‹ La comtesse de MonrionChapitre 58 sur 65 · I.E CHATEAU DE MOiNTÉCLAIN · texte numérisé non relu

I.E CHATEAU DE MOiNTÉCLAIN

— Je dis, madame, qu'il faut que vous veniez ce soir au château de Montéclain.

— Moi !... s'écria Julie en tressaillant.

— Vous, madame...

— Chez vous, monsieur?...

— Madame, aous y trouverez pour vous recevoir ou des amis à qui vous pourrez vous coniier, ou un magistrat qui sera prêt à vous eutendre.

— Chez vous? répéta Julie.

— Chez moi , madame , et jamais cette demeure où sont appendues à mes vieux murs les images de mes ancêtres , cette demeure où plus d'une reine de France a accepté l'hospitalité de mes aïeux, jamais cette demeure n'aura été plus honorée qu'elle ne le sera par votre [)résence.

Julie ne répondit pas; toute son âme tressaillait et la poussait à obéir en aveugle à cet homme dont la parole la charmait. Cependant elle s'épouvantait en pensant à ce que la calomnie avait t'ait de ses plus chastes et de ses plus innocentes actions ; mais presque aussitôt elle s'indignait de ne plus oser avoir cette généreuse confiance qui ne lui eût pas permis d'hésiter quelques jours avant; elle tremblait aussi de faire injure à celui qui, sans la connaître, s'était dévoué à sa

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cause et à la cause duquel elle était désormais attachée.

Elle restait devant Montéclain la tète basse, la rougeur au front, la poitrine haletante. Il comprit son hésitation.

— Faut-il que je vous dise plus? s'écria vivement Montéclain; i'aut-il que je vous jure sur mon honneur de gentilhomme ?

— Non , (lit-elle en se levant soudainement, j'irai.

— Oh ! que Dieu vous remercie pour moi , madame! reprit Montéclain.

— Je ne vous ferai pas l'injure de vous dire, fit Julie en l'interrompant, que je suis une pauvre femme seule au monde, que je suis un pauvre cœur éperdu et qui ne sait plus où est le bien et le mal ; je ne vous dirai pas qu'il est facile de in'entraîner dans un piège, où peut s'achever la perte de mon honneur... non, monsieur, je ne vous dirai j)as cela... Je vous crois un honnête homme.

Montéclain mit un genou à terre devant clic :

— Merci, madame, merci, lui dit-il d'une voix exaltée et profonde.

Julie le regarda ainsi sans en paraître surprise ni alarmée, et conlimia :

— Mais je vous dirai : Je suis à bout de forces,

lE CHATEAU l)E MO.'NTÉCI.AIiV. 7

jr ne siipporfcrais plus, snns perdre l;i raison 1111 la vie, d'aussi poignantes émotions que celles ipie j'ai souffertes de[)uis quelques jours. Je ne \ oudrais pas reeonimencer la lutte que je subis à celte heure même; épargnez-moi , monsieur, et quel que soit l'accueil qui m'attende chez NOUS... que ce soient des amis ou un magistrat (jui doivent m'y recevoir, laites que j'en puisse sortir délivrée de riiorrciir de toutes ces accusalions.

— Je vous le jure, madaïue.

— Et maintenant, monsieur, j'irai... à mon tour, je vous le jure, j'irai.

— Merci, madame, merci encore, dit Montc;clain en attachant sur elle un regard éperdu ; je vais vous attendre... Oh! reprit-il en se levant avec un mouvement lier et joyeux, ce n'est pas vous qui serez réhabilitée aujourd'hui, c'est moi. moi en (jui vous aurez eu conliance, moi dont vous sanctifierez la demeure, moi que vous avez accepté pour défenseur, moi <[uc vous avez élevé jusqu'à vous... .Merci, madame, merci... je vous attends.

Il s'éloigna.

&ÉP£F.i.TI01T.

Dans une autre partie de la vallée, deux des personnages de celle histoire sortaient en même temps, chacun de sa maison, chacun après avoir lu une lettre qui venait de lui être remise par un domestique appailenant à IMonlécIain: c'était Sylvie d'une part, Brias de l'autre. Tous deux se cherchaient.

Nul rendez-vous n'avait été convenu cnlie eux. Brias, poussé par son inquiétude, sortit au hasard. Sylvie avait lait de même. Sans savoir

où elle ])ourrait rencontrer Brias, elle alla vers l'endroit où ils avaient coutume de se voir. Brias y était déjà.

Ils coururent l'un vers l'autre, dans un trouble pareil, agités, inquiets, et comme épouvantés de leur rencontre.

— Ah ! c'est vous que je cherchais, s'écria Brias en apercevant Sylvie.

— 3Ioi aussi je vous cherchais, repartit madame de Champmortain d'une voix altérée. Tenez, Frédéric, lisez ; voici la lettre que je viens de recevoir de M. de 3Iontéclain, ajouta-t-elle en la lui tendant.

— Et voici celle qu'il vient de me faire remettre, reprit Brias en donnant à son tour une lettre à madame de Champmortain.

Brias lut ce qui suit :

« 3Iatlame, c'est une étrange prétention pour un homme dont la vie a souvent mérité le blâme des honnêtes gens, de vouloir vous donner des conseils, à vous qui n'avez à rougir de rien. Cependant je le ferai. Ils n'auront pas l'autorité calme et respectable de la vertu, mais ils en auront Tine pins |)uissante peut-être, c'est celle de l'expérience. Vous êtes jeune et belle, madame, pleine de passion et de sensibilité; vous avez

i-lr ini'i'oiiiuic, et volrc ficrlé s'est iiuligiiéc dr l'abandon où ou vous laissait.

<i S'il est une excuse au désir de chercher une c(uisoIatiou aiHeurs que dans une nuielte résignation, celte excuse, vous l'avez plus que personne. Mais laissez-moi vous le dire , madame, le mallicur n'a de sincère et noble consolation que dans le devoir. Je pourrais vous dire combien j'ai vu d'existences coniprouiises ou brisées, parce que le cœur, ijidigné de ses souffrances, s'est révolté un jour et s'est écrié : » Moi « aussi, je me vengerai ! :■ Mais je ne veux d'autre exemple que le vôtre. Pour avoir cédé au cri d'une colère légilinie, vous avez été enveloppée dans les intrigues d'une iemme perdue, qui s'est servie de l'ombre d'une faute pour vous rendre com[)licc (le ses cruautés, et vous faire aider à ses calomnies. Dominée par la peur que vous inspire celte femme que vous méprisez à tant de titres, vous avez frappé une autre femme (pie vous sentez innocente au fond de votre âme.

