‹ La comtesse de MonrionChapitre 50 sur 65 · I.A LEÇOX. lo · texte numérisé non relu

I.A LEÇOX. lo

terreur ; la duplicité profonde de cette femme , cet art prodigieux de donner à des événements et à des circonstances qui pouvaient les perdre une apparence, un sens, un but qui pouvaient en perdre d'autres, l'épouvanta.

— Oh ! lui dit-il d'une voix altérée, vous feriez douter de l'innocence d'un saint...

— Et mieux encore, du crime d'un assassin, répliqua Léona avec mépris.

Hector la regarda avec colère.

— -Oh! lui dit-elle, maintenant que nous sommes dans cette voie, il faut y marcher jusqu'au bout ou y périr dans quelques heures.

- — C'est affreux, fit Hector.

— li faut faire cela, ou vous attendre à être dénoncé par Montéclain, et accusé de la disparition de Léda...

— Léda ! dit Montaleu en se posant devant Léona, y avez-vous pensé?... Comment expliquerez-vous sa disparition? Est-ce aussi Montéclain qui l'a fait disparaître?...

— Léda ! reprit madame Amab avec un sourire triomphant, Léda !... Mais comprenez doii" que je l'ai trouvée cette nuit, blessée et perdue dans la forêt, et que dans une heure je la renvoie à sa ferme.

— Mais elle parlera ! s'écria 3Iontalcu.

— Non.

— Mais elle m'accusera d'être le père de cet enfant!

— Non.

— Mais elle dira que c'est moi qui Tai frappée !

— Non, vous dis-je.

— Mais que lui avez-vous donc promis ?

— Rien.

— De quoi l'avez-vous donc menacée?

— De rien.

— Elle consent donc à entrer dans ce complot ?

— Léda ne nous servira pas plus qu'elle ne peut nous nuire.

— Elle est donc morte ?

— Elle est folle.

M&EE £T TlhhS,

Un moment après celui où Cli;mipmortain, M. de Rudesgens et Brias partaient ensemble pour se rendre chez madame de Monrion, Léona entrait chez M. de Rudesgens et faisait demander une entrevue à la vieille marquise. Celle-ci, selon cette habileté vulgaire des fennnes . qui est quelquefois du génie chez les grands capitaines , s'était décidée , comme on l'a vu . à porter la guerre et le désordre dans le ménage d'un autre pour éviter les perturbations qui pouvaient éclater dans le sien.

18 l-A COMTESSE DE MOIVRION.

Après ce qu'elle venait de dire contre Léona , madame de Rudesgens n'était guère en disposition de la recevoir, et elle allait lui faire répondre qu'elle n'était pas visible, lorsque Sylvie arrêta la chambrière qui avait annoncé l'arrivée de madame Amab , en lui disant :

— Je vais la recevoir à l'instant.

— Connnent! lui dit madame de Rudesgens à voix basse, mais avec une surprise et une indignation très-vives, malgré ce que vous savez?

— Oui , répondit Sylvie ; il le faut , ma mère; car si je sais... elle sait aussi...

— Quoi donc? fit madame de Rudesgens tout épouvantée.

— Prenez garde , reprit Sylvie , nous ne sommes pas seules.

Elle se tourna vers la chambrière qui attendait, et lui dit d'une voix altérée :

— P'aites entrer madame Amab.

— Mais qu'y a-l-il? fit tout aussitôt madame de Rudesgens, que sait-elle donc?

— Oh ! ma mère , ma mère , dit Sylvie en se cachant dans ses bras, ne l'avez-vous pas deviné?

