‹ La comtesse de MonrionChapitre 61 sur 65 · CONFESSION · texte numérisé non relu

CONFESSION

(liK'l (Il osl l'iUiU'ur, et quelle est celle dont j'ai lo (Iroil. je suppose. (Tniipreudre le nom.

iM. de Montaleu ()i'il loujoiirs dans le même silence l'ccril (jue lui remit Léona,

Celle-ci le regardait atleutivement, car comme nos lecteurs l'ont vu déjà, ccltre lettre rcnlerniait la juslilicalion de Sophie Muller, et madame Amab s'attendait à une explosion de la part du marquis. M. d(.' Montaleu savait déjà tout ce (jUc reulermait celte lettre. Cependant il ne put cacher l'émotion que lui causa cet appel à sa véracité et à son témoignage. Il tenait dans ses mains la preuve écrite de l'innocence de Sophie, et il parut hésiter un moment. Le papier lrend)lait dans sa main. Léona, qui le dévorait du regard, lui dit enfin :

— Eh bien ! M . le marquis , quel est le nom de rhommc (jui vous a écrit cette lettre? Quel est le nom de la femme qui, en reniant son enfant, vous a forcé à renier le vôtre?

M. de Montaleu plia le papier, et , le tendant à Léona, lui dit d'une \oix ferme :

— Je ne connais pas cette écriture, madame. Léona resta atterrée.

— Ni cette signature? reprit-elle.

— Non, madame.

— Ni celte légende?

— Non.

— Ni rien, n'est-ce pas? s'écria-t-elle avec un transport effrayant.

— Rien, répéta froidement M. de Montaleu. Léona ne poussa pas un cri, ne prononça pas

une parole, ne laissa pas échapper un geste de prière ou de menace; elle salua gravement M. de Montaleu, et sortit.

Au même instant , madame de Rudesgens s'élança du cabinet où elle s'était cachée.

— Oh ! merci ! merci ! mon ami, s'écria-t-elle, merci ! vous m'avez sauvée !

— Mais Montéclain me rendra mon fils? dit M. de Montaleu.

— Oh ! venez ! venez ! repartit madame de Rudesgens; il vous attend.

Le soir était venu. Julie, demeurée à la ferme, voyait s'approcher avec anxiété l'heure de tenir la promesse qu'elle avait faite h Montéclain. Nous avons si souvent dit quelles incertitudes agitaient l'âme de madame de Monrion , que nous hésitons à expliquer le trouble qu'elle éprouvait. En effet , lorsqu'elle rencontrait Montéclain , c'était toujours la même confiance dans ses paroles, c'était un entraînement irrésistible qui la faisait croire à ses conseils , obéir à ses prières. Tant qu'il était présent, elle semblait sentir, penser,

vivre par lui et en lui ; mais dès qu'il s'était éloigné, les doutes de Julie la reprenaient, et cette fois ils avaient été éveillés en elle par un incident iiisignifiant en apparence, dont cependant il est nécessaire que nos lecteurs soient informés .

Comme nous l'avons dit, Julie, décidée à quitter ce pays , avait envoyé chercher sa voiture chez M. de 3Ionlaleu. On y avait joint quelques objets nécessaires à son voyage, et plus particulièrement tous les papiers qui lui appartenaient. Parmi ceux-là, Julie retrouva la lettre que le matin même elle écrivait à son frère, et qui avait été interrompue par l'arrivée de JIM. de Rudesgens, de Champmortain ctdeBrias; Julie la relut et la cacha dans son sein , le plus près de son cœur.

Cette confidence de ses sentiments secrets, en la remettant en présence d'elle-même, lui rendit ses terreurs au sujet de 3Iontéclain. Plus dominée que jamais par le charme impérieux que cet homme exerçait sur elle , elle fut encore plus épouvantée de cet empire. Ainsi ce n'était déjà plus, comme au commencement de cette journée, un homme deux fois rencontré par hasard, et qui , à chaque rencontre , avait pénétré plus avant dans la confiance et dans l'amour de Julie.

Ce n'était plus celui dont elle avait d'abord agréé le respect, puis la protection, celui avec qui elle avait fait alliance contre la calomnie qui les frappait à la fois, celui à qui elle avait permis de lui choisir un asile dans une chaumière ; c'était l'homme qui l'appelait maintenant dans sa maison, qui la lui ouvrait comme le seul refuge où elle pût abriter sa douleur et son innocence, et auquel elle avait prorais d'accepter cette dangereuse hospitalité.

