‹ La comtesse de MonrionChapitre 36 sur 65 · I.A CHASâl · texte numérisé non relu

I.A CHASâl

— IIoii ! luiii ! \iil('ls; lioiil lioii ! I.'i dedans.

Contre sa prévision, ou plutôt (M)nlr'e l'opiiiioii ipi'il avait émise, le sanj^lier prit son parti et piqua une |)ointe «pii devait entraîner toute la chasse bien loin de son point de départ. Monléelain s'élanea sur la voie avec tant d'ardeur, d'enlliousiasincdeerisct de bravades. (pTIIeetor se laissa prendre à eette fausse dénionstration, se préei[iita sur ses traces avec rapidité ; la haine jalouse (pi'il avait pour iMontécIain, sa vanité de chasseur, son désir de vaincre dans une lutte quelconque un homme dont la siqtériorité dédaigneuse le blessait en toute occasion , firent laire dans l'esprit de >[ontaleu le souvenir de la scène qui venait de se passer à la charbonnière. De son côté. Hricord. perdu dans ses soupçons, ne sachant plus connnent les éclairer , s'attacha instinctivement à la trace d'Hector. Brias, le colonel, Champmortain . Amab, firent compagnie à Léona cl à madame de Champmortain, et toute la compagnie fut bientôt entraînée dans la même direction . et comme animée d'une ardeur enthousiaste . (pioicpie assurément il n'y cul pas une seule de ces personnes (jui fût n'ellemcnl préoccupée de la chose.

Brias ^oulait parler à Sylvie, qui voulait lui parler. Champmortain voulait rester seul avec

Léona , qui voulait rester seule avec le colonel. Il n'y avait dans tout ce monde qu'Amab qui , satisfait de trouver une occasion de se fuir luimême, n'avait cependant nul désir de s'approcher de personne. Il ne prenait pas même à la chasse ce vulgaire intérêt qui s'excite à l'aspect de la passion des autres... Amab était un pauvre homme perdu , isolé , rongé au plus profond de son âme par un désespoir latent dont il oubliait quelquefois les angoisses dans l'inspiration de son pinceau , et qui cherchait en ce moment à les étourdir dans le mouvement et le bruit où il s'était jeté.

Cependant la cavalcade , commandée par les désii^s secrets de chacun, évoluait dans sa rapidité avec une adresse et une lenteur imperceptibles.

Peu à peu Léona s'était dégagée de la ligne horizontale qu'on avait d'abord suivie , et avait pris la tête côte à côte avec le colonel. Champmortain , qui prétendait à la faveur d'un entretien, suivait de près; Amab serrait Champmortain, tandis que Sylvie et Brias, dont les chevaux moins solides avaient besoin d'être ménagés , se laissaient abandonner seuls en arrière.

— Eh bien ! Thomas, dit Léona au colonel, vous savez les nouvelles ?

l.\ CHASSE. 101

— Lesquelles? dit le colonel, (jiie iiindiime de Monrion est innocente du ciiiueciu'on lui impute?

— Bah ! dit Léona, vous croyez ? J'avoue que, [)our ma part . il m'en faudra des preuves bien convaincantes, après l'iiistoire du village de Saint-Faron.

— Vous savez mieux que moi qu'elle est innocente, dit le colonel sévèromenl.

— D'où voulez-vous que je le sache?... Tout ce que je sais, c'est que Monlaleu, qui épouserail une chiffonnière, si sa hotte était chargée de bank-notes, épousera la comtesse et prendra le poupon par-dessus le marché.

— Je crois qu'il le peut mieux que personne...

— Oui, il est de carrure à porter tout le ridicule possible ; il est vrai que la dot est niagnilique.

— Ce n'est pas ainsi que je l'entends... vous feignez de ne pas me com{)rendre , Léona : Hector épouse parce qu'il sait à ([ui appartient cet enfant...

— Ah ! il est dans les confidences de madame de Monrion?

— Léona, fit le colonel , parlons-nous sérieusement? ou croyez -vous pouvoir me traiter lonnne M. Amab ou comme un Champmortain?

— Rassurez-vous, colonel, repartit Léona avec

102 I.A COMTESSE B£ MONRION.

un indicible sourire de dédain, c'est un honneur que je n'ai pas envie de vous faire.

Le colonel contint la colère que cette impertinence excita en lui , et il reprit après un moment de silence :

— Comprenez-moi bien , madame , je n'entends pas , je ne veux pas être mêlé dans une affaire où vous prétendez compromettre la réputation d'une femme innocente.

— M. le colonel Thomas Rien, mais qui vous y mêle , si ce n'est vous qui venez me prêcher l'innocence de madame de Monrion?... Eh ! mon Dieu , monsieur, prouvez-la , mettez-la en lumière ; je ne veux pas, je n entends pas vous en empêcher. Faites mieux, épousez la belle protégée du marquis. A votre aise , monsieur , faites.

Le colonel , dont la nature entière et impétueuse s'étonnait et s'irritait à la fois de ce langage dédaigneux, repartit avec un dépit violent:

— Léona, un mot : vous avez juré à ma mère de me servir dans mes projets...

— Et je suis encore prête à le faire.

— Vous savez quel est le but de ma vie?

— Oui, la réhabilitation de l'honneur de votre mère.

— Vous la tenez dans vos mains, vous ?

lA CHASSE. 103

— C'est vrai.

— Quel prix y nictlcz-vous?

— La ruine cl le dcslionucur de madame de Monrion . dit Léona en lui jetant ees paroles d'une voix mo([ueuse.

— Jamais! répondit celui-ci avec indignation. Léona arrêta soudainement son cheval . et se

laissant gagner par Champmorlain et Amab, elle leur dit joyeusement :

— Allons donc! messieurs, allons donc ! fautil que ce soit moi qui vous donne l'exemple ? l'ne course à fond de train, Victor, et vous aussi. M. de Champmortain, et montrons au colonel que les coursiers d'Afrique qui piaffent si superbement sous un magnifujuc uniforme ne peuvent nous tenir tèlc dans ce pa\s hérissé de dillicultés.

Tous les trois partirent au galop , laissant le colonel sombre et mécontent. Il chercha quelqu'un à qui se joindre ; mais au moment où il allait s'approcher de Brias et de Sylvie, il les vit tourner avec rapidité d'un autre côté comme s'ils eussent voulu couper la chasse. Thomas ainsi abandonné allait peut-être se décider à gagner la ferme, lors(}u'il aperçu! Monléclain qui venait de son côté à toute course. Thomas le laissa approcher , et il allait lui demander

pourquoi il paraissait ainsi abandonner la chasse, lorsque Montéclain l'arrêtant soudainement lui dit :

— Colonel , voulez-vous sauver la vie à une femme ?

— En doutez -vous ?

— Eh bien î ne quittez pas cette allée, c'est la seule qui conduise de cette partie de la forêt à Lavordan. Bricord veut y retourner, il vient de le dire à Aly. Retenez-le un quart d'heure , dix minutes.

— Qu'est-il donc arrivé?

— Vous le saurez, colonel; mais par grâce, retenez Bricord... Je vais à Lavordan... Je cacherai Léda , qui peut-être y est rentrée... mais le voici... adieu!...

Montéclain disparut à toute course et le colonel alla au-devant de Bricord.

VH!

P.EWQiClTTRE.

La nuit qui venait de s'écouler avait été cruelle pour Julie. D'abord confiante en son innocence , elle s'était presque étonnée de la maladresse des méchants; mais, en se rappelant par qui cette accusation avait été rapportée à M. de Montaleu, elle fut forcée de reconnaître qu'il s'était trouvé des hommes de quelque considération qui avaient foi en cette calomnie ; elle dut se souvenir que M. de Montaleu y avait cru .

Une fois engagée dans cette suite de réflexions

et de raisonnements, elle s'était rappelé les circonstances de son voyage à Issoudun et de son retour à Saint-Faron. Les mille précautions qu'elle avait prises , dans un mouvement de pitié, pour cacher à tous les yeux le secret d'une autre, n'eussent pu être mieux combinées s'il eût fallu cacher sa propre faute. On pouvait tourner contre elle-même tout ce qu'elle avait fait pour protéger Léda.

Arrivée à ce résultat , une indicible terreur s'était emparée de Julie , et elle avait reconnu qu'elle était, pour ainsi dire , à la merci de la générosité ou des remords de la coupable. Alors ce ne fut plus, comme elle l'avait fait d'abord, à chercher un moyen de sauver Léda qu'elle appliqua toutes les forces de son esprit, mais à découvrir dans ce qui s'était passé un moyen de se sauver elle-même.

