NOUVEAU MALHEUR
d'un homme qui recule devant une conviction qui le domine et qui le blesse, mais quel serait donc le père de cet enfant?
— Allez le demander, repartit M. de Montaleu d'une voix stridente , à celui qui allait le visiter en secret , à celui que nous y avons rencontré , à celui qui , dans le moment où je vous parle, le cache dans son château. Allez le demander au défenseur généreux de madame de Monrion , allez le demander à Montéclain.
Ainsi se développait le système que Léona avait enseigné à Hector et que celui-ci, tout inspiré des leçons perfides de cette femme , avait à son tour persuadé à M. de Montaleu. Déjà l'incertitude avait pénétré dans l'esprit de Chani])mortain, de M. de Rudesgens et de Brias. Julie ne sortait pas de son silence et de son immobilité , son regard demeurait invinciblement attaché sur Hector. Brias se tourna vers elle :
— Madame ! . . . lui dit-il, vousavezentendu ?.. . Julie ne lui répondit pas...
— Madame , reprit Champmortain , tout cela n'est pas vrai... n'est-ce pas?
— Laissez... laissez continuer M. de 3Ion-laleu, répondit-elle d'une voix brève et sifflaufc.
— Je pense en avoir assez dit, reprit celui-ci, pour que vous compreniez...
54 I.A COMTESSE DE MONRION.
— Non, dit Julie avec ua sourire effrayant, vous ne m'avez pas encore expliqué pourquoi Léda a disparu...
— Ceux qui l'ont si souvent fait demander à la ferme pourraient nous expliquer cela mieux que ceux qui ne se sont pas occupés d'elle , repartit M. de 3Iontaleu,
— Ah! fit Julie, bien; et comment cxpli- (|uerez-vous l'assassinat du colonel Thomas Rien?
— Celui qui lui avait remis une lettre supposée devait vouloir la lui arracher à tout prix.
— Et il l'aurait fait par un assassinat? s'écria Brias.
— C'est lui, dit Hector, ou c'est moi... choisissez...
Pour la première fois , Julie détourna ses yeux d'Hector pour regarder l'un après l'autre M. de Rudesgens, Brias et Champmortain ; mais tous trois hésitèrent devant cette audace incroyable. Peut-être leur conviction était-elle encore incertaine; mais combien peu d'hommes eussent osé prendre la responsabilité du terrible choix qui leur était offert, surtout dans une affaire où ils n'avaient ni les uns ni les autres un intérêt direct! Julie Jeur laissa le temps de répondre. Puis, lorsqu'elle les vit se renfermer dans leur silence , elle se leva , alla droit à M. de
NOUVEAU MALHEUn. 55
3Iontalea , et lui dit d'une voix solennelle :
— Adieu, monsieur, la malédiction du ciel est sur votre maison. Et vous, messieurs, ajoutât-elle en se tournant vers les autres , n'accusez que vous-mêmes des malheurs inévitables qui vous frapperont vous et les vôtres. Adieu!
— Des menaces! s'écria M, de Montaleu avec colère .
Julie s'arrêta ; la force surhumaine qui l'avait soutenue jusque-là parut prête à fléchir ; elle crut un moment pouvoir entrer dans la discussion des raille circonstances fatales qu'on venait d'accumuler contre elle ; mais elle comprit qu'elle y perdrait l'énergie désespérée qui l'avait empêchée de se tordre en cris , en larmes , en sanglots ; elle ne voulut pas donner encore une fois à M. de Montaleu le spectacle de cette douleur qui l'avait déjà justifiée , et elle allait sortir de l'appartement, lorsqu'un domestique annonça M. le marquis de 3Iontéclain.
— Montéclain ! répétèrent ensemble tous ceux qui étaient présents.
— Lui! s'écria Julie en l'apercevant. C'est bien , mon Dieu , c'est bien , ajouta-t-elle en reculant jusqu'au fond de sa chambre , pendant qu'il s'avançait pâle , l'œil étincelant, mais calme et maitre de lui.
Julie tomba sur un siège et reprit son immobilité. On eût dit que , spectatrice insensible de ces terribles scènes, elle reprenait tranquillement sa place pour les voir se développer devant elle. A ce moment une seule et fatale pensée occupait cet esprit désolé. Quelque chose de cruel s'était glissé dans cette âme si naïve et si pure, un sentiment inconnu avait fait tressaillir ce cœur ; la méchanceté humaine avait inspiré à cet être tout formé par le ciel de bonté et de candeur de se dire en elle-même :
<c Moi aussi je serai implacable ; moi aussi je
me vengerai.
Ainsi la calomnie, qui perd les faibles en les écrasant sous la honte qu'elle leur jette, perd aussi quelquefois les forts et les justes, en leur inspirant la colère et la vengeance.
Cependant M. de Montaleu s'était écrié à l'aspect de Montéclain :
— Vous ici, chez moi, monsieur ! qu'y venezvous faire ?