« Et maintenant. qu'est-iJ arrivé? C'est qu'on m'a mêlé à ces odieux mensonges, c'est qu'on m'a forcé, sous peine d'être le dernier des hommes, à montrer dans toule sa j)urelé l'innocence de celle qu'on a si odieusement outragée, à faire

voir dans toute sa bassesse l'infamie de celle qui l'a attaquée, et nécessairement à expliquer les motifs de ceux qui ont prêté la main à ces calomnies.

<( Que ferai-je , madame ? Je l'ignore. Ma conduite ne peut être dictée que par celle de mes ennemis. A toute personne qui voudra encore soutenir que madame de Monrion est coupable, il faudra que je réponde et que je dise quel intérêt caché la fait parler tout haut contre la vérité qu'elle ne peut ignorer.

>c Oh ! madame, quel rôle pénible de ne pouvoir sauver l'honneur d'une femme qu'en touchant à celui d'une autre ! Vous ne me réduirez pas à cette douloureuse nécessité. Vous vous joindrez à moi pour rendre hommage à la vertu qui souffre; c'est le plus noble courage de la vertu qui chancelle; et vous l'aurez. Ce retour absoudrait une coupable, il sera la couronne triomphale de la lutte où vous n'avez pas succombé. Oh ! venez, madame, joignez-vous à moi ; préférez le calme douloureux d'un malheur irréprochable aux tristes joies de la vengeance. Je vous vois souffrir, je vous sens souffrir, et je sais ce qu'il vous faut pour vous consoler : c'est de rester digne de vous-même.

« Vous ne connaissez encore que les tour-

ments frune espérance coupable, n'apprenez jamais ceux (l'une l'aule irréparable... La rougeur pèse au front, et vous êtes trop habituée à porter la tête haute, pour que vous puissiezsansen mourir la courber sous le poids d'une faute. Osez regarder autour de vous, voyez à quel comble d'infamie est tombée la femme qui veut vous perdre, à quel comble de misère est réduite celle dont l'absence reste inexplicable... Chassez de votre âme cette soif de vengeance qui seule vous a égarée... Venez, je vous attends!... Par pitié pour vous, qui méritez le respect de tous, venez tendre la main à une femme dont l'innocence recevra un vif éclat de votre témoignage et en reflétera sur vous la plus pure clarté... Nous sommes, vous et moi, madame , les derniers descendants de noms jadis puissants et encore respectés. Si Dieu ne nous a pas permis d'en accroître la célébrité, il ne permettra pas <jue nous en ternissions l'honneur par l'abandon de l'opprimé. Vous ne me forcerez pas, madame, à oublier les profonds sentiments d'affection et de respect que je vous porte, en me laissant seul suffire à la défense do madame de Monrion. Demandez, soit à votre père, soit à votre mari, soit à madame de Rudesgcns, de vous accompagner ce soir chez moi ; l'un d'eux y consentira, je l'espère, peut-être

tous... Oh! venez, madame, venez! là est le devoir, et aussi le bonheur !

« MONTÉCLAIN. 1»

Pendant que Brias lisait la lettre que Montéclain avait écrite à Sylvie, celle-ci lisait la lettre qu'il avait adressée à Brias. Elle était ainsi conçue :

ic Brias, il y a quelques jours, je vous ai dit : Usez de tout l'ascendant qu'un homme d'honneur peut avoir sur la femme qu'il aime, pour arracher mad.ime de Champmortain aux mains de la misérable femme qui veut la perdre. Je vous avais dit : Ne la laissez pas courir en aveugle vers l'abîme où on veut la précipiter ; et si vous l'aimez sincèrement, préférez son salut à son amour. Sauvez-la, dût-elle vous haïr.

u Vous m'aviez promis de faire cela, Brias, et vous avez manqué à votre parole. Surpris dans un rendez-vous par l'audace incroyable de Léona, vous vous êtes livré à elle, pieds et poings liés ; vous avez plus fait, vous lui avez livré l'honneur, l'avenir, la vie d'une femme qui n'a commis d'autre faute que de n'avoir pas été assez forte contre l'abandon de son mari.

« Et maintenant, où en étes-vous, Brias ?

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Léona n'a-t-clle pas assez cruellement profilé de voire faiblesse? Elle vous a attaché, vous, un lioninie d'esprit, de cœur et de sens, elle vous a attaché comme un esclave à raccoraplissemcnl de ses odieux desseins. Ce joug que vous n'avez pas su repousser avec horreur, ce n'est pas suivons qu'il pèse le plus détestablement; c'est sur rinlortunée Sylvie. Un duel heureux ou malheureux vous débarrassera de la position terrible où vous êtes tous les deux : mais elle, qui la sauvera, si jamais Champmortain apprend vos rendez-vous secrets? et il les apprendra. De qui ? me direz-vous? Eh bien ! Brias, de moi.

>; Vous aviez promis une réparation à madame de 3Ionrion, et vous, ainsi que Champjnortain, vous avez gardé le silence devant les stupides atrocités inventées par Léona, répétées par Hector, et commentées par M. de Montaleu. Étaitce conviction de votre part ? Non, c'était terreur. Vous avez reconnu, dans ces mensonges si basseraen t étudiés, si audacieusement articulés, l'œuvre de Léona, et chacun de vous, tremblant dans ses fan tes, a laissé dire et a laissé faire, sans une protestation, sans un murmure. Ce n'est pas ce que vous a\ez accepté contre moi (jui m'indigne, c'est d'avoir vu souffrir une femme, sans une émotion de pitié, sans un transport de fière indignalion.

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ic Brias ! Brias ! quels étaient nos pères et que sommes-nous? J'accorde à votre philosophie libérale qu'ils eussent tous les vices brutaux de la puissance impunie; ils se faisaient justice par l'épée ou le poignard, ils violentaient les faibles, ils avaient enfin tous les vices des forts ; mais ils ignoraient la peur qui accepte le mensonge comme vérité ; ils préféraient se coiffer hautement de leurs crimes, que de saluer humblement la perfidie basse et lâche.

u 0 Brias ! que doit penser de notre gentilhommerie cette jeune et belle femme, si outrageusement insultée, si froidement abandonnée? Elle, un enfant de la bourgeoisie dont vous riez tant, elle ne rit pas, elle pleure, et chacune de ses larmes tombée sur votre écusson y creusera une tache ineffaçable. Eh bien ! moi, Brias, je ne veux pas du rôle que vous acceptez si gaiement. Justice sera rendue à tous : tant pis pour ceux qu'elle atteindra. Je raconterai tout, je dirai tout. Et pour que ce ne soit pas une vaine parole qu'on nie par-dessus l'épaule, j'en ferai un acte d'accusation judiciaire ; les faits, les noms, les intentions, je révélerai tout.

u J'ai fait ma cause de la cause de madame de Monrion, Elle triomphera, je vous le promets. Ne froncez pas le sourcil en me lisant, Brias, ne

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cherchez pns de l'œil \otrc épce. Je ne me hal- Irai pas. On allaque par le mensonge, je répondrai par la vérité. Je parierai, à moins qu'on ne m'assassine comme on a fait du colonel Thomas Rien.

