I.E MARI DE LA I.IONE
Amab poussa un profond soupir. C'eût été beaucoup pour une si légère attente, mais il y avait dans ce soupir tout un arriéré de griefs et de colères longtemps amassés.
Cependant , il continua sa promenade, et finit par s'arrêter à la porte ouverte sur le parc. Il se trouvait en face du château de M. de Montaleu. Ses yeux semblèrent d'abord l'éviter; mais enfin ramené comme par un attrait invincible vers cette demeure , son regard y demeura fixé. Que de regrets , que de réflexions désolées dans ce regard attaché sur cette maison lointaine !
« Là , disait ce regard mélancolique , habite la grâce, l'innocence, le calme, la bienveillance, le dévouement et toutes ces aimables vertus que j'ai méconnues... Ici au contraire... )•
Amab eut peur du retour qu'il faisait sur sa propre maison et se détourna brusquement. Peu d'hommes ont le courage de regarder en face le malheur qu'ils se sont fait. Mais ce malheur devait lui revenir par mille petits traits insupportables. En effet, il vit le domestique qui le considérait en ricanant.
— Les journaux et les lettres doivent être arrivés, fit Amab d'un ton sec, allez me les chercher .
— On les a montés chez madame.
30 LA COMTESSE DE MONRIOÎf.
— C'est bien, dit Amab avec humeur, allez. Le domestique sortit, et Amab laissa échapper
un murmure sourd , mais terrible.
Ses mains crispées se fermèrent avec violence.
Il reprit sa promenade, mais elle fut plus agitée, plus active. Quelques minutes se passèrent encore, le domestique reparut, prit l'Un des couverts , le posa sur un plateau avec tout ce qu'il fallait pour un autre service.
— Que faites-vous là ? demanda Amab.
— Madame déjeune chez elle , répondit le laquais en emportant le tout.
La patience d'Amab était à bout.
Il sonna avec fureur , mais on ne vint pas ; il sonna de nouveau, on ne vint pas encore; enfin, il se pendit à la sonnette. Le domestique arriva de cet air insolent que piend tout laquais qui a une bonne raison à donner à celui qui va le gronder.
— Ne m'entendez-vous pas? lui dit Amab avec colère.
— Je portais le déjeuner de madame... je ne puis pas être en haut et en bas.
— Où est Louis ?
— Madame l'a envoyé on commission ; voilà une heure qu'il est parti à cheval.
— Où est Pierre ?
t.E MARI nE l.A LIONNE. ôl
— Madame l'a donné toute la journée nu jardinier pour l'aider à Caire les corbeilles des salons.
— Servez-moi.
— Madame vient de me dire d'aller jusqu'à la ferme de Bricord , pour lui marchander le petit poney qu'il a élevé.
— C'est l'affaire du cocher.
— Madame sort en forêt après déjeuner, et le cocher n'a pas le temps.
— Cela devient plaisant ! dit Amab en serrant les dents. Sortez.
Il se mit à table , mangea à peine en se servant lui-même ; puis , lorsqu'il eut achevé . il quitta la salle à manger et prit le grand escalier d'un air résolu. Arrivé au premier, en face de l'appartement de Léona , il parut vouloir entrer, mais il s'arrêta à l'instant, il hésita, et, soit faiblesse . soit appréhension de la colère qui l'agitait, il monta jusqu'au second et entra dans un vaste atelier , où il se jeta sur un divan . Une fois seul , Amab laissa un libre cours à la fureur qu'il avait contenue à grand'peine. De sourdes exclamations s'échappaient de sa poitrine.
■ — Oh ! nn'sérabic! misérable ! s'écria-t-il enfin en pressant sa tête avec désespoir. Il faut que cela finisse. Il le faut !
Pour la vingtième fois, Amab se mettait ainsi en face d'une grande résolution ; la vie qu'on lui faisait lui était insupportable , et il voulait enfin en changer.
Au moment où il prononçait ce mot : Il le faut! la porte de son atelier s'ouvrit, et Léona parut dans la plus élégante parure , toujours belle, toujours jeune et fière , imposante, magnifique. Elle tenait à la main les journaux et les lettres du jour.
— En vérité , Victor , lui dit-elle en entrant de l'air le plus gracieux , vous n'êtes guère aimable ; on se mourrait chez soi , que vous ne daigneriez pas descendre ou monter quelques marches pour venir vous informer des nouvelles de ceux qui soufi'rent.
— Vous me permettrez , Léona, reprit Victor amèrement, de ne pas accepter ce reproche; vous m'avez assez souvent averti que l'entrée de votre appartement m'était interdite, jusqu'au moment où il vous plaisait d'en sortir.
— Comment! monsieur, dit Léona tristement, une discussion pour un reproche qu'autrefois vous eussiez trouvé aimable? Vous avez de l'humeur, je me retire.
— Pas encore , dit Amab vivement ; nous avons à parler sérieusement ensemble.
LE MARI DE LA LIOPflVE. 53
— Au ftiit , reprit Léona , vous m'y faites penser; voici quelques lettres qui vous concernent , et auxquelles je vous prie de vouloir bien répondre , car je ne suis pas habituée à de pareilles réclamations.
— Quelles sont ces lettres ? reprit Amab , qui les reçut des mains de Léona , et qui les lut pendant que celle-ci se promenait dans l'atelier, en examinant quelques esquisses commencées par son mari.
Les lettres qu'Amab parcourut rapidement n'étaient pas de nature à calmer son irritation; c'étaient des demandes d'argent venues de ses fournisseurs de Paris, presque toutes fort sèches, quelques-unes de ce style insolent qui annonce que la patience des marchands a été poussée au delà de son extrême limite. Amab les jeta avec humeur sur une table et s'écria :
— Eh bien ! qu'ils saisissent , qu'ils vendent ; j'aime mieux cela que d'être en butte à ces incessantes persécutions.
— Prenez garde ! lui dit Léona iranquillement , ce sera un esclandre bien fâcheux pour vous, et dont, pour ma part, je n'accepterai jamais la honte.
— Léona, lui dit Amab, il me semble que vous pourriez me l'épargner. Grâce à votre con-
54 LA COHTESSE DE MONRIOil.
trat de mariage , votre fortune particulière est à l'abri de toute poursuite.
— Ne trouvez-vous pas que j'ai bien fait?
— Je ne blâme pas ce que j'ai accepté , reprit sèchement Amab ; mais enfin vous pouviez , dans cette circonstance, venir à mon aide; car, ajouta-t-il avec un tremblement nerveux , et en reprenant les lettres qu'il venait de jeter sur la table, voici un compte du bijoutier, et je ne porte pas de diamants.
— Oui , dit Lëona , ce sont ceux que vous m'avez donnés à ma fête : la monture en est d'un goût exquis.
■ — Cet autre compte, reprit Amab , est celui du carrossier 5 voilà aussi celui du marchand de chevaux.
— Vous avez désiré avoir une voiture pour votre usage personnel; j'ai fait ces achats pour vous seulement.
— Enfin, dit Amab avec plus d'humeur, voici un mémoire d'orfèvrerie, qui doit au moins nous concerner tous les deux?
— C'est possible, dit Léona en prenant le mémoire; voyons...
Elle lut la lettre et la passa à Amab en lui disant :
— Vous n'avez pas lu jusqu'au bout , ce mar