‹ La comtesse de MonrionChapitre 37 sur 65 · IJ · texte numérisé non relu

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Elle avait à peine prononcé cette parole qu'Hector sortit de la cabane, et se présenta du côté où son nom avait été prononcé.

— Par ici !... reprit Léona. C'est moi, madame Amab .

— Vous ! . . . dit Montaleu, vous! ... Et comment êtes- vous ici? Oh ! si je savais!... ajouta-t-il en s'avançant vers elle.

— Monsieur Hector de Montaleu , reprit Léona , prenez garde ; je suis en mesure de vous faire sauterie crâne, si dur qu'il soit.

— Qu'êtes-vous venue faire ici? dit Hector, que cette menace n'effraya point.

— Je suis venue vous proposer un traité d'alliance. Ainsi, expliquons-nous en amis.

Hector parut hésiter.

— Eh bien ! lui dit-il , voulez-vous entrer dans cette cabane ?...

— Pourquoi pas ? répondit Léona ; elle ne garde pas trop bien les prisonniers qu'on lui confie.

— Vous savez donc où est Léda? lui dit Hector avec épouvante.

— Chez moi ; toute prête à vous dénoncer si je ne suis pas rentrée dans deux heures ; toute prête à se taire si je lui. dis que vous consentez à ce qu'elle attend de vous.

jusqu'au crime. 159

— Comment l'avez-vous donc découvcrlc ?

— Nous n'avons pas assez de temps pour entrer dans toutes ces explications. Léda est en mon pouvoir ; voilà tout. Je puis vous perdre ou vous sauver. C'est à vous de savoir si vous voulez me servir ou être mon ennemi.

— Vous servir à quoi? dit 3Iontaleu ; que puis-je, maintenant? Je vais être accusé...

— Par qui? par Léda? elle ne le fera pas.

— Non , mais par Montéclain , qui me soupçonne, qui dira...

— Que dira-t-il contre le témoignage de Léda elle-même ?

— ftLiis elle me pardonnerait donc...

— Elle vous pardonnera si je le veux, dit Léona.

— Et que faut-il faire alors pour que vous la fassiez taire?

— Il faut perdre madame de Monrion.

— Elle , dont j'ai demandé la main ?

— Elle qui sait que cet enfant vous appartient et dont le regard eût dû vous avertir ce matin du refus insultant qu'elle vous prépare.

— Mais alors, si elle le sait, elle le dira.

— Il faudra qu'elle le prouve, et lorsque Léda ne sera plus là pour faire des aveux, lorsque vous repousserez avec fermeté cette accusation ,

160 LA COMTESSE DE MOtVRlOPÎ,

elle retombera sur elle, et ajoutera à la honte d'avoir failli celle d'avoir accusé des innocents.

— Vous vous trompez , reprit Hector, il y a une lettre qui justifie madame de Monrion.

— Quelle lettre? dit Léona d'une voix altérée.

— La lettre que cette folle de Léda écrivit à son mari le jour où elle quitta la ferme pour se tuer et où elle fut si charitablement secourue par madame de Monrion... Car, fit Hector d'une voix presque émue, la pauvre femme paye bien cher sa généreuse action.

— Mais la lettre , la lettre , répondit Léona avec impatience.

— Eh bien ! c'est cette lettre que Bricord se fit lire par madame de Monrion , et où Léda déclare qu'elle sera bientôt mère.

■ — -Je ne vous comprends pas. Cette lettre, Julie ne l'a donc pas lue au fermier?

— Non. Prise de pitié pour Léda, elle dit à Bricord que sa femme l'avertissait qu'elle allait voir sa mère malade. C'est alors qu'elle courut après elle et que...

— Ah ! je comprends maintenant... Mais Juhe possède donc cette lettre ?...

— Non; car Bricord, ne se fiant pas à madame de Monrion, la porta à Montéclain , qui mentit comme Julie.

jusqu'au crime. 161

— Et c'est lui qui la possède ! s'écria Léona avec un accent de colère désespérée. Ah ! cet homme... cet homme... je le trouverai donc toujours sur mes pas !

