LE CHATEAU UE MONTÉCLAIIV
quelles même ils sont étrangers. Presque jamais l'amant d'une femme n'est son confident.
Mais dès que Montéclain se fut éloigné, dès que Julie resta seule avec sa douleur, elle put compter avec elle-même. C'était là un de ces terribles moments de la vie où les cœurs les plus nobles , les esprits les plus droits subissent de terribles atteintes. Le doute leur apparaît , et quelquefois ils crient comme le vaincu de Pharsale : «La vertu n'est qu'un mot. » D'autres fois, et ce danger est le plus grand de tous, avec le doute, la lassitude et le dégoût pénètrent dans ces âmes désolées. Après s'être dit : « A quoi bon la vertu ? » elles se disent : <c A quoi bon la vie? 1»
Bientôt Julie, épuisée de larmes, épuisée d'espérance, voulut s'arracber à la pensée de mourir qui s'était emparée d'elle. L'infortunée rassembla tout ce qui lui restait de forces pour donner les ordres nécessaires à son départ. Elle venait d'envoyer cbez M. de Montaleu , et avait fait demander sa voiture et ses chevaux pour partir à l'instant même ; elle voulait fuir à la fois ses ennemis et son prolecteur, et celui-ci l'épouvantait peut-être plus que tous les autres.
Mais ce n'était pas là un projet raisonné et formé dans un but déterminé. Elle fuyait in-
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stinrtivcnient. comme l'enfant qui a pénétré (l;ins une caverne, et qui. surpris par des murmures qui répouvantent. s'échappe précij)itamment et ne s'arrête que lorsqu'il est assez éloii^uc de cet antre ellrayant pour oser en regarder l'entrée et réfléchir à ce qui a pu lui faire peur. De même, Julie voulait se mettre à distance de tous ceux qui lui avaient fait du mal , quitte à s'arrêter ensuite, pour rélh'chir et prendre un parti.
La pensée de fuir la pressait cl doininait toutes les autres ; elle se sentait incapable de s'occuper d'elle-même tant qu'elle serait dans le pays où elle avait tant souffert. Elle attendait dans une iuipaticnce folle, lorsqu'elle vit entrer dans sa chanihre la nourrice de Saint- Faron et l'enfant (|ui avait clé pour elle l'occiision de laut de douh'urs. Julie, à l'aspect de celte fcnnne et de cet enfant, fut saisie d'un terrible elfroi.
— Que venez-vous faire ici, iualheurcusc? ditelle à la nourrice.
— Je viens, lui ré|)ondit la pauvre fenunc, vous présenter, pour que vous le hcnissiez, l'enfant dont vous avez eu pitié.
— Pour que je le bénisse, unn-nuira Julie, uïoi ! inoi !...
lille regarda un moment l'enfant. Arrachée
lE rn\TFAi DK M(nTÉri.\i>. ^ f)9
soiidaiiu'ini'iil j);ir ^()ll iisjxHi iiu dcsordic tic ses IciTcurs, raiiu'iu'c à la pcnsi'C (liMl('\oir qu'clliî s'était imposé ot (|nVllc allait oublier, raiït'rinic loiil à coup dans la « ausc (piVlle était prête à déserter, elle prit l'enfant dans ses liras . et s'écria :
— Kh l)icnî non , je ne l'abandonnerai pas. A ce moment, elle était i;rande . elle était
lièrc, elle était sublime.
— Oui donc vous a envoyée ici' dit-elle à !a nourrice.
— .Moi, madame, lit Monléclain en entraid. Julie poussa un cri et serra l'enfant sur son
cœur, comme >"il eût dû être un bouclier contre le trouble que lui a[)portait la présence de Mont«'elain; «'Ile s'abritait derrière sa noble action pour résister à l'empire de celui (pii en avait été le complice.
— Vous, monsieur, s'écria-t-elle, \ous m'avez cuvoyc cet enfant, et pourcpioi?
— Je vais vous le dire, madanu'. rc-poiidil iMontéclain en s'inclinant devant elle.
Etait-ce une pré\ention? était-ce un charme particulier attaché' à Montcclain ' ou |)lutùt n'était-ce pas ce sens excpus du cieur qui ra\('rlil «le la sincérité des sentiments ? Ouoi que ce lut. dès que Mt)ntéclaiu était devant elle, Julie .se
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sentait comme entourée de respect, de bienveillance, de justice. Elle s'assit tenant l'enfant sur ses genoux, pareille en ce moment, par sa beauté, par sa candeur, à la Vierge sainte à laquelle Aly Muley l'avait comparée. Montéclain eut quelque peine à ne pas lui dire qu'il l'aimait et à ne pas l'adorer ; mais il n'était pas temps pour lui : il lit taire la vive émotion qui le troublait, et il reprit, les yeux baissés, tant il craignait de la voir si charmante et si belle :
— Je vous ai envoyé cet enfant, parce que sa vue seule pouvait vous rappeler tout ce que vous avez fait , et vous avertir de tout ce qui vous reste à faire. En effet, le cri de cette innocente créature a été plus éloquent sur votre cœur que ne l'eussent élé mes raisonnements, mes protestations et mes prières. Me trompé-je, madame, en vous disant que je vous ai laissée perdue dans votre désespoir, doutant de tout en ce monde, et que je vous retrouve forte, résignée et résolue à combattre pour votre cause?
Julie rougit; cethonmie, qui pénétrait si bien le secret de ses sentiments , l'étonnait et lui faisait peur.