Rien ne s'offrait à son imagination troublée. Elle était partie seule ; elle était revenue seule. Elle seule avait paru chez Jeanne Dromeray... Sa tête s'égara... Elle fut sur le point de courir à M. de Montaleu, de tout lui dire, d'implorer son appui, ses conseils; mais le souvenir de la promesse qu'elle avait faite à Léda l'arrêtait. Puis , au milieu de ce ilôt de craintes , d'incertitudes, de douleurs, le sentiment de son inno-

cence s'élevait comme l'arche protectrice au milieu des tempêtes du déluge. Julie s'y réfugiait, s'y agenouillait, et reprenait un peu de calme... Mais bientôt ses terreurs renaissaient; la solitude , la nuit prêtaient leur secours fatal à l'ardente imagination de Julie, et, plus d'une fois, au moment où elle se rattachait de ses deux mains jointes à cette planche de salut, il lui sembla voir l'ombre fatale et menaçante de Léona y poser son pied insolent et la replonger dans l'abîme où elle devait périr.

Ce fut après les fatigues d'une pareille nuit que Julie, voulant enfin savoir ce qu'elle avait à espérer ou à redouter de Léda, l'envoya chercher. Léda, surprise par l'arrivée matinale de l'envoyé de madame de Monrion, lui fit répondre qu'elle allait immédiatement se rendre près d'elle.

Une heure entière s'était écoulée dans une attente inutile, et madame de Monrion , dont l'impatience et l'inquiétude croissaient de minute en minute, avait envoyé une seconde fois à la ferme. Le valet que nous y avons vu arriver en même temps que lîricord, et qui, cette fois, n'avait pas retrouvé Léda, était à peine sorti du château de Montaleu que le vieux marquis entrait dans l'appartement de Julie et s'y

établissait avec toutes ces précautions et toutes ces lenteurs solennelles qui annoncent un entrelien de longue durée. Presque toujours, au théâtre, le public accueille ces entrées avec un sentiment de malveillance et d'efîroi ; à ce moment, et pour des raisons faciles à comprendre, Julie éprouva un sentiment assez analogue à celui des spectateurs, et il lui fallut toute la déférence qu'elle devait à 31. de Montaleu pour ne pas le prier vivement de remettre à une autre heure cette entrevue.

Le marquis, ayant pris place, commença ainsi : — Julie , des raisons particulières , et qui tiennent au souvenir d'une alfection trompée , m'ont fait renoncer pour toujours au mariage. Cependant , le besoin d'une affection , le désir de transmettre ma fortune à un homme qui méritât cette faveur, me firent chercher autour de moi quelqu'un à qui donner l'une et l'autre. Mon espérance et mon choix se tournèrent dès l'abord vers Hector de Montaleu. C'est le fils de mon frère, c'est riiériticr de mon nom... Ma tendresse et ma fortune lui furent destinées. Je dois vous le dire, mon cœur fut bientôt rebuté par cette nature grossière et bornée, sous laquelle je ne soupçonnais alors ni le courage ni la générosité. Plus jeune, et tout à la fois beau,

REiXCOlVTRE. 109

spirituel, ardent, plein de grâce et de leii, grandissait près de moi le jeune comte Gustave de iMonrion. C'était le fils de ma sœur, mais il ne portait pas mon nom. et je combattis longtemps la séduction qu'il exerçait sur moi avant de me décider à tourner mes espérances de son côté. L'affection que je portais à Gustave était bien puissante, puisqu'elle a résisté à ses torts et à ses folies.

— C'est qu'il y avait un noble cœur sous ces torts, une fierté sincère sous ces folies, dit madame de Monrion .

— Soit, dit M. de Montaleu; mais veuillez m'écouter. Après la mort de Gustave, je me trouvai seul , et peut-être aurais-je porté mes vues du côté d'Hector, lorsque le malheur qui vous rendit orpheline, en m'imposant le devoir de vous protéger, me donna une consolation et me fit espérer que ma vieillesse aurait une famille. Je vous aime comme un père, Julie ; mais vous ne savez peut-être pas qu'un homme d'un nom comme le mien doit écouter d'autres voix que celles de son affection. Bien souvent, j'ai regretté, dans mes réflexions solitaires, qu'Hector de Montaleu ne fût pas tout autre qu'il me semblait. Il porte mon nom, il héritera de mon titre, et s'il s'était montré digne de devenir

votre mari , j'accomplissais . en vous unissant , mes devoirs envers vous, envers lui et envers moi-même, en lui assurant ma fortune.

— II n'a pas besoin de devenir mon mari, dit Julie doucement, pour que vous lui assuriez votre fortune.

— Julie, dit vivement M. de Montaleu, il y a une chose étrange dans votre destinée. Placée par un hasard inouï entre les deux héritiers que m'avait donnés la nature, et qui tous deux s'étaient trop longtemps montrés indignes de ma tendresse, vous avez tour à tour éveillé dans leur âme les nobles instincts qu'ils ont reçus de leurs ancêtres. Le premier a réparé généreusement l'insulte qu'il vous avait faite; le second vous offre de démentir victorieusement la calomnie qui vous poursuit... Julie, vous m'avez demandé quelques heures de recueillement pour répondre à la proposition du vicomte Hector de Montaleu ; cette réponse , je viens la chercher , et j'espère qu'elle sera selon mes vœux et telle que la mérite la noble confiance du vicomte.

A cette conclusion facile à prévoir, Julie cependant tressaillit d'indignation. Elle ne doutait plus en effet de la complicité d'Hector et de Léda. Toutefois elle se contint.

RENCONTRE. 1 i 1

— Je VOUS remercie, monsieur, répondit-elle d'une voix mesurée. Il y a dc\jà longtemps que j'ai compris que l'affection que vous me témoignez serait une atteinte portée aux droits sacrés de votre famille. Rendez à M. Hector de Monlaleu, je vous en prie encore, comme je vous en ai toujours prié, rendez-lui les espérances légitimes que lui donne sa parenté ; mais permettezmoi de ne pas accepter la proposition qu'il a daigné me faire.

— Quoi ! vous refusez ? s'écria le vieux marquis.

— Oui, monsieur, je refuse...

— Malgré la générosité de cette proposition?

— 31. le marquis, dit Julie avec une fermeté pleine de noblesse, accusée de la façon la plus infâme, je ne veux accuser personne. J'attends ma justification de l'honneur de ceux qui la tiennent dans leurs mains. Si elle ne vient pas, je vous dirai alors ce que signifie la générosité de M. Hector de Montalou.

— Je ne vous comprends pas.

En ce moment on entendit le galop d'un cheval qui entrait dans la cour. Julie vit que* c'était le domestique qu'elle avait envoyé à la ferme.

— Peut-être, répondit-elle vivement à 31. de

112 t\ COMTESSE DE MONKIOIV.

31ontaleii , me comprendrez-vous mieux tout à l'heure.

Le domestique si impatiemment attendu entra.

— Eh bien ! lui dit Julie, madame Bricord?

— Elle n'était pas à la ferme, madame...

— Comment ! et où est-elle?

— Tout le monde l'ignore... Il paraît que M. de Brias est venu la clierchcr sans la trouver, et j'ai laissé M. Bricord très-inquiet de l'absence de sa femme. On dit qu'elle a disparu...

— Disparu!... répéta Julie avec un eJBfroi terrible ; c'est impossible. Mais alors elle m'abandonne, alors...

Elle s'arrêta et jeta autour d'elle un regard éperdu .

— Qu'est-ce donc? fit M. de Montaleu, qu'y a-t-il doncde coramunentre vous et cette femme?

— Ce qu'il y a , monsieur, c'est que... Non, reprit-elle, ce n'est pas possible.

Et s'adressant au valet qui était demeuré là avec la curiosité méchante de tout ce qui est servile et envieux :

— Elle a dû laisser une lettre pour moi.

— ■ On ne m'en a pas parlé... Mais si madame la comtesse le veut, je vais retourner.

— Non, ditJulie vivement, j'irai moi-même... Ma voiture. Je vais sortir.

Le valet se retira.

— Que signifie tout ceci, Julie? dit M. de 3Iontaleu. En quoi madame Bricord est-elle initiée aux choses qui vous regardent ?

