‹ La comtesse de MonrionChapitre 30 sur 65 · L'ESPION · texte numérisé non relu

L'ESPION

sourd de l'oreille droite, et entendre de l'oreille gauche.

Le colonel n'écoutait pas ; il semblait que tous les desseins qui l'avaient amené dans ce pays fussent dérangés par la découverte qu'avait faite Aly Muley. Evidemment, il cherchait d'autres combinaisons; car à tout moment il s'arrêtait devant le Gascon et semblait prêt à lui parler; mais , presque aussitôt , il reprenait sa promenade, comme s'il était mécontent de sa résolution, et il se replongeait dans les incertitudes. Enfin, il alla droit à Aly et lui dit :

— Pourquoi, lorsque je t'ai rencontré dans le bois, après avoir quitté madame Amab , et que tu m'as appris le rendez-vous de Léda et d'Hector, pourquoi , lorsque tu m'as fait part de tes soupçons au sujet de cet enfant, et que nous sommes convenus de la scène de ce soir pour nous assurer de la vérité , pourquoi ne m'as-tu pas averti que tu m'avais écouté ?

— Entendu, colonel , ce qui est bien différent.

— N'importe; pourquoi as-tu attendu à ce soir?

— Parce que je vous connais mieux que vousmême, colonel ; parce que nous étions seuls dans une allée déserte et éloignée de toute habita-

54 I A COMTESSK UE MONRION.

tion , et que vous m'eussiez sauté à la gorge comme tout à l'heure.

— Mais tu pouvais fuir, comme tout à l'heure, le premier mouvement de ma colère?...

— Oui , colonel , et j'aurais pu mieux faire encore, c'est-à-dire jouer des jambes de façon à vous laisser là tout penaud ; mais , vu que vous m'eussiez considéré comme un traître, il se pouvait qu'avant toute explication vous m'eussiez envové une balle dans les reins...

— Un assassinat , misérable ! . . . s'écria le colonel en pâlissant d'indignalion.

— Non, colonel... maison mauvais coup... Vous êtes le brave des braves, colonel, et on n'assassine pas lorsqu'on est comme ça. Biais vous aver quelque chose de jaune et de vert qui, lorsque vous êtes un peu trop contrarié, vous monte du cœur à la tête , si bien que vous n'y voyez plus pendant près d'une minute. Ici, j'étais sûr de laisser passer la minute sans malheur , voilà pourquoi j'ai attendu.

Le colonel lui tendit la main.

— Tu es toujours mon fidèle Aly, n'est-ce pas?

— ïonnei're du bon Dieu! s'écria Aly, j'étais à vous, colonel, avant de savoir votre histoire , de toute ma peau et de tout mon cœur, et je me serais fait tuer pour vous. Mais maintenant

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que je sais qu'on vous a fait des injustices au sujet de votre mère... je suis à vous de tout... c'est-à-dire qu'au besoin je flanquerais une balle dans l'œil droit de votre cousin...

— Silence, Aly, dit le colonel. Ainsi je puis compter sur toi ?

Aly Muley tourna légèrement et parut embarrassé.

— Comment, reprit Thomas, tu hésites?

— Non... mais il y a des choses à propos desquelles il vaut mieux vider son sac tout de suite. Vous pouvez me renvoyer au régiment si vous voulez , et que la carcasse de la cathédrale de Marseille me tombe sur la tête si je souffle un mot de ce que j'ai entendu. Mais si vous voulez que je reste et que je vous serve, je prétends faire mes conditions.

- — Ah ! dit le colonel en ricanant avec dédain , tu es prévoyant , tu veux t'assurer une part de la prise.

- — Si le colonel réussit, dit Aly Muley, et qu'il pense qu'un bon serviteur mérite qu'on lui fasse une avance pour s'acheter un bout de métairie, je ne désobéirai pas à son opinion ; mais ceci est à votre volonté... Si vous le faites... bon !... sinon... j'irai encore allonger mon nom en Afrique... Je demande autre chose, colonel.

— Qu'est-ce donc ?

