‹ La comtesse de MonrionChapitre 42 sur 65 · LES INTERPRETATIONS · texte numérisé non relu

LES INTERPRETATIONS

Le matin même de ce jour , madame de Riidcsgens avait fait appeler sa fille près d'elle. L'acariâtre et fière Artémise était tout à fait revenue de son émotion et de sa terreur de la > eille. Sylvie, qui l'avait quittée si abattue et si souffrante qu'elle n'avait pas osé lui parler de l'incident du souper, la retrouva plus roide et plus sèche qu'à l'ordinaire. Ses lèvres étaient plus pincées, son nez plus crochu, sa parole plus brève. Il y avait eu conseil , durant cette nuit, dans l'alcôve solitaire de madame de Rudesgens 5

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ella avait envisagé en face un grand danger , et elle s'était résolue à le détourner de sa tête pour le faire éclater sur celle d'un autre. Madame de Rudesgens connaissait le grand art des diversions, comme on pourra le voir.

— Ma fdle, dit-elle à Sylvie, nous avons à causer sérieusement , mais notre entretien doit avoir lieu en présence de votre père. Je vais le faire avertir.

Il convenait aux projets de madame de Rudesgens de ne voir son mari qu'avec Sylvie à ses côtés; donc , aussitôt qu'elle fut garantie par la présence de Sylvie, elle envoya chercher le victorieux Annibal.

Celui-ci avait également réfléchi beaucoup durant cette nuit. L'évanouissement de sa femme l'avait vivement chiffonné. Des doutes enfouis sous une possession de trente ans, et qui remontaient à l'époque de son mariage , s'étaient réveillés dans le plus profond de ses souvenirs. Peut-être à cette époque les millions de mademoiselle Van Marken avaient-ils fait taire, dans l'âme de M. de Rudesgens, certains étonnements peu flatteurs pour la vertu d'Artémise. Quoi qu'il en soit, il avait gardé le silence au moment important. Les millions étaient tout frais reçus, et couvraient d'un bouclier d'or les plis fâcheux

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qui eussent pu rider le eristal de la verlu d'Arlémise. Il se tut. llécriminer plus tard, et lorsque l'acariâtre sévérité de madame de Rudesgens tourmentait les projets séducteurs de son Annibal, c'eût été faire l'aveu de sa sottise ou de sa complaisance : il garda donc toujours «n silence digne et prudent. Une des raisons qui étaient aussi venues en aide à la philosophie de M. deRudesgens, c'était la conviction profonde où il était que les soupçons qu'il avait conçus n'étaient jamais entrés dans l'esprit de personne. Vn seul de ses amis l'avait, disait-on, averti; mais cet ami avait quitté la France à l'époque du mariage de M. de Rudesgens avec Artémise, et il était mort en pays étranger. Personne n'avait donc une ombre de soupçon. Trente ans do quiétude à ce sujet avaient enraciné cette foi dans l'âme de M. de Rudesgens. 11 lui arrivait même de se persuader qu'il s'était trompé, tout connaisseurqu'il était en ces sortes de choses ; et, en définitive, il faisait encore mieux que de raisonner et de s'abuser par ses raisonnements ; il n'y pensait plus.

Mais voilà tout à coup que ce secret , enterré si profondément, et sur lequel des forêts avaient eu le temps de i)0usser, voilà, disons-nous, que ce secret est signalé, et qu'on menace de l'exhu-

mer; voiià quelqu'un qui paraît et qui dit en frappant du pied sur le sol :

— Il y a ici la trace d'une faute.

M. de Rudcsgens avait frémi jusque dans la moelle de sa vanité. Être montré au doigt après trente ans de glorification sur la vertu de sa femme , avoir souffert toutes les acrimonies de ce bonheur vertueux, s'être vu réprimandé avec furie pour la moindre incartade , et cela pour n'être en définitive qu'un mari trompé avant et peut-être après ; c'était pour la colossale vanité du petit marquis un chagrin furieux, et dont il voulait se garera tout prix. Ce fut donc avec un vif empressement qu'il se rendit auprès de l'auguste pécheresse qui lui avait fait payer si cher son repentir. Dans la pensée où il était qu'une explication allait avoir lieu au sujet de l'évanouissement de la veille , il fut surpris de trouver là madame de Champmortain. Il examina sa noble épouse : jamais elle ne lui avait paru si montée en vinaigre ; il comprit sur-le-champ que la querelle serait terrible , et que madame de Rudcsgens s'était prudemment abritée derrière Sylvie , bien convaincue qu'il n'oserait , en sa présence, élever certaines récriminations qu'une fille ne doit jamais entendre.

