VUE PRISE A VOL M OISEAU
— C'est le fils du frère cadet de M. le marquis de Montaleu, pair de France, président du conseil général de la Nièvre, dont je vous montrerai tout à l'heure la demeure.
— Cet Hector de Montaleu, (juel est-il?
— Cinq pieds huit pouces, blond ardent, front bas, fort comme feu le maréchal de Saxe, buvant comme un trou fait dans le sable, mangeant comme un clerc invité à la table de son patron, chasseur terrible, bête pour vous et pour moi, mais très-spirituel pour les paysans qu'il attrape toujours dans les marchés qu'il fait avec eux. Il a quelque trente-cinq ans, et a fait d'excellentes humanités au collège de Juilly. On le soupçonne capable de tuer d'un coup de poing un homme qui gênerait ses projets.
— Il est sans doute très-bien avec son oncle le pair de France?...
— Interrogez-vous, ou écoutez-vous?
— J'écoute.
— A la bonne heure ! Continuons et suivons la colline qui nous fait face. Regardez , je vous prie, cette immense construction dont les pieds sont perdus dans des nuées de jasmins, de clématites, de glycinées, et dont les vastes fenêtres encadrées de briques, nous regardent d'un air si curieux.
— Ah ! dit le colonel en prenant la longuevue, quelle est cette maison?
— Ce castel, voulez-vous dire... C'est là qu'habite depuis tantôt deux siècles la famille de Rudesgens. M. Annibal-César de Rudesgens a été page de Louis XVI, puis émigré, puis capitaine dans l'armée de Condé , puis colonel au service de l'Autriche, puis enfin, en 1815, marié à mademoiselle Van Maiivcn , fiile du fournisseur de ce nom , lequel , si vous avez quelque bon souvenir des histoires de ce temps, est mort dans un cul de basse-fosse, à Cologne, sans que le grand Napoléon pût lui faire rendre la moindre parcelle des millions qu'il avait volés. Il en résulta que la belle Artémise Van Marken apporta à son séducteur, car il y eut séduction, une dot de quatre millions, avec laquelle M. le marquis de Rudesgens racheta le château de ses pères et devint l'un des plus riches propriétaires des environs. Or , dans quelques jours il y a fête au château, et comme je me propose de vous présenter , je dois vous dire à qui vous aurez affaire. Le vieux marquis est une espèce de nain qui raconte qu'il a été fait à peindre, qu'il dansait à ravir , qu'il tirait l'épée comme Saint- George, et qu'il séduisait comme Lauzun. A l'en croire, il lui reste beaucoup de toutes ces quali-
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tés, ce qui fait naître de la part de madame de Rudesgens des scènes de jalousie tout à fait grotesques. C'est une grande Allemande , longue , plate, sèche, busquée, avec des yeux amoureux, et quarante-cinq ans de jeunesse perdus dans les chagrins que lui ont causés les infidélités de son mari, et femme à les rattraper si quelqu'un voulait s'accrocher à ses minauderies osseuses.
— Et c'est à la fête que doivent donner ces deux vénérables débris d'un siècle passé que vous voulez me conduire?
— C'est qu'à côté de ces deux meubles gothiques il y a, dans le château, la fille et le gendre de M. de Rudesgens, M. et madame de Champmortain.
— Ah ! il y a une jeune femme?
— Belle comme les anges, spirituelle, même avant de naître , car elle a pris à monsieur son père tout ce qu'il prétend avoir eu de bonne grâce, de tournure, d'esprit et de séduction, et à sa mère tout ce qu'elle n'avoue pas avoir eu de passion, de volonté et de résolution, et cela en leur laissant leurs ridicules.
— C'est, à ce qu'il parait, une femme accomplie.
— Hélas! non. Elle a des principes d'une rigueur inattaquable et une teinte de dévotion
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exaltée qui permettent à Champmortain de se livrer à toutes les extravagantes aventures où il passe sa vie , sans aucun risque pour son honneur et sans que sa femme même y voie la moindre chose. Hors son livre de messe, elle ne regarde ni rien ni personne.
— N'est-ce pas une femme blonde ?
— Oui.
— Coiffée avec de longs cheveux à la LouisXIV ?
— Oui.
— Eh bien ! mon cher Brias, si elle ne regarde pas ce qui se passe chez elle, elle regarde volontiers ce qui se fait chez les autres, et si la longue-vue dont elle se servait tout à l'heure est aussi bonne que la vôtre, elle doit nous voir déjeuner...
