ÉTAT DU COEUR
terrible , qui m'épouvante. Oh ! si cet homme me trompait ! s'il commençait par moi la vengeance qu'il poursuit conti'c 31. de Montaleu ! Je n'ose ni ne veux y penser. Je souffrirais trop de l'accuser, et j'ai peur de le croire sincère. Ce soir je quitterai ce pays. Je ne veux pas le revoir... Il me devinerait, et s'il me demandait si je l'aime, je ne lui mentirais pas... Viens donc, viens, toi, dont la raison est plus calme, tu me diras si je puis l'aimer, si je puis... Oh! mon frère, si ce n'était qu'une vaine terreur, si ce n'était que le ressentiment de ce que j'ai déjà souffert, si mes craintes étaient un outrage pour lui... s'il pouvait m'aimcr sincèrement... oh! mon frère, que je serais heureuse! que je serais fîère!... Et comment l'aimerais-je assez pour le payer de mon bonheur?... Mais non... Il faut partir, il faut... »
Julie en était là de cette lettre, lors([ue la porte de son appartement s'ouvrit tout à coup.
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Lorsque Julie lut si soudainement interrompue, elle vit entrer chez elle M. de Rudesgens, Champmortain et Brias.
— Pardon, madame, lui dit M. de Rudesgens de son ton le plus galant , nous avons fait demander, en entrant ici, M. de Montaleu ; mais on nous a répondu qn'il était enfermé avec quelqu'un qui, sans doute, lui a déjà appris le but de cette solennelle démarche. 11 nous a devancés près de M. de Montaleu, nous avons voulu
46 LA COMTESSE DE MOiVRION.
le devancer près de vous. Notre part est la meilleure, madame.
— De quoi s'agit-il donc, messieurs? dit Julie, qui ne pouvait se douter du motif de cette visite.
— Comme ce que nous venons faire ici, reprit M. de Rudesgens, vous intéresse autant que notre vieil ami , comme on ne saurait trop tôt rendre la joie et le calme à un cœur qui souffre , nous sommes venus vers vous, madame, pour vous offrir le témoignage de notre estime et de notre considération.
— Madame , ajouta Champmortain , vous qui avez le droit d'être si sévère , vous ne serez qu'indulgente , j'en suis sûr , et vous pardonnerez à madame de Champmortain...
— Oh ! dites-lui , repartit vivement Julie, que je ne lui demande que de me permettre de l'aimer comme une sœur.
— Merci , madame , lui dit le vieux Rudesgens, voilà delà bonne bonté... merci... Mais il faut que vous sachiez tout : il y a quelqu'un qui n'est pas ici et qui a fait mieux que nous tous ; c'est un homme dont on vous a dit beaucoup de mal, un homme qui a eu le tort d'aimer beaucoup et d'être beaucoup aimé , ce qui lui a fait la réputation d'un mauvais sujet. Mais cet homme