être? Oh! la véritable ignominie serait de se justifier devant elle.
— Julie, soyez plus calme, il faut que je vous venge maintenant.
— Je ne sais ce que vous voulez faire maintenant , monsieur , reprit Julie en serrant les dents, tant elle sentait murmurer en elle de paroles cruelles; mais si quelqu'un était venu me dire à moi qu'on vous avait vu , vous , faire un acte déloyal , quel qu'eût été l'accusateur , je lui eusse répondu en face qu'il en avait menti.
— Julie !... fit 31. de 3Iontaleu.
ACCCSATIOiV. 25
— Mais j'avoue, rejDrit-elle d'un ton sardonique , que je trouverais la lâche plus difficile , si j'avais accueilli d'abord l'accusation que je voudrais détruire ensuite.
— Julie, je conçois votre colère; mais le monde a ses exigences , ses tyrannies; il veut qu'on le respecte, même dans ses injustices. Vous ne le connaissez pas !
— Je le connais assez , repartit Julie , pour le mépriser.
— Julie , reprit M. de Montaleu avec une légère impatience, soyez plus calme... ces expressions...
— Ah ! tenez , dit madame de Monrion à qui revenait sa douleur, pardonnez-moi, monsieur, l'éducation que j'ai reçue ne m'a peut-être pas assez appris à donner un nom poli aux sentiments que j'éprouve ; ce monde qui m'accuse, je ne le connais pas , vous avez raison ; mais dans celui où j'ai vécu , dans ce monde de bourgeois obscurs que le vôtre a sans doute raison de dédaigner , si une insulte pareille à celle qu'on m'a faite hier m'eût été adressée... oui, monsieur, à défaut de mon père mort , à défaut de ma mère morte avec lui, à défaut de mon frère absent, il se fût trouvé quelqu'un, un ami, un étranger, un père de famille , un jeune homme, qui sais-je?
qui fût venu à moi , et qui m'eût prise sous sa protection... Mais dons ce noble salon tout rempli de noms illustres , d'hommes renommés pour leur courage... il ne s'en est pas trouvé un qui se soit ému à l'aspect de ma douleur, pas un qui me soit venu tendre la main, et qui m'ait dit tout haut : « Venez reprendre votre place, madame. »
Comme Julie prononçait ces paroles , la porte du cabinet s'ouvrit , et une voix grave et rude lui répondit :
— Il y en aura un , du moins, madame, qui vous défendra contre la calomnie.
C'était Hector de Montaleu qui avait repoussé les protestations des valets qui lui disaient que son oncle n'était pas visible , et qui , arrivé à la porte de l'appartement où se trouvaient M. de Montaleu et Julie , avait entendu les dernières paroles de celle-ci.
Julie se retourna en poussant un cri de surprise et de honte , et M. de Montaleu se leva pour prévenir l'entrée de son neveu. Mais celui-ci était déjà dans le salon, et referma la porte après lui.
— Je sais tout ce qui s'est passé , mon oncle, dit Hector. Je sais tout ce qui vous a été rapporté , et si je ne suis pas venu ce matin , c'est
ACCCSATIOPf. 27
que je n'ai pas voulu sanctionner de pareilles calomnies par ma présence.
— Tu sais donc, toi, qu'elle est innocente? s'écria M. de Montaleu avec joie.
Hector hésita et porta les yeux sur Julie , qui l'examinait d'un œil curieux ; puis il fit un grand effort décourage, et il répondit :
— Je ne le sais pas , mon oncle , mais j'en suis sur. Je ne demande à ma cousine ni l'explication de sa conduite , ni les preuves de son innocence... J'ai foi en sa vertu... Je crois en elle , et la meilleure preuve que je puisse vous en donner , c'est qu'après tout ce qu'on a dit contre elle , je viens à vous , mon oncle , qui lui servez de père , je viens vous demander une seconde ibis sa main.