— Vous croyez?... dit Brias d'un air troublé.
— Voyez vous-même... Car à l'œil nu... il me semble que j'aperçois encore une femme à la fenêtre qui fait l'angle...
— C'est possible, dit Brias, elle épie peut-être le retour de son mari qui , sous prétexte qu'il s'égare à la chasse dans les bois , ne rentre pas toujours exactement.
Le colonel s'inclina, et venant en aide à l'embarras de son hôte, il lui dit :
— M. de Champmortain n'est donc pas aussi
VDE PRISE A VOL d'OISEAU. 13
épris qu'il le faudrait des charmes de madame de Champmortain ?
— Le comte , reprit Brias, arrivé à l'âge où l'embonpoint empâte les allures galantes , le comte, dis-je, s'est marié pour rompre tout à fait avec ses habitudes de jockey -club , de l'Opéra , du café de Paris , etc. Il a tenu bon trois ans. Mais un beau jour, il y a de cela deux ans à peu près, il a rencontré une certaine madame Victor Amab...
— Victor Amab ! dit le colonel avec une légère émotion dans la voix; vous m'avez, ce me semble , parlé de cela en Afrique ; c'est un peintre qui a épousé une certaine madame de Cambure.
— Précisément, c'est elle; regardez toujours sur la colline en face, mais tout là-bas, à gauche ; voyez ce château renaissance avec ses toits de plomb ; c'est là que demeurent M. et madame Victor Amab. C'est l'ancien château des Monrion qui a passé aux mains de ladite dame par suite de...
— Vous m'avez raconté tout cela en Afrique, dit le colonel froidement ; vous m'avez appris aussi le singulier mariage in extremis du dernier Monrion avec la fdle d'un marchand de vaisselle, une petite niaise...
— Silence, colonel, ou bien je me fâche. Respect , amour , admiration à la plus parfaite beauté , à l'esprit le plus exquis , à l'élégance la plus achevée, à la grâce la plus séduisante, à la vertu la plus pure , à tout ce qui est charmant et divin à la fois... à la comtesse Julie de Monrion.
Le colonel fronça les sourcils et reprit cependant d'une voix assez calme :
— C'est donc un miracle que cette femme?
— Et d'abord sa position tient du miracle. Elle est veuve, et si vous vous rappelez bien l'histoire que je vous ai racontée , elle pourrait marcher à un second liy menée avec la couronne virginale qu'elle portait au premier. C'est donc une jeune fille ingénue avec un titre, un rang, une liberté qui presque toujours supposent une expérience qu'elle n'a pas. Oh! colonel, si vous la voyiez dans le salon du vieux marquis de Montaleu faire les honneurs de la maison avec cette aisance supérieure, cette autorité bienveillante, ce goîit parfait qui ne semblent appartenir qu'à une femme que rien ne doit surprendre; et si vous voyiez en même temps ses étonnements , son embarras, à certaines questions, si vous voyiez cet esprit de jeune fille, ce corps de jeune fille , ce regard de jeune fille , portant
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légèrement son nom et son titre, portant mieux encore l'éclatante parure de la plus grande dame, devinant , sans souvent les comprendre , les petits secrets qui s'agitent autour d'elle... Ah! colonel... je ne puis pas bien vous dire cela, mais c'est d'un charme si particulier , si original...
— Elle est donc ici avec le marquis de Montaleu?
— Depuis un mois.
— Et sans doute elle a amené avec elle quelqu'un de son honorable famille?...
— Ce qui la rend une merveille accomplie, colonel, c'est que, pendant que je vous racontais son histoire, il y a de cela près de trois ans, son père et sa mère périssaient dans cette épouvantable catastrophe du chemin de fer de Versailles. Elle est orpheline. C est alors que M. de Montaleu l'a prise avec lui. Il en raffole, et il a raison. Mais il ne veut pas entendre parler du second hyménée... Voici la seconde fois qu'il l'amène dans ce pays, et c'est, je le pense, pour la soustraire aux séductions qui l'entouraient à Paris ; car il en est jaloux comme un avare de son trésor.
— Et ce trésor, mon cher Frédéric de Brias , n'est-i! pas pour quelque chose dans votre exil ici?
Le jeune diplomate poussa un gros soupir.
16 lA COMTtSSE DE X05RI0.>.