Toute l'âme de Julie, tout ce qu'il y avait en elle de généreux , de confiant , lui criait : <i Va , n'hésite pas, va ; » mais presque aussitôt le souvenir de ce qu'avait été Montéclain, le souvenir de l'illusion qui l'avait elle-même trompée autrefois ; la récente, mais terrible expérience, qu'elle venait de faire des perfidies du monde lui criait d'un autre côté : u Prends garde, c'est peut-être encore un piège ; prends garde ! »

Toute autre, à la place de Julie, eût probablement écouté les conseils de cette prudence ; mais elle avait si peur d'être ingrate envers Montéclain, qu'elle avait laissé venir la nuit au milieu de ses douloureuses indécisions . lors([ue tout à coup on vint lui annoncer l'arrivée de Bricord et d'Aly Muley.

La nourrice de Saint-Faron et l'enfant de Léda

étaient avec Julie dans la chambre où elle s'était retirée. Elle craignit que le fermier n'apprît la présence de cet enfont dans sa demeure, et elle se hâta de descendre dans la salle basse où Bricord s'était arrêté avec le spahi.

Tous les domestiques de la ferme étaient assemblés et regardaient curieusement leur maître, dont le visage pâle n'exprimait plus que le courage calme de la résignation. Aly Muley et Bricord se découvrirent quand parut madame de Monrion ; tous les domestiques firent de même. C'était un spectacle touchant que celui de cette jeune et belle femme au milieu de ces grossières figures , en présence de ces deux rudes soldats, honorée et respectée dans cette humble chaumière , après avoir été ignominieusement chassée du château d'un grand seigneur ; protégée par le soldat et le fermier, après avoir été abandonnée par le riche, le noble et le puissant.

La présence d'Aly Muley et de Bricord rendit toute la confiance à Julie ; c'est qu'elle avait un juste instinct du bien qui lui montrait la valeur de chacun, indépendamment du vêtement riche ou grossier qui le couvrait. Ce n'était là ni un marquis comme M. de Rudesgens, ni un pair de France comme M. de Montaleu, qui venait lui tendre la main ; c'étaient deux paysans , deux

nobles cœurs, deux honnêtes gens ; et Julie se sentit confiante et forte.

— Madame, lui dit Aly Muley d'un ton grave et presque assuré, nous sommes venus vous chercher pour vous conduire au château de M. de Montéclain.

— Vous m'y accompagnerez, n'est-ce pas? dit Julie; et vous aussi, M. Bricord?

— Nous vous y accompagnei'ons , madame , répondit le fermier. Mais, allez, allez, vous pouvez y entrer sans crainte, fussiez -vous toute seule. Il y a en vous quelque chose qui vous protège mieux que ne pourrait le faire la présence de pauvres gens comme nous ; il y a que vous êtes bonne , madame ; il y a que vous avez pitié du coupable et du malheureux ; il y a , ajouta Bricord avec des larmes dans la voix . que je sais tout , madame ; que je sais que vous n'avez pas voulu dire un mot pour vous défendre... que je sais que vous n'avez eu peur que pour une autre... Il y a que je voudrais pouvoir vous dire tout ce que j'éprouve dans le cœur , tout ce que vous méritez... Mais, ajouta-t-il en essuyant ses larmes qui roulaient sur son visage , je ne puis pas... je ne sais pas... Allez, madiune, allez ; on vous le dira là-bas, et vous serez contente, bien sûr, vous serez contente.

134 I.\ COMTESSE DE MONRION.

— Assez comme ça, dit Miiley en criant avec effort pour cacher l'émotion qui l'avait gagné ; nous n'en avons pas si long à dire à madame ; elle entendra ce qu'elle doit entendre, elle verra ce qu'elle doit voir; ça sera bien, suffît. Quant à ce que nous sentons pour elle , ça ne peut pas l'intéresser beaucoup, parce que nous ne sommes rien, nous autres.

— Oh ! mes amis , mes amis ! s'écria madame de Monrion en leur- tendant les mains à l'un et à l'autre.

Elle s'arrêta pendant que ces deux hommes pressaient dans leurs mains calleuses les frêles et blanches mains de cette douce enfant. Puis elle reprit :

— Oui, vous êtes mes amis, n'est-ce pas?