Julie recula devant cette grandeur d'âme , et M. de 3Iontaleu en fut atterré. Son neveu , son grossier neveu , cet épouvantable mangeur , ce buveur effréné, ce rustre redoutable et violent , dont la brutale nature ne se plaisait qu'aux cris des chiens , au tumulte de la chasse et des orgies qui la suivent, ce goujat, comme l'appelait M. de Montaleu dans ses moments de colère , venait de se poser devant lui comme un héros de générosité et de délicatesse. La vanité aristocratique du vénérable marquis l'emporta sur ses
préventions passées, et il s'écria en tendant la main à Hector :
— Ah! je savais bien que le sang des Montaleu se réveillerait un jour en toi.
Julie aussi fut étourdie de ce magnifique mouvement si artistement préparé, mais au milieu de la surprise qu'elle éprouva , au milieu du trouble qui lui restait de la scène qu'elle venait d'avoir avec son oncle , la lueur fausse et incertaine qui jaillit de l'œil inquiet d'Hector, l'accent contraint avec lequel il parla l'avertirent qu'il y avait quelque odieux calcul caché sous cette action en apparence si héroïque. Elle n'eut pas le temps de s'arrêter à ce sentiment de répulsion, car tout aussitôt M. de Montaleu se tourna vers elle en lui disant :
— Excusez-le , Julie, de la rudesse de sa demande ; de si vrais et de si nobles mouvements n'admettent ni atermoiements ni précautions.
— Ni réflexion , ni rien , ajouta Hector d'un ton ravi et triomphant.
— C'est pour cela , dit Julie en s'inclinant modestement, que je supplie M. le vicomte de Montaleu de me permettre de ne pas lui répondre sur-le-champ. Si, dans quelque temps et malgré tout ce qu'on a pu dire de moi , il persiste dans cette résolution , alors je répondrai
ACCl'SATIO^. 99
comiiH' jc le (lois à iiiic proposilioii doiil j';i|)précii* tout»' la iioliU'sst*.
— J'v persisterai juMm'à la inori , dil Ilrclor on se posant encore plus hér()ï(|uenient.
Et lorsqne tu en .uiras le droit, ajouta M. de Montalen , tu punii-as les inlVuncs qui ont inventé cette indi|;ne calomnie.
— Assurément, dil Hector a\ec un eniliarras qui ne venait point d'un niancpie de courage , mais de la peur qu'il avait qu'en elicrehant les calomniateurs on n'arrivât à découvrir la vérité.
— Je sais, reprit M. de Montaleu, que c'est madame de ('.liamj)mortain qui a répété cette atroce invention ; mais (piel(|u'un la lui a suggérée. et c'est celui-là cpi'il faut |»unir. Ce n'est ni M. de Hudesgens, ni Cliam|)mortain , ni Hrias , ils étaient tous les trois troj» allligc-s lorsqu'ils sont venus me redire cette inlanne. C'est peut-être Montéclain...
Julie pâlit.
— Du moment que vous ne pouvez affîrmer le nom du coupable, n'accusez personne, dit-elle doucement. Kt maintenant, permettez-moi de me retirer.
An moment on elle allait (piittcr i'appai'temcnt . une lenuue de chamlire vint lui annoncer que la fermière de Lavordan , madame 13ricord,
ne pourrait se rendre à ses ordres que le lendemain.
Au nom de madame Bricord , le colosse généreux , le terrible et vaillant Hector chancela sur sa base. Ce trouble échappa à M. de Montaleu , qui conduisait Julie en lui parlant; mais Julie le vit, et le soupçon fugitif qui avait traversé sa pensée y reparut plus clair , plus saisissable.
— Et vous ne partirez pas , lui dit le marquis en la reconduisant.
— Je ne vous promets rien , monsieur , repai'tit Julie. J'ai besoin de me recueillir et j'ose vous demander quelques heures de retraite et de liberté.
C'EST TIIT 2ETÎIT Q'JI CO'JRT.