— Oh! celui-là, repartit Hector, j'en fais mon affaire. Assurez-moi que je ne serai pas recherché pour ce mouvement de colère qui a fait que j'ai maltraité Léda.

— Allons donc, dit Léona, ne tergiversez pas avec la vérité ; il faut dire : « Qui a fait que j'ai voulu la tuer... » Eh bien ! je vous sauverai de ce danger , moi ; et à votre tour, que ferezvous à Montéclain?...

— Oh ! celui-là , je le tuerai tout à fait , dit Hector avec rage.

— C'est possible, mais en attendant, il sauvera madame de Monrion, grâce à cette lettre.

— Il ne l'a plus.

— H ne l'a plus! s'écria Léona avec joie; mais qui donc?...

— 1\ l'a donnée au colonel Thomas Rien, pour que celui-ci la remette à Bricord.

— A Thomas?... dit Léona à voix basse; à lui?...

— Oui. Mais , cette lettre , je ne m'en soucie guère, car après tout, si elle justifie madame de

Monrion en disant à qui appartient cet enfant , elle ne m'accuse pas.

— Mais elle les sauve , reprit Léona , et cette lettre, je veux l'avoir, je l'aurai !

— Et par quel moyen ?

— Le colonel va venir ici tout à l'heure... je la lui demanderai.

— Et s'il vous la refuse?

— Il ne me la refusera pas.

— Mais si le cas arrivait ?

— Il ne me la refusera pas, vous dis-je. Ah ! s'il l'osait, s'il préférait l'honneur de cette Julie à celui... Oh ! non , non , qu'il ne me la refuse pas; car alors ce serait de tous mes ennemis le plus mortel.

— Et, alors , votre vengeance vous échapperait?

— Oui, dit Léona , elle m'échapperait, et ce n'est pas pour vous sauver, je vous en préviens , que je ferais taire Léda.

— Quoi ! dit Hector , vous la laisseriez m'accuser ?

— Pourquoi l'en empécherais-je? Que m'importe tout ceci , du moment que ma vengeance m'échappe avec celte lettre?

Hector fit quelques pas dans le bois ; il revint, s'éloigna encore, et finit par dire :

jusqu'ad crime. 16ô

— Vous aurez la lettre, vous l'aurez.

Leona ne répondit pas; la brutale férocité de

Montaleu épouvanta cette âme que n'épouvantait pas le crime lui-même.

— Il me la donnera ! reprit-elle après un moment de silence. Oui , oui , il a trop soif de sa propre vengeance pour me la refuser.

— Nous verrons, dit Montaleu.

— Silence ! fit Léona. N'entendez-vous pas le bruit d'un cheval?

— Oui, dit Hector, c'est lui.

— Rentrez dans la cabane et n'en sortez que lorsque j'appellerai.

— Comment appellerez-vous?

— Je crierai : Adieu, colonel.

— C'est bien.

Montaleu rentra dans la charbonnière. Léona se dirigea du côté de l'allée ; mais elle put entendre derrière elle le bruit sec d'un fusil dont on fîiisait jouer les batteries.

Elle eut peur et elle fut prête à retourner sur ses pas; mais il n'était plus temps : le colonel venait de s'arrêter et descendait de cheval.

En un instant Léona fut près de lui.

TJME TISIIjLE SISTOIRB.

Deux heures à peu pi-ès avant celle rencontre, le colonel Tlionias Rien était demeuré seul avec 3Ionléclain ; le colonel sombre, pensif, préoccupé ; Montéclain insouciant , dégagé , et admirablement à son aise.

— M. (le 3Iontéclain, dit le colonel, vous devez comprendre l'explication que j'attends de vous.

IMontédain ne répondit que par un signe de lètc afUrmatif. Il sonna.

LA COUTESSt UE IIONRION. >. 13

166 t.\ COMTESSE DE MONRIOIV.