Léona parut en ce moment. Quelqu'un qui eût pu la voir dans l'entretien qu'elle avait eu avec Hector de Montaleu, et qui eût assisté à son entrée dans l'appartement de madame de Rudes-

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i^ens , eût tremblé à son asjiect. Cette femme , dont le visage était, quelques instants avant, altéré par l'insomnie et parle eonflit des sinistres pensées auxquelles elle était en proie , cette Icmme avait repris, eonnne par encliantement, tout le calme assuré de sa beauté, toute la limpidité de son regard , toute la grâce et toute la conjfîancc de son sourire. Tant de puissance sur elle-même et tant d'art j)our dissimuler ses souffrances [)hysiques , devait tout faire craindre d'une pareille femme. La façon dont elle regarda Sylvie et madame de Rudesgens avait quelque cbose de dédaigneux et de cruel à la fois. L'oiseau de proie prêt à fondre sur le nid où il tient les victimes qu'il va dévorer dort les regarder ainsi ; l'assassin puissant qui Aa frapper dans un cachot des prisonniers sans défense doit montrer ce regret dédaigneux en se trouvant en présence d'ennemis (rop faciles à exterminer.

Léona s'avança , et, de sa voix la {)lus douce . et par conséquent la plus menaçante, clic dit à madame de Rudesgens :

— Eh bien ! madame, comment éles-vous remise de votre évanouissement d'hier au soir?

— Parfaitement, repartit madame de Rudesgens; la chaleur, le bruit, une fâcheuse disposition...

20 LA COMTESSE I)E KONRION.

— Et peut-être aussi , dit Léona gracieusement , de fâcheux souvenirs évoqués par M. de Montéclain...

— Madame, fit madame de Rudesgens avec une colère soudaine, je ne vous comprends pas.

— Voulez-vous permettre à Sylvie de s'éloigner, madame? reprit Léona; peut-être alors pourrai-je mieux me faire comprendre.

Madame de Rudesgens eut peur, et, retenant Sylvie près d'elle , elle répondit :

— Ma fille ne doit avoir avec personne d'entretien auquel sa mère ne puisse assister, et je suppose que vous n'avez rien à me dire que ma fille ne puisse entendre.

— Comme il vous plaira, madame, répliqua Léona ; je suis la personne la plus accommodante du monde ; je puis, auprès des personnes intéressées , garder un secret pendant dix ans , et je puis le divulguer devant mille personnes assemblées... Que madame de Champmortain reste donc, puisque vous le trouvez convenable.

— Vous êtes bonne , madame , reprit Sylvie d'un ton suppliant ; a ous n'avez rien à dire à ma mère qui puisse lui causer de la peine , soit par rapport à elle, soit par rapport à d'autres personnes?

— Vous VOUS trompez, Sylvie, repartit gravement Léona ; ce que j'ai à dire à madnme de Rudcsgens est terrible , et })eut devenir pour elle une source de malheurs.

— Pour moi ! lit madame de Uudesgens, dont riuimeur acrimonieuse , toujours prête à se révolter, grondait sourdement , malgré la crainte qu'elle éprouvait.

— Pour vous , madame , dit Léona.

Madame de Rudesgens se redressa superbement et repartit avec liauteur :

— Pensez-vous ])Ouvoir me menacer comme vous avez sans doute menacé cette malheureuse enfant?

— Madame ne m'a jamais menacée, ma mère, dit Sylvie. Le hasard , ajouta-t-clle en balbutiant, lui a fait surprendre une entrevue innocente. Je vous le jure... elle connaît les sentiments dont je ne suis pas maîtresse... mais... je puis dire... que jamais...

— Sylvie , reprit Léona avec tristesse , vous êtes faible, et la passion peut vous rendre cruelle; mais vous souffrez autant du mal que vous faites que de celui que vous éprouvez. Laissez-nous, je vous en prie ; il ne faut pas que vous appreniez, comme moi , que tout est mensonge et hypocrisie dans ce monde; laissez-nous. Dieu vous a

gardé des sentiments de vénération et de respect dans l'àme ; ne risquez pas de les perdre. Laissez-nous.

— En vérité, madame, s'écria madame de Rudesgens , pendant que Sylvie écoutait Léona avec une surprise pleine d'effroi, en vérité, ceci dépasse toutes les bornes de l'inconvenance; oubliez-vous que vous êtes chez moi , que c'est devant une mère que vous dites à la fille de se retirer? Madame , ne comprenez-vous pas que si quelqu'un doit sortir d'ici, c'est vous?