C'était clans la salle basse de la ferme de Bricord ; le colonel et le fermier étaient assis chacun d'un côté de la cheminée : au milieu de la salle et autour de la table, Léda et deux servantes s'occupaient de travaux de couture. Deux garçons de ferme , dont l'un tressait des paniers, tandis que l'autre amenuisait des manches d'instruments aratoires , étaient retirés dans un coin. Le colonel était soucieux; mais Bricord, fier de le tenir ainsi dans sa société,
LA COMTESSE DE MOiVRIOlV.
rayonnait d'orgueil et de joie. Il avait d'abord voulu inviter tous ses voisins pour les faire assister au dîner que Thomas avait bien voulu accepter chez lui ; mais le colonel avait témoigné le désir d'assister à un repas de famille, et ce n'était pas sans quelque étonnement qu'il s'était assis pour souper à cette table autour de laquelle s'étaient rangés plus de vingt serviteurs, et qu'avait présidée la belle Léda.
En effet, s'il reste encore en France quelques traces de l'ancienne vie patriarcale de la famille, c'est chez les fermiers qu'on la trouve.
Le colonel avait contemplé d'abord avec une réelle satisfaction ce tableau d'une existence laborieuse, calme, sédentaire, et bien différente de la vie aventureuse et ambulante du soldat. Mais , soit que la comparaison lui fît faire de tristes réflexions sur lui-même, soit qu'il pensât au malheur et au crime que cachait cette apparence de bonheur, il était peu à peu devenu plus pensif; et depuis quelques moments un profond silence régnait dans la grande salle, lorsque Aly i Muley entra tout à coup en chantonnant un air de grand opéra.
— Hé! lui dit Bricprd, te voilà; où donc as-tu soupe?
— Je ne soupe jamais qu'après avoir dîné,
c'est tlIV BRUIT QUI COURT. 33
repartit le Gascon assez gaiement. Or, comme le n° 1 manque, je n'ai pas passé au n° 2.
Là-dessus il se remit à chantonner pendant qu'une des servantes mettait un couvert à l'extrémité de la table.
— Que diable chantes-tu là? dit le colonel.
— C'est, je me l'imaginais du moins, un petit bout d'air que j'ai entendu fredonner à Alger par une cantatrice de Paris. Il est vrai que j'y ajoute, par-ci, par-là, ([uelques petites fournitures, attendu que nous autres , gens du Midi, nous sommes tous très-musiciens. Cependant , colonel, je puis vous le dire dans sa simplicité, avec les paroles.
Il recommença, en chantant, la ritournelle.
— Mais, dit Léda , c'est, je crois, l'air de Meyerbeer : Il va venir.
— C'est ça, dit Aly Muley, ça me (latte et ça prouve que vous avez l'oreille juste , madame Bricord.
— Ah eà ! mais que diable as-tu fait dehors toute la journée? lui dit le fermier.
— Je suis allé me prendre la mesure d'une maison et d'une métairie dans les environs, dit Aly Mulcy en attaquant vigoureusement un reste de jambon. J'ai aussi envie de me sorlir du service pour vivoter paisiblement.
û4 LA COMTESSE DE ÎIONRIOIV.
— Ah ! ail ! repartit Bricord , voilà qui est bien; établis-toi dans le pays, tu te marieras, tu épouseras une brave femme comme la mienne.
— Verse-moi à boire , dit Aly, j'ai un morceau de salé dans la gorge , qui ne veut pas passer.
Comme il prononçait ces paroles, la porte s'ouvrit, et le vicomte Hector de Montaleu entra dans la salle basse. Aly se remit à fredonner l'air : Il va venir.
Hector fut reçu comme un habitué dont la présence n'avait rien d'extraordinaire, mais il parut contrarié de rencontrer le colonel. Cependant, ils se saluèrent avec plus de cordialité que la veille, chacun d'eux sentant apparemment le besoin de ne pas heurter un homme qui pouvait traverser ses projets. Bricord, ravi d'avoir donné à son colonel un interlocuteur de l'importance de M. le vicomte de Montaleu, alla s'asseoir auprès d'Aly Muley, et se mit à causer à voix basse avec lui.
Mais ce qu'Hector et Thomas pouvaient avoir à se dire fut bientôt épuisé, de façon que l'en- Iretien , de plus en plus animé, qui avait lieu entre Bricord et Aly i^îuley, domina peu à peu les quelques paroles échangées entre le colonel
c'est CIV BRDIT QUI COURT. 33
et le vicomte, et fit tout à coup invasion dans le silence général, par cette exclamation de Bricord faite d'un ton d'ctonnement et de doute.