— Du thé et des pipes , dit-il , et qu'on ne vienne nous interrompre sous aucun prétexte.

— Le spahi de 31. le colonel est en bas , fit le domestique , et il ftiit demander s'il doit attendre, ou s'il faut qu'il aille se promener...

— Se promener? dit 3Iontéclain en regardant le colonel qui fut embarrassé, car Aly Muley faisait demander de cette façon s'il devait se mettre à la poursuite d'Hector de Montaleu.

— Dites-lui qu'il m'attende, repartit brusquement le colonel, trop préoccupé de l'explication qu'il attendait de Montéclain pour songer à Hector.

Montéclain fit un signe à son domestique, les pipes et le thé qu'il avait demandés furent immédiatement apportés. Montéclain en prit une, et, se jetant négligemment sur un divan, il dit à Thomas :

— Donc, colonel, vous voulez savoir ce que signifie cette histoire de Cologne dont j'ai jeté si savamment les premières lignes du premier chapitre à travers la gaieté fausse de notre souper , et dont vous avez si intcmpestivement nommé le principal personnage...

— Oui, je désire savoir qui vous a instruit de cette fatale aventure arrivée il y a trente ans.

— Et dont vous venez faire aujourd'hui le dé-

TJÎVE VIEILLE HISTOIRE, 167

noûment? II importe peu que vous sachiez de qui je la tiens , pourvu que vous soyez certain que je n'en ignore aucun détail.

— Vraiment? dit le colonel en rougissant.

— Jugez-en.

«C'était en 1812. M. de Montalcu, alors tout au service de Napoléon, comme depuis il a été tout au service de Louis XVIII et de Charles X, et comme il est maintenant tout au service de Louis-Philippe , était quelque chose comme préfet à Cologne. Il y rencontra deux personnes qui l'intéressèrent à des titres différents , une vieille amitié et un jeune amour. La vieille amitié, c'était le seigneur Annibal de Rudcsgens; le jeune amour , c'était mademoiselle Sophie Mul- 1er. »

A ce nom, le colonel poussa un profond soupir.

« A ce moment, la vieille amitié était dans une assez belle passe ; elle s'était éprise des millions douteux de mademoiselle Artémise Van Marken , fille d'un fournisseur , prodigieusement soupçonné d'avoir vendu d'immenses ((uantités de marchandises qu'il n'avait jamais livrées. L'empereur Napoléon, soit dit en passant, avait une politique à ce sujet que les puristes en saine morale doivent trouver détestable, et que, pour

168 I.A COMTESSE DE MONRIOIV,

nia part, j'admire du fond de mon âme. Permettez-moi d'insister à ce sujet, parce que cette façon de voir , vis-à-vis du grand homme , est celle qui a dicté ma règle de conduite jusqu'à ce jour, et qui la dictera dans l'affaire qui va se dénouer ici.

•( Comprenez-moi donc bien ,

ic II était impossible que les Van Marken , quels qu'ils fussent, pussent procéder au vol par cent mille francs et par millions, sans qu'ils eussent des complices parmi les généraux des armées, dont ils pillaient si magnifiquement la substance. Napoléon le savait; mais, pareil à ce précepteur de Louis XV qui fouettait impitoyablement un pauvre malheureux enfant pour les fautes de son royal élève, l'empereur punissait avec excès messieurs les voleurs civils, pour les exactions commises par messieurs les voleurs militaires. De même qu'il eût paru indigne aux adorateurs de la monarchie de soumettre le royal bambin au régime du fouet , dans la partie sacrée qui devait s'asseoir sur le trône, de même Napoléon pensait qu'il ne lui était pas convenable de déshonorer européennement les planètes étincelantes qu'il entraînait dans le système solaire dont il était le centre. )>

— - C'est vrai , dit le colonel , et c'est là une

UNE VIEfl.LE HISTOIRE. IfiV)

des taches de la gloire cclatanle de cet homme dont le génie avait tant de justice.