<t Et maintenant, Brias, au nom de cet honneur qui devrait être le fleuron impérissable de nos couronnes brisées, voulez-vous éviter tout scandale, voulez-vous vous sauver, ou plutôt voulez-vous sauver Sylvie? Venez ce soir cliez moi, à huit heures; tout s'y finira, je vous le jure, tout s'y arrangera. Pardonnez-moi, Brias, si dans cette lettre quelques expressions blessantes me sont échappées ; elles ne conviennent pas à un homme décidé à n'en pas rendre raison, mais je n'ai pas le temps d'être calme, le danger vous menace encore plus que moi. A neuf heures, c'est un juge d'instruction qui viendra démêler les fils de cette trame de perfidies déjà tachée de sang. Brias, point de vanité, je n'en mets point avec vous, moi ; je ne veux pas faire riionmie juste, et me poser en don Quichotte irréprochable ; j'aime madame de Monrion, je l'aime comme je n'ai jamais aimé ; cette femme a rajeuni en moi la vie, l'espérance, la foi ; je suis fort de sa vertu, comme si elle jn'apparlenail, mais j'ai aussi le cœur plein de son indul-

gencc : je voudrais vous sauver tous, venez m'y aider. Je vous en prie, je vous tends la main : essayez une fois dans votre vie de ce bonheur que donne la pensée d'un devoir sacré noblement accompli... A ce soir, Brias ; je compte sur vous. Il y a deux mots auxquels vous n'avez jamais résisté : honneur et amitié. Venez. Jusque-là évitez Champmortain. A ce soir.

<c MONTÉCLAIN. »

Quand Sylvie et Brias eurent lu, elle, la lettre adressée à Frédéric, lui, la lettre écrite à Sylvie, ils se regardèrent l'un l'autre.

— Eh bien ! lui dit Sylvie pâle et tremblante, irez-vous ?

— Je ferai ce que vous voudrez, Sylvie; à l'heure où nous sommes arrivés, je n'ai plus que le droit de vous obéir. Ordonnez-moi d'imposer silence à Montéclain, et, à moins qu'il ne se soit enveloppé d'une cuirasse de stoïcisme impénétrable à toute injure, je le forcerai à se taire...

— Un scandale, un duel, encore du sang, n'est-ce pas? dit Sylvie en essuyant quelques larmes. Non... non..., àjouta-t-elle d'une voix entrecoupée, c'est bien assez.

— Voulez-vous, reprit Brias, que je fasse

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taire tout orgueil et que je cède devant ses menaces? Je le ferai.

— Frédéric, reprit Sylvie tristement, vous pourriez céder à ses prières ; car il vous supplie autant qu'il vous menace... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : vous irez chez Montéclain, je vous en supplie ; j'irai aussi...

— Comme il vous plaira , dit Brias pendant que Sylvie étouffait ses sanglots.

Sylvie resta un moment silencieuse ; ses larmes la suffoquaient. On sentait qu'elle n'avait pas tout dit, et que son courage hésitait devant ce qui lui restait à dire. Cependant, elle reprit d'une voix étouffée :

— C'est assez pour notre salut, du moins je l'espère ; mais ce n'est pas assez pour mon repos, pour mon honneur, pour mon avenir...

— Qu'exigez-vous , madame ? que voulezvous? repartit Brias.

— M. de Brias, lui dit-elle en sanglotant, il faut partir, il faut quitter ce pays.

L'une des comédies les plus détestables de la vanité, c'est de prétendre faire accepter comme un sacrifice ce qui est une nécessité et quelquefois un désir.

— Moi, partir ! s'écria Brias ; vous quitter ! oh! Sylvie! Sylvie! que me demandez-vous?

— Frédéric, lui répondit-elle avec effort, doisje donc être seule à avoir du courage? N'aurezvous pas pitié de moi ?

— Mais que deviendrai-je loin de vous? lui dit Brias.

— Vous m'aurez bientôt oubliée, monsieur, fit Sylvie avec de nouvelles larmes ; le monde, les affaires, vos propres embarras, viendront à votre aide pour arracher de votre cœur le souvenir d'une femme que vous avez aimée comme tant d'autres...

— Que dites- vous, Sylvie?

— Et moi, reprit-elle avec désespoir, je vais rester seule en présence de mon mari, dont les soupçons sont éveillés ; de ma mère, toute prête à s'armer de ma faute pour étendre sur moi la tyrannie qu'elle exerce sur mon père ; je serai seule, Frédéric, avec votre souvenir, avec mon amour, avec mes regrets, mes remords... et cependant je n'hésite pas... Ne pouvant vous fuir, je vous demande de me quitter... Vous le ferez, n'est-ce pas?.. .ajouta-t-elleenlui prenant les mains et en le suppliant. Vous aurez du courage, vous ne me rendrez pas cette séparation trop difficile. . .

0 vanité, stupide et vil sentiment ! Brias ne put se décider à obéir à la malheureuse Sylvie sans se poser en victime. . .

— Vous le voulez?... reprit-il d'un ton qu'il saccada de son mieux ; eh bien ! je partirai.. . sans avoir obtenu un seul gage de cet amour que vous disiez avoir pour moi, sans que celui qui me brûle vous ait touchée un moment.

— Ah ! Frédéric! ... Frédéric, dit Sylvie en se reculant avec effroi, Frédéric, taisez -vous... Hélas ! lorsque je vous ai pardonné d'avoir cherché la fortune au mépris de mon amour, vous jn'avez dit que vous ne me demanderiez jamais rien dont je puisse avoir à rougir... Ah ! ce serait affreux d'abuser de ma douleur. .. vous ne le ferez pas.

L'homme à prétentions conquérantes est une bête sauvage et aveugle ; Brias saisit les deux mains de madame de Champmortain...

— Oh ! Sylvie, lui dil-il, aans cet avenir isolé où nous allons \ivre tous les deux, ne voulezvous pas emporter le souvenir d'une heure de bonheur?... ne voulez-vous pas que nos pensées s'y rencontrent et s'y confondent?... Quoi! tant d'amour aura été stérile? rien n'en restera entre nous?... Sylvie, ce soir, cette nuit...

— Ah! s'écria madame de Chanq)mortain avec autant de désespoir que d'indignation, il n'y a donc rien dans le cœur des hommes (|u'une pensée, qu'un désir, qu'une volonté? Le déshon-

92 I.A COMTESSE DE MONRION.

neur d'une femme est donc le seul triomphe qui les satisfasse? Non, monsieur, non... jamais... N'allez pas chez M. de Montéclain, laissez-le me perdre si vous voulez; mais laissez-moi, monsieur, laissez-moi...