— Oh! dit tout bas Bricord en balbutiant, Dieu vous récompensera , vous serez heureuse ; oui, oui, ajouta-t-il plus bas encore, consentez à être marquise de Montéclain, et vous verrez, vous verrez ; vous serez heureuse.

Julie baissa les yeux pour cacher à la fois sa joie et sa confusion. Bricord venait de donner un nom à l'espérance qui l'agitait depuis quelques heures. Pendant, ce temps , Aly 3Iuley se remettait de son mieux de l'émotion qui l'avait gagné, et murmurait entre ses dents :

— Le diable m'emporte ! je crois que je vais devenir dévot. Allons, ajouta-t-il, madame, il est temps de partir, on vous attend.

3Iadame de Monrion monta dans sa voiture, accompagnée des bénédictions et des vœux de ceux qui avaient été témoins de cette scène. Elle prit la route du château de Montéclain. Bricord et Aly Muley suivaient la voiture à cheval.

Ils étaient à peine à un quart de lieue de la ferme, que Bricord s'arrête tout à coup, pousse un cri étouffé, et s'élance rapidement vers un sentier qui coupait la route où il se trouvait. Le mouvement de Bricord fut si ra}>ide, qu'Aly Muley, plongé dans ses réflexions, ne s'aperçut de la disparition du fermier que lorsqu'il ne put plus voir de quel côté il avait dirigé sa course. Il supposa que Bricord était retourné à la ferme pour y donner quelques ordres, et il continua à suivre le sentier, persuadé que le fermier allait bientôt le rejoindre.

Aly Muley se trompait. Ce n'étaient point quelques ordres oubliés qui avaient détourné Bricord de la mission qu'il avait acceptée d'accompagner madame de Monrion.

Au bout du sentier dans lequel il venait de se précipiter, il avait cru apercevoir une ombre

blanche et errante. Malgré l'éloignement, malgré le crépuscule qui enveloppait déjà toute la forêt d'une demi-obscurité, il lui avait semblé reconnaître Léda.

Il y a dans la passion une vision surnaturelle qui fait que l'on reconnaît la femme qu'on aime ou celle qu'on hait , à des signes insaisissables ; on ne la voit pas, mais on se dit : C'est elle.

Et Bricord ne s'était pas trompé; c'était bien Léda.

Arrivé à quelques pas de sa femme, le fermier sauta vivement à bas de son cheval , et courut vers elle pour prévenir sa fuite, car il supposait qu'à son aspect, elle chercherait à s'échapper. Mais Léda le regarda s'approcher tranquillement, l'examina avec attention , et tandis que Bricord cherchait p;ir quelle parole il pourrait aborder celle qui l'avait si cruellement offensé, celle qu'il aimait toujours et qui avait tant souffert, Léda lui dit d'une voix douce et mélancolique :

— Ami , pourriez-vous me dire où est la demeure du fermier Bricord?

— La demeure du fermier Bricord , répéta celui-ci que cette question glaça d'effroi. Vous me demandez à moi la. demeure du fermier Bricord ?

II regarda Léda plus attentivement. Elle était

calme, ses lèvres sourifiient, ses yeux rayonnaient de joie. Bricord trembla et eut peur.

— Oui , reprit Léda d'un ton confidentiel et mystérieux. Je veux savoir où il demeure; il faut que j'aille le voir cette nuit, il faut que j'aille le consoler. Je suis morte, voyez-vous, et il m'aimait tant, qu'il doit être bien chagrin.

— Lcda ! s'écria Bricord, Léda, Léda, ne me reconnais-tu pas? ne m'entends-tu pas? Tu n'es pas morte, puisque te voilà , puisque tu me parles.

Léda se mit à sourire et reprit doucement :

— Je sais bien que je suis morte, moi... il m'a tuée l'autre , le lâche , il m'a tuée ; mais , voyez-vous, Dieu a permis que je me relevasse de ma tombe pour expier ma faute , et venir consoler celui à qui j'ai fait tant de mal; conduisez-moi chez lui, je vous en prie : il est bon, lui , il est généreux , il vous remerciera. Je lui dirai que vous avez eu pitié d'une pauvre ombre égarée; venez, je vous en prie.

Bricord, éperdu, pleurant, sanglotant, prit instinctivement le chemin de sa ferme.