— Et encore plus de hon sens , croyez -moi . Le mal, il faut hien le reconnaître, est un hôte qu'on trouve si souvent dans les maisons les mieux famées, que je crois qu'il y aurait un mal encore plus grand pour la société à le dévoiler partout et toujours , qu'à le cacher souvent et dans certains endroits. La puhlicité des grands scandales est un principe de désorganisation sociale auquel il faudra qu'on renonce forcément , à moins qu'on ne veuille voir la société tomber en pourriture avant un demi-siècle. Si Napoléon eût flétri publiquement tous les hommes de son armée et de son administration qui méritaient de l'être, la puissance colossale ([u'il avait constituée n'eût pas duré six mois. D'ailleurs, colonel, on a beau dire et beau faire, les grandes qualités d'un homme lui sont comptées en compensation de ses défauts ou de ses vices. Il y a pour mol et pour nous tous une immense différence entre le général qui avait gagné une bataille, entre l'administrateur qui avait organisé une province, entre le savant qui a doté le monde d'une découverte utile, et qui abusent , suit l'un de sa victoire , soit l'autre de son pouvoir , soit le dernier de sa science, pour s'enrichir déshon-

nêtement, il y a, dis-je, une immense différence entre ces gens -là et un drôle comme ce Van Marken, qui, n'ayant jamais rien fait ni d'illustre ni de bon, se permet de voler sans que rien l'y autorise.

«c Ceci vous paraît d'une morale bien relâchée sans doute: mais je la crois plus utile que cette morale étroite dans sa misérable généralité, et qui fait abstraction de la valeur et de la position de l'individu pour condamner l'action isolée.

« Pour en finir avec toute cette métaphysique, j'entre dans l'affaire qui nous occupe, et je vous dis : II y a ici plusieurs femmes gravement compromises. 31adame de Rudesgens, jadis trèscoupable ; Sylvie, prèle aie devenir ; Léda, dont la faute palpite, et enfin Léona. Madame de Rudesgens a pour elle la prescription, et c'est à mes yeux un titre comme elle l'est aux yeux delà loi ; Sylvie a i)our elle l'inconduitc de son mai'i ; Léda a son malheur : mais Léona , la féroce Léona, n'a rien. Je sauverai les autres si je puis, et je pei'drai celle-là s'il le faut. Je respecterai la position de l'une, l'entraînement de l'autre , les douleurs de la dernière ; mais je serai impitoyable pour celle qui n'a pas à jeter dans la balance une heure de bonté ni même d'amour , une seule action charitable, rien, pas même un

UNE VIEII.I.E HISTOIKE. 171

graïul talonl. C'est la inéchancctc et l'adultère nus et hideux , coinine était le vol chez M. Van Marken. Ceci posé, colonel , je reprends mon récit. !•

Thomas avait écouté avec une attention mécontente la hizarre déclaration des princi|)esde Monléclain, et son visage s'était encore plus assond)ri lorsqu'il lui avait si nettement dit sa haine pour Léona et ses projets contre elle.

— Je vous écoute, dit-il iroidement à Montéclain.

— Voici donc ce qui arriva. L'empereur nomma une commission pour examiner les comples de M. Van 3Iarken, et il fut glissé dans l'oreille du président de cette commission que, s'il ('lait fort nécessaire de voir dans les affaires du fournisseur, on devait être très-myope pour les olficiers complices. 11 résulta de cette justice mixte que rien ne dut être examiné à fond, et que le président de ladite commission , le vertueux Montaleu , put marcher à son aise dans toutes ces fanges d'écus qu'il avait à remuer. i>

— Pensez-vous qu'il en profita?