— C'est peut - être une bêtise ; mais c'est comme ça. J'étais dans l'antichambre de M. de Champmortain au moment où madame de Monrion l'a traversée tout effarée comme une biche qui entend japper les cliiens. Quel ange de femme, colonel! quels yeux !... et puis... je ne puis pas vous dire ça... mais c'est une enfant, cette comtesse, une pauvre petite qui n'a pour toute défense que ce vieux pair râpé qui se cambre dans sa cravate... et on tape dessus, et on veut la réduire en poussière, la déshonorer, colonel... non... ça ne sera pas et je ne vous aiderai jamais...

— Si tu m'as entendu , dit le colonel touché de cet enthousiasme d'Aly , tu dois savoir que je me suis refusé à me prêter à cette infamie de madame Amab, quoique je ne fusse pas encore assuré que c'était une calomnie.

— Oui... oui... oui..., dit Aly ; mais elle vous a prouvé clair comme le jour que vous n'arriveriez à rien tant que madame de Monrion serait près du vieux marquis... elle vous a dit que c'était pour votre bien qu'elle avait agi ainsi... Ils appellent cette dame une lionne , c'est un serpent, une vipère qu'il faudrait dire... et vous n'emboîterez pas cette marche, n'est-ce pas, colonel?

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— Jamais, repartit Thomas. Élever ma for tune sur le déshonneur d'une femme innocente, je préférerais renoncer à mes droits et à ma vengeance...

— Aoush ! bon ! s'écria Aly, voilà qui est bien dit!

— Une seule chose m'embarrasse et me fait un chagrin véritable, reprit Thomas , c'est que la justification de la comtesse entraînera la perte d'une autre pauvre femme que j'ai vue tant souffrir ce soir, que le mépris qu'elle m'inspirait s'est presque changé en pitié.

— De la pitié pour la Léda ! dit Aly en montrant ses dents blanches et aiguës avec une expression cruelle ; pour cette malheureuse qui trompe un ex-spahi, un brave des braves, qui l'a prise dans je ne sais quel conservatoire où il n'est pas sûr qu'elle ait conservé son devoir;... de la pitié pour ça!... Et qu'aurez-vous donc pour Bricord qui vous a deux fois tiré du pétrin?... Non, colonel... non... Ah! que vous laissiez être ce qu'il peut ce barbouilleur de toiles, dont la femme a si bonne cuisine... tant pis pour lui , il n'a que ce qu'il mérite : quand on achète un cheval couronné, on doit s'attendre à ce qu'il bronche... Que vous ayez pitié de la madame Champmortain, je le conçois : son mari

l\ COMTESSE DE MOSIUON. 2. 6

la plante là et elle lui en plante... D'ailleurs, colonel, les riches et les nobles n'y regardent pas de si près ; ils ont tant de quoi se consoler ailleurs... Mais un camarade comme Bricord, qui ne vit , qui ne respire , qui ne pense que pour cette ravaudcuse de mots emphatiques , pour cette insolente serinette qui regarde son mari et les camarades par-dessus l'épaule... non, point de pitié ! Comment ! s'écria Aly, elle a entendu ce que j'ai dit, et elle n'a pas encore crié : «i Ce n'est pas vrai, la comtesse est innocente!...» et elle ne s'est pas encore perdue... Aoush ! c'est une rien du tout... et je l'écraserai sans plus de pitié que l'autre couleuvre de là-haut.

— Tu ne penses pas , Aly , reprit le colonel , que ce n'est pas à elle que tu ferais le plus de mal. Bricord ne s'en consolerait jamais, s'il apprenait...

— II la tuerait, colonel, et il ferait bien.

— Oui , mais il en mourrait de désespoir.

— Ah bah ! dit Aly Muley d'un ton fort surpris, vous croyez?

— N'en doute pas , Aly ; dans tous les cas , il est peut-être possible de justifier madame de Monrion sans perdre cette malheureuse... Nous verrons ; du reste, il est fort heureux que Mon-

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téclain ait emmené ce soir Bricord ; sans cela, je ne sais ce qui serait arrivé.