— Monsieur , vous avez le droit de savoir toute la vérité ; mais moi je n'ai le droit de vous la dire que lorsque l'abandon de cette femme m'aura dégagée de mon serment ; alors , monsieur, vous apprendrez si c'est avec raison que j'ai repoussé les indignes propositions de M. Hector de Montaleu.

Julie quitta le marquis , et au bout de quelques minutes elle arriva à la ferme de Lavordan. Elle y entrait à peine et elle n'avait pas encore eu le temps de s'informer de Léda, que Montéclain arrivait tout haletant dans la cour.

— Madame Bricord est-elle ici? s'écria-t-il sans voir Julie et en sautant de cheval.

— Non, M. le marquis, répondit la servante à qui Montéclain s'était adressé ; voilà deux fois qu'on vient la demander, et voilà encore madame la comtesse de Monrion...

Montéclain se retourna vivement et salua Julie avec un respect si profond, que, pour la première fois depuis quelques jours, elle se sentit l'cmonlée à la place d'où la calomnie avait tenté de la faire descendre. Cependant elle de-

114 L4 COMTESSE DE MONRION.

meuratoiit interdite en présence de cet homme dont elle avait entendu souvent accuser la légèreté et l'inconduite. Montéclain lui-même fut embarrassé , malgré son assurance ; il devinait le motif qui avait amené madame de Monrion, mais il était bien difficile d'aborder un pareil sujet avec une femme qui devait le considérer comme un ennemi. Cependant la pâleur, l'agitation de madame de Monrion le touchèrent vivement.

— Pardon, madame, lui dit-il; vous désirez voir madame Bricord, et je le désire autant que vous ; peut-être, et veuillez me pardonner celte supposition, peut-être y a-t-il quelque relation entre le motif qui vous a conduite ici et celui qui m'y amène.

Julie, les yeux baissés, le corps tremblant, la voix brisée, lui répondit ces mots entrecoupés :

— Je ne le pense pas, monsieur. Je venais... moi... Mais, qu'importe?... elle n'y est pas... il me suffit...

Un profond soupir s'échappa de sa poitrine; elle leva vers le ciel l'azur mouillé de ses beaux yeux, et murmura d'une voix faible :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire à présent?

— Madame, lui dit 3Iontéclainens'approchant

REIVCONTRE. 115

doucement, je n'ai aucun droit que celui d'un profond respect à \ons demander un moment d'entretien ; mais si la [)rière d'un liommc d'honneur et dont tout le cœur se révolte en pensant qu'on a osé vous outrager, si cette prière peut vous paraître sincère, veuillez m'ëcouter un moment.

— 3Iais. monsieur, dit Julie en le regardant avec crainte, mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître; vous ne me connaissez pas...

— Madame de Monrion . reprit Montéclain d'une voix ferme , je vous connais , je sais que vous êtes sainte, je sais que vous êtes pure, je sais que vous êtes bonne et généreuse, et je sais que vous avez été outragée et calomniée. Voulezvous m'écouter, madame? il le faut, je vous le jure, oui, je vous le jure sur le souvenir de celui dont vous portez le nom.

Julie leva les yeux sur Montéclain, qui, debout devant elle, la tête découverte, comme un sujet devant une reine, comme un fidèle devant une sainte, lui montrait de la main la salle basse de la ferme. Elle passa, toute confuse et toute tremblante , devant lui ; mais au milieu du trouble et de la douleur auxquels elle était en proie, une singulière espérance venait de luire dans son âme. Ce n'était pas seulement

l'espérance de son salut, c'était, plus qu'une lumière qui lui montrait sa justification prochaine, c'était aussi une tiède chaleur qui calma doucement son âme endolorie. L'astre qu'elle venait de voir se lever à son horizon éclairait et brûlait à la fois.

Elle entra ; Montéclain la suivit. Elle se laissa aller sur un siège ; il s'approcha d'elle et la regarda... Jamais embarras plus charmant, douleur plus touchante, confiance plus naïve n'avaient animé un plus ravissant visage. Montéclain s'oubha à la regarder ; il sentait ses genoux fléchir sous lui; il lui semblait qu'il ne pouvait lui parler que pour lui dire :

— Madame, je vous aime, et j'attends votre arrêt.

Cependant, Julie, embarrassée de ce long silence, se hasarda encore à regarder 3Iontéclain. Les yeux qu'elle rencontra brûlaient de tant d'admiration qu'elle se voila, en rougissant, de ses longues paupières.

— Qu'avcz-vous donc à me dire, monsieur? reprit-elle en tremblant.

— Pardon, fit Montéclain, vous devriez le savoir déjà. Une minute de douleur laissée à votre cœur est un crime. Madame de 3ïonrion, je sais toute la vérité sur ce qui s'est passé à Issoudun.

REIÏCONTRE. 117

— Vous, monsieur! dit Julie avec un vif mouvement de surprise.

— Oui, madame, je sais par quel admirable subterfuge vous avez trompé le malheur de Bricord, je sais avec quel saint dévouement vous avez essayé de réparer la faute d'une pauvre femme... Vous comprenez maintenant pourquoi je vous admirais tout à l'heure en silence, pourquoi j'eusse voulu m'agenouiller devant vous pour vous demander votre pardon.

— Mon pardon, monsieur, pour qui donc?

— Pour moi, qui, pouvant vous justifier depuis deux jours, vous ai laissée souffrir.

— Je n'avais aucun droit à votre bienveillance.

— La vertu calomniée a droit au témoignage de tout homme d'honneur, madame, et je tiens trop à votre estime pour ne pas essayer de me justifier à vos yeux.

Julie s'inclina doucement, mais déjà elle écoutait avec une joie secrète cette voix grave et pénétrante qui lui parlait avec le langage qu'elle voulait, avec l'accent qu'elle avait rêvé.

— Instruit comme vous de la fuite de Léda, continua Montéclaiu, je m'étais en secret associé à votre bonne action. Au moment où vous en êtes devenue la victime, madame, quelque chose

d'heureux , je dois vous le dire , s'est mêlé à l'indignation que j'ai éprouvée.

— M. deMontaleu s'est montré votre ennemi, monsieur, répondit Julie en hésitant, et je comprends que vous ayez espéré une vengeance dans l'humiliation qu'il recevait à cause de moi.

— Oh ! madame, reprit Montéclain d'un ton de reproche si profond que Julie en fut émue, la calomnie n'est pas toute pour vous , et celui qui vous a donné de moi une idée assez infâme pour que vous prêtiez un pareil sens à mes paroles est un ennemi auquel je ne pardonne pas... Et cependant c'est vrai , votre malheur m'a donné la seule vengeance que je veuille tirer de cet homme qui a cru à votre déshonneur, et qui depuis deux jours n'a trouvé d'autre protection à vous offrir que la basse et insultante alliance de M. Hector de Montaleu.

— Oh ! je l'ai refusée, monsieur.

— Eh bien ! madame, cette joie, que vous avez si mal interprétée, venait de ce que le hasard me donnait le droit devons dire : <c 3Iadame,ily a un homme que vous ne connaissez que par le mal qu'on vous en a dit ; eh bien ! madame , pour confondre vos calomniateurs, pour écraser vos ennemis, cet homme vous offre son appui, cet homme vous appartient. »

REIVCOPiTRE. 119

— 3Ioiisieur, reprit Julie troublée jusqu'au fond de l'âme, il suffira de quelques paroles ])Our ma justification , je les attends de votre justice.

— Vous avez raison, madame, dit 3Iontéclain, ce que je puis faire pour vous ne demande ni courage ni dévouement; vous avez raison, il n'y a pas là de quoi vous persuader que je donnerais ma vie pour vous épargner une larme.

— Monsieur ! fit Julie dont le cœur battait d'un trouble indicible.

— Je dois tout vous dire, madame, reprit vivement Monléclain. Si j'ai tardé à proclamer la vérité, c'est que j'espérais pouvoir aussi sauver la pauvre femme que nous sommes venus cbercher ici tous les deux.

— Et s'il est possible de la sauver, monsieur, je vous demande de le faire.

— Son absence, je vous l'avoue, me laisse dans l'incertitude la plus cruelle. Cependant, en retardant votre justification jusqu'à demain, il serait possible...

— Ab ! monsieur, s'écria vivement Julie, j'attendrai maintenant, je sais qu'il y a quelqu'un qui me défendra.