— Vous êtes homme d'honneur . colonel . et je puis vous dire que j'avais espéré pouvoir suivre les bons avis du ministre et arranger ici mes affaires. La comtesse a hérité d'une fortune personnelle de vingt-cinq mille li^TCs de rente ; les débris de l'ancienne splendeur de Monrionlui en ont donné à peu près autant, ce qui la constitue déjà un excellent parti; mais elle héritera du vieux 3Iontaieu. j'en suis sûr...
— Vous croyez? dit le colonel en souriant amèrement.
— Ce qui en fait une conquête à être enviée par un prince. 3IontaIeu a plus de trois cent mille li^TCs de rente.
— Mais il a aussi son neveu Hector de Montaleu.
— Lequel . s'il savait que son oncle a fait un testament en faveur de la comtesse, serait capable d'étrangler la pauvre enfant pour annuler l'autre ; et . d'un autre côté . s'il était sûr qu'il n'y a aucun testament de fait, serait encore capable d'ouvrir ses droits à la succession du marquis par quelque coup de fusil égaré...
— Impossible, dit le colonel.
— Je vous assure que c'est une sorte d'animal sauvage qui n'a pas assez de cœur pour craindre Dieu , et pas assez d'esprit pour avoir peur du
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procureur du roi... C'est une brute enragée... bridée jusqu'à présent par son incertitude.
— Et que fait-il?
— Ce qu'il fait ! Xe s'est-il pas imaginé qu'il pourrait obtenir l'béritage en obtenant l'héritière !
— 11 est donc amoureux ?
— ]\e profanez pas ce mot, colonel... M. Hector de 5Iontaieu n'avait guère élevé ses désirs au-dessus des charmes de quelque belle fille de basse-cour , jusqu'au jour où il est parvenu à égarer la tète de la pauvre jeune femme d'un fermier dont vous pouvez voir la maison dans le fond de la vallée . au pied du château d'Hector de Montaleu.
— Et quelle est cette femme ?
— Ceci est un roman, colonel. Une jeune fille à idées folles, exaltées, qui, après avoir été élève du conservatoire , s'est imaginé qu'elle accepterait aisément la vie d'une riche fermière. Elle a quitté ses succès de salon, ses joyeuses espérances d'artiste , ses rêveries de gloire pour la vie champêtre. Or. colonel, vous savez ce que peut être la vie champêtre dans la Mèvre : une bassecour pleine de fumier où grouillent tous les animaux immondes d'une bonne exploitation; une habitation parquetée en terre battue , la uéces-
18 LA COMTESSE DE MONRIOff.
site de porter des sabots pour pouvoir sortir, le soin de la volaille, l'aspect des valets de charrue, le bêlement de moulons crasseux , la conversation de paysans brutaux et envieux, les soirées d'hiver dans la solitude , le salon dans la cheminée de la cuisine, le jambon pendu au manteau, le lard cuisant dans la marmite : tout cela a bien vite désenchanté la belle Léda. C'est alors qu'elle a rencontré ce farouche Hector... ce Nemrod à piston... Si brute qu'il soit, il a encore une sorte de langage, une sorte de tournure, une sorte de manière, qui, dans son abandon, ont permis à Léda (car elle s'appelle Léda ) d'en faire un héros à la Mauprat... et notre Parisienne a eu son Hector, juste au moment où elle perdait les vertus d'Andromaque.
— Cela doit vous rassurer du moins sur les entreprises de votre rival.
— Ah ! pardieu ! ce n'est pas lui qui me gène, et sans l'arrivée de Champmortain...
— Champmortain! un homme marié! dit le colonel en observant Brias.
— - C'est qu'il est bavard en diable, dit Frédéric embarrassé.
— Et madame de Champmortain est curieuse, et se sert admirablement des longues-vues.
— Colonel, je vous jure sur l'honneur,..
VCE PRISE A VOI, d'oiseau. 19
— Pardonnez-moi cette plaisanterie... Je ne veux pas savoir les obstacles qui s'opposent à vos poursuites amoureuses... A moins qu'ils ne se trouvent dans ce château là-bas, à droite, sur la colline même où nous sommes.
— Là?... dit Brias en haussant les épaules. Non, C'est le château de Montéclain.
— Du marquis de 3Iontéclain, dit le colonel, celui qui a suivi en amateur, il y a quelque dix ans, la campagne de Constantine?
— Lui-même. Vous le connaissez?