— Hum ! fit Aly, celui-ci est encore un tout autre gaillard... 11 ne gagnera pas de mousse à rester dans son château. Voilà dix fois que je le rencontre au bout de mes yeux , en me promenant 5 et il arrive toujours comme quelqu'un qui a idée de ce qu'on vient de dire.

Au moment où le Gascon disait cela, le colonel lui imposa silence du geste. Ils écoutèrent : un léger bruit se faisait entendre au-dessous de leur croisée; puis on entendit tousser légèrement.

— Qu'est cela ? dit le colonel.

— Ce butor de vicomte , j'en suis sûr , qui vient tourner autour du nid à présent que le milan est parti.

Ils écoutèrent encore, et entendirent prononcer distinctement le nom de Léda.

— C'est lui, de par tous les diables ! fit le Gascon. Attends ! attends ! je m'en vais lui envoyer quelque chose.

Il prit un fusil, ouvrit brusquement la fenêtre et se mit à crier :

— Qui est là? répondez, ou je tire...

Aussitôt, une voix railleuse et impatiente repartit :

— Ce n'est pas la peine, Aly Muley, tu viens de faire une sottise qui tuera peut-être plus certainement que tes balles.

C'était la voix de 3Iontéclain qui s'éloigna aussitôt avec rapidité.

CCllTEP.Sf.TIO«.

- — Ah rà, disait Brins à Montcclain en ache- \ant une tasse de thé. (|iiellc est la fnllc iik'e qui \oiis a pris hier soir d'organiser cette cliasse inij)roviséc, et d'y inviter tout le inonde, même cet ogre de jMonlaleu , que vous me reprochez de connaître?

— Un centimètre depuis l'année dernière, dit H[onté(Iain en houtonnant son hahit de chasse. Je i^rossis . lîrias, il est (eni|)S que j(> me marie.

— Comment, vous, .Afonlé-clain , vous portez des hahits de l'année dernière?...

62 LA COMTESSE »E MONRIOIV.

— Je SUIS trop heureux qu'il ait été inutile à mon valet de chambre, sans cela j'étais obligé de chasser en habit noir... J'ai bien pu improviser la chasse, mais non l'habit.

— Cependant vous en aviez depuis longtemps arrêté le projet...

— Non , l'idée m'en est venue en sortant de la forêt, un moment avant d'arriver chez Champmortain.

— Vous êtes sûr, au moins, qu'il y a un sanglier ?

— Il y a toujours un sanglier 5 seulement, on ne le trouve pas toujours.

— C'est , à ce qu'il me paraît , une façon de promenade avec mystification que vous avez organisée?

— Je ne mystifie jamais personne, Brias...

— Cependant vous ne faites pas cela pour rien?

— C'est peut-être pour Bien que je le fais.

— Vous dites... Oh!... est-ce que vous faites aussi des calembours ?

— Pourquoi pas ? Presque tous les grands mots historiques tiennent du calembour.

— Voyons , 3Iontéclain , quittez un moment votre rôle de mystérieux... Je ne suis pas de ceux qu'on trompe avec des réticences... Vous avez un plan, un but?...

— Puisque vous êtes un diplomate habile , faites-moi l'honneur de les deviner.

— Ali çà , dit Brias, est-ce que Lëona aurait raison ? Est-ce que vous seriez partie intéressée dans tout ce qui se passe ici?

— Si vous ne le pensiez pas, vous ne m'interrogeriez pas avec tant d'obstination.

— Est-ce que , reprit Brias , votre rencontre avec ce M. Villon vous aurait fait tourner les yeux du côté de madame de Monrion?

— Pourquoi pas?

— Il est fort heureux . dit Brias , que la découverte des charmantes peccadilles de cet ange de pureté m'interdise de poursuivre sa conquête, sans cela j'aurais été probablement gagné (le vitesse, ce qui m'eût fort humilié, même de votre part.

— Vous y renoncez donc?

— Allons donc ! fit Brias ; me croyez-vous envieux d'adopter quelque petit Villon ? car je commence à croire que l'ex-commis...

Brias s'arrêta au milieu de sa phrase , tant il fut surpris de la façon effrayée dont le regardait Montéclain.