— Léda , disait-il au milieu de ses sanglots , Léda , reviens à toi , je te pardonnerai , je t'aimerai, j'oublierai tout.

— Savez-vous, lui dit Léda en s'appuyant sur

son bras et en parlant à voix l)asse, savez-vous ce que je ferai ? quand je serai là, j'irai m'asseoir au chevet de son lit, et pendant la nuit, je me pencherai à son oreille, et je lui chanterai les chansons qu'il aimait autrefois , je lui donnerai du courage, je lui dirai que quand on est bon et fort comme il l'est, il faut vivre et pardonner, car Dieu me l'a dit, je ne dormirai en paix dans ma tombe que le jour où celui que j'ai trompé viendra l'y prier pour moi.

— Oh ! je le prierai, je le prierai, repartit Bricord, mais pour qu'il le rende la raison. Oh ! pauvre femme ! tu as donc bien souffert? il t'a donc bien maltraitée, le misérable?

— Ne dites pas cela, monsieur, reprit Léda, mon mari le tuerait, je le rencontrerais parmi les morts, et il me ferait encore du mal.

En parlant ainsi, ils s'étaient approchés de la ferme, Léda la regarda et s'arrêta tout à coup.

— 3Ierci, monsieur, dit-elle à Bricord, je me reconnais maintenant, c'est bien là notre maison où j'ai vécu si infortunée, où j'aurais pu vivre si heureuse. Je ne l'ai pas voulu, monsieur, c'est ma faute. Pauvre Bricord, ajoula-t-elle , comme il doit souffrir d'être seul ! Le connaissez-vous ? l'avez-vous vu depuis que je suis morte? M'a-t-il beaucoup maudite ? m'a-t-il un peu pleurée ?

L\ KOl.lC. 139

— Il vous a piU'doinu', Lr'da , dit Hricoid , dont 1.1 voixa>oil pcino à se faire jour à travers les sani;lots (jui le siiiroiiuaioiil. Il vous pardonne... il vousappelle... il vous allenil.

Ils étaient sur le seuil delà cour delà ferme; les doniesliqucs. encore tout éninsdu déj)arl de madame de .Monrion , s'v trouvaient assend)lés et causaient entre eux des événements de ces dernières journées, lorsipie Léda etUricord |)arurent tout à coup. Une vive surprise, un soudain elFroi fermèniil toutes les bouches à leur aspect, et le groupe des domestiques s'ouvrit silencieusement devant Léda, qui s'avançait d un pas calme du côté de la maison.

Oli ! mes enfants ! mes enfants ! dit Bricord en parlant à ses domestiques, (pii le regardaient avec un proi'ond élonnemeiit, elle esl Iblle !

Ils s'approchèrent tous pour la considérer de plus [)rès.

— Laissez-moi passer , leur dit-elle de cette voix uniforme et douce dont elle avait toujours parlé jusipi'à ce moment, laissez-moi aller à lui ; j'ai bien des choses à lui dire.

Les domestiques se reculèrent . et Léda entra dans la salie liasse de la ferme. Elle s'y arrêta et regarda autour d'elle.

— Oui , reprit-elle , c'est bien ici , c'est pour

140 lal comtesse de monrioiv.

moi qu'il avait fait arranger cet endroit, c'est pour moi cette table, ces rideaux, ces fleurs, ce fauteuil... Pauvre Pierre! ajouta-t-elle d'un ton ému, comme il m'aimait!... Mais soyez tranquilles, mes enfants, le bonheur que je ne lui ai pas donné durant ma vie , je le lui donnerai à présent. La mort enseigne bien des choses , croyez-moi ; elle enseigne où est le devoir , où est la vertu, où est le bien ; aussi je l'aime maintenant, et je viens à lui pour le lui dire.

— Oh ! mes enfants, mes enfants ! s'écria Bricord, prions Dieu qu'il lui rende la raison. Oh ! mon Dieu! s'écria-t-il en tombant à genoux, ayez pitié d'elle et de moi !

Tous les domestiques imitèrent leur maître, et Léda resta seule debout au milieu de cette troupe agenouillée et qui priait pour elle.