Cependant il garda son petit air pincé , bien

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résolu à saisir cette fois une partie de l'empirc! qu'il avait toujours convoité.

— Vous m'avez fait appeler? dit-il en prenant un siège. Il me semble que Sylvie...

— Je l'ai fait appeler aussi ; car ce que j'ai à vous dire concerne la famille entière.

— Mais moi , dit sèchement l'époux , j'ai à vous dire des choses que Sylvie...

— Sylvie doit tout entendre, repartit encore plus sèchement l'épouse.

— Permettez, fit 31. de Rudesgens , je prétends, avant tout, avoir une explication qui...

— Prétendez-vous, dit en l'interrompant encore Artémise , prétendez-vous supporter longtemps encore les scandales qui se passent dans votre maison ?

— Des scandales ! s'écria M. de Rudesgens , quels scandales? Madame, s'il y a eu matière à scandales , ou s'il y en a encore , vous savez de qui ils peuvent venir.

L'héroïque Annibal jeta cette phrase à la tête de son épouse avec une verdeur qu'il croyait irrésistible. Mais au lieu de voir se courber sous cette terrible insinuation le front coupable de son épouse . le vieux Céladon la vit se tourner vers lui, pareille à une perruche qui hérisse ses plumes.

— M. de Rudcsgens , lui dit-elle d'une voix étranglée, vous allez m'expliquer ce que vous voulez dire , vous allez me l'expliquer tout de suite, à l'instant, je le veux... parlez... parlez donc, Annihal ; quand on est sans reproches on doit oser tout dire.

Le vieux marquis fut pris d'une furieuse envie de rabattre l'insolente criailleriedesafemme: mais il s'arrêta en pensant que Sylvie était là. Il s'étendit nonchalamment dans un fauteuil, et repartit de son air le plus dédaigneux :

— Nous parlerons de cela plus tard , commençons par ce qui doit être dit en présence de notre fdle.

— Ah ! fit Artémise , vous vous taisez à présent comme toujours, parce que vous savez ce que vous m'avez fait souffrir par votre inconduite.

— Ma mère, vous vouliez me parler, dit Sylvie, qui avait été trop souvent témoin de pareilles scènes pour en être très-touchée .

— Ah ! reprit madame de Rudesgens en essuyant ses yeux, c'est que tu ne sais pas combien j'ai souffert... Et c'est pour que tu n'aies pas à subir les mêmes douleurs et les mêmes humiliations que je veux mettre un terme à ce qui se passe dans notre maison.

— Et que se passe- t-il ?

LES INTERPRÉTATIOXS. 233

— Vous le savez bien, Aiinibal, et vous fermez les yeux pour ne point le voir ; qui sait même si vous n'y prêtez pas les mains ? Qui se ressemble, s'assemble. D'ailleurs, qui sait si vous n'êtes pas deux au lieu d'un ?

— A quoi faire? dit M. de Rudesgens, en prenant son peigne d'ccaille et en rajustant sa chevelure d'un air indolent.

— Vous me comprenez très-bien, monsieur; vous savez tout. .. et vous le souffrez.

— Qu'est-ce ?

— Veuillez me dire, je vous prie, si vous approuvez la conduite de M. de Champmortain vis-à-vis de notre fille chérie et adorée, vis-à-vis de cette pauvre enfant délaissée ?

A cette parole . madame de Champmortain baissa la tête et rougit. En effet elle ne se sentait plus le droit de se plaindre de l'infidélité de M. de Champmortain , et se trouvait horriblement embarrassée de l'obligation où on la mettait de connaître cette inconduite, et par conséquent de la lui reprocher. M. de Rudesgens se retourna à cette attaque de sa femme contre son gendre. Il se leva , l'œil en feu , grandi de dix pieds, et s'approchant de madame de Rudesgens, il lui dit avec un accent que jamais elle n'avait entendu :

2Ô4 I,A COMTESSE DE MOIVRION.

