‹ La comtesse de MonrionChapitre 4 sur 65 · VUE PRISE A VOL D'OISEAU · texte numérisé non relu

VUE PRISE A VOL D'OISEAU

entré comme trompette dans un régiment de chasseurs ; qu'à dix-huit ans vous étiez maréchal des logis, à dix-neuf ans décoré, à vingt ans sous-lieutenant, à vingt-quatre ans capitaine et ofïicier de la Légion d'iionneur, et que maintenant vous êtes commandeur et colonel à trente ans. Je crois et je sais que vous êtes de ceux dont on fait des généraux et des maréchaux.

— Je l'espère, dit froidement le colonel; mais vous ne savez pas que cette brillante fortune a été trois fois sur le point d'être interrompue : une première fois à 3Iascara, où j'étais tombé sous deux coups de feu, au milieu d'un groupe d'Arabes qui s'apprêtaient à me couper la tête , lorsqu'un brave soldat les chargea seul , me dégagea et m'emporta à l'ambulance. La seconde fois, c'était à la retraite de Constantine. Nous n'avions plus de chevaux , et j'avais à la jambe une blessure qui m'empêchait de marcher. Ce même soldat me prit sur ses épaules et me porta durant sept heures, ce qui ne l'empêchait pas de se battre, vu que nous étions tout à fait à l'arrière-garde ; seulement je lui déchirais ses cartouches parce qu'il avait eu la mâchoire fracassée parune balle. Ce soldat, Brias, c'était Bricord. La troisième fois, je vous l'ai dit, c'est Montéclain qui me sauva.

— De par tous les diables ! dit Brias , ce Bricord est un galant homme , et la première fois que je rencontre ce rustre de Montaleu, je lui cherche querelle, et je le tue comme un buvard.

— Croyez-vous que ce soit un bon moyen d'arranoer vos affaires vis-à-vis du ministre?

— Audiable le ministre, ctsurtout mes dettes ! mais dites-moi, sire Thomas Rien... comment se fait-il qu'avec de pareilles dispositions ce Bricord ait quitté le service pour venir...? Hélas ! hélas !

— A mon tour, je vais vous dire un secret que je confie à votre hoimeur. Ce garçon si brave, si intelligent, qui, je le sais, gère admirablement sa ferme , et qui a plus de bon sens à lui tout seul que vous et moi... ce pauvre garçon n'a jamais pu apprendre ni à lire ni à écrire. Je l'ai prié , je lui ai ordonné, je lui ai montré l'exemple de ses camarades , le mien ; mais impossible d'y parvenir. Il y avait entre cette intelligence et la plus vulgaire instruction une barrière insurmontable. lia voulu essayer... Il a failli en devenir fou... Alors voyant qu'il n'arriverait jamais à rien, il a quitté le service, et c'est à ma recommandation que Montéclain l'a mis à la tête de l'une de ses fermes.

— Vous n'avez pas vu Montéclain à Paris?

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— Non , on nùi dit à son hôtel qu'il était à Londres.

— C'est possible ; car il n'est arrivé que depuis quinze jours. Mais ce qui me semble étourdissant, c'est que votre Bricord. avec sa primitive ignorance, se soit amouraché d'une drôlesse qui ne rêvait que romans et poésies.

— C'est qu'il adore précisément ces dieux inconnus qu'il ne peut aborder ; c'est qu'il est tellement honteux de son ignorance qu'il est capable de ne pas l'avoir avouée à sa femme ; c'est que 3Iontéclain ne le sait pas, et que le brave homme ne me pardonnerait pas de vous l'avoir révélée.

— Il lui a pourtant fallu signer son acte de mariage...

— Pour cela il a pu le faire ; je lui ai enseigné à écrire son nom ; j'y ai mis deux mois de patience ; il l'écrit , mais il serait incapable de le lire.

— C'est singulier , dit Brias d'un ton insoucieux. Et vous venez en passant faire une visite à votre sauveur ?

— En me quittant, il m'a fait promettre que, si je me trouvais jamais dans ce pays, j'irais le voir. Je suis venu exprès pour tenir ma promesse.

— Sans autre but ? dit Brias en examinant le colonel.

— Sans autrebut, répondit froidenientcelui-ci.

— Vous attend-on chez Bricord?

— Non . . .

— Eh bien ! je dîne aujourd'hui chez madame Amab ; 3Iontéclain y sera... Probablement , Champmortain y viendra et peut-être même le sanglier Montaleu. Voulez-vous que je vous présente ?

— A l'improviste ?

— Un homme comme vous, colonel! on me remerciera ; vous n'êtes pas seulement le lion du désert, mais encore le lion de l'année, c'est-àdire l'homme à la mode. Venez, el je vous devrai de pouvoir baiser les belles mains de la belle Léona.

Le colonel accepta. Un homme d'un caractère moins léger que celui de Brias se fût étonné de ce consentement de la part d'un homme aussi retenu que le colonel, surtout s'il eût remarqué le sourire railleur qui lui échappa.

LS U£l^I de la, LIOITÎÎE.

Entrons maintenant dans le château de style renaissance que Brias avait désigné au colonel Thomas Rien comme étant la demeure de madame Léona Amab. Franchissons une grille magnifique, suivons une large allée d'ormes, arrivons à un château couvert des plus capricieuses sculptures, conservées ou restaurées avec un soin qui donnait à ce vieux bâtiment l'apparence d'une œuvre sortie la veille du ciseau du sculpteur, quoiqu'il eût conservé cette brune couleur qui est la touche souveraine que

le temps , ce grand artiste , donne seul aux monuments. Montons les degrés de marbre d'un riche perron, traversons un vaste vestibule à plafond cintré, et entrons dans une splendide salle à manger , ornée de riches dressoirs couverts de superbes argenteries. La table était servie , deux couverts étaient placés en face l'un de l'autre. Victor Amab était seul et se promenait d'un air soucieux, pendant qu'un grand laquais en costume du matin allait et venait en continuant à préparer le service.

Victor Amab n'était déjà plus le jeune homme ambitieux et fier qui avait commencé sa carrière d'une façon si éclatante. Quelques années avaient suffi à jeter sur son front, devenu presque chauve , les traces d'une pensée dévorante. Des rides prématurées disaient que le chagrin avait éprouvé sa jeunesse , et quelque chose de sombre et d'inquiet perçait dans son regard, et montrait que la confiance avait disparu de son âme.

Après sétre ainsi promené pendant quelques minutes, il s'adressa au domestique.

— François , lui dit-il, a-t-on averti madame que le déjeuner était servi ?

— On a sonné le déjeuner , et madame ne veut pas qu'on l'avertisse autrement...

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