Elle s'arrêta toute confuse de ce vif mouvement de confiance.

— Ah! merci, merci, madame, merci, lui dit Montéclain avec une effusion pleine de fierté. Vous me confiez votre honneur, vous remettez à ma foi ce trésor de pureté et d'innocence , merci ! je remporte dans mon cœur comme un dépôt chaste et sacré, comme j'emporterais l'honneur de ma sœur si j'en avais une, rhonneur de ma mère si elle vivait encore. Je vous le rendrai, madame, intact et brillant, et digne de vous. Mais ajoutez encore à cette confiance et permettez-moi de vous sauver tout à fait.

— N'est-ce pas assez que vous détruisiez la calomnie qui me poursuit?

— Non, madame, cette calomnie a été trop habilement tramée pour qu'il ne faille pas remonter jusqu'au calomniateur, et le flétrir de son infamie ! Permettez-moi de vous parler à cœur ouvert comme un homme d'honneur à une femme qu'il respecte, et dont l'avenir doit être débarrassé de ces reptiles que vous n'écraserez peut-être pas toujours avec la même facilité. Il y a une femme, madame, qui déteste en vous la beauté, l'esprit, la vei'tu; une femme qui, peut-être, a le droit de vouloir vous punir d'une injure que vous ignorez.

— Moi?

— Oui, VOUS, madame; pcrmctlez-moi de vous taire cette injure, vous ne la eomprendriez pas... Sachez seulement que des deux coupables l'un était M. Amab, l'autre votre frère; elle a puni le premier, car elle a lait d'un nom honorable un nom méprisé; elle veut punir en vous le second de ses insuUeurs. Le bruit qu'elle a répandu est sa première tentative ; mais ce n'est pas assez de déjouer ses projets, il faut qu'elle en subisse la honte. Je produirais demain les preuves qui vous justifient, qu'il lui suHirait de dire, pour s'excuser, qu'elle a cru aux apparences qui ont trompé tout le monde; et pour qui ne la connaît pas, cette excuse serait suffisante. Cette tentative avortée en ferait naître une autre... Elle ne se reposera que dans votre perte ou dans la sienne.

— Mais, monsieur, reprit Julie tremblante, que peut-elle inventer de plus infâme?...

— Madame, dit 3Iontéclain, par une habileté que vous ne soupçonnez pas , elle a enchaîné à sa cause Chanipniortain, lJrias,deux hommes d'honneur dont elle tient la vie et le repos entre ses mains; elle y a enchaîné la malheureuse Sylvie, qu'elle veut perdre pour s'en faire une complice; elle peut exciter contre vous les brutales jalousies d'Hector de Montaleu ; enfin, la

trame où elle espère vous prendre est si bien ourdie qu'elle fera peut-être votre ennemi d'un homme que vous ne connaissez pas, qui ne vous a vue qu'une fois, et qui, plus que tous ceux qui vous entourent , a besoin de votre déshonneur pour arriver à son but.

— Mais qui donc, monsieur, qui donc?... s'écria Julie épouvantée.

— Le colonel Thomas Rien, madame.

— Lui ! cet étranger arrivé d'hier?

— Lui , madame , à qui elle peut donner à choisir entre votre perte et celle de l'espérance de toute sa vie, et qui, malgré l'honneur, choisira peut-être contre vous.

— Mais que deviendrai-je alors , monsieur ? Qui me protégera ? dit Julie avec des larmes.

— J'ai été l'ami de Monrion, madame; donnez-moi votre main comme à un frère , et sur Dieu ! je vous jure que cette femme eût-elle ameuté tous les intérêts , toutes les haines de l'univers , je briserai ses projets, et je vous replacerai resplendissante et honorée à la place dont elle veut vous faire tomber.

— Ah ! monsieur, tant d'intérêt de la part d'un homme qui ne me connaît pas, me touche, m'étonne, et me rendrait presque fière; mais je

ne sais si , dans ma position , je puis accepter une protection comme la vôtre.

— Vous le pouvez, madame, je le mérite. Une vie marquée par trop de folies, peul-étre, l)()urrait autoriser une âme comme la vôtre à se défier d'un dévouement qui se dirait inspiré par l'amour qui naît sous vos regards comme les fleurs sous le soleil ; mais si le marquis de Monléclain a perdu le droit de faire croire à une passion trop tendre , il a gardé celui d'être du moins un honnête homme, il mérite d'être l'ami de tout le monde, et c'est à ce titre qu'il vous dit : <c Confiez-vous à lui. »

— Eh hien! soit, monsieur, dit Julie en se levant avec assurance. Je me confie à vous. J'accepte le secours que vous m'offrez, et, je vous le dis sans crainte, je serai heureuse de la reconnaissance que je vous devrai... Déjà, monsieur, vous avez rendu la force et la confiance à mon âme. . . Il est si bon de croire qu'il y a des cœurs généreux et désintéressés, que vous m'avez presque consolée du malheur (jui me frappe. Je ne suis (ju'unc pauvre enfant, orpheline... mais les prières de l'innocence sont précieuses devant Dieu, et je prierai pour vous, moi qui ne puis rien pour vous remercier.

Montéclain fit un mouvement comme pour

parler ; mais il s'arrêta aussitôt, et se mit à regarder Julie; puis, après un moment de contemplation silencieuse, il s'écria :

— Oh ! madame, vous donneriez de l'honneur au plus infâme, du courage au plus lâche; madame, allez en paix, et comptez sur moi.

Comme il s'inclinait pour la saluer, Julie lui tendit la main ; il la tenait encore lorsque la porte s'ouvrit , et le colonel parut avec Bricord.

Ils semblèrent fort surpris de cette rencontre.

— Pardon, dit le colonel, j'avais accompagné Bricord , qui était revenu ici pour savoir si sa femme n'était pas rentrée.

— Tu ne l'as donc pas retrouvée? dit Montéclain.

— Non, M. le marquis, repartit Bricord, pas plus que vous qui l'avez envoyé chercher ce matin, pas plus que madame la comtesse, qui a besoin de lui parler, à ce qu'il paraît, puisqu'elle est venue jusque chez nous.

— Eh bien! dit Montéclain , puisque toutes nos recherches ont été inutiles, regagnons la chasse.

— Attendons-la plutôt..., dit le colonel dont le regard ardent examinait alternativement le

trouble de Julie et rindiffércnce affectée de Montëclain. Il me semble qu'elle ne doit pas être loin.

— Vous avez raison... En effet, dit le marquis, pour une chasse au sanglier, elle a été menée bien silencieusement, ce me semble.

— C'est possible, M. le marquis, dit Bricord; peut-être y a-t-il quelqu'un qui voulait surprendre ici des personnes qui n'y sont pas.

— Adieu, M. Bricord, dit Julie; je voulais parler à votre femme, mais je crois que maintenant c'est inutile.

Elle salua le colonel et Montéclain, celui-ci lui offrit la main et lui dit en la reconduisant jus qu'à sa voiture :

— Je dois vous avertir de tout, madame, notre rencontre peut être calomniée comme votre bonne action.

— En quoi, monsieur?

— On peut y voir un rendez-vous convenu entre nous...

— Et quand cela serait, monsieur, où serait le mal?...

Montéclain n'osa pas lui répondre. Il craignit de toucher à la candeur de cette âme, en lui disant ce qu'on pouvait supposer.

Madame de Monrion avait gagné la porte de

la ferme, où se trouvait sa voiture ; son domestique lui en ouvrait la portière, lorsque tout à coup débouchèrent sur la route Brias, Amab, Cliampmortain , Hector, Léona et madame de Champmortain. A l'aspect de Julie et de Montéclain tous s'arrêtèrent ; des regards étonnés et furtifs furent échangés, et, par une incroyable lâcheté de tous ces hommes, un seul osa saluer madame de Monrion : ce fut Hector. Mais le regard glacé et le salut hautain que lui jeta Julie le récompensèrent mal de cette déférence intéressée.

— Ah! je TOUS comprends maintenant, ditelle à Montéclain en montant dans sa voiture.

— Et vous n'avez pas peur d'une calomnie nouvelle?

— Maintenant plus que jamais ma vie et mon honneur sont entre vos mains, dit Julie; monsieur, je n'ai pas peur.

Elle remonta dans sa voiture , et fut obligée de passer devant toute la cavalcade qui s'était rangée sur le bord de la route. Léona riait aux éclats, Sylvie essayait de l'imiter, tandis que tous les hommes tenaient les yeux baissés , tant ils sentaient qu'ils prêtaient leur silence à une infamie.