— Eh bien ! lui dit-il, qu'est-ce que vous avez donc?

— Ah ! mon pauvre Brias , dit Montéclain ,

64 I.A COMTESSE DE MONRION.

mon cher et malheureux ami , une tête si bien organisée, qui avait adressé au ministre un mémoire si remarquable sur la question de la Syrie , qui avait prévu de point en point la conduite de l'Angleterre dans l'affaire des îles ]\Iarquises , un homme qui a épouvante le conseil des ministres en leur prouvant clair comme le jour que le Canada pouvait nous revenir en vingt-quatre heures... vous croyez... vous pensez... que madame de Monrion a fait les peccadilles. . . dont on l'accuse! Ah ! les dettes sont, à ce qu'il paraît, un horrible poison qui trouble l'esprit.

— Donc , vous n'y croyez pas , vous ? dit Brias.

— Ce n'est pas mon rôle d'y croire.

— Vous dites?

— Que vous n'y croyez pas plus que moi, Brias. Sommes-nous des enfants ?. . . Avez-vous regardé cette femme en face ? Y a-t-il un pli dans cette peau de satin où puisse se cacher un remords? Avez-vous vu jamais un rayon douteux dans ce regard limpide qui verse son âme au dehors comme s'épanchent les flots d'une fontaine de cristal? Son sourire n'est-il pas ouvert et frais comme une fleur immaculée?... Allons donc , Brias, vous qui m'accusez de faire de la finesse

avec vous, ne vous donnez pas des airs de niais pour nie tromper.

— Ainsi, vous l'épouseriez ?

— J'en ai envie, une féroce envie, vous dis-je, Brias... J>[ais...

— Mais...?

— Il y a le vieux Montalcu qui est un de mes ennemis.

— Qui la croit coupable... et qui par conséquent vous laisse le champ libre...

— Erreur , Erias ; le bonhomme a eu honte de sa sottise...

— Il sait donc à présent qu'elle est innocente?...

— Erreur encore. Il le croit, mais il ne le sait pas.

— Et vous le savez, vous, peut-être?...

— Oui, je le sais...

— Vous allez me conter cela...

— Avant de penser aux autres, pensez à vousmême...

— Que voulez-vous dire ?

— Le voici.

Montéclain s'assit en face de Brias et commença ainsi :

— Or, écoutez-uioi , ami Brias, vous êtes dans les griffes de Léona.

66 t\ COMTESSE DE MONRIOIV.

— Nullement.

— N'en parlons plus , fit Montéciain en se levant, chacun pour soi...

— Vous prétendez que je suis dans les griffes de la Léona?

— Eh oui ! furieux diplomate qui, le lendemain d'une déroute, croyez qu'il est d'une adresse extrême de dire à une puissance qui voudrait s'allier à vous : <i Nous avons encore beaucoup de canons, beaucoup d'hommes, beaucoup de chevaux, » lorsqu'il est clair que vous n'avez plus rien... Oui , vous êtes dans les griffes delà Léona ; elle peut vous dépecer, vous dévorer... vous anéantir... Ne le savez -vous pas ?

— Je sais qu'elle a surpris le secret de madame de Champmortain et le mien... Mais Sylvie est innocente , je le jure...

— Le sera-t-elle longtemps?... N'aviez-vous pas, aujourd'hui même, un rendez-vous avec elle? Ne deviez-vous pas la rencontrer chez madame Amab?

— Et quand cela serait ?

— Et vous, Brias, s'écria Montéciain, un gentilhomme , vous exposez la femme que vous aimez , ou plutôt que vous n'aimez pas , à accepter la protection d'une Léona !... Mais , Brias , fût-elle coupable , et elle ne l'est pas , la pauvre

femme ! fût-elle coupable , elle s'appelle madame de Champmortain... C'est un nom aussi noble que le vôtre, Brias... Quand on aime une femme comme celle-là , on la séduit , on la vole à son mari , on l'enlève , on la perd , mais de haut , et sans la salir aux fanges immondes de cette impudente courtisane.