— Où diable as-tu appris ça, toi?...
■ — Qui sait ! répondit Aly Muley, en mâchant à la fois ses paroles et son lard ; on n'apprend ces choses-là nulle part, et ça s'apprend partout : en écoutant dans une antichambre, en se promenant aux environs d'un parc, en regardant le soleil et la lune.
— Mais ce n'est pas possible, dit Bricord.
— Je ne dis pas que c'est possible, je dis que ça se dit.
Peut-être y avait-il là plus d'une personne vivement curieuse d'apprendre quelle pouvait être la nouvelle qui semblait si invraisemblable à Bricord , mais aucune d'elles ne voulut sans doute trahir le secret de sa curiosité, et la parole resta aux deux interlocuteurs.^
— Et tu ferais bien de ne pas le répéter, reprit Bricord. Prétendre que... Tiens, c'est un horrible mensonge. Madame de Monrion est une brave femme, incapable... Allons donc, c'est si bête, que je ne comprends pas qui a pu dire ça.
— Je ne prétends pas que ce ne soit bête ; mais, reprit Aly, ça se dit tout de même.
36 L\ COMTESSE DE MONRION.
— Mais quoi donc? fit Hector qui ne put contenir son impatience.
Au nom de madame de Monrion , le colonel avait écouté plus attentivement, et Léda avait tressailli.
— Une vraie sottise, M. le vicomte, dit Bricord ; Aly Muley prétend qu'il a entendu dire que la comtesse de Monrion cachait un petit poupon au hameau de Saint-Faron.
Thomas put voir le mouvement de terreur du vicomte, pendant que Léda, courbant la tête sur son ouvrage, cherchait vainement à cacher le tremblement convulsif qui agitait ses mains.
— C'est un mensonge! dit Hector avec colère.
— Je ne le nie point..., repartit Aly Muley imperturbablement, mais ça se dit ; et pour être vrai, ajouta le spahi, on le dit autrement que ne vous l'a répété Bricord, on ne dit pas que c'est un poupon qu'elle cache, mais son poupon à elle.
— A elle ! s'écria Léda avec un cri rauque et en relevant la tète.
Elle était d'une pâleur livide et son œil égaré passa rapidement d'Hector à son mari...
— Tu vois, reprit celui-ci en s'adressant à Aly, que ce n'est pas moi qui suis le plus étonné de
«Il
c'est r\ lîRiiT Qi'i f.ori\T. 37
celte infjimio. N'est-ce pns. Léda , que ce n'est pas possible?... Tu la conuais. toi; elle a toujours été pleine de bontés pour toi... Et tenez, aujourd'hui uu'inc elle a envoyé chercher ma ienuiie pour lui faire encore (pieUpie cadeau comme à l'ordinaire.
Léda avait baissé de nouveau sa léte sur s(»n ouvrage, mais ses mains le cherchaient vainement, elle n'y voyait plus, sa rcspn^Uion était haletante...
— Imbécile, avec ses contes, dit brusquement Bricord , regarde cojnme tu as fait mal à ma pauvre fennne, elle est si bonne, si sensible... Allons, calme-toi, Léda.
Il l'embrassa et lui pril les mains. La malheureuse se prit à pleurer.
— Et vous n'êtes pas allée chez madame de .Monrion ? dit Hector en s'adressant à Léda.
— Non... non, repartit Léda d'une voix entrecouj)éc.
— Eh! fit Bricord, qui est-ce qui aurait donc présidé au régal du colonel?
— En ce cas, dit Hector, si ce que raconte cet homme est vrai, vous ferez tout aussi bien de n'} pas aller.
Lc'da se redressa, et avec une expression (jui filfi'émir Hector, elle rejjartit :
Ô8 l.\ COMTESSE DE MONRION.
— Oh ! j'irai, monsieur ; j'irai, et je devrais y être déjà.
— Ce serait inutile , dit brusquement Hector; je viens de chez mon oncle, et Julie n'y est pas.
Aly Muley regarda le colonel dont l'œil flamboyait en examinant tout à la fois Hector, Léda et le fermier.