— Oh ! dit Brias, pardonnez à l'exaltation d'un amour désespéré...

— Non, repartit-elle avec une triste colère, vous n'avez ni pitié ni générosité; vous me laissez tout le fardeau du malheur... vous ne m'excitez pas à faire mon devoir... vous ne voulez pas que je reste innocente; il vous faut ma perte. Non, vous ne m'aimez pas.

— Eh bien ! reprit Brias, je partirai, je quitterai le pays, je ne vous reverrai jamais.

— Ah ! mon Dieu ! fit Sylvie à ce mot terrible; jamais!

— Demain, continua Brias, je serai loin de vous...

— Il le faut... Je le veux, dit Sylvie en sanglotant. Allez; mais... pensez quelquefois, Frédéric... qu'il y a ici une femme qui souffre, qui vous aime et qui vous suivra de ses vœux et de son amour. Et maintenant, adieu...

Brias prit la main de Sylvie ; elle tremblait et brûlait ; il la baisa avec ardeur et s'éloigna, après avoir dit d'une voix étouffée ;

SÉPARATIOÎV. 93

— Adieu donc, madame...

Il H\t\il h peine fait quelques pas que Sylvie pressa de ses lèvres la place où les lèvres de Brias avaient touché sa main; puis elle s'appuya Sur un arbre et se mit à pleurer. Les femmes seules ont du courage. Sylvie venait de se briser le cœur sans hésiter, car elle aimait Brias et croyait à son amour, tandis que lui, qui ne l'aimait pas, lui avait laissé tout l'effort de cette séparation.

Quand la douleur eut épuisé ses larmes, Sylvie retourna chez elle ; le rôle qu'elle devait jouer toute sa vie allait commencer, elle l'avait accepté avec courage. Elle s'attendait aux questions curieuses de sa mère, aux remontrances de M. de Rudesgens, aux soupçons jaloux de M. de Champs mortain, et elle était résolue à se renfermer dans le droit de son innocence et de sa douleur, celui de se taire et d'attendre.

Mais lorsqu'elle rentra, on lui apprit que sa mère venait de sortir à l'instant même pour se rendre chez M. de Montaleu. Champmortain était également absent. A son retour de chez madame de 3Ionrion, une letlre de M. de 3Iontéclain lui avait été remise, et il était tout aussitôt reparti.

Quant à M. de Rudesgens, il avait également

94 L\ COMTESSE DE MONRION.

reçu une lettre de Montéclain et s'était enferme chez lui.

— Oh! se dit Sylvie, celui-là, qui ne m'aime pas, m'aurait-il assez protégée pour m'épargner tous les tourments que j'ai si bien mérités? 0 mon Dieu! si c'est vrai, ajouta-t-elle en se mettant en prière , faites qu'il soit heureux , car c'est un noble cœur. Oh ! lui, ne m'eût pas quittée sans un mot pour m'encourager, sans une larme pour me plaindre.

La pensée de Sylvie était-elle juste? Qu'on en

E,-JFTITE,E.

Après sa visite chez madame de Rudesgens, Léona était rentrée chez elle ; sa fidèle Dorothée l'attendait en surveillant Léda.

— Eh bien? lui dit la chambrière.

— Eh bien, repartit madame Amab, je triomphe. Julie, chassée de chez M. de Montaleu, n'a trouvé d'autre asile que la misérable ferme de Bricord.

— Et madame de Rudesgens?

— Madame de Rudesgens est toute prête à dire que depuis longtemps elle soupçonne les

96 L\ COMTESSE BE MONRION.

intrigues de Montéclain et de madame de Monrion, et sa fille le jurera comme elle.

— Quoi ! dit la chambrière , madame de Champmortain aussi...

— Son honorable mère m'en répond ; car, je te l'avoue, je ne me suis pas senti le courage de menacer cette pauvre petite ; elle me fait pitié, Dorothée, et si ce n'était Champmortain qui mérite si bien d'être puni, pour la suprême sottise de sa confiance , je ne sais si je ne l'aurais pas arrachée moi-même aux séductions de Brias, ou plutôt à sa propre passion ; car Brias ne l'aime pas.

— Ainsi donc, dit Dorothée, tout va bien des deux côtés, et notre élève, M. Hector, a fait mei^veilles, à ce qu'il paraît.

— Je ne connais encore que le résultat, mais je suis curieuse d'apprendre les détails.

— Je m'étonne qu'il ait réussi; car, entre nous, madame, il est si lourd, si bête...

Léona hocha la tête.

— Lourd... oui, reprit-elle; bête... oh! non. Car si cet homme avait une heure de réflexion avant chaque parole qu'il doit dire, il nous battrait tous, en astuce, en audace et en mensonge ; de même qu'il n'est personne qui pût lui résister, si on lui laissait le temps de se servir de sa force

<le taureau. Aussi a-t-il du être admirable dans cette circonstance où j'avais tout prévu et tout raisonné pour lui. Ce serait un homme bien dangereux qu'un pareil complice, s'il méditait jamais une accusation. Mais il n'en aura pas le temps, je l'espère.

— Que voulez-vous donc en faire?

— Je ne sais...

— Et de cette malheureuse?.,.

— De Léda ?

— Oui, madame.

— Voici le jour qui baisse, tu vas lui faire traverser le parc, vous sortirez ensemble par la petite porte ; tu la conduiras à quelque distance dans la forêt, et puis tu la laisseras.

— Seule, à l'approche de la nuit?

— Oui.

— Mais que deviendra-t-elle ?

— Il y a un Dieu povu' les fous comme pour les ivrognes, dit Léona en se détournant.

— Il y en a un pour tout le monde, fit Léda avec ce sourire immobile de la folie, bien plus affreux à voir que la plus funeste expression de la colère et de la douleur.

Cette parole prononcée d'une voix douce et calme fit trembler Léona. Elle arrêta ses regai^ls sur Léda.

98 r.A COMTESSE DE MONRIOX.

— Les Orientaux, murmura-t-elle, respectent les fous et cherchent l'inspiration divine dans leur divagation. Ils ont peut-être raison.

Léona réfléchit un moment.

— Allons, dit-elle à Dorothée, hâtons-nous. Je vais t'accompagner jusqu'au pavillon du parc ; il est étrange que je n'aie pas vu encore Champmortain... Lui aussi peut me dire ce qui s'est passé chez M. de Montaleu.

Quelques instants après, les trois femmes sortirent du château par un escalier dérobé aboutissant à une allée couverte. Léona et sa chambrière conduisirent Léda jusqu'à la porte du parc.

Au moment où Léona l'ouvrait, Champmortain parut sur le seuil.

