‹ La comtesse de MonrionChapitre 43 sur 65 · LES INTERPRÉTATIONS · texte numérisé non relu

LES INTERPRÉTATIONS

elle a appris la douleur et la patience en voyant soufTrir sa mère inlortuncc... Viens, ma fille... viens dans les bras de ta mère, nous pleurerons ensemble.

Sylvie continuait à pleurer sincèrement pendant que 31. de Rudcsgens l'examinait avec attention. Il cbcrcbait à s'expliquer cette résolution calme et si peu en accord avec ce qu'il avait eu lui-même à supporter, et qui ne lui semblait pas pouvoir être le résultat d'une sainte résignation. Il était trop expert en pareilles matières pour ne pas lui supposer une autre cause; cependant 11 jugea prudent de l'accepter à ce point de vue, et dit doucement à sa fille :

— Sylvie, vous avez raison , ce n'est point par de vaines récriminations , par des scènes furibondes, par des reproches acrimonieux que l'on ramène un époux égaré.

A cette éniimération , madame de Rudcsgens releva un nez irrité et darda des yeux flamboyants sur son époux ; celui-ci n'en tint pas compte et continua :

— Mais si j'approuve l'indulgence , Sylvie . ajouta-t-il en la prenant dans ses bras, c'est parce que je la crois la plus noble vertu d'un cœur pur.

Sylvie baissa la tête et ses larmes redoublèrent.

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— Oui , reprit madome de Rudesgens , elle lui pardonne , la pauvre enfant , parce qu'elle n'a ni fiel ni ressentiment... Va, Sylvie, tu es un ange...

Les larmes de Sylvie redoublèrent.

— Hélas !. .. dil-clle en balbutiant. Je n*ai plus le droit de...

— Sylvie, s'écria brusquement M. de Rudesgens en l'interrompant, vous pardonnez parce (|ue vous clcs bonne, voilà tout...

— Oh ! non, non..., dit Sylvie avec désespoir en se tournant vers son père, c'est qu'il ne m'appartien( plus...

— Oh ! tais-toi, lui dit tout bas son père; pas devant ta mère..., ajouta-t-il en l'attirant sur son cœur.

Il avait raison. A peine Sylvie avait-elle laissé échapper un mot qui pouvait faire croire qu'elle avait perdu le droit de se plaindre de son mari, ([ue sa mère avait attaché sur elle un regard curieux et presque cruel. En effet, la faute de Sylvie , mieux encore que celle de Champmortain, pouvait détourner d'elle l'orage dont la menaçaient les soupçons de son mari.

— Que lui dites-vous? s'écria madame de Rudesgens en interpellant aigrement son époux , laissez-la parler , laissez-la confier à sa mère ,

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qui la comprendra , toutes les douleurs (juVUe souffre.

— Ses douleurs , dit M. de Rudesgens , elle n'en a pas d'autres que celles que vous lui causez par vos sottes suppositions.

Ce mot allait devenir le signal d'une explosion terrible, lorsque 31. de Champniortain entra tout à coup sans se faire annoncer; il était acconi|)agné de Brias.

L'effroi qui se peignit sur le visage de Sylvie et l'aspect de ce dernier furent à la fois un trait de lumière pour M. et madame de Rudesgens.

— Pardon , dit Champniortain ; si j'avais su que vous étiez déjà visibles, je serais entré [)lus lot pour vous annoncer une nouvelle qui vous charmera tous, j'eii suis assuré.

— Qu'est-ce donc? fit M. de Rudesgens.

— Hier, après votre départ, iMonléclain nous a niontré une lettre qui prouve d'une manière éclatante l'innocence de madame de Monrion.

— En vérité? dit Sylvie.

■ — Oui , madame , lui répondit Brias , à qui son regard avait adressé cette question. Sylvie sourit amèrenicnt.

— Et que dit cette lettre? fit aigrement madame de Rudesgens.

— A'ous le saurez plus tard , reprit Champ-

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mortain ; car elle renferme un secret qui ne nous appartient pas encore.

— Ainsi, cette adorable créature est innocente , s'écria joyeusement le vieux Rudesgens ; j'en étais sûr.

— Voilà une joie étrange , dit l'aigre Artémise.

— C'est une joie que doit éprouver tout homme d'honneur, repartit sévèrement Champmortain ; et M. Amab , le colonel, Brias et moi, nous avons été charmés de la justification de madame de Monrion. N'est-ce pas, Brias?