— Pardon, pardon, M. le vicomte, dit ce dernier ; mais que dites-vous donc à Léda , qu'elle fera bien de ne pas aller au château, si c'est vrai ? Vous croyez donc que ça peut être vrai ?
Hector se balança sur sa chaise comme un ours en fureur, et le manche du soufflet qu'il tenait à la main se broya dans ses doigts crispés.
— Je dis, je dis..., répondit-il d'une voix rude et sombre , que lorsqu'il arrive de pareils malheurs dans les familles , il faut les laisser s'en tirer comme elles peuvent...
— M. le vicomte a raison, dit Aly Muley; ça regarde les oncles et les neveux, quand il n'y a ni père, ni mère, ni frère.
— Sans doute, dit Hector, et personne ne sait le danger qu'il peut y avoir à se mêler de pareilles affaires.
— Eh ! dit Léda , dont la poitrine haletante
c'est bn bruit qui court. 39
et la voix altérée firent trembler Hector, si elle est calomniée... si c'est une outre qui est coupable... faut-il l'abandonner? l'aut-il...
- — 11 ftuit être toujours prudent, dit le colonel d'une voix grave en intervenant d'un ton d'autorité dans la conversation. Du reste, ajoutat-il, le mieux est de ne pas même parler de choses d'une telle importance.
— En ce cas, dit Aly Muley avec un sangfroid insolent, je suis fâché d'avoir apporté ici la nouvelle, quoique tout le pays la sache déjà, et qu'on ajoute que c'est pour ça que la comtesse a été chassée du brd de chez madame de Champmortain .
— Chassée! s'écria Léda en se levant avec une résolution effrayante; chassée!... madame de Monrion... chassée! et pour...
— Pour un bruit ridicule, dit le colonel en s'avançant vers Léda et en la forçant presque à se rasseoir.
— Oui, dit Aly Muley avec une persévérance cruelle, un bruit ridicule et auquel tout le monde ne croit pas, soyez-en sûre, madame Léda. Et c'est si vrai, qu'aujourd'hui même un riche du }>ays, un noble. Dieu me damne! est allé demander la main de la comtesse, malgré tout ce qu'on a dit sur son compte.
Hector se leva ; le sang lui monta si violemment à la tête qu'il chancela et que ses yeux parurent sortir de leurs orbites. Le colonel luimême ne fut pas le maître du mouvement de surprise que lui causa cette nouvelle. Quant à Léda , elle était retombée dans une sorte d anéantissement moral : l'œil fixé à terre, la tête inclinée vers le sol, elle avait l'immobilité d'une statue , tandis que de sa bouche entr'ouverte s'échappait une respiration silïlante et oppressée. Heureusement pour elle, Bricord fut saisi d'enthousiasme à cette nouvelle, et s'écria d'une voix retentissante :
— Et c'est un brave homme que celui qui a fait ça. Voilà comment on répond à de pareils bruits... C'est que... tenez , voyez-vous, autant je suis d'avis qu'il faut être dur pour celles qui ne vont pas dans le droit chemin, autant je dis qu'il faut venir en aide à une pauvre honnête femme dont on dit des infamies... Je ne suis rien, malheureusement, mais je voudrais être quelque chose comme un vicomte ou un marquis pour lui dire à cette pauvre jeune dame : «t Je vous honore et je vous estime... » Aussi, tu iras, Léda, tu iras, puisqu'elle t'a fait demander... et tu tâcheras de savoir quel est le brave homme qui a été demander la main de la comtesse...
c'est tlS BRUIT QH COURT. 41
— Il y a donc quelqu'un, dit Léda en reprenant un peu de force, qui a été demander la main...
— C'est encore un conte de cet imbécile d'Aly, dit brusquement le colonel.
— Pourquoi pas? dit Bricord, il y a encore d'honnêtes gens... et si ce n'était que notre maître, M. de Montéclain, est mal avec le vieux marquis de 3Iontaleu . je ne m'étonnerais pas que ce ne fût lui...
— Ou quelqu'un , dit Aly Muley, qui a des raisons particulières de croire que la comtesse est innocente.