— Il y a dans ma maison, répondit Montéclain d'une voix parfaitement calme et sereine, il y a chez moi un homme qui touche à ses derniers moments, et qui a besoin de vous parler, M. de Montaleu, Cet homme m'a chargé devenir vous demander cet entretien . Voilà pourquoi je suis ici.
IVOtlVEAU MALHEUR. 57
— Quel est cet homme? dit M. de Montaleu.
— C'est le fds de Sophie Muller, répondit Montéclain.
— Le fils de Sophie Muller ! répéta le vieillard , je ne veux pas le voir.
— C'est bien , reprit Montéclain , j'ai accompli la mission dont je m'étais chargé. Vous entendez tous, messieurs , que M. de 3Iontaleu refuse l'entretien que lui demande à l'heure de mourir l'homme qui m'envoie ici...
— II suflit , monsieur, repartit le marquis eu faisant un geste qui ordonnait à Montéclain de se retirer.
— Pardon, monsieur, dit froidement 3Iontéclain , mais dans cette chambre je suis chez madame de Monrion plutôt que chez vous, et j'attendrai ses ordres pour la quitter.
— Vous vous trompez, monsieur, lui dit Julie, je ne suis pas chez moi.
— Ah ! dit Montéclain en souriant dédaigneusement, le crime est donc accompli?...
— Monsieur, dit M. de Montaleu qui frémissait de colère , vous oubliez que vous êtes chez moi !
— Non, M. le marquis, répondit Montéclain en s'inclinant , c'est pour cela que je vous demande la permission d'adresser une seule
question à M. cleEriasetàM.deChampraortain.
— ■ Hàtez-vous donc, dit M. de Montaleu , et ne me donnez pas le temps de me souvenir que vous avez insolemment cliassé mon neveu de chez vous.
Montéclain s'inclina de nouveau , et , se tournant ensuite vers Brias et Champmortain , il leur dit :
— M'avez-vous tenu la parole que vous m'avez donnée hier, messieurs ?
— Nous sommes venus pour cela , repartit Brias d'un ton triste et embarrassé; mais M. le marquis de Montaleu vient de nous révéler de si singulières circonstances...
— Vraiment ! dit Montéclain en regardant Brias d'un air à la fois railleur et terrible 5 et ces circonstances, elles vous ont l'ait hésiter, elles vous ont laissé un doute dans l'esprit?...
— Mais..., lit Brias.
— Dites-les à M. de Montéclain. s'écria vivement Julie, en sortant enfin de cette résignation résolue où elle s'enfermait.
— C'est inutile, madame , reprit Montéclain , je les sais toutes. Je sors de chez madame de Rudesgens , où madame Léona Amab les avait racontées comme M. Hector de Montaleu les a racontées ici.
WOIIVEAT MALHEUR. 50
— Et VOUS avez osô oniror diins mn ninison? (lit M. d(? Moiitaloii.
— Oui, iV'pondit ftlontéclaiii , parce que je savais que vous étiez tous ici , et que j'ai à tous une promesse à vous faire. A vous d'abord , Hrias, dil-il avec un accent qui fit tressaillir tous ceux qui l'écoutaient , à vous que j'ai voulu sauver, je vous promets la ruine ; à vous , M. de Rudesgens, le ridicule et le désespoir aussi; à \ ous , Cliampmortain , le déshonneur et la mort peut-être-, à vous, M. de Montaleu, la lionte de \otre passé , le remords de votre égoïsme ; et à vous . vicomte Hector de IMontalen , je vous promets le bagne ou l'échafaud.
A cette terrible allocution , toutes les bouches s'ouvrirent pour la menace , toutes les mains semblèrent se lever pour écraser l'imprudent qui venait braver tous ces hommes. .. Mais Montéclain resta calme, fier, superbe, et soit que son regard intimidât les plus résolus , soit que la position fausse où chacun de ces hommes se Irouvaitles avertît que Montéelain pouvait tenir ces menaçantes promesses , tous s'arrêtèrent pendant qu'il s'avançait vers madame de Monrion et qu'il lui disait :
— Et à vous, madame, je vous promets la pitié , le respect et l'admiration du monde.
— J'ai besoin de plus que cela , lui dit Julie en se levant et en lui tendant la main.
— Ah ! lui dit Montëclain , doucement , vous n'avez pas besoin de vengeance , vous.
— Non , monsieur, lui répondit-elle en rougissant , mais j'ai besoin d'un asile.
— Venez donc , madame , reprit Montëclain , et celui que je vous ouvrirai , si modeste qu'il soit , sera plus sacré que ce château où l'on vous a denx fois laissé insulter.
Aussitôt il prit la main de Julie et passa avec elle entre tous ces hommes qu'il venait d'insulter. Chacun lui dit en passant le mot provocateur qu'exigeait l'outrage qu'il avait reçu ; mais Montëclain dédaigna de répondre jusqu'au moment où, arrivé près du seuil, il se retourna et leur dit :
— Messieurs , cette journée vous appartient encore. Réfléchissez... J'attendrai vos excuses jusqu'à ce soir... mais demain...