— Personnellement, non ; mais il en fit proiiler la vieille amitié ([u'il avait retrouvée à Cologne. Monseigneur Annibal de Rudcsgens, amoureux de la fille Artémisc Van Marken,

voyait avec, désespoir la ruine de ses amours dans la ruine du fournisseur. Le marquis ruiné voulait redevenir riche ; la fdle riche voulait devenir marquise. Montaleu, qui était le président de cette commission nommée pour purger Van Marken de ses trésors , s'ingénia si bien , qu'il trouva des contrats de mariage inconnus, des apports imaginaires venant de l'épouse décédée de Van Marken, et constituant à la fille une fortune tout à liut indépendante des richesses volées par monsieur son père, de façon que le fournisseur, dépouillé jusqu'aux os, disparut dans un terrier dés prisons de Cologne, tandis que la belle Artémise demeurait à la surface du sol toute rayonnante de ses millions volés et légitimés à la fois. L'empereur eut bien quelque idée de cette transaction, mais M. le marquis de lludesgens épousait, il reconnaissait l'empire, il prêtuit serment à la majesté illégitime. On persuada à l'empereur que cet Annibal valait cela : l'aigle abaissa ses paupières sur la foudre de son regard , et ce fut une affaire conclue. Saviez-vous tout cela, colonel ?

— Ce n'est pas cela ([ui m'intéresse dans cette affaire, vous devez le penser. L'origine de la fortune de 31. de Rudesgcns importe peu à ce qui me concerne.

l'NE VIEII.I.K HISTOIRE. 17"

— Frroiir l'nonno ! t-oloiicl, tM-rctir que vous loronnailrc/, lout à l'heure, el qui vous poussei;iil à l';iire dusse roule, .si je ue \ous éclairais sur les (lélilés lrès-couij)li([ués de celle Irès-siin- ()le liisloire.

— Je vous écoute, reprit le eoloucl.

— Reuiar(piez Iticn. cli( Moutéelaiii en goûtant (lu l)oul (les lèvres une tasse de thé, que je raconte dans ce moment l'extérieur des choses; je vous montre la façade du monument . nous y péiit'trerons j)lus lard. Or. pendant que l'Iionorahle 31. de 3Iontaleu accommodait un si riche mariage à son ami Rudesgens, il cultivait, pour son propre compte , une passion amoureuse de premier ordre. !l avait rencontré, de l'autre côté du Rhin, une jeune hcllelille, fort enthousiaste, ti'ès-rèveuse...

— Prenez garde, dit Thomas d'un ton Terme et grave , jjrenez garde . vous parlez de ma mère!

— J'attendais celte (»liser\alion , dit Montéclain avec un sourire ironi(pie, et je l'accepte; seuleinenl. colonel, ne l'onhlicz pas. à la lin de noire conversation. Dans toute explication, j'accepte les limites ([u'on me propose, comme dans tout duel les arme^ (pi'il plait à mon au\ersaire de choisir. Un m'avertissant d'être circonspect

174 L\ COMTESSE DE MONKION.

envers vous , vous vous obligez à l'être envers moi. Ne l'oubliez pas...

— A quoi tend cette recommandation ?

— Vous le verrez, dit Montéclain, je vous l'ai dit , vous ne pourrez sortir de chez moi que comme un frère ou un ennemi.

Thomas parut surpris et répéta encore une fois :

— Je vous écoute.

— M. de Montaleu rencontra donc mademoiselle Sophie Muller, belle, pauvre, et assez peu protégée par un père plongé dans la plus honteuse débauche. M. de Montaleu séduisit mademoiselle Sophie Muller, et...

— En lui promettant de l'épouser, dit le colonel d'une voix tremblante de colère, car sans cette parole à laquelle il a man(jué, l'infâme, jamais ma mère, ma pauvre et noble mère, n'eût cédé à ce misérable! Mais continuez, monsieur, continuez.

— Non , non , dit Montéclain , achevez l'histoire, vous la savez d'une autre façon que moi... c'est à vous à m'éclairer.

— Oseriez-vous nier que M. de Montaleu n'eût promis à ma mère de l'épouser ?

— Je ne dis pas cela... vous le savez. Je ne conteste rien...

Vyt VIEir.l.F, HISTOIRE. 175

— Mais (.'iiliii |)oui(iuui ce silence luaiiileiiant?