A cette parole, la malheureuse Léda porta un regard égaré du côté d'Hector. Une pâleur livide avait fait place, sur le visage du misérable, à la teinte pourpre qui le couvrait un instant avant. Ses yeux seuls étaient encore injectés de sang et brillaient comme des charbons ardents. Léda leva vers lui une main tremblante, et dit d'une voix convulsive et inarticulée :
— Vous!... vous !...
La force lui manqua, et elle retomba sur sa chaise. Toute expression était effacée de son visage, toute pensée de son regard. Bricord, étonné enfin de ce désordre extraordinaire , resta un moment muet, et , promenant autour
de lui un regard inquiet et terrible , il s'écria ;
— Ah çà ! mais quel intérêt si fort prendelle donc à tout ça?...
— Ne m'as-tu pas dit, reprit le colonel avec empressement, que ta femme était maladive, nerveuse? Elle est beaucoup fiitiguée aujourd'hui. Ce qu'elle aurait de mieux à faire ce serait d'aller se reposer.
— Sans doute, dit Hector d'une voix altérée en s'approchant d'elle, et demain elle verra que ce sont de faux bruits auxquels il ne faut pas faire attention.
Un moment de silence terrible et glacé régna dans la salle basse. Le fermier en fit le tour comme un homme frappé à la tète d'un coup violent qui a porté le désordre dans son cerveau .
— Allez vous reposer, madame, dit doucement le colonel à la malheureuse femme qui était restée sur sa chaise, immobile, anéantie.
— Oui..., ditBricord d'une voix sourde et agitée, va te mettre au lit... Léda, va.
Léda obéit, mais Bricord , contre son ordinaire, n'alla pas l'embrasser. Elle se leva comme un automate, cl sortit accompagnée par les deux servantes, qui furent obligées de soutenir sa marche. Bricord la suivait d'un regard terri-
c'est tjiv brcit qui court. 43
ble. Lorsqu'elle eut disparu , il passa plusieurs fois sa main sur son front comme un homme qui cherche le fil d'une pensée qui le brûle et qui l'embarrasse.
Puis il s'écria brusquement en regardant Hector :
— Et maintenant, il faut que je sache...
Il avait à peine prononcé ces quelques paroles que la porte s'ouvrit, et un nouveau personnage parut.
C'était Montéclain, qui entra avec son air de légèreté et d'insouciance accoutumées.
— Eh ! ma foi , s'écria-t-il du ton le plus joyeux, je suis servi à souhait. Je comptais te trouver ici, brave Bricord ; mais je vous croyais en visite chez madame Amab, colonel, et j'allais prier notre ami de vous transmettre une invitation. Je viens d'envoyer chez vous, Montaleu, et quoique vous n'ayez pas voté pour moi et que je ne vous aie pas permis de chasser sur mes terres, j'espère que vous ne me refuserez pas?
— De quoi s'agit-il donc? dit le colonel.
• — De chasser demain un sanglier qui m'a été signalé par mon valet de chambre, dit Montéclain d'un air narquois.
Montaleu , malgré la terrible émotion qu'il
venait d'éprouver, ne put s'empêcher de pousser une espèce d'éclat de rire,
— Et c'est sans doute lui qui conduira la chasse ?
— Vous riez, lui dit Montéclain de l'air le plus sérieux. Eh bien ! je vous parie que moi qui, selon vous, ne mettrais pas une balle dans la porte de la cathédrale d'Autun , j'abattrai la bête sous votre nez sans que vous puissiez y loucher.
— Ah ! pardieu ! j'accepte ; et que pariezvous?
— Ce que vous voudrez.
— Le droit de chasser chez vous contre deux cents louis.
— Accepté, dit Montéclain. Colonel, reprit-il en se tournant vers Thomas , nous avons arrangé cela ce soir avec Brias et Champmortain chez qui je passais la soirée. J'ai écrit à 31. Amab ; madame de Champmortain et sans doute Léona, l'intrépide amazone, suivront la chasse à cheval , et le tout s'achèvera par un dîner chez moi.