— Il a été blessé près de moi après m'avoir rendu le service de me débarrasser d'un Arabe qui me tenait au bout de son pistolet.. . Et qu'estil devenu depuis ce temps ?
— Rien... il a fait comme avant : il a entretenu des actrices, donné des fêtes, fait courir des chevaux, introduit le lansquenet, couru les eaux , enlevé deux ambassadrices , tué trois ou quatre hommes en duel, et avec toutes ces excellentes recommandations , il s'est présenté à la députation l'année dernière. M. de 3Iontaleu a été indigné, et dans une séance préparatoire, il a impitoyablement raconté l'histoire des rares mérites de 31. Arthur de Montéclain, et l'a fait repousser à tout jamais. Or donc, ils sont ennemis mortels.
— lia, je crois, d'immenses propriétés dans ce pays?...
— Oui.
— Il y demeure ?
— Non.
— Et qu'est-il venu y faire?
— Rien, car il a été de même repoussé aux élections du conseil général , toujours grâce au vieux marquis. Pour le moment, il chasse en forêt avec Hector et son fermier Bricord , un autre Nemrod de la force du jeune et terrible Montaleu.
— Ah ! dit le colonel en attachant un regard curieux sur M. de Brias ; et quel est ce Bricord ?
— Eh ! pardieu ! le fermier , le mari de cette Léda parisienne.
— En vérité, dit le colonel d'une voix altérée, ce malheureux Bricord est la victime de ce goujat de Montaleu?
— Le connaissez-vous aussi ? dit Brias, interdit de l'accent de colère et de menace avec lequel le colonel avait prononcé ces dernières paroles.
— C'est chez lui que je vais, Brias. et je jure Dieu que je ne laisserai pas ce brave garçon rester plus longtemps la dupe d'une femme indigne et d'un manant !
YlîE PBISE A VOL d'oISEAU. 21
— Colonel, colonel, colonel, dit Brias en élevant la voix , je vous ai offert l'hospitalité , vous l'avez acceptée 5 vous avez voulu des renseignements sur le pays, je vous en ai donné, pour que vous en fissiez votre profit ; mais tout ce qui a été dit ici doit y mourir... sans cela, colonel...
— Vous vous couperez la gorge avec moi , n'est-ce pas, Brias ?
— Oui.
— C'est étonnant que vous qui êtes diplomate vous ayez un goût si prononcé pour les moyens extrêmes.
— C'est encore ma faute si je suis obligé d'y recourir cette fois. Cela tient à mon trop de confiance. Si j'étais resté fermé, muré, cadenassé comme vous, je ne serais pas obligé de vous demander votre discrétion à la pointe del'épée.
— Êtes-vous sûr que ce soit un bon moyen de l'obtenir?...
— J'en doute ; vous êtes brave et adroit. Mais si je vous tue, je suis sur que vous ne parlerez pas ; si vous me tuez, personne ne pourra m'en vouloir d'une indiscrétion que j'aurai payée de ma vie.
— Eh bien ! Brias... je me tairai... Mais êtesvous bien sûr de ce que vous dites?
— Ma foi , c'est ce butor d'Hector qui me l'a
conté. Mais vous , quel intérêt si pressant prenez-vous donc à ce Bricord , pour vouloir lui dire cette désagréable vérité?...
Le colonel se tut.
— Or çà, mon hôte, dit Brias avec gaieté, savez-vous que vous êtes ici dans le château de mes ancêtres ? Savez-vous que du haut de ces murailles d'où je vous ai invité à déjeuner, l'un de mes nobles aïeux n'eût pas manqué de vous interdire le passage, jusqu'à ce que vous eussiez répondu à ses questions, si même on ne vous eût fait payer le droit d'entrer dans cette vallée, dont je viens de vous dévoiler les mystères..., si même encore on ne vous eût dévalisé, tandis que je vous héberge? Ah ! c'était le bon temps : cela valait la peine d'être noble et d'avoir un château fort: on pillait, on volait, on ne payait pas ses dettes, et l'on mettait à la torture les gens qui ne voulaient pas parler...
— Vous n'aurez pas besoin d'en arriver là pour apprendre ce que vous désirez savoir... Je viens voir Bricord...
— Vous ? Eh ! qu'y a-t-il de commun entre vous et ce brave paysan?
— Savez-vous mon histoire, Brias?
— Oui , je sais que vous êtes arrivé à quinze ans en Afrique, vers 1830 ; que vous y êtes