— Vous posez pour la tribune , 3Iontéclain , dit Brias en essayant de rire ; que diable ! je ne puis pas prendre plus de souci des relations de madame de Champmortain que ne le fait son mari , qui permet qu'elle voie madame Amab.

— C'est une sottise de mari , en ce qu'il permet à sa femme de recevoir mauvaise compagnie , mais il ne voit dans cette visite qu'une visite inconvenante et qui n'aura pas d'autre suite. Mais de votre part , c'est une indignité , car vous savez que c'est un rendez-vous où vous vous mettez , ainsi que Sylvie , à la merci de cette femme.

— Eh ! mon Dieu, dit Brias avec impatience, n'y sommes-nous pas déjà, grâce à ce rendezvous qu'elle a surpris dans la forêt?

— Est-ce ma faute ? Ne vous avais-je pas averti...?

— Qui pouvait se douter?...

— Que l'arsenic empoisonne ? Tout le monde,

Brias, excepté les diplomates qui, à force de prétendre deviner le fin du fin, ne voient pas les astuces qui leur crèvent les yeux. Je ne suis pas si fort que vous , Brias , mais toutes les fois que je sais pertinemment que je suis en face d'un voleur de premier ordre, je trouve prudent de m'en aller. Vous qui êtes habile , vous mettez vos mains sur vos poches , et pendant que vous sauvez votre bourse , il vous vole votre montre.

— Mais que voulez-vous que je fasse?

— Rien pour le moment ; car cette chasse a rompu votre rendez-vous.

— L'avez-vous donc organisée pour cela ?

— Et pour beaucoup d'autres raisons.

— Ne peut-on les savoir?...

— Nous verrons cela , dit Montéclain ; seulement promettez-moi que, durant la chasse, vous n'obéirez à aucun regard, à aucune provocation qui vous exciterait à vous détourner de la voie pour suivre ni Sylvie , ni Léona.

— Pardon , cher et illustre Montéclain ; mais on ne fiiit pas marcher un petit garçon de douze ans ou un grenadier de la garde de Sa Majesté Nicolas, avec plus d'autorité que vous ne voulez en prendre sur moi.

— Brias , nous sommes tous deux des enfants

de ce pays ; nous connaissons Sylvie depuis son enfance; je l'aime comme vous l'aimez vousmême, d'une sincère alTcclion, car vous ne l'aimez pas autrement. Si vous n'étiez pas intéressé à votre rôle de séducteur, vous seriez désolé de lui voir arriver quelque fâcheuse aventure. Par pitié pour elle , par honneur pour vous, n'aidez pas Léona à la perdre ; ou bien, si votre amour est si vrai , si impérieux que vous ne puissiez le dompter , perdez-la vousmême. II n'est pas dans nos mœurs de prendre des spadassins pour venger nos injures ; laissez à la vieillesse impuissante l'usage des matrones corruptrices. Brias , il n'y a que vous qui puissiez arracher Sylvie à Léona.

— Eh ! mon cher ami , elle s'est passionnée pour cette femme.

— J'ose espérer qu'elle vous |)réfère encore. Aujourd'hui même , Brias , il faut que vous ayez le courage de dire h madame de Champmortnin que vous refusez de la voir tant qu'elle recevra madame Amab.

— Mais c'est perdre Sylvie... Léona est femme à raconter à Champmortain le rendez -vous qu'elle a surpris...

— Eh bien ! Sylvie niera , et vous aussi , voilà tout. N'avez-vous donc pas prévu que le

mensonge est la dernière ressource de ceux qui manquent à leur devoir?...

— Sans doute ; mais pourquoi chercher le danger quand on peut l'éviter?

— Brias , vous êtes un fou ; n'en parlons plus. Je prendrai d'autres mesures , s'écria Montéclain.

Il sonna avec une vivacité qui prouva à Brias combien il était contrarié de sa résistance.

— Où est Bricord? dit-il au valet qui arriva.

— Il s'apprête à sortir avec les chiens ; il a déjà distribué les postes.

— Dites-lui de m'attendre. . . vous savez ce que j'ai ordonné ?...