Bricord était tombé assis sur un siège, la tête dans ses mains; sa pensée égarée dans un soupçon terrible lui échappait. Le moment de réflexion que lui avait donné l'entrée de Monté-
c'est tr» BniiT qui court. 45
cl;iin lui avait fait repousser et reprendre dix fois l'affreuse supposition qui venait de se montrer à lui. Montéclain profita de eet abattement pour dire à Hector :
— A demain !
— A demain ! répondit celui-ci en sortant rapidement.
— En suis-je? dit Aiy Muley.
— Certes , mon garçon , et des premiers , fit Montéclain. Maintenant. Bricord , ajouta-t-il, tu vas venir avec moi jusqu'au château. Il faut que tu donnes quelques instructions à mes gens.
— Pardon, M. le marquis, dit le fermier en se levant comme un homme éveillé d'un songe affreux ; pardon, mais ma femme est indisposée.. .
— 3Ialadie de nerfs. Viens coucher au château... J'espère que tu ne vas pas m'abandonner... Il s'agit de mon honneur.
— De votre honneur? dit Bricord en tressaillant.
— Démon honneur de chasseur...
— Au fait. . . , reprit Bricord d'une voix sourde, j'aime mieux ne pas rester ici.
Mais presque aussitôt il reprit en regardant Montéclain en face :
— Et d'ailleurs j'ai quelque cliose à vous demander, M. le marquis.
L'ESrlOlT.
Montéclain s'était éloigné avec Bricord; le colonel rentra dans sa chambre.
— Eh bien ! fît Aly Muley dès qu'ils furent seuls, ètes-vous sûr de ce que je vous ai dit? Étes-vous sûr que madame de iMonrion est aussi innocente du poupon de Saint-Faron que je le suis de l'assassinat du feu roi Henri IV?
— Oui. répondit pensi\ement le colonel.
— Comme je vous les ai fait se pâmer tous les deux ! reprit Aly en riant.
— Tu as été trop loin ; car j'ai vu le moment où la malheureuse était prête à se trahir...
— Est-ce qu'elle n'a pas mal aux nerfs ? dit Aly en riant avec mépris. En voilà une maladie bien trouvée... mal aux nerfs... ça veut dire : <i J'ai le droit de rire, de pleurer, dédire des injures à mon mari , de vexer mes domestiques , de pâlir, de trembler, de m'évanouir, de courir la prétantaine , de ne pas répondre, de ne pas comprendre, de ne pas me souvenir... J'ai mal aux nerfs ; Bricord n'y verra pas autre chose. »
Thomas n'écoutait pas le bavardage du soldat, qui parlait en préparant le coucher de son maître.
— Mais, j'y pense, lui dit-il tout à coup, comment as-tu appris qu'Hector avait demandé la main de madame de Monrion ?
— Est-ce que je ne l'ai pas suivi, ce gros Lovelace, jusque chez le vieux marquis , lorsqu'il a eu quitté cette tanière où il était resté plus de deux heures avec la belle Léda.
— Mais tu n'as pas pu pénétrer dans le château ?
— Sans doute ; mais il en est sorti avec son oncle , tous deux marchant côte à côte , comme les meilleurs amis du monde , les bras ballants , poussant de gros soupirs .
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« — Eh ! disait le vieux marquis, ton intention d'épouser Julie me prouve la noblesse de tes sentiments. i>
— En voilà une ganache, fit Aly Muley en interrompant son récit.
« — Mais, continuait le vieux , tu dois avoir d'autres motifs qu'une confiance aveugle pour croire à son innocence. »
— Je crois bien qu'il en a des motifs , et de bons, ce grand gueux !
— Et que répondait-il ?
— Hé! hé! dit Aly, qui continuait à ranger, il n'est pas si bête qu'il est gros.
« — Jamais, disait-il , je ne ferai à madame de Monrion l'injure de lui demander une justification.
<c — Je te comprends, lui dit son oncle; mais toi, tu peux la donner aux autres. )•
— Ah ! vieux pair de France , fit Aly Muley en éclatant de rire ; est-il prodigieusement rococo, celui-là ! Mais où serait la générosité, mon bonhomme, s'il te disait qu'il sait la chose par livres, sous et deniers?