— Restez donc, Sylvie..., dit Léona, dont la voix prit un éclat railleur et menaçant, restez... Et vous, madame, ajouta-t-elle en se tournant vers madame de Rudesgcns, êtes-vous bien sûre d'avoir le droit de chasser de chez vous la prétendue fille de Sophie Muller et de Joseph Miras?

A cette parole, et comme si tout à coup un fantôme hideux , épouvantable , s'était levé devant madame de Rudesgens , elle attacha sur Léona un regard éperdu, tendit vers elle sa main qui tremblait convulsivement, et répéta d'une voix entrecoupée et sourde :

— La fille de Sophie Muller et de... vous !...

— Oui , moi , repartit Léona.

— Sylvie ! Sylvie ! dit madame de Rudesgens

avec un geslc brusque et sans quitter Léona du regard , Sylvie ! sortez , sortez.

— Non , reprit Léona durement , qu'elle reste à présent pom* apprendre...

— Oh ! fit madame de Riidesgens avec nu cri désespéré et en joignant les mains, pas devant elle... pas devant elle...

C'était le mot que M. de Rudesgens avait dit à Sylvie. Misérable mère et nu'sérable fille, qui avaient à se cacher l'une de l'autre ! Ah ! toute faute a donc son châtiment !

— Allez, Sylvie , allez , ajouta Léona après un moment d'hésitation; mais souvenez-vous un jour que moi, l'enfant abandonné et proscrit, que moi, la femme perdue et que chacun se croil le droit d'insulter, souvenez-vous que j'ai eu pitié, moi... et que je n'ai [)as voulu me venger comme je l'aurais pu.

— Va , va , Sylvie, lui dit sa mère d'un ton égaré, va.

Sylvie s'approcha de sa mère et prit sa main pour la baiser ; mais madame de Rudesgens l'attira dans ^es bras et l'y retint longtemps en l'inondant de larmes. Léona les contemplait; une pâleur mortelle se répandit sur son visage, et dès que Sylvie eut quitté la chambre, elle

s'écria :

24 I-A COMTESSK DE MONRTON.

— Ah ! oui, voilà l'enfant chérie, la fille hienaimée, celle qu'on ne menace pas de chasser...

— Que me voulez-vous? que me demandezvous? dit madame de Rudesgens qui avait à peine la force de parler.

— Je veux me venger, repartit froidement Léona.

—De moi!... Mais, s'écria madame de Rudesgens, que vous ai-je donc fait?...

— Oh ! rien en vérité..., dit Léona avec une ironie malveillante, rien; une mère qui, pour cacher ses fautes, renie son enfant ; qui , riche d'une fortune colossale, la condamne presque à la misère; qui, pour s'assurer la possession légitime d'un grand nom , la dote par un acte faux du nom d'un laquais et d'une femme misérable, la mère qui fait cela a bien le droit de demander à sa fille : x Que vous ai-je donc fait?

- : Il

— Voulez-vous de l'argent?...

— Non...

— Voulez-vous une fortune?...

— Non...

— Mais que voulez-vous, mon Dieu?

— Je vous l'ai dit, je veux me venger.

— Mais de qui?...

— De madame de Monrion.

Quoique ce mot dût alléger l'épouvante que

MÈRE ET FII.I.E. 25

ressentait madame de Rudesgens, elle en resta comme glacée, tant l'accent de Léona était impitoyable et menaçant.

— De madame de Monrion? répéta-t-elle.

— Oui. de celle à qui votre mari, votre gendre et l'amant de votre fille sont allés tout à l'heure apporter une réparation de l'injure qu'on lui a faite chez vous.

— Mais, repartit madame de Rudesgens. il paraît que ces messienrs ont lu hier une lettre qui atteste finnocence de madame de Monrion...

— Cette lettre est fausse, dit Léona. Madame de Monrion est coupable, elle doit l'être, je veux qu'elle le soit...