Tout à coup, un faible cri passa au-dessus du murmure de toutes ces voix suppliantes. Léda tressaillit ; le calme joyeux de son visage fit place à une expression de désespoir et d'épouvante ; ses yeux flamboyaient, sa tête était penchée en avant 5 elle semblait écouter et attendre. Un nouveau cri retentit, cri faible et doux, auquel répondit un cri déchirant de Léda. Aussitôt elle se précipita hors de la salle basse, gravit toute haletante l'escalier qui conduisait à sa propre

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chanilirc, en poussa la porte et se Irouva en présence de la nourrice de Saint-Faron, qui cherchait à endormir sur ses genoux le pauvre enfant abandonné.

A cet aspect, Léda poussa un nouveau cri, cri désespéré et joyeux à la lois, cri de l'âme intelligente et éveillée, cri de la mère sorti de ses entrailles. La nourrice se leva épouvantée à cette apparition.

— C'est mon cnfont , reprit Léda d'une voix éperdue.

La nourrice recula , pendant que Bricord et les domestiques se précipitaient dans la chambre, et elle répondit d'une voix tremblante :

— Non ! non ! C'est l'enfant que madame de Monrion m'a confié.

— C'est lui! s'écria Léda en s'avançant vers la nourrice.

Et comme celle-ci reculait toujours , Léda tomba sur ses genoux, et se traînant ainsi jusqu'aux pieds de Marie-Jeanne, elle lui dit d'une voix déchirante :

— Oh ! laissez-moi le voir, laissez-moi le voir. Les domestiques, stupéfaits, se regardaient

entre eux , et la nourrice cachait l'enfant dans ses bras, lorsque Bricord dit avec un profond accent de pitié :

14"2 I.A COMTESSE DE MONRION,

— Donnez-lc-lui, il est à elle.

A cette parole , Léda , prête à ressaisir son enfant, se retourna et regarda Bricord. Un cri d'épouvante s'échappa de sa poitrine. Elle dirigea vers son mari sa main convulsivement agitée.

— Ah ! murmura-t-ellc d'une voix haletante, vous... vous... et moi... moi...

Elle se releva lentement ; elle promena un regard éperdu sur tous ceux qui l'entouraient.

— Eux... eux..., continua-t-elle de la même voix brève et haletante, et moi... ici... ici...

Un éclair lumineux sembla jaillir des yeux de l'infortunée ; elle pressa son front dans ses mains, comme si une douleur brûlante y rentrait avec la pensée, et tout aussitôt elle s'élança hors de la chambre avant que personne pût la retenir.

Bricord et tous les domestiques s'élancèrent à la poursuite de Léda ; mais, plus rapide qu'eux, elle avait déjà disparu dans la nuit.

On la chercha de tous côtés, on l'appela ; mais on ne découvrit rien , on n'entendit rien. Bricord seul avait compris qu'elle n'était plus folle. On se précipita hors de la ferme avec des flambeaux, on courut dans diverses directions. Ce fut pendant quelques moments un tumulte et un trouble extrêmes. Bricord semblait à son tour

I \ FMI IK. 1 1"

a%"oir prrdii l;i iiiiioii. li n'eût |)as rprouvc- de plus tonihlo (Irscspoir . si Lrda oùf él»' iiinotrntc; car pour ci' iioltic cu'iir de paysan. If niallu'iir (Uail un titre prcs(pic aussi sacré qne la vertu.

Il avait pris l'enfant de Léda dans ses bras, et il s'en allait criant :

Léda ! voilà ton enfant ; il l'appelle, ne l'enlends-tn |»as ?

Les servantes allaient et venaient, les valets de ferme fouillaient les buissons et les fossés. Cbaeun . emporté par sa reelierclie . s'éloij^nait peu à peu de la ferme. Tout à coup firicord se trouva en face de la petite rivière (jui coulait au fond de la \alit''e de Lavordan. C'était à un endroit où le cours d'eau, retenu par une étroite ebaussée. formait une cascade dont le bruit, ainsi que celui du moulin élevé sur cette ebaussée. cou\rait les cris des paysans répandus aux environs. IVicord recula en apercevant, dans l'ombre de la nuit, un bommc à ebeval , arrêté au liord de la rivière, et au-dessous de la cbule du moulin.

— Qui (pie vous soyez, s'écria-l-il. dites-moi...

— Ab! c'est loi. Rricord ■;•... lui lit .\l\ Muley, Je venais savoir |>our(pioi tu m'avais (pn'tl('...