— Madame, vous êtes une mauvaise mère.

Soit que cette accusation s'appliquât , dans la

pensée de madame de Rudesgens , à un souvenir lointain , soit qu'elle le prit pour un reproche qui ne s'adressait qu'à l'action présente, toute son audace parut fléchir devant cette parole.

— Moi, murmura-t-elle avec effort, une mauvaise mère !

— Ma fille, dit 31. de Rudesgens, sortez...

— Mais je ne le veux pas, moi. Il faut qu'elle sache enfin..., s'écria l'épouse.

— Sortez ! . . . Sylvie, dit M. de Rudesgens avec une colère qui ne s'adressait pas à sa fille. Va, mon enfant, va...

Mais madame de Rudesgens , dont l'ahsence de Sylvie dérangeait tout le plan de campagne qu'elle avait formé , s'élança d'un air furibond au-devant d'elle.

— Restez, Sylvie , restez, s'écria-t-elle, ou si vous obéissez à votre père, préparez-vous à ne plus me revoir jamais.

Sylvie hésita un moment.

— Restez , Sylvie , lui dit tristement M. de Rudesgens ; je ne vous n^ettrai jamais dans l'affreuse obligation de choisir entre nous. Restez avec votre mère; mais croyez-moi, mon enfant, ne vous laissez pas égarer par les soupçons qu'on

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veut faire naître dans votre esprit. Si le mal qu'on va vous apprendre existe , ce que je ne crois pas , une mère prudente eût mis tous ses soins à vous le cacher. Une mère qui eût pensé à votre bonheur eût fait cesser ce mal par de sages représentations , et vous eût laissée dans votre ignorance... Mais, quoi qu'on vous dise, comptez sur moi pour vous consoler et pour Aous protéger...

— Après avoir protégé les débordemeiits de M. de Chanipmortain...

— Allez, madame, allez!.. .dit M. de Rudesgens... Mais, je vous préviens que si vous avez compté sur le désordre que vous allez jeter dans le ménage de votre fille , pour me faire oubliei' certaines choses... vous vous êtes trompée.

M. de Rudesgens venait de trouver enfin le l)ut secret de l'entreprise de sa femme. Aussi, atteinte à l'endroit sensible, se prit-elle à se récrier de toutes les forces de sa colère :

— Qu'est-ce à dire? et qu'ai-je à faire oublier, monsieur? Que signifient ces accusations , ces paroles à double entente? 3îonsicur, je veux une explication , je la veux ; sinon , monsieur , je n'oublierai pas que si nous ne pouvons rompre notre union , nous pouvons du moins séparer nos existences et nos fortunes.

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M. de Riidesgens se redressa, et peut-être allait-il se laisser emporter au delà de ce qu'il voulait dire devant Sylvie, quand celle-ci , prenant vivement la parole, s'écria :

— Ma mère, mon père, je vous en supplie, veuillez m'écouter ; par grâce , calmez-vous l'un et l'autre... C'est pour moi que s'est élevée cette discussion, c'est pour mon bonheur que ma mère voit d'une façon , et que vous , mon père , vous voyez d'une autre. Eh bien ! je dois vous le dire, vous vous trompez tous les deux.

— Comment ! s'écria aigrement la fière Artémise.

— Que dis tu , Sylvie? lui dit M. de Rudesgens.

— Mon père , reprit Sylvie avec un trouble et une agitation extrêmes, je sais tout ce que ma mère croit m'apprendre.

— Quoi ! tu sais que ton mari est l'amant de... ? fit madame de Rudesgens.

— Oui, ma mère , je le sais , et je ne veux ni ne peux lui en faire un reproche.

— Quoi ! reprit M. de Rudesgens, tu crois aux infidélités de ton mari, et tu es si calme?

Sylvie baissa les yeux, et des larmes coulèrent sur son visage.

~ Pauvre enfant ! dit madame de Rudesgens,

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