— Ah! fit-il en apercevant Léda, la malheureuse était ici.

— Vous voyez, dit Léona.

— Et où la faites-vous conduire?

— Chez son mari,

— Pour quelle nouvelle infamie? reprit sèchement Champmortain.

Léona se retourna comme une lionne blessée, et remarqua seulement alors la colère et le trouble qui agitaient le comte.

— Emmène cette femme, dit-elle à Dorothée,

RDPTCRE, !J0

et reviens en toute hâte... J'aurai besoin de toi. Léda et Dorothée sortirent du parc, et Léona resta avec Champmortain.

— Vous plairait-il, reprit celui-ci, de venir dans le pavillon?

— Pourquoi faire?... demanda Léona d'une voix calme.

— J'ai à vous parler de choses graves...

— Si vous avez à me dire des injures comme vous venez de le faire, c'est inutile. J'ai, de mes bons souvenirs , plus de soin que vous ne pensez; ce pavillon me rappelle le temps où vous vous disiez heureux d'un de mes regards, lier de la moindre faveur; je ne veux pas le rendre témoin de vos violences... Nous sommes bien

— On peut nous entendre.

— Vous avez donc l'intention de crier? reprit tranquillement madame Amab.

— Léona ! dit Champmortain.

— Dans ce pavillon, je m'appelais Léona, repartit celle-ci sans s'émouvoir, mais en plein air je m'appelle madame Amab.

— Eh bien ! madame, reprit Champmortain, qui frémissait d'indignation, je viens vous avertir que vos indignités ont jjorté leurs fruits; ce soir, un magistrat arrive dans ce pays; ce soir.

fous ceux qui ont eu le malheur d'être de vos amis seront punis d'avoir été assez faibles pour . . .

— Pour quoi? ditLéona railleusement.

— Madame, continua Champmortain, à peine entrée dans ma maison , vous y avez semé le scandale et le désordre !

— En vérité!

— Vous avez inventé cette abominable histoire au sujet de madame de Monrion.

— Si vous n'y croyiez pas, il ne fallait pas laisser madame de Champmortain chasser de chez elle cette innocente. D'ailleurs, n'avez-vous pas été lui faire une splendide réparation ?

— C'était mon devoir, madame, mais nous avons trouvé là M. Hector de Montaleu , qui, inspiré par vous, a voulu rejeter sur un autre la responsabilité des crimes qui naissent autour de vous.

— Ah ! fît Léona avec une légère inquiétude, il a tenté de se défendre, et il y a mal réussi, sans doute ?

— Il a njenti avec une audace si insolente!...

— Que vous n'avez pas osé le lui dire en face, repartit Léona avec une ironie méprisante, et que vous venez me le dire, à moi, à une femme; mais il n'y a pas plus loin de chez vous chez M. Hector de Montaleu que de chez vous ici.

RCPTliRE. 101

- Léona , ou madame , il ne s'agit pas ici d'Hector de Montaleu, mais de vous.

— Je ne vous comprends pas.

— Vous ne me comprenez pas? dit Champmorlain en baissant la voix. Mais savez-vous ce que vient de m'écrire Montéclain?

— Allez donc! fit Lcona railleusemenl, avouez-le. dites la vérité, ce n'est pas vous qui parlez en ce moment, c'est Montéclain... Et que vous dit-il?

— Que dès ce soir un magistrat sera dans sa maison, qu'il commencera l'enquête relative à l'assassinat du colonel...

— Et que vous importe?...

— Ce qui m'importe, madame, c'est que cette alîaire est désormais invariablement liée à celle de madame de Monrion, c'est que l'assassinat du colonel a eu pour but de lui soustraire la lettre dont il était porteur, et qui justifiait madame de Monrion d'une imputation que vous avez eu l'art de faire sortir, pour la première fois, de la boucbe de madame de Champraortain. C'est que moi, madame, et ma femme, nous allons être mêlés à toutes vos sales intrigues... c'est tjtie vous êtes vciuie chez moi menacer ma bellemère, menacer Sylvie... C'est (pi'cnfiu Montéclain, pour faire comprendre à ce magistrat le

silence que j'ai gardé, ne craindra pas de dire que j'ai voulu ménager une femme avec laquelle... Ah! tenez, madame, ce sera un hideux scandale.

— Mieux que cela , M. de Champmortain, reprit Léona dédaigneusement , car le scandale existe, mais le châtiment va venir. Montéclain dira tout , et , je vous en préviens, il y a dans cette maison un homme qui ne vous pardonnera pas d'avoir séduit sa femme.

— En vérité? repartit Chompmortain, le contraire serait mieux dit, car d'ordinaire le séducteur n'est pas celui qu'on mène en esclave.

— Le crime sera le même aux yeux de mon mari, M. le comte, et je crois que vous avez peur.

— Peur ! dit Champmortain avec dédain. Je pense avoir prouvé que mon courage peut suffire à un duel.

— Vous voulez dire à deux, repartit amèrement Léona.

— A deux?

— Sans doute, car après avoir rendu compte de son honneur au mari de la femme qui vous a séduit, n'est-ce pas ainsi que vous l'entendez?... il faudra demander compte du vôtre à l'amant qui a séduit votre femme...

RUPTCRE. 103

— En vérité! fit amèrement Chainpmortain.

— Si le menaçant MontôcJain s'amuse à révéler les motifs qui vous ont fait taire, il aura soin de dire aussi sans doute ceux qui ont fait taire madame de Champmortain et 13rias...

— Et quels sont ces motifs?

— Mais la crainte de voir divulguer parla femme aux sales intrigues leurs hoiniètes intrigues et leurs innocents rendez-vous.

— Sottise! repartit Champmortain en haussant les épaules.

— Mot de mari que vous avez dit avec la conviction de vos pareils.

— Calomnie nouvelle que vous dites avec l'assurance de vos semhlables.

— La calomnie , reprit Léona insolemment, est une arme (jue tout le juonde ne mérite pas qu'on emploie ; la vérité suffit avec madame de Champmortain.

— Votre rage vous égare...

— Et votre terreur vous rend aveugle ; mais moi je ne le suis pas encore, et comme j'ai vu...

— Vous ?

— Vu, de mes propres yeux vu, les rendezvous où madiune do Cham[)mortain et lîrias se disaient...

— Mensonge! s'écria Champmortain.

104 LA COMTESSE DE MONRIOPf.

— Je l'ai vu, monsieur, fit Léona, pâle enfin de la colère qu'elle dominait depuis bien longtemps.

— Infâmes mensonges! madame; j'étais prévenu de tout ce que vous pourriez me dire à cet égard. Je m'y attendais... Sylvie devait être sacrifiée comme madame de Monrion l'a été... Mais je respecte celle qui porte mon nom, madame, et il ne vous est pas permis d'atteindre jusqu'à elle.