— Mais poiir(pi(»i t'cs-lu arrêté \l\ f lui dit

Bricord frappé d'un sinistre pressentiment.

— C'est que, repartit Aly Muley, il m'a semblé de loin voir passer une ombre blanche qui courait vers la rivière, et puis j'ai cru entendre un grand cri, et le bruit de la chute d'un corps dans l'eau...

A ce mot, Bricord poussa un cri terrible, désespéré, et qui retentit dans toute la vallée.

7B,I02«FHE.

Lorsque Julie arriva dans la cour du château de Monléclain, elle fut étrangement surprise en voyant qu'Aly 3Iuley et Bricord n'étaient plus avec elle. Leur absence lui fit peur; la pensée d'avoir été attirée dans un piège traversa un moment son esprit , mais elle la repoussa avec indignation. Elle n'eût pas eu foi en Montéclain, qu'elle eût eu honte de soupçonner Aly et Bricord d'avoir prêté les mains à un crime.

Deux valets portant des torches avaient ouvert la portière de sa voiture. Ils éclairèrent le

146 L\ COMTESSE DE MONRION.

vaste perron du château et lui en ouvrirent la porte. Julie entra dans le vestibule, où deux autres valets portant des flambeaux marchèrent devant elle, et l'introduisirent silencieusement dans un premier salon , illuminé comme pour une fête, mais désert.

Cette singulière réception étonna Julie et la rendit toute tremblante ; enfin elle arriva à la porte d'un second salon qui s'ouvrit de même devant elle, pendant que l'un des domestiques annonçait d'une voix retentissante :

— Madame la comtesse de Monrion !

Julie entra et se trouva en face de M. de Montaleu, du colonel, de Brias, de Champmortain, de Sylvie, de M. de Rudesgens et de sa femme.

M. de Montaleu était assis près du colonel dont il tenait les mains dans les siennes ; Brias s'entretenait avec eux ; Sylvie et Champmortain causaient avec effusion ; madame de Rudesgens souriait à son mari. A l'entrée de Julie, tous se levèrent d'un mouvement spontané , le colonel lui-même que Brias fut obligé de soutenir. Julie s'arrêta. Il y eut un moment de silence solennel; chacun hésitait. Mais tout à coup M. de Montaleu , ouvrant les bras et faisant un pas vers Julie, l'appela en s'écriant :

— Mon enfant ! . . . ma fille. . . ma fille ! . . .

Julie s'y précipita éperdue, heureuse, enivrée. Tout ce qu'elle avait souffert était oublié. De quelque désespoir qu'elle eût payé ce moment de joie et de triomphe, elle ne le regretta [las, car ce n'était pas elle seulement qui triomphait, c'était aussi Montéclain , qui lui avait tenu sa parole, Montéclain, qui ne la trompait pas, jMontéclain , chez qui était venu M. de Montaleu...

Julie pleurait , étouffait, sanglotait. En s'a rrachant aux embrassements de M. de Montaleu, elle aperçut Sylvie, qui s'était approchée d'elle et qui la regardait d'un air suppliant. Elle la prit dans ses bras... Son cœur était plein de pardon pour tout le monde. Elle embrassa aussi madame de Rudesgcns , et le vieux Annibal aussi. Elle tendit la main à Brias, à Champmortain, en leur disant à tous : « Merci... merci...» comme si elle leur devait de la reconnaissance.

Puis, après avoir été ainsi des uns aux autres, ses yeux cherchèrent encore quehju'un dans ce salon; mais il n'y était pas... Julie eut peine à se rendre compte du sentiment affreux qu'elle éprouva.

«( Oh ! se dit-elle dans le plus profond de

son âme , si ce n'était de sa part que générosité ! »

Mais ce doute n'eut que la durée d'un éclair. D'ailleurs, M. de Montaleu la détourna presque aussitôt de cette préoccupation.

— Mon enfant , lui dit-il , permettez-moi de vous présenter mon fils, le colonel Thomas Rien de Montaleu.

— Votre fils? fit Julie avec étonnement.

— On vous expliquera cela, la belle des belles, reprit M. de Rudesgens en baisant les mains de Julie. Prenez-le toujours pour un brave gentilhomme , un homme d'honneur, un honnête homme, un...

— Ah ! dit Julie en serrant les mains du colonel, je sais ce que je dois à monsieur... Je sais que c'est pour moi que sa vie est en danger... que c'est pour moi qu'il souffre.