A peine Julie eut-elle disparu , que Monté-

clain, comme s'il n'eût point vu les ricanements échangés entre Léona et madame de Champmortain, se mit à crier joyeusement :

— En chasse, messieurs ! en chasse!

SOTJPBE..

La salle à manger du château de Montéclain étincclait de lumières se reflétant sur les dorures d'un magnifique surtout, jaillissant en rayons d'émeraude et de rubis à travers les verres de Bohème qui encombraient la table. Les vins étaient nombreux et choisis , le service aussi exquis qu'abondant ; dix laquais empressés , avertis incessamment par le regard de leur maître, sollicitaient sans cesse l'appétit et la soif des convives avec les vins et les mets; la joie courait autour de la table.

La chasse avait été couronnée par un magnifique hallali où Montéclain avait tenu la parole qu'il avait donnée le matin à Hector de Montaleu : il avait abattu le sanglier de sa propre main. A ceux qui avaient suivi la chasse s'étaient joints pour le dîner 31. et madame de Rudcsgens. Toute la vallée de Lavordan était réunie , moins le marquis de Montaleu et madame de Monrion.

On en était au second service, à ce moment du repas où l'appétit, surexcité par un exercice violent , commençait à se calmer, où les meilleurs morceaux font place à un bon mot dans la bouche des convives.

On avait causé, on commençait à rire, et l'entrain du maître de la maison , l'excellence des vins, la liberté de la campagne donnaient à la gaieté générale quelque chose de bruyant et de fiévreux qui pouvait faire penser que, sans la présence de madame de Rudcsgens et de madame de Chanipmortain, il eût été facile de passer d'un joyeux festin à une orgie. Déjà même Hector commençait à crier.

M. de Rudcsgens, pimpant, batifolant, à demi renversé sur sa chaise, jetait de son plus aigre fausset mille souvenirs délicieux à travers la conversation générale , et, de sa voix la plus

sori'EU. 131

l);»sse et la |)his iiitiiiu', i^lissait les drclaralioiis les p!ussa(ani(iu(\s dans rori'illc de Léona. (Icllcci faisait houilloiincr le vieil Aiiuihal par de charmants embarras, pendant qu'elle endormait la surveillance de Champmortain par des regards tièdes et doux qui semblaient lui dédier tout le bonheur qu'elle éprouvait d'être trouvée si belle.

Sylvie rayonnait d'un bonheur inconnu et transcendant , et dont JJrias seul avait sans (loule la confidence, car il y avait, dans leur langage, mille de ces mots indifférents à tous et (pi'ils se renvoyaient par de fins sourires. Araab lui-même se laissait aller à l'entraînement général comme un homme décidé à prendre de la vie ce qu'elle pouvait lui donner encore d'amusant ; il était près de madame de Rudesgcns, à qui sa politesse empressée donnait de si douces crispations qu'elle oubliait de surveiller M. de lludcsgens. D'ailleurs Léona ne lui avait-elle pas dit que, si elle s'avisait de séduire Amab, il faudrait (ju'elle-mêmc se vengeât sur le charmant Annibal? La vieille Artémise marchait donc de pair avec une des beautés les plus renommées de Paris.

Le colonel seul semblait ne pas vouloir se livrer. quoi(pi'il fût toujours prêt à la réplique.

Quant à Montéclain, il attisait avec une activité soutenue le feu de la conversation , tout à tous et à chacun. C'était un de ces ravissants festins dont on emporte un charmant souvenir de plaisir sans pouvoir dire précisément où il s'est trouvé. Cependant, par un étrange accord, un nom connu de tous les convives , une aventure où ils étaient tous intéressés , avaient été écartés de ces mille propos qui couraient sur toutes choses; il semblait que chacun hésitât à mettre le premier le pied sur ce terrain brûlant et plein de précipices. Ce fut, comme cela devait être , le lourd et majuscule Hector qui alla le premier cogner rudement du front contre la barrière qui semblait protéger ce sol dangereux.

On en était revenu au triomphe de Montéclain, et l'on n'épargnait pas Hector sur sa déconvenue.

— Bah ! s'écria -t- il , il en est souvent de la chasse comme des cartes : aux innocents les mains pleines. Selon toutes les règles , la bête eût dû poursuivre sa pointe du côté de Saint- Faron; mais, pas du tout; pendant que j'éventrais mon cheval à suivre la trace, le sanglier change de direction, nous ramène à notre point de départ après trois lieues de course inutile , et rabat tout à coup sur la ferme de Lavordan,

où le cheval de Montéclain se reposait tranquillement, tandis que son maître causait avec madame de Monrion.

Cette circonstance et ce nom arrêtèrent la parole dans toutes les bouches ; tous les regards se tournèrent du côté de 3Ionléclain. Il y eut un singulier moment de silence.

Chacun eût voulu interroger le maître de la maison sur le mystère de cette rencontre, mais aucun ne l'osait. Montéclain parut ne point prendre garde à cet incident.

— Je l'avoue, dit-il du ton le plus dégagé, le hasard m'a fait la partie belle.

— Et, reprit Léona , il vous a favorisé de toutes façons en vous faisant rencontrer la charmante comtesse. Comment se porte l'enfant ? On m'a dit que vous étiez allé hier savoir de ses nouvelles.

— L'enfant se porte bien, dit Montéclain comme si on lui eût parlé d'une chose fort indifférente.

— Et la mère, dit madame de Rudesgens d'un ton aigre, se porte aussi à merveille, à ce qu'il paraît?

— Je ne puis pas vous donner de ses nouvelles, dit Montéclain, je ne sais où elle est. ..

Hector pâlit, et Sylvie continua :

134 Î.A COMTESSE DE MONRION.

— Elle avait cependant son air rayonnant en quittant la ferme de Lavordan.

A cette parole, Montéclain partit d'un éclat de rire si joyeux , si prolongé , si ébourifTant , que tout le monde en resta muet.

— Comment! madame, dit-il à Sylvie, comment ! une femme comme vous , d'un esprit si juste, vous avez pu croire un moment à cette fable, qui n'est même pas malveillante , tant elle est grossière et maladroite? Qui diable a donc inventé cette sottise? reprit-il en continuant à rire ; c'est pitoyable... Je pardonne une méchanceté , mais pas la niaiserie. En vérité, veuillez me passer le mot... mais c'est... c'est si bête...

A son tour, Léona avait pâli.

— Et comment expliquez -vous cet étrange concours de circonstances?... dit Léona. Celte fuite à ïssoudun, ce retour, cet enfant rapporté par madame de Monrion? Vous pourriez peutêtre nous donner à ce sujet d'excellents renseignements ; car vous connaissez la nourrice...

— Et vous avez des entretiens particuliers avec madame de Monrion, s'écria M. de Rudesgens, heureux mortel que vous êtes.

— Ah! ceci est merveilleux, dit Montéclain en riant avec plus d'entrain et de gaieté ; est-ce que par hasard, après avoir accusé le vénérable

oncle lie notre héroïque Hector, vous auriez en- ^ie (le nie mettre aussi de la partie?... Ah ! pauvre madame de Monrion !...

— Ceci est cependant une affaire sérieuse , dit Thomas.

— Ridicule, cher colonel, ridicule, voilà tout.

— Vous êtes donc hien sûr de l'innocence de madame la comtesse? dit Léona.

— Mais nous le sommes tous, dit Montéclain, vous toute la première... Hector autant que vous, et la preuve, c'est qu'il a été hier demander sa main... et vous aussi, colonel, vous savez qu'elle est innocente.

— Mais alors, dit Brias, une fois encore, comment expliquez-vous ce départ, ce retour, cet enfant ?

— Tenez, dit Montéclain, ceci me rappelle une histoire assez hizarre qui m'a été contée, je crois, en Allemagne, et qui ressemble beaucoup à celle-ci.

— Voyons, dit M. de Rudesgens, une histoire scandaleuse... bravo!

— Cependant, fit madame de Rudesgens, j'es- ])ère que M. de Montéclain...

— Oh ! madame, reprit celui-ci d'un air particulier, rassurez-vous, je serai discret et prudent.

136 tA COMTESSE DE MONRIOff.

— Nous attendons , fit 31. de Rudesgens.

— Eh bien ! reprit Montéclain , c'était en 1811 ou 12, à Cologne...