— Quoi ! reprit Léona l'œil en feu, les lèvres tremblantes, vous osez dire...?

— Je dis, reprit Champmortain, que vous mentez comme vous avez toujours menti.

— Ob ! fit Léona , la vérité , où donc est la vérité?

— Elle né peut être dans votre bouche.

— Mais j'ai vu...

— Vous mentez.

— Mais pourquoi donc alors m'a-t-elle reçue, cette femme si pure?

— Parce que je l'ai voulu.

— Mais pourquoi est-elle revenue sur cette insolente invitation où mon nom avait été oublié par elle ?

— Je n'ai pas vu cette invitation.

— Je l'ai reçue devant vous.

— Vous ne me l'avez pas montrée...

— Je vous la montrerai...

— Je la croirai fausse. Ah! madame, il est temps de remettre chacun à sa place, dit Champmortain. Vous avez pu toucher à ma fortune et à ma considération personnelle ; vous ne toucherez pas à l'honneur de mon nom.

— Mais qu'ètes-vous donc venu faire ici ?

— Vous demander si vous voulez reconnaître que vous avez faussement accusé madame de Monrion ; et, comme les apparences ont pu vous tromper, votre excuse sera facile.

— Après ? dit Léona d'une voix brève.

— En ce cas , reprit Champmortain , Montéclain fera tout pour vous sauver.

— Lui? reprit Léona frémissante.

— Un moment de repentir, et il vous pardonnerait.

— Il me pardonnerait! répéta Léona.

— Oui, il fera tout pour épargner une honte au nom de M. Amab, continua Champmortain, si un moment de repentir...

— De repentir..., reprit Léona . dont la voix étranglée disait toute la fureur qui l'agitait. Oh! oui , ajouta-t-elle avec l'énergique et superbe rébellion des démons, je me repens d'être descendue jusqu'à vous, monsieur; vous, le plus

106 LA COMTESSE DE MOrfRIOPI.

infâme de mes ennemis, car ils sont fidèles à leur haine, et vous discutez votre amour... Oui, je me repens d'avoir cru à votre courage , à votre probité ; mari trompeur, mari trompé , qui venez insulter la femme qui s'est déshonorée pour vous , et qui glorifiez celle qui vous déshonore. Oui, je me repens d'être la maîtresse d'un lâche. Etmaintenant, monsieur, sortez.. . Les magistrats vont venir ; ils connaissent aussi bien de l'adultère et des faux en écriture publique que de l'assassinat et de la calomnie... Ah! M. de Montéclain vous menace du scandale, et vous obéissez à qui vous traite comme vous le méritez... Je vous promets de vous faire la part plus large que vous ne pensez... Je vous félicite, M. de Champmortain , vous avez une honorable famille, et votre vertueuse épouse tient de sa vertueuse mère d'assez vertueux exemples pour que vous soyez tranquille sur son compte. Sortez, monsieur...

— Léona, dit Champmortain, je vous ai avertie, je le devais ; je vais porter votre réponse à Montéclain.

— Annoncez-lui, reprit fièrement Léona, que je lui apporterai, moi, celle qu'il convient à une femme comme moi de faire à un homme comme lui... Sortez...

— Parlez inoins liant , madame, fit Cliampmortain. je n'ai pas l'iiahitudc d'obéir à de pareils ordres.

— Prenez garde! j'ai un mari, moins patient que vous ne l'êtes, et je suis femme à lui dire la vérité, ne fût-ce que pour voir votre terreur en face de lui.

— Si jamais il l'apprend , reprit Champmortain, il me trouvera à ses ordres.

— Ce sera peut-être plus tôt que vous ne le pensez...

— Adieu, dit Champmortain.

— Au revoir, répondit Léona. Devant les magistrats, les accusés se défendent, et les accusateurs se taisent quelquefois... Au revoir.

Champmortain s'éloigna. Léona, qu'avait soutenue sa colère , resta anéantie après son départ.

Pour la première fois de sa vie, elle venait de voir se révolter contre elle l'un de ceux qu'elle croyait tenir dans sa puissance -, et quel était celui-là? un homme sans valeur aux yeux de Léona, médiocre d'esprit, de cœur, de tout. Que Montéclain la bravât, elle le comprenait; c'était un caractère trempé à feu et à glace; que Brias essayât de lui résister, il avait l'art des arguties et des retraites diplomatiques ; mais Champmor-

tain, un homme à idées étroites et communes; elle n'y comprenait rien.

Voilà en quoi Léona manquait de la profonde science de l'esprit humain. En effet, lorsque, à force d'adresse, de calme, de caresses ou de sarcasmes , elle parvenait à attirer sur le terrain qu'elle avait choisi l'adversaire qu'elle avait à combattre, il fallait que celui-ci fut d'une habileté bien rare pour que Léona ne parvînt pas à la vaincre ; mais soit instinct de sa faiblesse, soit privilège de sa médiocrité, Champmortain était resté invinciblement accroché à l'idée avec laquelle il était venu.

Pour lui, Léona était le mensonge incarné, la méchanceté vivante : fort de cette idée, il ne s'en était pas écarté d'un pas ; il n'avait pas discuté un moment la possibilité de la faute de Sylvie ; il avait simplement répondu à Léona : >' Vous mentez; » il eût fait la même réponse à des preuves resplendissantes; il était tellement convaincu que tout ce qui venait de Léona était faux, qu'il eût nié le soleil si elle le lui avait montré.

Il en arriva que Léona, si redoutable pour les plus habiles , lorsqu'elle accusait par le mensonge, se trouva sans force contre un sot, lorsqu'elle avait pour elle la vérité.

RIIPTCRE. 109

Est-ce donc que la main qui sait manier le poignard ne peut pas tenir une épéo ?

Tout à coup elle sembla s'éveiller de la torpeur où elle était tombée, et, s'adressant à Dorothée, qui venait de rentrer, elle lui dit :

— Ma voiture...

— Madame sort?...

— Oui.

— Il faut que madame prenne garde... Je ne sais si je me trompe, mais il m'a semblé qu'on nous espionnait dans le bois pendant que j'y conduisais la pauvre folle.

— Montéclain, sans doute?

— Non, madame; monsieur...

— Mon mari ?

— Oui, madame...

— Si ce n'est que ça , dit Léona . rassuretoi.

— Mais si madame avait pris quelque rendezvous avec M. de Champmortain...

— Oh ! non, non...

— Est-ce que vous devez rencontrer M. Hector de Montaleu?

— Ce n'est pas à la charbonnière que je vais, dit Léona.

Et comme Dorothée la regardait avec étonnement, Léona reprit :

110 LA COMTESSE DE MONRlOiV.

— Je vais chez mon plus vieil ennemi... Je vais chez M. le marquis de Monlaleu.