— Je ne souffre plus , repartit Thomas ; le bonheur guérit vite. Ne le sentez-vous pas comme moi, madame?

— Oh ! oui ! répondit-elle avec effusion.

Puis elle se tourna encore vers les autres personnes présentes, elle échangea encore avec elles de ces mots qui pardonnent et qui remercient ; mais elle demeura incertaine et étonnée : Montéclain ne paraissait pas.

Chacun scinhlail deviner le niolil' de la surprise de Julie; mais personne ne paraissait vouloir lui expliquer la cause de cette absence.

Elle allait parler; elle allait interroger M. de Montaleu, lorsqu'un domestique entra et dit à Brias que M. de 3Iontéclain desirait lui parler. Il sortit. Puis un moment après ce fut le tour de M. de Rudesgens; puis celui de madame de Rudesgens; enfin Cliampmortain et sa femme disparurent à leur tour, appelés tous par Montéclain. Julie se trouva seule avec M. de Montaleu et son fils.

— Oh ! dit-elle toute tremblante à M. de 3Iontaleu, pourquoi s'éloignent-ils donc tous?

— J'espère que vous les reverrez tout à l'heure, à moins que...

On appela aussi M. de Montaleu et le colonel.

— Quoi ! vous me laissez seule? s'écria Julie.

— Vous me reverrez dans tous les cas , lui dit en souriant M. de Montaleu. A bientôt, mon enfant, à bientôt !

Le colonel et M. de Montaleu s'éloignèrent, et Julie resta tout à fait seule.

Elle demeura un moment immobile au milieu de ce vaste salon étincelant de bougies. Pour la première fois elle regarda l'endroit où elle se

trouvait, et vit appendue, tout autour d'elle, une longue suite de portraits, qui tous semblaient la regarder curieusement. Julie était dans un état de trouble inexprimable; elle prévoyait pour elle un grand événement ; mais elle n'osait en faire une espérance.

Il allait venir, sans doute ; mais qu'allait-il lui dire? Oh! ne s'était-elle pas trop flattée? N'avait-il préparé qu'une justification à son innocence, qu'un hommage à son malheur?

Julie se sentait prête à étouffer. Son cœur battait avec violence et s'arrêtait tout à coup. C'était une appréhension si douloureuse qu'elle appuya sa main sur son cœur, et sentit crier, sous ses doigts, la lettre inachevée qu'elle écrivait le matin même à son frère.

Ce papier, confident de ses craintes et de ses espérances, la brûla.

Elle chercha avec anxiété autour d'elle, comme pour implorer appui contre elle-même : ses yeux interrogèrent tous ces visages muets qui l'entouraient, et elle y arrêta ses regards comme pour leur demander appui et conseil. Mais la mine fière et hautaine de la plupart de ces guerriers enchâssés dans leurs armures, de ces femmes couvertes de pierreries, semblait repousser les prières de Julie. Son regard errant de

toile en toile paraissait ne devoir pas trouver un visage ami , lorsqu'il rencontra un portrait représentant une femme jeune, belle, mélancolique, et qui couvrait d'un regard d'amour un berceau fermé.

Ce visage, Julie le reconnut. C'était bien le front élevé et penseur de 3Iontéclain , c'était bien sa lèvre dédaigneuse, son nez d'aigle, son œil brillant, sa noire et riche chevelure; cette femme était sa mère.

Rien ne manquait à cette ressemblance parfaite. Seulement tout était plus doux dans ce visage, le rayon de l'œil était voilé, le front s'inclinait, et quelque chose de résigné avait ejffacé l'orgueilleuse expression de la bouche.

Julie s'arrêta à ce porti'ait, et, joignant les mains, elle murmura tout bas :

■ — Protégez-moi, madame, protégez-moi!

Un léger bruit se fit entendre; elle se retourna et aperçut Montéclain.

Il s'approcha d'elle, la salua respectueusement, et lui fit signe de s'asseoir. Julie lui rendit son salut et se laissa aller sur le fauteuil placé au-dessous du portrait de la mère de Montéclain, car elle était incapable de se soutenir .

— Il faut que vous rac pardonniez, madame,

lui dit gravement Montéclain, de vous avoir enlevé l'un après l'autre les amis qui vous entouraient tout à l'heure ; je dois vous expliquer pourquoi je l'ai fait.