— Vous voulez ! fit madame de Rudesgens en consultant l'expression du visage de Léona.

— Et vous le voudrez aussi..., repartit Léona. Et Sylvie le voudra comme vous.

— Mais quepuis-je, moi, contre cette pauvre jeune femme?

— Vous qui savez si bien prendre vos précautions pour mettre à l'abri votre honneur... vous ne savez pas comment on perd celui des autres?... Oh ! vous êtes trop modeste, madame; je venais vous demander des conseils...

Madame de Rudesgens baissa la tète, aussi furieuse que déselée d'être obligée de subir cet

empire implacable que Léona lui imposait si insolemment. Du reste, nul sentiment de tendresse ou de repentir, nulle émotion du sang n'avait agité ces deux femmes. Ce n'était pas là la reconnaissance d'une mère et d'une fille , c'était le pacte de deux coupables et de deux méchants.

— Mais, s'écria madame de Rudesgens avec colère, quelle main infernale a donc déchiré le voile ? Qui vous a appris ce secret ?

— Vous, madame, vous. Depuis longtemps, je sais que je ne suis pas la fille de Joseph Miras et de Sophie Muller. Avec l'acte qui m'assurait une certaine fortune se trouvait un écrit qui devait m'ètre remis le jour de mon mariage.

— Cet écrit, de qui est-il?

— De mon père.

— De votre père... de...

Madame de Rudesgens s'arrêta.

— Ce n'est pas possible... Il m'a juré que jamais il ne m'avait nommée, que jamais mon nom n'avait été écrit.

— Aussi, n'y est-il pas.

— Il me l'a écrit de son lit de mort.

— De son lit de mort! répéta Léona; il est donc mort?

— Vous ne le saviez pas? lui dit madame de

Rudesgens avec le regret de s'être laissée aller à l'effroi que lui avait causé la terrible apparition de celte fille abandonnée. Vous ne le connaissez donc pas ?

— Eh bien! non, repartit Léona ; il est inutile de nous arracher par surprise des secrets que nous devons nous dire sans détour. L'écrit qui m'a été remis le jour de mon contrat de mariage est adressé à M. de Montalcu.

— M. de Montaleu ! lit madame de Rudesgens, et il le connaît?...

— Pas encore, et il ne le connaîtra jamais, si vous voulez...

— Mais que dit-il cet écrit?

— En voici la copie, répondit Léona.

Madame de Rudesgens la prit avec anxiété et

lut ce qui suit :

<t Mon ami, au moment de partir pour un long voyage, je confie cette lettre à un notaire pour qu'elle soit remise le jour de son mariage à celle qui te la remettra à toi-même. Il se peut qu'un jour, malgré mes soins pour assurer sa fortune, elle tombe dans la misère et l'abandon ; je compte sur t(fi pour lui venir en aide, el pour forcer, au besoin, à la protéger, celle (|ui me l'a fait abandonner, et qui m'a forcé de com-

28 LA COÎITESSE DE MOIVRION.

mettre une action indigne d'un honnête homme. Gertrude-Sophie n'est point, comme le porte yon acte de naissance , la fille de Joseph 3Iiras et de Sophie Muller ; elle est ma fille , et elle est née d'une femme que tu connais, et dont tu as protégé la fortune. A l'époque de la naissance de cette enfant, cette femme était sur le point de se marier avec un de nos amis communs. Pour cacher sa faute à tous les yeux, et pour que jamais l'enfant abandonnée ne pût rechercher à qui elle appartenait , elle trouva deux misérables qui, à prix d'or, la reconnurent pour leur fille. Josepli Miras, un valet de sa mère, se chargea de trouver une complice. 11 profita de la misère d'une pauvre femme, appelée Sophie 3!ullcr. qui accepta le marché. Mais, comme je te l'ai déjà dit, un jour peut arriver où cette enfant sera abandonnée par sa mère supposée , comme elle l'a été par sa véritable mère. S'il en était ainsi, je te la recommande. Prends soin d'elle, et, au besoin, adresse-toi à celle dont l'immense fortune peut aisément réparer les torts de son premier abandon. Je ne te la nomme pas, tu la reconnaîtras sufiisamment en te rappelant ^uc c'est celle que nous désignions entre nous sous le nom de la Fée aux diamants.