— Parce que vous n'èlcs pas calme, colonel; parce (joe, si nous disculoiis encore ein(i minutes sur ec ton. il faudra nous couper la gorge dans i|uel(iucs heures... ;[)arcc que je neveux pas livrer, moi. ajouta-t-il en accentuant ses paroles, ((* qui peut me compromettre dans ce secret à un homme (pie je ne vois pas disposé à faire une h'gitiine compensation de tous les torts de chacun.

— Vous faites-vous le défenseur do M. de Montalen?

— Dieu m'en garde ! 3Iais qui sait si tout à riienre je n'aurai pas à vous parler de quelqu'un (pii pciit-èlre aussi a en des torts graves dans celle affaire, et à (pii je ne permettrai pas (pi'on appiiipie les épithètes d'infâme et de misérahle?

— Parlez donc, monsieur, dit le colonel, je serai calme.

— Il est probable, comme vous le dites, que >f. de Moiitaleu employa dans la s<'duclioii celle banale promesse de mariage que celles qui l'écoutent acceptent trop souvent comme une excuse à leur propre faiblesse [iliitôt que comme une espérance sérieuse. Ne frémissez pas d'impatience, colonel; il faut, pour que justice soi

i'C) LA COMTESSE DE MONRION.

faite, que toutes choses soient mises à leur véritable place.

— Continuez donc, dit Thomas, et ne vous arrêtez plus. S'il faut que je boive le calice jusqu'à la lie, ne me le distillez pas goutte à goutte dans le cœur.

— Soit, et finissons-en avec les faits. Au bout de quelques mois, Sophie Muller portait la peine de sa confiance dans M. de Montaleu; et elle allait apprendre à son séducteur qu'elle était destinée à devenir mère, lorsque celui-ci l'abandonna brusquement sans daigner lui apprendre autre chose que ceci : c'est-à-dire qu'il savait l'indignité de sa conduite, et qu'il ne voulait pas des faveurs qu'on avait prodiguées à d'autres, et qu'on partageait encore entre plusieurs.

— Oui , c'est vrai , dit le colonel avec une sourde colère, il lui écrivit cela, le misérable, et il abandonna ma mère.

— Il fit plus , il quitta le pays ; l'empereur venait de l'appeler au conseil d'Etat, et il partit.

— Laissant derrière lui une pauvre femme dans la misère et le déshonneur.

■ — Tout cela est très-vrai, colonel; mais vous savez quelle fut la cause de cet abandon.

— Oui . je le sais. Un jour, avant qu'elle ne connût M. de Montaleu, un jour où l'inconduite

INE VIEILLE UISTOIRE. 177

du père de ma pauvre mère l'avait réduite à la dernière extrémité, à un moment où cet homme lui prenait le fruit du travail de ses jours et de ses nuits pour le dévorer en déhauclies honteuses, un homme ineonnu se présenta chez elle et lui proposa, ce qu'elle devait considérer comme une fortune, dix mille francs, si elle voulait se prêter au salut d'une autre femme cruellement compromise. 3Ia mère accepta; elle fut conduite dans une maison obscure où se trouvait une femme qui venait de mettre au jour un enfant, une fille. La récompense proposée ne devait lui appartenir qu'à la condition qu'elle prendrait cet enfant , et que , pour écarter toute espèce de soupçon . elle le présenterait au magistrat né comme d'elle-même et d'un valet appelé Joseph Miras.

— C'est bien cela, colonel, vous êtes bien informé, et l'acte de naissance de cette fille, nommée alors Gerlrude , porte bien qu'elle est née de Sophie MuUer et de Joseph 3Iiras. Toutes les précautions furent prises pour assurer l'authenticité de cet acte.

— Ce fut la misère, monsieur, la misère la plus affreuse qui poussa ma mère à cette action désespérée où elle vendait son honneur pour un morceau de pain.