— Oui, M. le marquis, tout est prêt.

— Allons ! à cheval , Brias.

— Eh bien ! dit celui-ci en s'approchant d'un air confus de Montéclain,je veux bien suivre vos conseils... je vous promets de ne pas voir Sylvie aujourd'hui.

— Enfin ! s'écria Montéclain , et si vous voulez me rendre un grand service, je puis vous rendre la tâche plus facile : acharnez-vous de toutes vos forces , de toute votre rapidité à la poursuite de Bricord ; ne le quittez pas d'une minute.

— C'est une rude besogne... Bricord fatiguerait votre sanglier lui-même.

— Ne craignez rien , ce n'est pas du côté de l'animal qu'il marchera.

- — Encore un mystère ?

— Que vous sauriez depuis une heure , si vous n'aviez pas voulu ergoter... Apprenez donc...

— Pardon, M. le marquis, dit Bricord en entrant, tout est prêt pour la chasse. Les piqueurs sont bien renseignés , et d'ailleurs Lalouette vient d'arriver; M. Hector de Jlontaleu le met au service de M. le marquis , et j'aurais besoin de passer à la ferme.

■ — Un ennemi , s'écria Montéclain en riant , le piqueur de Montaleu ; non , Bricord , tu es mon général, et je ne veux devoir ma victoire qu'à toi.

— M. le marquis, reprit Bricord d'un ton grave et plein d'insistance , il faut que je retourne à la ferme.

— Comment ! dit Montéclain d'un air de reproche , le seul jour où je te demande un service , tu me refuses ? Je ne l'oublierai pas , Bricord.

— Ah ! M. le marquis , dit le fermier d'une voix émue jusqu'aux larmes , ne me dites pas

ça... je resterais ; et voyez-vous , il faut que je retourne à la ferme, il le faut.

— C'est bien , dit froidement Montéclain , vous partirez, mais tout à l'heure. A mon tour, j'ai à vous parler. Attendez-moi là. Brias, un mot, je vous prie.

Il l'emmena dans un cabinet voisin.

— Brias , montez à cheval , lui dit-il avec cette vivacité qui impose ; courez à la ferme , voyez Léda; dites-lui de sortir, de se cacher; qu'elle vienne ici. Bricord va courir jusque chez lui tout d'un trait ; qu'elle s'enfonce dans le bois de Navarette, et qu'elle gagne le parc par le souterrain. Voici la clef de la voûte qui passe sous la route d'Autun. Qu'elle reste cachée là toute la journée. Dépêchez-vous, Brias, ou la pauvre femme est perdue.

— Quoi ! Bricord...

— Ne sait rien , mais il se doute de tout. Je le retiendrai jusqu'à ce que vous soyez revenu .

— Est-ce encore un tour de Léona ?

— Non , c'est une maladresse du colonel et une sottise de son spahi. Sans lui , la malheureuse serait en sûreté depuis hier soir.

Brias partit et Montéclain rentra dans le salon où était Bricord. Celui-ci l'attendait, les yeux

baissés et dans l'atlitiide d'un homme résolu à faire une chose qui doit déplaire , mais qui est tout prêt à braver tout ce que cette action peut lui attirer de reproches. Dans la nouvelle position que venaient de prendre les choses , le but de Montéclain n'était plus que de gagner du temps. Il laissa donc Bricord à son embarras , et feignit d'être absorbé dans son mécontentement.

— Vous avez à me parler, M. le marquis? dit Bricord après quelques instants de silence.

— Oui, en effet , dit Montéclain en lui répondant sèchement , j'ai à vous parler, ou plutôt, Bricord, vous avez à me parler. Hier, en sortant de chez vous , ne m'avez-vous pas dit que vous aviez quelque chose à me demander?

— C'est vrai , dit Bricord avec embarras.

— Pourquoi ne l'avcz-vous pas fait ?

— En aiTivant ici , M. le marquis est remonté tout aussitôt chez lui. J'ai voulu le voir, on m'a répondu qu'il était enfermé.