Il ÈRE ET FII.I.E. 29

'(D'un aiilir côté, nioiinini. comme il est possible que la lille qu'il me laut abandonner ne tVit pas digne de ton intérêt; comme il ne faut j)as qu'elle abuse d'un secret que je n'ose confier qu'à toi ; comme il se peut que si je lui disais ici le nom de sa mère et le mien, elle s'en servit pour porter le désordre dans deux familles, je laisse à la prudence de juger si tu dois le lui révéler, de mesurer ce que tu peux faire pour elle, et de la protéger ou de la laisser à son abandon, selon qu'elle le méritera. Je signe cet écrit d'un nom, et je le scelle d'un cachet que tu connais tous deux aussi bien que mon écriture, et maintenant je puis partir, car je compte sur toi. i>

L'écrit était signé : matiikls lldwig, et le cachet posé près de ce nom portait un pistolet avec cette légende : lethum quam lutlm.

3Iadanie de Rudesgens resta un moment l'œil attaché sur cet écrit; puis elle regarda Léona, puis encore le papier.

— Oh ! disait-elle dans sa pensée, elle n'avait aucune preuve que cet écrit inutile et que M. de .Montaleu eût refusé de conqirendre , car il la hait et la méprise, et moi, comme une folle, je jue suis livrée tout entière.

30 I,\ COMTESSE l)E MONRIOIV.

Madame de Rudesgens froissa le papier avec colère.

— Ce n'est qu'une copie, lui dit froidement Léona, l'original est en mon pouvoir.

Madame de Rudesgens ne répondit pas, elle cherchait par quel moyen elle pourrait démentir tout ce qu'elle venait d'avouer à Léona. Celle-ci parut la deviner, car elle reprit aussitôt :

— Ne vous repentez pas, madame; car si cette révélation ne vous fût venue par moi, elle vous fût venue par un autre.

— Par qui donc?

— Par le fils de Sophie Muller.

— Mais il y a quinze ans, lorsqu'il s'est présenté à M. de Montaleu pour se faire reconnaître par lui...

— M. de Montaleu l'a chassé, et vous qui d'un seul mot eussiez pu détruire l'erreur du vieux marquis, vous l'avez laissé faire.

— C'était un misérable qui annonçait tous les vices possibles...

— En vérité?... dit Léona.

— Montaleu m'a raconté cela ; ce jeune homme, à peine âgé de quinze ans , l'a menacé de sa vengeance ; il a parlé de châtiment , que sais-je ?

— Et que pensez-vous qu'il soit devenu ?

MÉRt ET FILLE. 31

— Il pourrit prohîiblenicnt dans ht misère ou au l'oud dr (juclquc prison ; ce ne pouvait être qu'un misérable.

— Quel qu'il soit, dit Léoua . cet homme est ici.

— Et il sait... la vérité?

— Il doit la sa\oir; car il a assiste hier au souper de Montéclain.

— Au souper de Montéclain... Ainsi tel homme serait sans doute le malheureux qui sert le colonel ?

— Ah ! dit Léona en jetant un regard irrité sur madame de Rudesgens, que vous êtes bien tous les mêmes, vous dont la naissance et la fortune ont fait la vie, vous ne [)Ouvez concevoir qu'un être . quel qu'il soit , vaille quelque chose par lui-même : parce que vous l'avez rejeté insolemment dans la misère et l'ignominie, vous pensez qu'il vivra dans l'ignominie et la misère. Tout ce qui est grand, tout ce qui est fort, tout ce qui est puissant par sa propre valeur, vous est étranger... 3Iadame de Rudesgens, l'enfant que vous avez voué à la honte et à l'abandon porte aujourd'hui un nom plus célèbre dans le monde entier que m; le fut jajnais celui de votre noble mari. L'enfant renié par 31. de Montaleu, et que vous cherchez à re-

trouver dans les ordures des antichambres, était assis à votre table, l'égal par sa jeune renommée de tous ceux qui s'y trouvaient ; le fils de M. de Montaleu est le colonel Thomas Rien.