— Et, reprit le colonel , as-tu trouvé que le
marquis parût disposé à servir les intentions de
son neveu ?
Aly regarda son maître de ce coup d'œil moi-
tié résolu, moitié envieux , avec lequel il devait examiner un lion lorsqu'il se décidait à l'attaquer ; puis , après un moment de silence , et comme s'il se fût bien assuré que le coup porterait droit et ferme, il repartit :
— Je crois que vous ferez bien d'instruire le vieux marquis de l'embuscade où l'entraîne son Hector , si vous ne voulez pas qu'il attrape à la fois la belle et l'héritage qui doit vous revenir.
A cette réponse le colonel , qui se promenait pensivement, s'arrêta comme le lion blessé qui cherche d'où lui vient la balle qui l'a frappé à l'improviste ; le regard du colonel jaillit sur Aly aussi menaçant , aussi terrible que celui du roi du désert. Aly l'examinait avec l'anxiété du chasseur prêt kse jeter de côté pour laisser passer le premier élan de fureur de son terrible ennemi .
— Comment as-tu dit , misérable ? s'écria le colonel d'une voix étranglée.
— J'ai dit, reprit Aly, que ce serait un crime de laisser épouser à un animal rouge et brutal comme ce vicomte , une femme jeune et belle comme madame de Monrion, et je dis que ce serait encore plus bête de lui laisser empocher l'héritage de son oncle, qui, après tout, est vo-
l'espioîv. 51
Une exclamation sourde , terrible , coupa la parole au soldat.
— Ah ! tu m'as espionné, misérable! s'écria-t-il. Et dans le premier mouvement de sa colère
il s'élança sur Aly qui, prévoyant le coup, sauta légèrement de l'autre côté de la table près de laquelle il se trouvait, et la mit ainsi entre lui et son maître.
— Tu m'as espionné, misérable! reprit celuici. Ah! tu me le payeras cher !
— Un moment, s'il vous plait, colonel, reprit Aly ; vous avez des rages qui ne sont pas raisonnables. Vous me lancez comme un chien déchaîné sur la piste du vicomte , et vous prétendez que je ne dois pas sentir le gibier qui me passe sous le nez. C'est m'en demander plus que je ne suis capable d'en faire; je ne suis pas encore assez bien dressé pour ça.
— 3Iais, misérable, lui dit le colonel à qui un moment de réflexion avait fait voir l'injustice et la maladresse de sa violence, si tu ne m'avais pas suivi, si tu n'avais pas écouté, tu ne saurais pas...
— Vous voulez dire, colonel, reprit Aly, que si vous n'étiez pas venu vous promener juste audevant des buissons où je m'étais embusqué pour veiller sur la masure où s'était enfermé le vi-
comte, vous voulez dire que si vous ne vous étiez pas disputé avec madame Amab, à portée de mes yeux et de mes oreilles , je ne vous aurais pas entendu, et que je ne saurais pas que...
— Mais, brute, dit Thomas, ne pouvais-tu m'avertir de ta présence ?
— Colonel, dit sournoisement le Gascon , qui reprenait avantage, il y a des choses qu'on fait, mais dont personne ne se vante. Je ne sais pas s'il vous eût été indifférent que je vous eussecrié, du fond de la ramée où j'étais : « Hé ! dites donc, colonel, prenez garde, je suis ici à espionner pour votre compte!... » mais je sais bien que moi je ne me suis pas soucié d'apprendre à la belle dame qui vous accompagnait le métier que je ne fais que par amitié pour vous.
Le colonel, furieux, reprit sa promenade.
— Puisque tu m'entendais si bien de la ramée, ne pouvait-on pas m'entendre de l'intérieur de cette cabane?
— Que nenni ! j'avais déjà expérimenté la chose ; puisque moi, qui étais dehors, je ne pouvais entendre ce qui se disait dedans, quoiqu'on ne s'y fit pas faute de crier , il n'y avait pas de danger que ceux du dedans pussent entendre ce qui se faisait dehors. Que diable ! un mur, colonel, ce n'est pas comme un homme qui peut être