L\ CHARBONNIÈRE
— Vous moquez-vous de moi , Léda? s'écria violemment Hector. Je vous ai dit qu'il faut que vous preniez un parti.
— Ce parti est tout pris. Vous avez agi à votre guise , j'agirai à la mienne.
— Et comment agirez-vous?
— M'avez-vous consultée pour aller demander la main de madame de 3Ionrion?
— Ah! dit Hector, c'est sur ce ton-là que vous le prenez , lorsque je viens ici pour vous sauver, pour vous mettre à l'abri de la colère de Bricord?...
— Je ne vous demande pas votre protection.
— Qu'ètes-vous donc venue faire ici ?
— Ne m'avez-vous pas donné le signal qui m'annonçait que vous désiriez me parler? Je suis venue , qu'avez-vous à me dire ?
Hector ne répondit pas. Sa colère s'allumait peu à peu , et Léda l'agaçait avec cette ténacité et cette imprudence qui rendent les femmes si redoutables.
— Léda , dit Hector d'un air résolu , écoutezmoi bien. J'ai formé un projet, et il faut que ce projet s'accomplisse. Je veux m'assurer la fortune de mon oncle , et mon mariage avec madame de Monrion est le seul moyen qui puisse
me faire arriver... Si vous m'aimez, vous devez m'aider à réussir.
Cette dernière parole commença à troubler le calme désespéré qu'affectait Léda. Elle tressaillit de tout son corps , et un sourire plein de mépris et de menace agita ses lèvres.
— Si je vous aime, dites-vous... il faut que je vous aide à épouser... ma rivale... C'est trèsbien... Et comment puis-je vous y aider?
— En vous sauvant vous-même, en niant avec fermeté et constance que vous soyez pour rien dans l'existence de cet enfant.
— Et qu'en résultera-t-il?
— Que Julie, accusée de toutes parts, sera forcée d'accepter les propositions du seul homme qui veuille et qui puisse la sauver.
A cette réponse , où la brutalité des calculs d'Hector se montra dans tout son jour, Léda laissa échapper un ricanement acre et insolent.
— Ah! s'écria-t-elle , l'heureuse femme! et quel noble mari je lui aurai procuré pour la récompenser d'avoir voulu me sauver !
— Léda, dit Hector d'un ton menaçant , vous vous tairez.
— Sans doute , pour que madame de Monrion ne sache pas que vous vous êtes lâchement servi
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contre elle de la protection qu'elle a accordée à une malheureuse , et ne vous fasse pas chasser de chez elle.
— Lëda , vous vous tairez.
— Oui , reprit la fermière les dents serrées et l'œil ctincelant , pour que mon mari n'apprenne pas que vous avez abusé de l'amitié qu'il vous a montrée , et ne vous souftlette pas après m'avoir tuée.
— Lëda!...
— Et ne vous tue pas , tout vicomte que vous
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— Léda , répéta Hector d'une voix terrible , vous vous tairez...
— Et si je ne me taisais pas ? s'écria Léda en mesurant Hector d'un regard étincelant; si je n'étais pas , moi , assez infâme pour permettre qu'une autre pérît sous le poids de ma faute ? si j'étais lasse de vivre , comme je le fais , dans le mensonge et la crainte? si mon cœur se révoltait enfin à la pensée de tromper l'homme qui a voulu mon bonheur pour celui qui me méprise et m'abandonne? si j'avouais mon crime et le vôtre ?
Un cri sourd, terrible, furieux répondit à cette attaque. Hector s'approcha de Léda, et, saisissant ses deux poignets dans ses larges et
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puissantes mains, il la jeta à genoux devant lui et leva son poing sur elle. Léda baissa la tête. Montaleu se détourna aussitôt et , tout haletant de la fureur qui l'avait emporté , il lui dit en ricanant :
— Mais vous ne le direz pas , Léda , vous ne le direz pas : Bricord vous tuerait , vous le savez bien.
— Eh bien ! il me tuera ! s'écria Léda dans le dernier transport du désespoir ; il en a le droit, lui.
— Vous êtes folle...
— Non , monsieur , non , mais il ne sera pas dit que vous m'aurez déshonorée pour me jeter ensuite à l'abandon, au jour où votre avarice vous fera préférer votre fortune à mon amour. Je ne veux pas, entendez-vous, je ne veux pas, moi , toute chargée que je suis par vous de honte et de douleur, y ajouter encore la honte d'avoir perdu celle qui a eu pitié de moi , et la douleur de vous voir rire de mes souffrances. . .