A ce nom , à cette date , Lëona et le colonel restèrent interdits, M. de Rudesgens releva le nez, et madame de Rudesgens ouvrit les yeux avec un indicible effroi.

— Deux jeunes filles de cette ville étaient courtisées par deux gentilshommes français...

— Ta ta la, fit 31. de Rudesgens; c'était de notre temps, Artémise... nous devons avoir quelque idée de cela...

— L'une était fort riche et l'autre très-pauvre, continua 3Iontéclain, et, par une juste compensation, la demoiselle riche était courtisée par le gentilhomme pauvre , et la fille pauvre par le gentilhomme riche...

— Ah! mais... mais... mais... voilà qui est bizarre, fit 31. de Rudesgens, pendant que sa fennne, l'œil éperdu , le corps tremblant , semblait prête à perdre contenance. Qu'en ditesvous, Artémise?

— Je dis , répondit madame de Rudesgens d'une voix presque éteinte, que 31. de 31ontéclain a sans doute d'excellentes raisons pour croire à l'innocence de madame de 3Ionrion, et que, pour ma part , je suis tout à fait de son

avis. Il y a eu une méprise... ou une calomnie. Léona attacha un regard de vipère sur madame de Rudesgens , en lui disant d'une voix acre :

— Vous croyez, madame?

Le colonel, de son côte, mesurait la pauvre femme d'un œil menaçant, et ajoutait d'une voix altérée :

— Vous croyez que madame de Monrion porte la peine de la faute d'une autre; vous croyez que, comme la malheureuse Sophie Muller...

A ce nom , madame de Rudesgens regarda le colonel avec effroi ; il lui sembla que ce visage s'éclairait pour elle d'une soudaine lumière ; car elle poussa un cri et tomba évanouie.

Sylvie, tout épouvantée, courut vers sa mère, pendant que Léona la regardait avec une curiosité joyeuse et menaçante. Le colonel restait abîmé dans ses réflexions ; Brias et Champmortain paraissaient rêver, tandis que 31. de Rudesgens s'en allait de tous côtés, en criant :

— Mais qu'est-ce que ça veut dire? qu'a donc Artémise?... Voyons, Montéclain , que diable s'est-il passé à Cologne?

— Il fait horriblement chaud dans cette salle à manger, dit Montéclain; ouvrez les fenêtres.

— Mais je veux savoir..., fit M. de Rudesgens.

— Quoi?

— Cette histoire de Cologne.

— Ce ne serait pas assez fort , dit Montéclain avec un imperturbable sang -froid; des sels, apportez des sels.

— 3Iais, reprit M. de Rudesgens, je ne vous parle pas d'eau de Cologne... je vous parle de l'histoire...

— Bon, dit celui-ci, c'est une invention... je n'aurais pas pu aller plus loin.

Cependant, madame de Rudesgens revenait à elle , et Montéclain s'approcha et lui dit doucement :

— Pardon, mille pardons, je défends toujours âmes gens de mettre des fleurs dans cette pièce... Cela vousa rendue malade... Mais cela va mieux, n'est-ce pas?...

Puis comme madame de Rudesgens attachait sur lui un regard épouvanté :

— Ne craignez rien, lui dit-il tout bas.

Cet incident avait interrompu le festin. Madame de Rudesgens demanda à se retirer.

— Colonel , dit Léona en s'approchant de Thomas, ne voulez-vous pas que nous vous reconduisions?

— Non, répondit Thomas qui paraissait aussi préoccupé que les autres, je reste...

— Il faut cependant que je vous voie.

— Demain...

— Non, cette nuit...

— Où cela?

— A la charbonnière, dans deux heures.

— J'y serai.

Amab avait tout écouté, tout observé. Pendant ce temps, Montéclain, aidé de Sylvie, reconduisait M. et madame de Rudesgens.

— Accompagnez votre mère , dit-il à Sylvie, et rassurez-la.

Un moment après, il rentra avec Amab, Brias, Champmortain,le colonel et Hector de Montaleu.

— M. de Montéclain, lui dit le colonel, j'ai à vous demander un entretien particulier.

— A moi ? dit Montéclain ; je serai à vos ordres quand il vous plaira.

— Sur-le-champ !

— Impossible , dit Montéclain , j'ai à ni'occuper d'une affaire pressante.

Il sonna vivement.

— Eh bien ! dit-il au domestique qui entra tout aussitôt, que savez-vous de la ferme?

— Rien , sinon que Bricord a battu tous les environs sans avoir pu retrouver sa femme.

Le domestique sortit.

— Savez-vous ce qu'elle peut être devenue,

Champniortain?dit Montéclaia en se dandinant.

— Moi , j'ignorais même qu'elle eût disparu.

— Et vous, Brias?

— Je n'y conçois rien.

— Et vous, Hector de Montaleu, vous n'avez pas quelque idée de ce qu'a pu devenir madame Bricord ?

— Moi ! moi ! dit Hector, je n'ai pas quitté la chasse de la journée.

— M. de Montéclain , reprit le colonel avec impatience, les intérêts dont j'ai à vous parler sont peut-être plus pressants que la recherche de cette malheureuse !

— Je ne crois pas, dit Montéclain en examinant d'un regard perçant le trouble de Montaleu. Messieurs, ajouta-t-il, il faut que nous retrouvions la malheureuse Léda ; il le faut , et je vous prie de vouloir bien m'y aider.

— Quel intérêt si pressant y mettez- vous donc? dit Champmortain.

— Je puis vous le dire , reprit Montéclain ; écoutez -moi bien. L'histoire que j'ai commencée à table , et que l'évanouissement de madame de Rudesgens a interrompue, vous eût fait comprendre , sous d'autres noms , le malheur qui frappe madame de Monrion. La pauvre enfant porte la peine de la faute d'une autre.

— Et quelle est la femme assez indigne , s'écria le colonel, pour laisser calomnier une femme à sa place?

— Il s'est trouvé une femme assez craintive et assez abandonnée pour le faire autrefois, répondit Montéclain; mais il ne faut pas accuser la malheureuse qui en est cause aujourd'hui ; ce n'est pas elle qu'elle a voulu sauver en se taisant, c'est son complice.

— Ne le connaissez -vous pas et ne pouvczvous le nommer? dit Brias en regardant Hector avec mépris.

— Non, dit Montéclain dédaigneusement.

Toutes les fois qu'il s'agit d'une lâcheté , il me faut des preuves certaines , irrécusables.

— Comment se fait- il, dit Chanipmortain, que, sachant le nom de la mère de cet enfant, vous ignoriez celui de son père?

— Voici comment, répliqua Montéclain.

Voici ce qui s'est passé il y a six mois dans ce pays.

Aussitôt il leur raconta l'histoire de cette lettre dont madame de Monrion avait caché si ffénéreusement le contenu à Bricord. Il ajouta comment cette lettre lui avait été présentée à lire par le fermier, et comment lui-même s'était associé à ce noble subterfuge.

— Et, s'écria Brias, VOUS possédez cette lettre?

— Oui.

— Et tenant dans vos mains la justification de madame de Monrion , vous ne l'avez jias produite? dit Amab.

— Non, messieurs , non , et je vous demande votre parole d'honneur à tous de ne révéler cette justification qu'au moment où je vous le dirai.

— Soit ! répondirent-ils.

— Veuillez écouter cette lettre, et vous comprendrez mes motifs.

Montéclain tira un papier de sa poche et lut ce qui suit :

<t Lorsque vous lirez cette lettre, Pierre, vous n'aurez plus de femme. Ne vous affligez pas, car je vous délivre d'une épouse indigne de vous. J'ai cédé en votre absence aux séductions d'un homme qui m'en punit en m'abandonnant lâchement. Le jour est venu où mon crime ne pouvait plus rester caché; peut-être m'eussiezvous pardonné , car vous êtes bon et grand ; mais vous n'eussiez point pardonné à celui qui m'a déshonorée, et si j'avais vécu, vous eussiez fini par m'arrachcr le secret de son nom. Tout infâme qu'il est ( et 3Iontéclain appuya sur ces paroles), tout infâme qu'il est, je l'aime encore

SOCPER. 143

trop pour vouloir le livrer à votre vengeance, et je préfère emporter dans ina tombe son nom et la preuve bientôt vivante de mon adultère. Adieu. 1)

Montcclain s'arrêta , et regarda ses auditeurs qui l'écoutaient dans un étonneraent profond.