— Demain, dit Hector avec fureur, vous aurez à me rendre compte de vos outrages.
— Demain, repartit Montëclain, je laisserai faire justice; demain , il sera trop tard pour vous tous. Adieu.
LE CHATEA'J DE l/IOlfTÉOLAIir.
Le colonel Thomas était couché dans une vaste chambre du château deMontéclain. Bricord était assis au chevet de son lit, au pied duquel se tenait Aly 3[uley. Le fermier et le soldat se regardaient tous deux, comme s'ils se fussent communiqué, de cette façon , des pensées qu'ils ne pouvaient se dire tout haut. 3Iontéclain, soucieux, agité, se promenait dans cette chambre, l'ne croisée, voilée d'épais rideaux verts, éclairait à peine cette immense pièce, toute tendue 3. 6
d'étoffes sombres, et un silence profond régnait entre ces quatre hommes.
Tout à coup Bricord et Aly Muley se levèrent par un mouvement simultané, comme si dans le muet langage de leurs regards ils eussent délibéré et arrêté un projet commun.
Ils firent quelques pas pour sortir ; Montéclain les arrêta,
— Où allez-vous? leur dit-il.
— Où je devrais être allé depuis longtemps , répondit Bricord, chez M. le vicomte de Montaleu.
— Et qu'iras-tu faire ?
— Ce que j'irai faire , maintenant que vous m'avez avoué la vérité, vous ne le savez pas?... j'irai lui demander raison. ..
— De quoi?... dit froidement Montéclain.
— De quoi? s'écria Bricord, est-ce que vous voulez vous moquer de moi, M. le marquis, de me faire une pareille question?... Ce misérable n'a-t-il pas séduit ma femme? ma femme, entendez-vous?...
— Tu oublies que, dans le système que Léona a inventé, cette séduction est un mensonge inventé par moi et madame de Monrion ; tu oublies c[u'il s'est donné de cette façon le droit de refuser.
— Ah ! qu'il ne me refuse pas, reprit Bricord,
LE CHATEAU DE MOMTÉCLAtN. 65
OU, sur mon âme, je le tuerai comme un chien. ..
— Des menaces, (il Montéclain, pour qu'on puisse dire que c'est moi qui t'ai poussé à les faire!... des violences que, dans la position qu'il s'est faite, il a le droit de repousser par tous les moyens de défense!... car, lorsque tu iras l'accuser d'être l'amant de ta femme, il te répondra que ce n'est pas vrai...
— Mais je lui dirai...
— Que moi et le colonel nous t'avons aflirmé l'existence de cette lettre, où ta femme fait l'aveu de sa faute : mais cette lettre ils la déclarent supposée... cette lettre, d'ailleurs, ne le nomme pas.
Bricord se frappa la tète avec désespoir, et se laissa retomber sur son siège.
— M. de Montéclain a raison, reprit le colonel, il n'est pas encore temps.
— Ah çà, s'écria Aly Muley, il sera donc dit que les gueux, les voleurs, les canailles de toute espèce, auront le droit de marcher la tète haute, de faire toutes les infamies du monde, et que les honnêtes gens devront rester là tranquilles, la tète basse... sans souftler mot!... Non, sapredieu ! non ! Je comprends que vous disiez à Bi'icord qu'il n'est pas encore tenn)s , mais , de par tous les diables ! personne au monde ne m'em-
f)4 LA COMTESSE DE MONRION.
péchera d'aller chez ce grand marquis, chez cette vieille cravate blanche , qui sait que son fils est ici avec une balle dans la poitrine, et qui le laisse là en disant : « Va , meurs , souffre, je ne m'en soucie guère... » Oh ! non , non ! j'irai lui dire son fait ! Une momie à qui le bon Dieu a fait cadeau d'un fils qui rendrait fier le roi de France et des Français , et qui le renie , et qui... Ah ! je vais lui en tailler une bavette !
- — Reste, fit le colonel, reste. Ce n'est plus ainsi que je veux me venger. Montéclain, vous me tiendrez votre parole ; vous réparerez le mal qu'a fait votre père.
— Oui, dit Montéclain, et je vous remercie de ne pas l'avoir maudit.
- — A l'heure où je suis, repartit Thomas, on ne maudit plus; on a trop besoin du pardon de Dieu pour ne pas songer à pardonner aux autres.
— Est-ce que vous souffrez davantage? s'écria Aly Muley en se précipitant vers le lit.
— J'ai contrevenu aux ordonnances du docteur, dit Montéclain , en vous racontant ce qui s'était passé chez M. de Montaleu; mais, à mon sens, il valait mieux vous porter ce coup que de vous laisser dans l'affreuse incertitude où vous étiez.