— Vous?

— Oui, moi... Oh! reprit-elle, la vengeance me sera d'autant plus douce me venant par lui.

Ylll

COMPESSIOM.

Après la scène qui s'était passée chez lui dans la matinée, M. de Montaleu était demeuré seul en proie à la plus profonde tristesse. Il était à la fois mécontent de lui et de tout le monde.

Il en voulait à ceux qui avaient raison autant qu'à ceux qui avaient tort. Cela s'explique aisément. M. de 31ontaleu, tout juste qu'il fût, tout sévère qu'il voulût être , était arrivé à un âge dont le premier besoin est le repos du cœur et de l'esprit. On se plaint de l'égoïsme des vieil-

lards , mais trop souvent cet égoïsme n'est que de la lassitude et du dégoût. Plus on s'est mêlé longtemps aux luttes du monde , moins on y porte d'intérêt. N'a-t-on pas en effet reconnu dix fois, cent fois, mille fois, que si la défaite est un chagrin, la victoire est souvent une déception ? Le succès serait une puissance trop haute s'il donnait toujours le bonheur.

Voilà pourquoi les vieillards redoutent les nouvelles expériences et s'en écartent avec soin. Chez les uns, cette appréhension devient une défiance implacable qui prévoit tout à mal. C'est un assez sage calcul. S'ils se trompent, pensent-ils, ils ont ainsi la chance d'une bonne surprise.

Chez d'autres , ce dégoût des mêmes luttes , cette crainte des mêmes résultats arrive à une sorte de créduhté obstinée. Ils détournent la tête de tout ce qui peut blesser en eux ce qui leur reste de sensibilité ; ils se font aveugles et sourds pour le mal qui passe sous leurs yeux ou qui crie à leurs oreilles.

Ceux-là, et tel était M. de 3Iontaleu, font tout pour ne pas être dérangés dans l'asile moelleux, rembourré, demi-obscur où ils se retirent. Aussi arrive-t-il que, lorsqu'ils en sont arrachés par des éclats et des violences qu'il est impos-

COINFESSION. 113

sible de ne pas entendre, ils maudissent d'abord avec fureur ceux dont les fautes ont fait naître ces violences et ces éclats, et bientôt après ceux qui s'en sont faits les hérauts.

Ainsi, dans les petites misères de la vie, ai-je vu chasser avec la même colère, par un vieillard indulgent, le valet qui le pillait et le valet qui lui avait dénoncé le vol. L'un et l'autre avaient troublé la quiétude paresseuse où il se plaisait à vivre. Elevons cette colère que nous venons de raconter jusqu'à une douleur sincère ; voyons M. de Montaleu surpris tout à coup dans la douce et noble confiance où il vivait, arraché violemment à ce repos qu'il avait fait à sa vieillesse, tête blanche qui se reposait sur le blanc giron d'une chaste enfant, et l'on comprendra la colère qu'il éprouva, et contre celle qui l'avait trompé, et contre ceux qui lui avaient révélé son erreur.

Depuis quelques jours Julie s'était trouvée bien abandonnée près de ce vieillard qui l'aimait. Ce fut le tour de M. de Montaleu de se sentir bien seul loin de cette enfant à l'affection de laquelle il était accoutumé. Le dégoût de la vie, ou plutôt ces mouvements d'impatience qui font regretter de vivre, n'arrivent guère qu'à la jeunesse, au moment où elle subit quelle.

114 tA COMTESSE UE MOISRIOJf.

qu'une de ces terribles désillusions qui suivent toute grande espérance. La vieillesse n'en est plus là, et cependant M. de 3Iontaleu se sentit si abandonné, si misérable après le départ de Julie, qu'il éprouva un profond découragement et se laissa aller à dire :

<i Ah ! mieux eût valu mourir avant de voir tomber ma dernière croyance en ce monde. »

Voilà où en était M. de Montaleu, lorsqu'on lui annonça la visite de madame de Rudesgens. Il en fut épouvanté.

C'étaient sans doute de nouvelles délations, des détails j)lus certains sur la faute de Julie, sur la complicité de Montéclain, sur des événements dont M. de 3Iontaleu, à vrai dire, ne se rendait pas un compte bien exact, mais auxquels il lui était odieux d'être mêlé. Cette répugnance de M. de iMontaleu à entendre la voix acrimonieuse de madame de Rudesgens ajouter encore le fiel de ses commentaires à toutes ces circonstances fâcheuses, cette répugnance, disons-nous, eût peut-être poussé le marquis à refuser à la vieille Artémise le rendez-vous qu'elle lui faisait demander ; mais elle avait pénétre dans son appartement avant qu'il eût eu le temps de fane sa réponse, et l'air dont elle y entra apprit à M. de Montaleu qu'un grand malheur venait d'arriver,

C0IVFESSI05. 115

et qu'une terrible catastrophe était imminente. Madame de Rudesgens n'attendit pas que M. de Montaleu donnât l'ordre de sortir au laquais qui l'avait annoncée, elle-même le congédia d'une voix troublée et d'un geste rapide ; puis elle courut jusqu'à la porte, en poussa les verrous, et revint vers le marquis en lui disant d'une voix tout effarée :

— Mon ami ! mon bon et pauvre ami ! je suis perdue.

- — Vous, madame, fit le marquis tout étonné de ce trouble extraordinaire, pourquoi et comjnent?

Madame de Rudesgens se laissa tomber sur un fauteuil , dénoua son chapeau , respira des sels, s'éventa avec son mouchoir, se donna enfin tous les soins qu'exige une femme qui va se trouver mal et qui n'en a pas le temps, et continua avec un désespoir irrité :

— Je suis prise entre deux scélérats, marquis; entre deux infâmes qui ont juré ma perte. Si je n'aide pas Léona à déshonorer madame de Monrion, elle dira tout... si je n'aide pas Montéclain à la sauver, il dira tout...

- — Mais que diront-ils? demanda M. de Montaleu avec quelque impatience.

— Montaleu, fit madame de Rudesgens en

attachant sur le marquis un regard suppliant, il faut que vous me pardonniez, vous, d'abord.

— Moi? repartit M. de Montaleu, mais pour quoi ?

— Mon ami, mon vieil et bon ami, il faut que vous sachiez tout... Vous comprenez, une femme n'avoue jamais ces choses-là... J'ai eu tort, je le sens; j'aurais pu vous le confier à vous, à vous seul, et vous m'en auriez su bon gré, j'en suis certaine; mais que voulez -vous... la peur de la honte... et puis, j'ai si cruellement expié ma faute... l'inconduite de M. de Rudesgens m'a tellement punie, que je me suis cru le droit de garder le silence ; mais si vous ne me venez pas en aide, Montaleu, je suis perdue.