— Oui , monsieur, c'est vrai , lui dit-elle, je suis plus forte depuis que j'ai revu cet enfant ,
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car je l'avenis oublié, cl vous m'avez rappelé que j'avais encore un devoir à remplir.
— Et je savais que vous racccpteriez , ajouta Montéclain, el que vous l'accepteriez avec courage et orgueil,
— Je vous reniercie , dit Julie confuse el tremblante.
— Mais croyez-moi. madame, reprit IMonléclain, il n'y a pas une autre femme dans le monde à qui j'eusse osé envoyer pour consolation el pour espérance l'être qui a été pour elle l'occasion de tant de douleurs. Mille autres à voire place, innocentes comme vous, calomniées comme vous, l'eussent maudit et repoussé. Mais vous, madame, vous l'avez pris dans vos bras, vous le tenez sur vos genoux, vous le pressez sur ce cœur tout saignant encore des blessures qu'il vous a values; vous n'êtes pas seulement innocente et bonne, madame; vous êtes grande et vous êtes sainte !
Julie frémissait sous la parole de Montéclain ; ce langage, si flatteur qu'il fût, elle croyait à sa sincérité. La voix de Montéclain ne trcmblaitcl!e j)as? l'adoration ne brillait-elle pas dans ses yeux de l'éclal Immide des lai'mcscju'il réprimait à grand peine? Oli ! (ju'il eût été bien moins puissant, s'il lui eût parlé de son amour ! Elle
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essaya de balbutier quelques paroles , mais sa voix s'éteignit dans les pleurs qui la gagnèrent doucement ; et comme, en baissant la tète-pour les dérober aux regards de Montéclain, ses larmes tombèrent sur le front de l'enfant qui lui souriait, elle les essuya avec ses baisers, conmie si elle eût effacé la trace d'un aveu.
Montéclain se détourna, il sentait faillir en lui la résolution qu'il avait prise de ne pas crier à Julie, du plus profond de son âme : « Madame, madame, je vous aime. i> Il y eut un court instant de silence, et Montéclain reprit enfin :
— Madame , merci à Dieu et à vous , de ce que mon espérance n'a pas été trompée, de ce (pi'un moment de calme a pu rentrer dans voire âme, et me permet de vous dire ce que vous n'eussiez peut-être pas pu entendre sans cela. Vous voulez fuir, madame, ^ ous ne le devez pas.
— Je ne le dois pas, dites-vous, et que puis-je faire ici ?
— Attendre votre justification.
— Pour attendre , monsieur, il faudrait , dit Julie avec un amer désespoir, il faudrait que j'eusse un asile où m'arrètcr.
— Celui-ci i)eut sufiin; à cette journée, madame, et ce soii' \ ous en aurez un digne de vous, ou bien je vous aurai placée sous une protection
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que personne ne peut refuser. Ce soir, madame, vous rentrerez Iriomplianle et v«'nérée dans la maison de M. de 3Ionlaleu, ou bien vous serez sous learide de la loi.
— Je ne rentrerai pas dans la maison de M. de ^fontaleu. lui répondit amèrement Julie.
■ — 11 vaudrait pourtant mieux qu'il en (Vit ainsi.
— C'est vous qui me dites eela? vous, monsieur, après les menaees que vous lui avez faites?
— Oui, madame, e'est moi qui vous le dis; ear de ces menaces, j'en tiendrai quelques-unes, je le jure ; mais il en est d'autres dont je voudi'ais que le repentir des coupables me déliât.
— Ali ! fit Julie en regardant doucement Montéclain, vous pardonneriez donc à ceux ([ui n'ont été que faibles ou trompés?
— On ne vous a|)proclie pas impunément , madame ; on apprend avec vous des sentiments que l'on ne connaissait pas. L'homme qui se croyait fort, parce qu'il avait été implacable. celui qui mettait sa gloire à ne laisser aucune attaque sans réponse, aucune injure sans vengeance, aucune faute sans châtiment, sait depuis quelques jours où est la véritable lorce, la \raie gloire et la vraie grandeur... Oui. je pardonnerai , madame , à votre exemple et à celui de
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Dieu, je pardonnerai à tous ceux qui, d'ici à ce soir, viendront me témoigner de leur repentir.
— D'ici à ce soir ?
— Le terme ne peut être reculé ; un crime a été commis, le sang d'un homme a été répandu, celui d'une femme aussi, peut-être; les magistrats sont avertis . j'ai dû le faire; ce soir, un procureur du roi viendra dans le pays porter le flambeau de la justice dans ce ténébreux dédale de crimes et d'intrigues. Malheur à ceux qui le laisseront arriver avant de s'être mis à l'abri de ses perquisitions derrière votre pardon!... car alors tout sera dit. Une fois en présence du juge, je ne mentirai pour rien , ni pour personne ; je mettrai au grand jour les fautes des uns et les crimes des autres , et si la loi n'en frappe que quelques-uns , la honte du moins les atteindra tous !
— Oh ! ils se repentiront, je l'espère, dit Julie comme si elle priait.
— Ange du ciel !... murmura tout bas Montéclain, qui ne t'aimerait pas?
— Vous disiez?. . . fit Julie qui n'avait pas saisi ces paroles à peine articulées par 3Iontéclain.
Il se remit de la nouvelle émotion qu'il venait d'éprouver et reprit d'une voix qu'il s'efTorça de rendre calme :