— El il sait la vérité ? fît madame de Rudesgens, qui n'avait fait nulle attention au mouvement oratoire de Léona.

— 11 doit la savoir comme je la sais, et maintenant, madame, il est une dernière chose dont il faut que vous m'informiez... quel est le nom de l'homme qui vous a si bien aidée à cacher votre honte?

— Son nom? dit madame de Rudesgens en palissant.

— Le nom de celui qui a adressé à M. de 3Iontaleu cette lettre qui peut vous perdre, si je le veux?

— Quoi ! vous ne le soupçonnez pas?

— Peut-être.

— Mais, reprit madame de Rudesgens à voix basse, qui donc a pu apprendre à Montéclain cette horrible histoire, si ce n'est?...

— Son père, n'est-ce pas? s'écria Léona avec transport.

Madame de Rudesgens ne répondit que par un signe muet.

— Oh! Montéclain! Montéclain! reprit Léona,

dont lout le visage s'illumina d'une joie terrible et menaçante, maliieur à toi, maintenant ! ■ — Que prétendez-vous donc faire?

— Ma mère, dit Lëona en la terrifiant de son regard de feu, il faut que madame de Monrion soit déshonorée, et il faut que Montcclain périsse.

— Mais poiu'quoi?... mais comment?...

— L'œuvre est commencée , vous m'aiderez à l'achever, ou bien vous, ma mûre, et Sylvie, ma sœur, vous périrez avec moi.

Ainsi Léona tenait dans ses mains la volonté de tous ceux qui l'entouraient : Cliam[)mortain, Brias, madame de Rudesgens, Sylvie, le féroce Hector, que leurs fautes ou leurs crimes faisaient ses esclaves ; Léda, dont la résistance et les remords s'étaient perdus dans la folie; le colonel, dont riionneur et la volonté étaient cnchainés sur un lit de mort.

ÉTAT D'J COETJR.

Madame do Monrioii venait de rentrer chez elle, après sa dernière rencontre avec Montéclain. •

Depuis deux jours, le cœur de Julie avait été en proie à des émotions si terribles et si diverses, qu'elle avait peine à se rendre compte de ce qu'elle éprouvait en ce moment. Frappée au luilieu du calme innocent de sa vie par l'injure grossière que lui avait laite madame deChampniortain, elle en avait souffert à la l'ois dans sa

ob l.A COMTESSE DE MOISIMON.

fierté et, dans la seule afTection qu'il lui fut permis d'avouer, celle de M. de l^îoutaleu, dont elle avait trouvé la protection si froide et si impuissante !

Comme nous l'avons dit, elle avait souffert aussi en ne voyant personne se lever pour venger son injure ; cet abandon lui avait fait amèrement sentir sa solitude dans ce monde , et l'indifférence d'un homme sur qui elle avait compté, sans cependant le connaître, lui avait rendu cette solitude plus déserte et plus affreuse.

Puis était venu ce coup terrible que lui avait porté M. de Montaleu. et qui avait fait descendre le cœur de Julie de la haute et chaste confiance qu'elle avait en elle-même. En effet, il lui avait appris deux cruelles vérités : c'est que la vertu la plus irréprochable n'est pas une sauvegarde contre la haine des méchants, et qu'elle n'est pas un droit à ces affections dévouées et exaltées qu'on ne trouve ç[ue dans la famille.

Le retour tardif de M. de Montaleu en présence du désespoir quelle avait fait éclater, n'avait pas consolé Julie. Bientôt, la proposition d'Hector de Montaleu, si bien accueillie par son oncle, lui avait encore mieux prouvé que son existence et son bonheur étaient à la merci de la crédulité d'un vieillard et de l'audace criminelle

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