— Cette lettre, ajouta- 1- il d'une voix émue, porte la date du 21 octobre de l'année dernière... C'est le jour où elle fut trouvée par le mari, le jour où on la remit à madame de Monrion, le jour où on me l'apporta. Le soir même, la femme que vous avez laissé chasser de chez vous, Champmortain , partait seule à la poursuite de l'infortunée qui voulait se tuer, la consolait, rapportait cet enfant, le nourrissait , imposait silence à la mère et la rendait à son mari.

— Mais elle doit savoir l'accusation qui pèse sur sa bienfaitrice? dit Brias.

— Oui, dit Montéclain, et c'est pour cela qu'elle a fui, sans doute; c'est pour cela qu'elle se cache ; car elle sait bien ce que c'est la mort pour elle... A moins, ajouta-t-il en regardant Montaleu, qu'elle n'ait prévenu la vengeance de son mari en accomplissant aujourd'hui le funeste dessein qu'elle annonçait , il y a six mois, dans cette lettre.

— Le craignez-vous donc? dit le colonel.

— Je ne sais plus que penser de la malheureuse. 3Iais que pensez-vous, messieurs, de celui qu'elle ne nomme pas, et qui, sachant qu'une femme innocente est victime d'un crime qui lui appartient aussi, ne l'a pas justifiée?

Montéclain promena ses regards sur tous ses auditeurs, et les arrêta un moment sur Montaleu, qui s'était fait un visage impassible.

— Je pense que c'est un lâche, ditBrias. — ■ Et moi aussi , reprit le colonel.

— Permettez, dit Champmortain ; il y a peutêtre une excuse à sa conduite ; n'oubliez pas qu'il ne pouvait peut-être justifier madame de Monrion qu'en perdant la femme qui s'était donnée à lui.

— Ah ! repartit amèrement Montéclain, vous voyez donc, messieurs, que c'est une chose dangereuse et qui peut conduire aux dernières lâchetés , que de séduire la femme d'un autre ; qu'il peut arriver une heure où, pour garder le secret de l'imprudente qui s'est livrée à vous , on est réduit à être infâme!

— Et que feriez-vous à la place de celui dont vous parlez avec tant de mépris? dit alors Hector de Montalcu , les dénis serrées.

— Je n'aurais pas fait ce que vous avez fait,

vicomte, dit Montédain en le regardant en face ; je n'aurais pas été demander la main de la victime.

— Ainsi donc , ce serait , dit Champmortain , ce serait vous, Montalcu .\..

Hector fut sur le point de répondre ; mais il s'arrêta soudainement, une pâleur livide couvrit son visage , et il repartit , après un moment de silence :

— Mais Montéclain est fou... C'est à peine si je connais cette Léda, et je ne sais ce qu'elle est devenue.

— Vraiment? dit Montéclain en attachant sur Hector un regard inquiet et épouvanté.

Puis il sembla repousser l'idée qui lui était venue, et il reprit d'un ton ferme mais plus cordial :

— Vicomte , personne ici ne doute de votre courage. Je ne pense donc pas que ce soit la crainte qui puisse vous faire taire; mais il fiuit que vous preniez un parti. Vous avez voulu sauver Léda , je l'ai voulu aussi , c'est pour cela qu'hier soir j'ai emmené Bricord, c'est pour cela que j'ai envoyé chercher si souvent sa femme à la ferme , c'est pour cela que j'y suis allé moimême. Plus intéressé que moi à son salut, vous m'avez prévenu , vous avez caché Léda quelque

part... C'est bien... mais vous ne devez pas en rester là , il faut que vous acheviez la justification de madame de Monrion en déclarant et en signant devant nous tous la vérité. Vous quitterez ce pays, vous emmènerez l'infortunée Léda à Paris, à l'étranger, où vous voudrez, et si vous laissez le malheur à un homme qui en mourra peut-être , du moins n'aurez-vous pas fait une victime de plus.

— M. de Montéclain , dit Hector dont le visage avait une affi'cusc expression de férocité , je vous remercie de vos conseils , mais je ne les accepte pas... Je n'ai rien à dire, je n'ai rien à déclarer. J'ai demandé la main de madame de Monrion, parce que pour moi elle est au-dessus d'une calomnie... Mais je ne déshonorerai pas une autre femme en me vantant de faveurs que je n'ai jamais obtenues. Qui de vous ose dire que c'est moi qui suis l'amant de madame Bricord ?

Le colonel et Brias firent ensemble un mouvement.

Mais Montéclain les devança en s'écriant :

— Moi , je le dis...

— Et je vous réponds que vous en avez menti, dit Hector avec rage.

Montéclain resta tellement confondu, qu'il ne

sorPER. 147

répondit pas sur-Ic -champ à cette grossière insulte. Il demeura d'abord immobile , puis après il plia tranipiillcmeiit la lellre (pi'il tenait à la main, lit un tour diins son salon , tira une sonnette, puis s'ap[)roclia de Tiiomas.

— Colonel, lui dit-il , vous êtes l'ami de Bricord, je vous confie cette lettre, elle lui appartient... Je laisse à votre prudence de choisir le moment de la remettre à ce malheureux, quoique j'aie lieu de penser que l'infortunée Léda n'ait plus à craindre les dangers de cette révélation.

Comme Montéclain achevait ces paroles, le domestique qu'il avait sonné parut.

— Éclairez M. de Montaleu , lui dit Montéclain sans même se tourner vers Hector.

— M. de Montéclain , je serai à vos ordres quand vous voudrez.

— Jean, dit Montéclain en s'adressant encore à son domestique , allez chercher du monde et emmenez monsieur.

— Montéclain, s'écria Hector le sang dans les yeux, l'écume dans la houche, et en s'avançant sur lui le poing levé, vous n'êtes qu'un misérable et je vous punirai . . .

— Allons donc, lui dit Montéclain à voix basse, vous croyez avoir affaire à la pauvre Léda.

Montaleu recula avec terreur, il jeta sur tous ceux qui l'entouraient un regard plein de rage et de menace, pendant que Montéclain lui montrait la porte du doigt. Un sourd et profond rugissement s'échappa de la poitrine du colosse, il essaya de parler, mais il ne put faire entendre que des sons inarticulés, et il s'élança hors de l'appartement.

Les spectateurs de cette scène étaient restés confondus de son issue. Brias fut le premier qui témoigna de son étonnement.

— Quoi ! lui dit-il , vous , Montéclain , vous avez accepté le démenti de ce manant?... Vous vous êtes contenté de le faire chasser comme eût fait le vieux Montaleu.

— Brias, repartit Montéclain d'une voix triste, je ne veux pas usurper les droits du bourreau.

Un cri général d'horreur répondit à cette parole.

- — Que voulez-vous dire ? s'écria Champmortain.

— Je veux dire que pour être si sûr du silence de Léda, il faut que Montaleu l'ait assassinée.

On se récria.

— Pas un mot de tout ceci, messieurs, la nuit porte conseil, nous nous reverrons demain, mais je suppose qu'il n'y a pas un de vous qui ne soit

SOtiPER. M'.)

mainlonaiit convaincu de l'innocence de madame de Monrion ; je ne vous demande rien , mais vous lui devez une réparation.

— Et elle l'aura, dit (Ihampmortain.

— Je le jure, dit Brias.

— Demain, reprit Champmortain, moi et ceux des miens qui l'ont offensée nous irons lui porter nos respects. Et quant à ce misérable Hector...

— Vous vous tairez, dit xAIontédain. Nous n'avons pas encore de preuves. Colonel, vous ne remettrez pas cette lettre à Bricord avant de l'avoir montrée à M. de Montaleu ; si j'avais pii la porter moi-même et accompagner ces messieurs , je n'eusse cédé à jiersonne le droit de venger madame de 3Ionrion d'une indigne calomnie ; mais vous savez que mes rapports avec 31. de Montaleu...

— C'est juste , dit lîrias. A quelle heure le colonel veut-il (|ue nous allions le i)rendre.,. ?

— Vous me trouverez chez M. de Montaleu, sans doute, dit le colonel. J'ai une visite à lui faire...

— A demain donc.

— Maintenant, colonel, dit Montéclain . je suis à vos ordres.

Amnl), Champmortain et lîrias se retirèrent ; le colonel et Montéclain demeurèrent seuls.

J'JSQ'J'£"J GîB,ri«B.