Et la vieille Artémise se prit à répandre des larmes véritables, et qui étonnèrent si fort M. de Montaleu qu'il commença à croire à la gravité de l'événement dont madame de Rudesgens avait à lui parler.

— Voyons , ma chère , lui dit-il doucement, calmez-vous et veuillez m'expliquer ce dont il s'agit.

Madame de Rudesgens poussa d'énormes soupirs, s'essuya dix fois les yeux, et reprit enfin, le regard baissé et la parole entrecoupée :

— Vous vous rappelez sans doute l'époque

COHFESSIOIV. 117

OÙ, il Cologne, je reçus les hommages de M. de Rudcsgens?

— Ah! fit M. de Montalcu, dont le front se rembrunit en entendant parler de cette ville et de ces temps éloignés; c'est de votre mariage avec M. de Rudesgens que vous venez me parler.

— Non, mon ami , reprit Artémise , de plus en plus tremblante; mais d'un événement affreux, terrible, épouvantable, qui précéda ce mariage de deux mois seulement.

Le marquis regarda attentivement madame de Rudesgens, et comme toutes les dates des événements qui s'étaient passés à cette époque étaient restées présentes à sa mémoire , il répéta d'une voix curieuse :

— Deux mois avant votre mariage? ditesvous.

— Oui, reprit l'antique pécheresse, qui semblait prête à manquer de force.

— Mais que se passa-t-il ? dit vivement M. de Montaleu.

Madame de Rudesgens se reprit à pleurer et s'écria tout à coup :

— J'étais une jeune fille sans expérience, sans guide, sans appui, car mon père était déjà en prison ; j'avais souvent rencontré chez un

118 I.A COMTESSE DE MONRIOPî.

ancien ami de mon père un jeune officier français. (Elle pleure.) Il était charmant, Montaleu. ( Elle sanglote. ) 11 était beau , il était brave, il était spirituel, et il m'aimait.

Madame de Rudesgens se mit à fondre en larmes.

— Eh bien? fit M. de Montaleu.

— Il me dit, continua madame de Rudesgens, qu'il pouvait me protéger près de vous, qui aUiez décider de ma fortune... Et , ajouta-t-elle en sanglotant de plus en plus , je crus à son amour.

Le marquis tressaillit, et se penchant vers madame de Rudesgens, il reprit avec un léger tremblement dans la voix :

— Et quand cela se passa-t-il ?

— Un an à peu près avant la décision qui me rendit ma fortune et qui détermina mon mariage avec M. de Rudesgens.

— Mais pourquoi, fit M. de Montaleu d'un ton plein d'anxiété, avoir épousé M. de Rudesgens, lorsqu'il était du devoir de votre séducteur de réparer la faute qu'il vous avait fait commettre?

— Il était marié, répondit madame de Rudesgens d'une voix presque éteinte.

— Marié ! répéta le marquis ; et vous l'ignoriez, sans doute?

CONFESSlOPf. 110

Madame de Rudesgens ne répondit pas.

Il y eut un moment de silence entre les deux interlocuteurs, et M. de Montaleu reprit enfin :

— Mais comment se fait-il qu'une liaison sans doute rompue depuis plus de trente ans puisse aujourd'hui devenir pour vous un sujet de terreur?

— C'est que , dit la triste Artémise en balbutiant, c'est que... malgré toutes les précautions qui ont été prises à cette époque, l'enfant né de cette malheureuse liaison a fini par découvrir...

Madame de Rudesgens s'arrêta, et M. de Montaleu, qui prenait plus d'intérêt aux événements passés depuis trente ans qu'aux craintes qu'elle éi)rouvait, M. de Montaleu reprit vivement :

— Et quelles furent les précautions que vous prîtes pour cacher la naissance de cet enfant?

— Oh! s'écria madame de Rudesgens, ce fut lui qui le voulut...

Mais elle s'arrêta comme si quelque chose l'eût avertie soudainement que tout mensonge serait dévoilé. Puis elle continua d'une voix confuse :

— Non, ce ne fut pas lui, ce fut moi qui le voulus. Vous (levez comprendre les terreurs d'une pauvre jeune fille, Montaleu ; il ne pouvait m'épouser, lui, puisqu'il était marié, et la

moindre circonstance eût pu faire naître le soupçon dans l'esprit de M. de Rudesgens; j'étais perdue, car il m'eût abandonnée après avoir publiquement recherché ma main... Il fallait donc qu'un mystère impénétrable cachât la véritable naissance de cet enfant.

M. de Montaleu écoutait dans une étrange anxiété, tandis que madame de Rudesgens, plus tremblante à mesure qu'elle approchait du dernier aveu, poursuivait en laissant tomber ces mots, à peine articulés :

— Ce fut alors qu'un valet dévoué, nommé Joseph Jliras, alla proposer à une pauvre fdle nommée...

— Sophie Muiler, n'est-ce pas? s'écria M. de Montaleu avec éclat, en se levant par un mouvement soudain.

— Oui, repartit madame de Rudesgens d'une voix presque éteinte.

— Il alla lui proposer, continua le marquis tout tremblant d'émotion, de reconnaître comme étant le sien l'enfant qui vous appartenait.

— C'est vrai.

— Et la pauvre fille accepta, et plus tard... Oh!...

M. de Montaleu s'arrêta , et levant les mains au ciel, il s'écria avec un désespoir profond :

COIVFESSIOiX. 121

— Oli! S()[)liie ! Sopliie ! trente ans de douleur et d'abandon, parce qu'il a plu à une misérable femme de te (létrir de sa faute !

— Elle a volontairement accepté, s'écria madame de Rudesgens, et nous avons pu du moins soulager ainsi sa misère, car vous ne la connaissiez pas à cette époque.

— C'est vrai, dit M. de Montaleu d'un ton de profonde tristesse, la misère vous l'a livrée, elle vous a vendu son honneur... Oh! la misère! la misère! ajouta-t-il, quelle arme elle met dans la main du riche pour perdre et pour calomnier le pauvre ! Mais je vous comprends, vous ; je comprends jusqu'au crime que vous avez commis, car il fallait vous sauver ; mais quel est le lâche qui a pu vous aider dans cet indigne marché ?

IMadame de Rudesgens se mit à trembler de tout son corps.

— Ne l'appelez pas ainsi , reprit-elle, ne l'insultez pas, surtout devant son fils; car, il me l'a écrit, il dirait tout.

— Mais quoi donc encore? s'écria M. de Montaleu dans la plus extrême agitation.

— C'est, dit madame de Rudesgens en balbutiant, (pic moi seule, à sou insu, ai fait ce funeste marché... (pi'il ne l'a appris qu'au moment où il parlait pour le nouveau monde, et qu'il

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