— Sans doute; mais je suis redescendu, et vous ne m'avez rien dit. Depuis ce matin , vous avez eu dix fois l'occasion de me parler.

— C'est vrai , M. le marquis..., repartit Bricord en hésitant. C'est que j'ai réfléchi... qu'il y a des choses que l'on ne doit pas dire... Vous

comprenez..,, ajouta-t-il pendant qu'il dévorait les larmes qui lui vinrent aux yeux, si c'est comme je crois... ou plutôt si ça n'est pas... que voulez-vous... mais... je n'ai rien à vous dire.

Montéclain regardait avec une pitié profonde les efforts de ce malheureux pour cacher les tortures qui lui brisaient le cœur.

— Cependant, lui dit-il d'une voix plus douce, lorsque tu as quitté la ferme, je t'ai entendu dire d'une voix singulière : <t J'aime mieux ne pas rester ici, » et tu as ajouté en me regardant d'un air presque menaçant : «i D'ailleurs , j'ai quelque chose à vous demander. i> Qui te faisait parler ainsi ?

— J'ai eu tort, M. le marquis... je vous fais mes excuses..., dit Bricord.

— Mais enfin, qu'as tu donc, Bricord? que signifie cette manière d'agir avec moi?... Tu sais que nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde avec M. le vicomte de Montaleu.

Bricord pàlit.

— Et cela ne t'a pas empêché de l'aider dans ses parties de chasse toutes les fois qu'il t'en a prié... et aujourd'hui que j'ai besoin de toi contre lui...

— M. le marquis , reprit Bricord les dents serrées , il faut que j'aille à la ferme , il faut

que je voie Léda... Il m'est entré un soupçon dans la tète , et , voyez-vous , je ne peux pas aller comme ça à la chasse à côté de... il arriverait malheur, c'est sur.

— Ah çà , mon bon garçon , est-ce que tu es devenu fou depuis hier... ? et c'est sans doute à propos de ce soupçon que tu voulais me demander quelque chose... un conseil sans doute?

— Non, M. le marquis... non, j'ai réfléchi, vous me le refuseriez , ou vous me tromperiez encore.

— Bricord...

— Ah! tenez..., s'écria Bricord avec éclat, je ne sais pas lire sur un papier écrit... mais je lirai dans ses yeux, dans sa voix, dans sa peur...

— Ah çà! dit Montéelain qui voyait grandir l'orage dans le cœur de Bricord , et qui pensait qu'en le faisant éclater devant lui il serait moins terrible , à qui donc en as-tu ? de qui veux-tu parler ?

— De personne... ça ne regarde que moi..., dit le fermier. Il faut que je parte, M. le marquis, il le faut... Après tout..., ajouta-t-il en s'excitant à une révolte qui n'était pas dans son cœur, je ne suis pas votre valet, je suis votre fermier... Mon bail ne dit pas...

— C'est très-bien , dit Montéelain , mais du

76 L\ COMTESSE DE MONRIOiV.

moment que nous en sommes là, il faut que tous nos intérêts soient en règle . Voici. . . , ajouta-t-il en ouvrant un secrétaire , un compte de réparations qui me paraît exorbitant.

— Je le payerai... , ditBricord.

— Non , repartit 3Iontéclain sèchement, vous m'avez accusé déjà de vous avoir trompé...

— J'ai dit ça... moi... M. le marquis?,., s'écria Bricord; j'ai dit que vous m'aviez trompé, vous qui m'avez fait mon bien-être, ma fortune?... Je n'ai pas dit ça...

— Vous l'avez dit tout à l'heure , Bricord , vous l'avez dit à propos de ce que vous ne voulez plus me demander.

— Ah ! fit Bricord , oui , c'est vrai.

— En quoi donc vous ai-je jamais trompé?...

— Eh bien! dit le fermier, puisqu'il faut tout dire... vous le voulez? M. le marquis, vous vous rappelez cette lettre que m'avait écrite ma femme lorsqu'elle a été soi-disant à Paris voir sa mère?...

— Eh bien ! cette lettre...

— Je me l'étais fait lire par madame de 3Ionrion.

