‹ La comtesse de MonrionChapitre 52 sur 65 · ÉTAT DU COEUR. Ô · texte numérisé non relu

ÉTAT DU COEUR. Ô

core une fois rappelé dans le cœur de Julie l'espoir, la confiance , la foi ; mais à peine l'eut-elle quitté, que ses craintes la reprirent. Hélas! n'avait-elle pas déjà une fois été trompée par un autre, ou plutôt par elle-même? N'avait-elle pas aimé Amab pour un amour qu'il n'éprouvait pas? Ce fut alors qu'elle commença à écrire la lettre suivante:

« 3Ion frère, je t'écris à Florence, où tu étais il y a quelques jours ; cette lettre t'y trouverat-elle? je l'espère ; mais en quelque endroit de l'Italie qu'elle t'arrive , pars aussitôt , reviens à Paris, j'y serai. Charles, j'ai besoin de toi.

«t Je t'ai raconté, il y a longtemps, comment j'ai sauvé une pauvre femme du désespoir qui la poussait au suicide et du châtiment qui la menaçait. Cette action pour laquelle tu me disais de si bonnes paroles, que tu vantais comme un acte de sublime charité, on en a fait contre moi le prétexte d'une accusation infâme. Mais ce n'est pas là qu'est mon véritable malheur, la calomnie a été vite reconnue ; ce qui m'épouvante , ce qui me fait implorer ton retour , c'est moimême. Charles, je me souviens que lorsque je me laissais aller comme une folle à l'espérance d'être aimée, je me souviens que lorsque mon

imagination parait des plus nobles qualités celui qui ne m'avait jamais regardée que pour me trouver belle, je me souviens que ta froide raison portait sur lui un jugement qui n'était que juste, mais que mon cœur prévenu ne voulait pas accepter. J'accusais alors ton insouciance et ta légèreté, lorsque je n'étais trompée que par moi-même. Eb bien! Charles, mon frère, aujourd'hui encore, j'ai peur d'être la dupe des mêmes illusions.

te II y a ici un homme qui s'est fait mon défenseur. A le voir, à l'entendre, il semble que jamais respect ne fut égal au sien, jamais hommage plus sincère, et cependant cet homme passe pour un de ceux à qui le mensonge est facile. Il ne m'a point dit qu'il m'aime, mais il me le dira, j'en suis sûre, et je ne veux pas l'entendre : il lui serait trop aisé de m'abuscr. J'aimerais tant à le croire !

>i Pardonne-moi, Charles, je n'ai qu'une sauvegarde contre lui, c'est de le fuir ; je quitterai ce pays où il est, avant qu'une nouvelle entrevue lui ait appris l'empire qu'il exerce sur moi. Si je le rencontrais encore, lui, si renommé par son courage, ses terribles aventures, ses éclatantes séductions , son impitoyable parole , son fier dédain, sa suprême confiance en lui-même,

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si je le rencontrais encore comme je l'ai déjà vu deux fois, généreux, simple, bon, et timide devant moi comme un jeune homme qui s'épouvante de son premier amour, il devinerait trop aisément la joie que j'éprouve à le voir ainsi.

«I Et si ce trouble qui me flatte , si cette modestie qui m'enchante n'étaient qu'un rôle admirablement joué, si je disais à cet homme tout mon cœur pendant qu'il me cacherait si perfidement le sien, que dcviendrais-je, Charles?

<: Oh! n'aie pas peur, cependant, je ne fuis pas devant la crainte d'une faute ! Si puissantes que soient sur moi la présence et la parole de cet homme, elles ne prévaudront jamais contre ce que notre sainte mère m'a légué d'amour pour la vertu. Je ne suis pas comme une autre que j'ai vue souffrir à mes côtés . je ne redoute pas qu'il m'entraîne à oublier tous mes devoirs, il ne me perdra pas devant le monde, mais il peut me tuer en moi-même.

« Tu ne me comprends pas, Charles, car je suis folle, je le sens. Il ne m'a pas dit qu'il m'aimait, eh bien ! je ne veux pas qu'il puisse me le dire jamais. Je ne veux pas courir le danger de l'entendre, de le croire, et d'être trompée. Quand je serai loin de lui, s'il m'oublie, s'il me dédaigne, je n'aurai pas le droit de lui en vou-

loir , et , déshéritée de tout amour , je pourrai me dire dans le fond de mon âme : " Si je fusse restée, il m'eut aimée. » Vois à quel point je l'aime moi-même , mon frère , puisque je préfère, dans mon avenir, ma foi dans cette supposition à la crainte que j'éprouve de me tromper. Je vais donc partir, j'arriverai seule à Paris. Je m'y cacherai. Puis tu viendras, et alors je te dirai mieux mon àme.

«t Je suis seule ici ; il n'y a personne autour de moi à qui je puisse demander appui et conseil, excepté lui, à qui je me suis confiée comme je l'eusse fait à un vieil ami de mon enfance, car je l'ai mis sans réserve dans la confidence de mes douleurs, dans l'espoir de ma justification. Quand il m'a oiTert son dévouement, je l'ai accepté comme j'eusse accepté le tien, et je lui ai tendu la main comme je l'eusse fait à ce pauvre Villon ; quand il m'a promis de me venger de mes ennemis, je me suis sentie tranquille comme si un roi fût venu à mon aide; quand il m'a dit : ><■ Madame, je vous honore et vous respecte, î> je me suis sentie réhabilitée comme si mon père m'eût bénie. Il a pris tous les sentiments de mon âme... mon amitié, ma confiance, mon admiration.

« Oh ! vois-tu, mon frère, c'est là un pouvoir

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