— Sans doute, dit celui-ci, que Sylvie observait avec ténacité.

— Ah ! fit-elle en ricanant.

— Mais le plaisir que peut nous faire cette justification importe peu, dit Champmortain ; il s'agit de ce que nous devons à madame de Monrion, à M. de Montaleu, et surtout à nous-mêmes. Je suis donc venu vous prier , vous, mesdames, et vous, 31. de Rudesgens, de vous joindre à Brias et à moi, et de nous accompagner chez M. de Montaleu où nous trouverons le colonel , afin de nous rendre de là chez madame de Monrion , à qui nous devons une réparation pour l'insulte qu'elle a reçue dans notre maison.

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— Une réparation, dit S}lvic, en qui la jalousie s'éveilla soudainement en voyant la mine confuse de Brias ; c'est-à-dire une humiliation pour notre maison.

— Sylvie , lui dit son mari d'un ton doux . mais ferme, je comprends que des rapports mensongers aient pu vous tromper assez pour vous excuser d'une insulte cruelle envers madame de Monrion. Cette insulte je l'ai blâmée, vous le savez, à l'instant même où j'en ai connu le motif. C'est une grande responsabilité que vous avez prise en condamnant madame de Monrion. C'est une faute grave pour une femme jeune de s'être faite l'exécuteur d'un jugement si sévère, rendu sur des apparences complètement fausses.

Madame de Champmortain pâlit de colère , et répliqua avec amertume :

— Il m'était permis de croire à ces apparences , lorsqu'elles m'étaient dénoncées par une personne en qui vous avez, je le sais, une absolue confiance.

— De (pii voulez-vous parler ? dit Champmortain avec humeur.

— De madame Amab , monsieur, qui , je crois, est i)lus de vos amies que des miennes.

— Aussi, reprit Cliampmorlain après un moment d'hésitation, aussi vous ai-je dit que j'cx-

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cusais votre conduite tout imprudente qu'elle ait été ; mais ce qui m'étonne , c'est que vous ne soyez pas heureuse d'apprendre que vous avez été trompée, comme madame Amab l'a été sans doute.

— Vous avez raison, dit Sylvie; je suis parfaitement heureuse, comme vous, comme M. de Brias, à qui la justification de madame de Monrion va permettre de reprendre ses projets de mariage.

La jalousie de Sylvie venait de l'emporter sur toute prudence; Brias pâlit, madame de Rudesgens piit un air menaçant ; quant à Champmortain , il jeta sur sa femme un regard si étonné, qu'elle commença à avoir peur. Il allait parler, lorsque M. de Rudesgens s'écria vivement :

— Les projets de mariage de M. de Brias n'ont rien à faire ici. Ce qui est important, c'est que nous avons fait une injure à une fenmie qui ne la méritait pas, et il faut lui donner une réparation.

— Oui , dit Champmortain , qui avait repris tout son empire sur lui-même , et c'était pour cela que j'étais venu prier madame de Rudesgens de vouloir bien nous accompagner.

— Moi ! s'écria aigrement la vieille, aller faire des excuses à une petite mijaurée...

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— On se passera de vous , dit Champmortain assez rudement; mais j'espère que Sylvie voudra bien me suivre....

A cette parole, Sylvie se recula; elle se vit humiliée et repentante en face de cette femme à laquelle elle avait fait l'aveu de son amour , et qu'elle avait si oiilrageusement chassée.

— Moi, monsieur! fit-elle d'une voix altérée par la colère , moi , aller porter des excuses à madame de 3{onrion... jamais !

— Sylvie, reprit sévèrement Champmortain, que veut dire cette résistance à l'accomplissement d'un devoir sacré pour toute femme d'honneur?... Vous viendrez, Sylvie.

— Jamais, monsieur.

— Et elle fera bien, dit sa mère

— Et elle fera mal... , fit M. de Rudesgeus, il faut qu'elle vienne.

— Jamais, répliqua Sylvie en s'obstinant dans sa résolution.

— Et quel motif faut-il que je donne à ce refus? (lit Champmortain avec colère. L'innocence de madame de Monrion vous est donc bien odieuse? Elle gène sans doute vos projets. . . vos affections...

— M. de Champmortain, fit 31. de Rudesgens , vous oul)liez que vous parlez devant

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quelqu'un qui n'appartient pas à votre l'aniille.