— Vous êtes folle , Léda , répéta Montaleu , dont le visage s'injecta de sang et devint presque bleu.
— Non , je ne suis pas folle , vous renoncerez à madame de Monrion, ou je dirai tout.
— Léda!... s'écria Hector d'une voix étranglée.
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— Ah ! reprit Léda arrivée à ce paroxysme de colère aveugle qui ne voit plus rien , même la mort qui plane sur sa tète , ah ! vous avez marché à votre but sans vous occuper de la pauvre femme qu'il vous fallait écraser en passant. Eh bien ! cette femme que vous avez si insolemment dédaignée... elle vous arrêtera, elle dévoilera la basse astuce de votre conduite...
— Léda , répéta encore Hector en pressant sa tète dans ses poings fermés comme s'il la sentait prête à éclater, Léda, taisez-vous!
— Non . . . , reprit Léda , vous m'avez fait assez trembler, assez souffrir... non , je parlerai... je...
A ce moment , Hector la saisit de ses deux mains de fer; et quelqu'un qui fût passé par là eût pu entendre un cri d'angoisse désespérée , si tout à coup la forêt n'eût retenti du son joyeux des trompes.
Un moment après , Hector sortit de la masure. Une pâleur livide avait succédé sur son visage à la teinte rouge et foncée qu'il avait un instant avant. Ses lèvres frémissaient convulsivement ; ses yeux hagards roulaient dans leur orbite. Quand il voulut mettre la clef dans la serrure pour refermer la porte, ses mains étaient
si tremblantes qu'il fut longtemps sans pouvoir y parvenir. Cependant il ferma la serrure à double tour, alla d'un pas mal assuré chercher son cheval qu'il avait attaché à quelques pas de la charbonnière, et, après l'avoir monté avec peine , le lança de toute sa rapidité à travers le fourré dont les ronces déchiraient le poitrail du noble animal , et dont les branches fouettaient le visage d'Hector, lleutbientôtgagné une longue allée , et il eût peut-être continué sa course avec la même frénésie , s'il n'eût aperçu à une assez grande distance un groupe de cavaliers qui s'avançaient au petit pas.
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Bricord, en quittant le château de Montéclain, s'était rendu immédiatement à la ferme. Jusqu'à re jour , nul soupçon n'était entré dans l'esprit du fermier. Plongé dans les ténèbres d'une confiance sans bornes , il avait toujours vécu sans autre préoccupation que le bonheur de sa femme. Bon parce qu'il était fort, confiant parce qu'il était incapable de tromper, modeste parce qu'il n'avait que la grandeur du cœur, jamais il n'avait traduit contre Léda ni ses caprices, ni ses refus, ni SCS tristesses j jamais il n'avait expliqué contre
elle ni ses absences réitérées, ni l'accueil tantôt trop bienveillant, tantôt trop froid qu'elle faisait à Hector, pour être naturel... Bricord avait une excuse toute prête pour les torts de Léda : c'est qu'il n'était pas digne d'elle, c'est qu'il ne lui avait pas procuré tout le bonheur qu'il lui avait promis.
Ce fut au milieu de cette profonde sécurité sur l'honneur de Léda que se glissa tout à coup le soupçon qu'il était trompé. Bricord n'avait point deviné la machiavélique calomnie qui avait jeté sur madame de Monrion la honte du crime de Léda , mais il avait vu sa terreur : après cette épouvante était venue la colère désespérée que Léda avait montrée à l'annonce que quelqu'un avait demandé la main de madame de Monrion, et cette colère, Bricord l'avait vue se refléter sur le visage bouleversé d'Hector de Montaleu. Alors quelque chose de flamboyant et de douloureux à la fois , comme un fer rouge, avait traversé la nuit où il vivait tranquille , et il lui semblait avoir entrevu autour de lui des fantômes moqueurs qui lui montraient en ricanant Léda et Hector.
C'était alors que Montéclain était arrivé.
Durant la nuit que Bricord passa au château, ce soupçon qui, pareil à une lumière lointaine, avait d'abord éclairé le passé d'une lueur dou-