‹ La comtesse de MonrionChapitre 39 sur 65 · UNE VIEILLE HISTOIRE · texte numérisé non relu

UNE VIEILLE HISTOIRE

— Ce sont là des renseignements que j'attends de Léona, et qu'elle seule peut me donner, sans doute.

— Peut-être, colonel... 3Iais vous saviez quelque chose qu'elle ignorait et que vous ne me dites pas.

Le colonel se mit à marcher avec impatience dans le salon , puis , après un moment de réflexion, il revint à Montéclain.

— Sommes-nous amis ou ennemis, monsieur? lui dit-il en lui tendant la main.

— Je vous ai dit , colonel , que c'est là une question que nous ne pourrions décider l'un et l'autre que lorsque nous nous serions tout dit. J'ai commencé; j'attends que vous imitiez mon exemple.

— Que désirez-vous donc savoir?

— En vous le demandant, colonel, ce serait vous ôter le mérite de votre franchise.

— Eh bien ! donc , reprit Thomas , j'ignore ce qu'il en arrivera, mais je vous préviens que si vous êtes homme à nier ce que vous m'avez dit, je ne suis pas homme à laisser la vie à celui qui aurait surpris mon secret pour en abuser.

— En vous demandant, il y a quelques jours, un service qui vous acquittait envers moi de celui que je vous avais rendu à Constantine , j'ai

184 I.A. COMTESSE DE MONRIOIV.

prévenu vos vœux... j'ai voulu vous rendre libre envers moi comme je le suis envers vous. Parlez donc.

Le colonel avait pris haleine comme quelqu'un qui va avancer une énormitc, et il dit en regardant 3Iontéclain d'un air inquiet :

— Je soupçonne madame de Rudesgens de ne pas être étrangère à la naissance de Léona.

— J'ai aussi cette pensée, repartit Monléclain en souriant. Mais, dites-moi, comment vous est-elle venue?

— D'un mot jeté dans une conversation, d'une de ces histoires qu'on répète dans le monde , et qui y passent durant dix ans sans éveiller l'attenîion de personne, jusqu'au jour où quelqu'un devine, sous des paroles frivoles, le terrible secret qu'elles enferment.

— Vo3'ons, dit Montéclain.

— Je vais vous répéter la chose comme elle s'est passée, et vous comprendrez aisément que cette anecdote soit devenue pour moi le commencement d'un soupçon, que le trouble de madame de Rudesgens a changé aujourd'hui en certitude. C'était, il y a peu de temps, en Afrique ; je dînais avec quelques officiers et Brias...

— Bien , dit Montéclain ; je ne connais pas

tJ!VE VrElLLE UISTOIRE. 185

tlVnvicnx et de méchants qui aient jamais fait tant de mal avec les calculs les plus habiles que ce garçon avec son indiscrétion.

— On causait comme d'habitude, et la conversation courait sur mille de ces aventures sans nom dont la plupart arrivent à la célébrité arrangées et embellies par l'esprit du conteur, lorsque Brias nous en annonça une toute neuve, toute récente, et d'une vérité toute naïve :

u Je dînais, nous dit-il, chez Champmortain avec le nonce du pape, l'ambassadeur de Prusse, celui d'Espagne et quelques autres. Nous avions pour convive le cardinal de Lampierri, l'un des hommes les plus éminents de Rome, que l'empereur avait particulièrement distingué, et au- <[uel , quoique tout jeune alors , il avait donné en 1811 une cure à Cologne. Malgré la présence des deux Éminences, on racontait, comme aujourd'hui, beaucoup de scandales secrets, lorsque Chamj)mortain se prit à dire :

<t — Je suis sûr que, malgré toute notre prétendue science du cœur, des choses, des hommes et de la société, ces messieurs (il parlait du nonce et du cardinal) doivent sourire de pitié. Que de secrets, que de fautes, que de crimes même dont eux seuls ont reçu la confidence dans le confessionnal !

« Le cardinal sourit.

<( — Mais, m'écriai-je (c'est toujours Brias qui parle), comment faites-vous pour vivre avec cette l'uneste et désolante connaissance du monde et de l'homme ? II y a de quoi désoler le cœur le plus ferme.

«t — Nous oublions beaucoup , me répondit le cardinal, et de toutes les confidences que j'ai reçues durant un long ministère, c'est à peine si je pourrais en dire quelques-unes , si toutefois raconter nous était permis. Une seule, ajouta-t-il, m'a laissé dans la mémoire un souvenir ineffaçable, parce que d'abord c'était la première fois que je m'asseyais au tribunal de la pénitence et qu'elle surprit étrangement ma jeunesse et cette ignorance où j'étais des crimes et des fautes que renferme le monde sous ses brillantes apparences.

«t — Qu'était-ce donc?... reprit toute la table.