— Tu me l'as dit alors et tu me dis aussi que tu te méfiais de cette dame , et tu m'as prié de relire cette lettre.

CONVERSATIOIV. 77

— Oui , M. le marquis , et vous m'avez dit qu'elle contenait juste ce que m'avait dit madame de Monrion , c'est-à-dire que ma femme avait été voir sa mère malade à Paris ; mais cette lettre était une menterie... cette lettre ne disait pas ce que vous m'avez dit qu'il y avait.

— Comment!...

— Oui... oui... D'abord, quant à madame de Monrion... j'ai bien remarque... elle tremblait... elle balbutiait... on sait lire , ou on ne sait pas... et elle sait... elle n'allait pas tout droit... C'est pour ça que je suis venu à vous.

— ■ J'ai trouvé absolument la même chose que la comtesse.

— Oui... oui... après m'avoir questionné... après m'avoir fait tout dire... alors... vous m'avez répété... ce que vous m'aviez arraché... Et puis , c'est que cette nuit je me suis tout rappelé... j'ai creusé ma tète... et j'en suis sûr... ce n'étaient pas les mêmes paroles... et puis cette lettre... vous n'avez pas voulu me la rendre.

— Je t'en ai dit la raison... il y avait à la suite un compte qui m'était nécessaire.

— En ce cas , dit Bricord , s'il y avait un compte, vous devez l'avoir gardé. Voulez-vous me la rendre ?

— Je crois qu'il me serait fort difficile de la trouver, dit Montéclain embarrassé. Je puis l'avoir brûlée.

— Vous voyez bien..., s'écria Bricord, j'en étais sûr... Adieu , M. le marquis...

Brias rentrait en ce moment.

— Bricord , s'écria Montéclain , il se peut que je l'aie encore...

— Merci..., cria Bricord en s'éloignant, je n'ai besoin de personne pour savoir la vérité.

— Eh bien ! Brias, s'écria Montéclain.

— Léda était sortie , repartit Brias ; madame de Monrion l'a fait demander ce matin , et elle a quitté la ferme quelques instants après.

— Alors, dit Montéclain, je ne crains pas qu'elle y rentre.

A ce moment , le son des trompes retentissant tout à coup dans la cour du château annonça le départ.

hJti CK^HBClTtTIEEE.

On avait dit à Brins que madame de Monrion avait envoyé chercher Léda. En effet, à peine le jour avait-il paru que Julie avait envoyé de nouveau à la ferme pour prier madame Bricord de passer chez elle.

Léda avait répondu qu'elle allait s'y rendre , mais au lieu de prendre le chemin qui devait la conduire au château du marquis de Montaleu , elle se détourna brusquement de sa route et s'enfonça dans la foret. Elle fut bientôt près de

80 LA COMTESSE DE MOiVRTOIV.

cette retraite où nous l'avons déjà vue avec Hector de Montaleu. Cette fois encore un signa] particulier du farouclie vicomte avait dit à Léda qu'elle le trouverait là ; car, à peine eut-elle glissé dans la serrure une clef imperceptible , que la porte s'ouvrit comme d'elle-même, et qu'elle se trouva en face de son brutal complice.

Nous avons dit comment l'esprit épais d'Hector était parvenu , à grand'peine , à se tracer la route qui devait le mener à la conquête de Julie et à l'héritage du vieux pair de France. Tout fier de l'adresse qu'il s'était trouvée, Hector s'était élancé avec l'aveugle rapidité du sanglier vers le but magnifique qu'il s'était proposé; mais voilà que tout à coup ce plan victorieux se trouvait dérangé par l'indiscrétion d'un maladroit. Léda avait été informée des projets pleins d'habileté de son amant. Elle pouvait les anéantir d'un mot , mais ce mot la perdait , et Hector espérait qu'elle ne le prononcerait pas. Cependant il n'était pas tranquille; la jalousie ou la douleur de Léda pouvait préférer la mort au triomphe d'une rivale et à son propre abandon . En ce cas , Hector, dont l'esprit obtus avait attaqué cette difficulté de tous côtés sans trouver le moyen de la tourner ni de la vaincre ,

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