— Je n'accuse ni ne blâme, colonel, ditMontéclain avec une cerf aine émotion ; je vous rappelle les faits, attendu qu'ils doivent être parfaitement établis entre nous, avant que nous ne discutions ce que nous devons être l'un pour l'autre.

— Je crois que nous n'avons plus rien à nous apprendre.

— Pardon, colonel, plus que vous ne pensez. M. de Montaleu fut, à ce que vous dites, bien coupable vis-à-vis de votre mère ; mais il est juste de reconnaître qu'il était difficile de ne pas croire à de pareilles preuves , à de tels témoignages de culpabilité.

— Ma mère était innocente, monsieur, dit le colonel.

— Oui, colonel, elle était plus qu'innocente; car elle exécutait fidèlement le pacte pour lequel on l'avait acbetée. Elle faisait élever cette Gertrude, et cette prétendue mère rencontrait souvent cbez la nourrice, où elle l'avait déposée, le prétendu père de cette orpheline. Maintenant, comprenez-vous que M. de ftlontaleu , ayant connu cet acle de naissance , ayant appris les assiduités de mademoiselle Muller chez la nourrice, ses rencontres fréquentes avec l'homme dont elle avait attesté et signé les titres à son

I ^E VIKII.1E HISTOIRE. 179

iiifimilt', n'eût pas lieu de croire qu'il avait cté trompé |);ir une habile inlriiçante, et ne se crût pas autorisé à rejeter sur un preiin'er amant la paternité nouvelle qu'on lui attribuait?

— Mais ma mère lui a écrit tout cela, monsieur; il le sait.

— L'auriez-vous cru à sa place? Kt si, à l'heure où nous sommes, vous ne saviez pas la faute de Léda, la complicité d'Hector de Montaleu ; si vous ne saviez pas surtout ([ueile main implacable, perfide, acharnée, a dirigé l'accusalion portée contre madame de Monrion ; si vous aviez été épris d'elle; si elle n'était pas protégée par sa vertu passée , par sa position , par sa liberté même; si enfui, en vous cédant, elle vous eût donné le droit de croire qu'elle n'était pas audessus d'une faiblesse, dites-moi, ne l'auriez vous pas crue coupable, et ne vous fussicz-vous pas détourné d'elle avec mépris ?

— Mais ma mère s'est justifiée, monsieur.

— Sans preuves, en disant ce qui était vrai et ce qui n'était pas croyable... 3Iais il y a une autre chose qui, aujourd'hui, est de toutes la plus importante. Lorsque mademoiselle Mullcr vous eut donné le jour, le véritable père de l'enfant qui lui a^ait t'-té confié . craignant qu'elle ne l'abandonnât pour ne penser qu'à son fils,

180 LA COMTESSE DE MONRIOPf.

voulut constituer une fortune à cet enfant; un acte fut dressé à cet effet; une somme de cinquante mille francs fut destinée à lui sei'vir de dot le jour où elle serait mariable. C'est avec le produit de cette somme que vous fûtes élevé, ainsi que celle qui s'appelait alors Gertrude, jusqu'au jour où commençait pour vous et pour elle une carrière nouvelle.

Montéclain s'arrêta, et, regardant le colonel, il lui dit :

— Eh bien ! colonel , suis-je parfaitement informé ? Y a-t-il quelque circonstance que j'ignore?

Thomas , qui , tout en écoutant , avait eu le temps de contenir ses émotions, de maîtriser ses impatiences , de préparer ses réponses , se détourna du regard inquisiteur de Montéclain , et lui dit :

— Tout ce que vous venez de dire est exact ; il me reste à savoir quel intérêt vous a poussé à découvrir de pareils secrets, et pourquoi vous paraissez disposé à vous en servh^ contre quelques-uns de ceux qu'ils concernent.

— Colonel, (lit Montéclain, nous ne jouons pas de la même manière ; je vous montre tout ce que j'ai en main ou à peu près; vous ne m'avez pas encore dit un mot de ce ({ue vous savez ou de ce que vous comptez faire.

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