— M. de Brias, en effet, dit Champmortain ironiquement; mais il y a des amis qui valent des parents, n'est-ce pas , Brias ?

Celui-ci , malencontreusement mis en scène , essaya de se retirer dans cette neutralité si difficile pour un amant placé entre le mari et la icmme. En effet , il ne peut, d'un côté , blâmer le mari sans courir risque d'être exilé par lui de la demeure où l'appelle son amour, et, de l'autre, il sait de quel châtiment il serait puni si par hasard il s'avisait de prendre parti pour l'époux contre l'épouse.

Brias était un habile diplomate , et c'était le cas de montrer son talent; mais la position était trop pressante, et il ne put que balbutier les paroles suivantes :

— J'avoue que , pour ma part , je ne com- }u'ends pas les raisons qui peuvent empêcher madame de Champmortain de faire une démarche de pure convenance, et qui n'aura pour elle que les suites qu'elle voudra.

Brias, en voulant calmer les soupçons de Sylvie, ne fit qu'accroîti'e ceux de Champmortain, (^ui reprit d'un ton sardonique, en s'adressant à sa femme :

— Eh bien ! madame, ([u'cn pensez-vous ? Les

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conseils de M. de Brias vous ont-ils démontré la folie de votre résistance ?

Heureusement que Sylvie s'aperçut de l'imprudence à laquelle elle s'était laissé entraîner, et elle repartit :

— Les conseils et l'opinion de M. de Brias doivent rester tout à fait étrangers à ma conduite; mais comprenez, monsieur, ajouta-t-elle en regardant fixement son mari, qu'il m'est souverainement déplaisant d'aller faire amende honorable devant une femme qui est innocente, à ce que vous dites , parce que j'ai peut-être trop aisément écouté les confidences d'une autre femme que vous m'avez forcée à recevoir, monsieur.

Champmortain changea de figure. Sylvie comprit son avantage et continua :

— Si vous n'aviez impérieusement exigé de moi et de ma mère que madame Amab fût reçue dans votre maison , je n'aurais rien su de ces prétendues calomnies , je ne m'en serais armée contre personne , et rien de ce qui s'est passé ne serait arrivé. C'est donc à celui qui a été la cause de tant de mal, si mal il y a, qu'il convient d'aller faire une réparation. Quant à moi, monsieur, je vous le déclare formellement une dernière fois, je n'irai pas.

24fi I.A COMTESSE DE MONRIOIV.

La discussion avait déjà été poussée trop loin. Champmortain dévora en silence la leçon cruelle qu'il venait de recevoir. Il se tourna vers Brias, et lui dit :

— iVous irons donc ensemble , monsieur , et ce devoir d'honneur une fois rempli par nous, je reviendrai, ajoula-t-il en se tournant vers Sylvie, et j'espère apprendre les motifs sérieux d'un refus qui m'étonne étrangement , je vous en avertis.

— Je suis des vôtres , s'écria M. de Rudesgens; car c'est moi qui ai été porter à M. de Montaleu l'explication malheureuse de la conduite de Sylvie. Il est juste que je lui témoigne le regret que j'éprouve du chagrin que nous lui avons fait. Je ne vous demande pas à m'accompagner, ajouta-t-il en se tournant vers madame de Rudesgens ; je vous laisse avec votre fille.

Puis il ajouta encore plus bas :

— A moi liussi, il me faut une explication.

— II vous faut , répliqua aigrement madame de Rudesgens, aller papillonner devant cette intéressante victime.

— Il me faut, répondit son mari en l'entraînant rapidement dans un coin , il me faut prévenir entre Champmortain et Brias une explication qui peut devenir mortelle ; il me faut sauver

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l'honneur et l'avenir de notre enfant, madame ; songez-y. Et pour cela, comprenez-moi bien, je consentirai à ne rien savoir de ce qui vous regarde, j'oublierai les droits que j'ai à une explication personnelle.

— Monsieur, fit sa femme d'un ton arrogant, je ne sais ce que vous voulez dire.

— Ah ! fit M. de Rudesgens avec un accent qui finit par faire peur à sa femme , faites en sorte que Sylvie soit sauvée , ou , je vous en donne ma parole de gentilhomme, c'est vous qui souffrirez du malheur que vous n'aurez pas su lui épargner. Allons, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à Champmortain et à Brias qui l'observaient avec anxiété , il est temps d'aller chez madame de l\ronrion.

Les trois hommes sortirent . et la fille et !a mère rcslèrenl ensemble.

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