<c — Ah! mon Dieu, lit le cardinal avec une certaine négligence, un aveu qui m'a tant de fois été répété que maintenant je le trouve fort ordinaire... C'était tout simplement une jeune fille qui , sur le point de se marier, m'avoua qu'elle n'avait plus le droit de porter à l'autel le bandeau virginal si cher à son futur, et qu'elle avait su cacher, avec une habileté qui m'épouvanta , le fruit d'une faiblesse coupable.

tNE VIEILLE HISTOIRE. 187

tt Cette révélation fort insignifiante, dit Brias, fnt bien vite onbliéc. et certes ce n'est pas là qu'est le piquant de l'aventure. »

— Cette révélation racontée par Brias, reprit le colonel eu interrompant le récit qu'il faisait de celui de Brias, cette révélation, dis-je, m'avait frappé, moi. Le cardinal Lampierri avait été curé à Cologne sous Tempire , et vous devez comprendre quel intérêt prenait pour moi une anecdote où je croyais déjà entrevoir quelque ressemblance avec celle qui m'avait fait une si misérable position. Je suppliai Brias de poursuivre, et il continua ainsi :

«( Le diner était fini , les paroles du cardinal complètement oubliées , et déjà les salons de Champmortain se remplissaient, lorsque apparut une auguste dame , très-dévote , liorriblcment guimpée dans sa vertu, et qui, en apprenant la présence du cardinal Lampierri , se mit à minauder de toutes les façons jusqu'à ce qu'on le lui présentât.

« Il s'était assis près d'elle , tandis que moi, Champmortain et un autre, nous étions à causer derrière son siège. Tout à coup, à travers mille propos agaçants de la dame au cardinal, sur son mérite, ses succès, sa grande fortune, ses débuts, nous entendîmes les deux répliques suivantes :

« — Vous me connaissez donc, madame, car vous me rappelez un passé que je croyais bien ignoré ?

<t - — Oui, lui répondit la vieille dame en minaudant ; vous ne vous doutez pas que vous parlez à votre première pénitente.

<t Ce fut, continua Brias, un coup de théâtre niL-rveilleux... Le cardinal faillit tomber à la renverse... Je me sauvai pour rire tout à mon aise avec... Il

— Avec moi, dit Montéclain; j'étais le troisième auditeur de cette singulière révélation.

— Quoi! vous saviez...

— Oui , colonel , et l'aventure est assez plaisante pour que je comprenne que Brias l'ait racontée; mais ce qui me paraît impardonnable, c'est qu'il y eût rais les véritables noms.

— C'est qu'il avait besoin d'ajouter un dernier trait à l'aventure en disant que le gendre de ladite dame avait entendu le propos , et que depuis ce temps il s'en servait pour vaincre toutes les résistances de sa vertueuse belle-mère, désarmée, dès ce moment, de l'investigation malveillante avec laquelle elle troublait le ménage de son gendre.

— Ainsi il ne nomma point madame de Rudesgens?

rWE VIEILLE HISTOIRE. 189

— Non, mais deux heures après, en interrogeant Brias sur le compte de Champmortain, je savais qu'il était le gendre de M. de Rudesgens, lequel s'était marié à Cologne avec une demoiselle Van Marken. Quelques jours après, j'écrivais à ma mère pour qu'elle eût à s'informer de cette demoiselle Van 3Iarken , et j'apprenais d'elle que cette dame habitait réellement Colo-' gne en 1812 , que son mariage avec M. t!e Rudesgens avait été célébré deux mois environ après la naissance de Léona, et de tous ces faits, de toutes ces dates rapprochées l'une de l'autre, j'avais conclu que madame de Rudesgens était peut-être la femme qui tenait dans ses mains le secret de l'honneur de ma mère, et, après ce qui s'est passé ce soir... je vous avoue que je n'en doute plus.

— Et vous avez raison, colonel. Mais comment se fait-il que vous n'ayez pas averti Léona d'un soupçon qui devait l'intéresser bien plus vivement que vous-même , puisqu'il pouvait lui faire découvrir quelle était sa mère?

— C'est qu'il est une heure fotale où il semble que les intérêts et les circonstances soient poussés par une main invisible et toute-puissante vers un même but. Au moment où l'indiscrétion frivole de Brias me donnait en Afrique cette

190 I.A COMTESSE DE MONRIOIV.

première lueur, une lellre de Léona m'avertissait que depuis près de dix ans elle possédait un écrit qui attestait l'innocence de ma mère. En présence d'un silence si longuement gardé , je me suis cru autorisé à garder cette part d'un secret qui nous est commun, afin de pouvoir discuter les conditions qu'elle entend mettre à la Vemise de cet écrit.

— Et vous ne soupçonnez pas ce qu'il peut renfermer ?

— Non ; je sais seulement qu'il est adressé à M. deMontaleu.

Montéclain réfléchit longtemps. A son tour, il paraissait hésiter à livrer au colonel la dernière partie de son secret. Cependant il allait tout lui dire, lorsque, malgré l'ordre formel qu'il avait donné, ils furent interrompus par l'entrée d'un domestique, qui annonça que Bricord voulait absolument parler à son maître. Montéclain se fâcha, mais le domestique répondit que Bricord semblait être fou et qu'il menaçait de faire un maliieur.

— Ne voulez-vous pashii remettre la lettre dont vous m'avez fait le dépositaire? lui dit le colonel.

— Non, tant que je ne serai pas sûr que Léda est en sûreté. D'ailleurs, il faut que vous la montriez demain à M. de Montaleu.

Page 1