La nuit était sombre, triste; un vent assez violent agitait les arbres de la forêt . et leur faisait rendre un murmure plaintif qu'un firmament lumineux eût fait peut-être écouler comme une douce chanson, mais qui, sous le ciel noir et lugubre qui enveloppait la nature, semblait un gémissement désolé. Léona venait d'arriver aux abords de la cabane désignée sous le nom de la Charbonnière. Elle s'en était approcbée avec précaution et avait écouté longtemps, l'oreille collée à la porte. Plusieurs fois elle avait cru en-

152 LA COMTESSE DE MOiVRIOlX.

tendre des soupirs douloureux ; mais le bruissement continuel des arbres ne lui laissait pas distinguer si ces plaintes venaient de l'intéi'ieur ou de l'extérieur. Pour s'assurer qu'elle ne se trompait point, elle frappa vivement à la porte, et à l'instant même un cri plus accusé lui apprit qu'il y avait quelqu'un dansla cabane. Alors elle colla ses lèvres aux joints de la porte et appela doucement :

— Léda ! Léda !

On ne répondit pas.

— Léda, reprit Léona, c'est une amie, c'est quelqu'un qui veut vous sauver.

Ce fut encore le même silence.

— Ouvrez-moi , reprit Léona , je suis une femme, ne craignez rien.

Tout resta encore silencieux.

Léona crut s'être trompée, mais, à l'instant même, la chute d'un meuble retentissant à l'intérieur lui prouva que la cabane renfermait quelqu'un. Elle écouta plus attentivement. Un profond gémissement vint jusqu'à son oreille.

Léona frémit. En effet, le matin même, en rencontrant Hector aux environs de la charbonnière, elle avait deviné qu'il quittait Léda. Le trouble de Montaleu lui avait fait penser aussi qu'il s'était passé quelque scène violente entre

jcsqtj'axj crime. 153

Lëda et lui. Elle avait appris encore , pendant la chasse, la disparition de Lcda, et elle ne doutait pas que la pauvre femme ne fût restée cachée dans la charbonnière. 3Iais l'idée d'un crime ne s'était point présentée à son esprit.

Elle chercha donc de tous côtés quelque endroit par où elle pût mieux se faire entendre. Mais . comme nous l'avons dit, cette cabane n'avait d'autre ouverture abordable que la porte , et les jours pratiqués dans le comble étaient beaucoup trop élevés pour que Léona pût y atteindre. Elle parut hésiter un moment, mais sa résolution fut bientôt prise ; elle alla jusqu'à sa voiture , qui était restée cachée à quelque distance de la charbonnière, et un instant après , le cocher sourdmuet qui la conduisait d'ordinaire revint avec elle. Un signe suffit à Léona pour lui expliquer qu'elle voulait pénétrer dans la maison. Le sourdmuet en fit rapidement le tour, il secoua violemment la porte , et ayant compris qu'elle était de force à résister aux plus rudes attaques, il s'aida des aspérités des branchages qui revêtaient la cabane, et en un instant il fut sur le toit.

Il eut bientôt découvert et brisé l'un des carreaux en tabatière pratiqués dans le comble, et il disparut par cette ouverture. Presque aussitôt un cri sauvage et rauque avertit Léona que le 2. 14

sourd-muet avait découvert quelque chose d'extraordinaire. Il reparut un moment après , et s'élança jusqu'à terre avec les signes de la plus vive terreur. Léona ne lui laissa pas le temps d'expliquer ce qui l'avait si fort épouvanté; elle l'avait compris. Elle lui fit entendre qu'il fallait qu'il forçât la porte ou qu'il trouvât un moyen quelconque de tirer de la cabane la malheureuse qu'il y avait trouvée. Le muet , après avoir été jusqu'à sa voiture, d'où il rapporta une clef, un tourjie-vis, tout ce qui d'ordinaire sert à réparer un accident arrivé en route , rentra encore dans la charbonnière par le carreau brisé. Léona l'entendit bientôt travailler avec activité , et un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la porte s'ouvrit. Léona entra rapidement, et se heurta à un corps gisant par terre ; elle le souleva , la vie ne l'avait pas quitté ; elle fit respirer des sels à la pauvre blessée ; car c'était Léda qu'elle retrouvait ainsi ; presque aussitôt la malheureuse poussa un profond soupir et quelques mots confus parmi lesquels Léona n'entendit que celui de : Grâce! grâce!

A qui s'adressait-il? Était-ce à son terrible amant qu'elle croyait avoir entendu venir achever son crime ? Était-ce, à son mari, dont la vengeance l'avait découverte? 11 importait peu à

JUSQC AU CRIME. 155

Lcona. Sur un nouveau signe d'elle, le sourdmuet enleva la pauvre Léda et la transporta dans la voiture. Léona prit place à ses côtés, et l'équipage se dirigea en toute hâte du côté de^Ja demeure de madame Amab. Mais au lieu d'entrer directement dans le château , l'on s'arrêta à une petite porte ouvrant sur la forêt. Le sourdmuet reprit Léda dans ses bras et la porta jusqu'à un escalier dérobé qui montait dans l'appartement de Léona. On y déposa la blessée, qui fut reçue par Dorothée, la fidèle chambrière de madame Amab , et l'on put juger alors de l'état où elle se trouvait : le visage , les bras étaient couverts de meurtrissures , la tête était enflée , les yeux presque sortis de leur orbite. Pauvre femme ! elle avait rêvé longtemps l'amour sous ses formes les plus romanesques; souvent elle avait prévu que la mort pouvait lui venir comme vengeance ou comme châtiment, et dans ce cas son imagination lui avait montré le poignard ou le poison comme l'agent de cette mort méritée. Hélas ! cette illusion même ne s'était pas réalisée, et le rustre grossier à qui elle avait donné toutes les tendresses de son âme l'avait brutalement broyée sous son poing de fer.

— Dorothée , dit Léona , mets cette malheureuse dans mon boudoir. C'est dire assez que

personne ne doit connaître sa présence ici. II doit y avoir au château tout ce qu'il faut pour la soigner... Je suppose que des sangsues suffiront. Quand elle reprendra tout à fait connaissance, rassure-la, dis-lui qu'elle n'a plus rien à craindre de personne, mais ne lui apprends pas chez qui elle est. Je l'interrogerai à mon retour.

— Madame va donc ressortir?...

— Oui, il faut que je voie le colonel cette nuit même. Oh! c'est étrange, ajouta-t-elle, tout se découvre donc enfin.

La chambrière regardait sa maîtresse avec un étonnement qui disait assez qu'elle ne l'avait jamais vue si troublée.

— Ah ! reprit Léona en levant au ciel ses yeux flamboyants , c'est maintenant que je me vengerai.

Elle passa dans sa chambre, prit dans une cassette un poignard et une paire de petits pistolets qu'elle examina soigneusement.

— Quand monsieur arrivera, que lui dirai-je? dit la chambrière.

— Comme à l'ordinaire, que je dors.

— Mais on ne vous a pas vue rentrer...

— C'est juste.

Elle sonna : un domestique entra ; elle lui ordonna d'appeler le cuisinier. Celui-ci vint. Elle

jusqu'au crime. 157

lui donna quelques ordres insignifiants, et lorsqu'il fut bien constaté pour sa maison qu'elle était rentrée, elle dit à la cliambrière :

— Quant à la voiture, tu diras que je l'ai renvoyée chez M. de 3Iontéclain pour prendre mon mari. Lutz se sera égaré dans la forêt. Je lui ferai la leçon.

Pendant qu'elle parlait ainsi, elle avait revêtu des habits d'homme, avec cette rapidité merveilleuse qu'elle portait dans ses moindres actions comme dans ses résolutions les plus importantes. Quelques minutes après, elle remontait dans sa voiture, et reprenait la route de la charbonnière. Comme la première fois, sa voiture s'arrêta à quelque distance : elle en descendit seule et armée, et se dirigea vers la cabane qu'elle venait de quitter. Peu d'hommes parmi les plus braves eussent accepté la position de Léona , car elle avait prévu que Montaleu profiterait de la nuit pour revenir à la charbonnière , et c'était lui qu'elle cherchait à ce moment. En effet, l'heure où le colonel pouvait venir était encore loin. Arrivée à quelques pas de la cabane, elle tira son poignard, arma un de ses pistolets, et s'adossant à un arbre , elle appela d'une voix claire :

— Monsieur Hector de Montaleu !

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