Julie s'inclina. Elle frémissait de tout son être, elle sentait qu'il lui fallait sortir de cet entretien heureuse ou condamnée.

— Pour mettre un terme aux mille intrigues qui s'agitaient autour de vous , continua doucement Montéclain , j'attendais de Paris des papiers qui viennent de m'arriver ; et j'ai dû les remettre à chacun de ceux qu'ils concernaient.

— Vous avez fait ce qui était convenable, j'en suis sûre..., fit Julie d'une voix faible et émue.

— Pardon , reprit Montéclain ; veuillez me laisser tout vous dire. Brias, débarrassé de toutes les dettes qui le tourmentaient , quitte demain ce pays, et bientôt la France.

— C'est bien, dit Julie; et Sylvie?

— Madame de Champmortain rendra bientôt à son époux l'alTection qu'il n'avait perdue que par sa faute, et qu'il sera heureux de retrouver maintenant.

— Oh ! c'est bien ! monsieur, c'est bien ! repartit Julie.

— J'espère, dit Montéclain en souriant, avoir procuré à M. de Rudesgens plus de repos dans sa maison, en montrant à sa femme que l'induigence sert bien à qui en a besoin, et je l'ai mise elle-même à l'abri d'un véritable malheur, en détruisant , d'une part , les traces d'une faute cruelle , et en avertissant M. de Rudesgens , d'une autre part, qu'il n'était pas juste de chercher aujourd'hui à éclaircir des soupçons qu'il avait repoussés jadis lorsqu'il soupirait pour la fortune de mademoiselle Van Marken. Le pardon mutuel est un commencement de bonheur.

— C'est juste, monsieur, dit Julie.

— Enfin , continua Montéclain , j'ai remis à M. de Montaleu les preuves écrites de l'innocence d'une pauvre mère qui a longtemps souffert, et je lui ai donné le droit de reconnaître, pour son fils, l'un des hommes les plus braves de notre époque, la plus belle espérance de notre armée, un de ces cœurs enfin qui font une renommée au nom qu'ils choisissent, qui ajoutent une gloire au nom qu'ils reçoivent.

— Oh ! merci pour eux, monsieur. Vous avez sauvé les uns du danger, vous avez rendu aux autres le bonheur. Dieu vous récompensera de ce que vous avez fait pour eux.

— Je n'ai rien fait pour eux..., repartit Monté-

clain, vous le voyez , madame ; cependant je me vante devant vous de tout ce que j'ai puisé dans vos regards de bonté et d'indulgence ; je me pare du peu de bien que j'ai fait et que vous m'avez inspiré, et je vous demande si vous êtes contente.

— Ah! monsieur, monsieur..., dit Julie, dont le trouble faisait frémir la voix, me croyez- vous si injuste, si ingrate?...

— Non, madame, reprit Montéclain, non; je vous crois juste, je vous crois reconnaissante, et c'est pour cela que je vous demande la permission de tout vous dire. Cependant, avant d'aller plus loin , sachez une chose : vos amis sont encore dans ce château ; au moindre appel de votre voix, ils viendront à vous. C'est ma maison, madame, mais dès que vous y êtes, c'est moi qui suis chez vous. Si ce que je vais vous dire, madame, vous paraît étrange, si une seule de mes paroles vous alarme , chassez du moins la crainte qui pourrait vous faire croire que je veux abuser de votre présence ici pour vous tenir un langage que vous ne devez pas entendre. Vous êtes reine et maîtresse dans cette maison , madame ; vous y êtes assise à la place où s'asseyait ma mère, au-dessous de son image, qui me voit, qui m'entend et qui vous protège.

— En vérité, monsieur, dit Julie les yeux baissés et le cœur oppressé, je n'ai aucune crainte, aucune appréhension.

— Il faut plus, madame, ajouta Montéclain, il faut avoir du courage.

— Du courage ! fit Julie.

— Oui, madame... veuillez me comprendre. Vous vous croyez obligée envers moi ; vous pensez me devoir de la reconnaissance, et vous êtes trop noble et trop bonne pour vouloir causer un chagrin à l'homme qui vous est venu en aide... Eh bien ! madame, il faut oublier cela...; il faut être franche, il faut être sévère, il faut fout oser me dire.

— A vous, monsieur?

— Oui, madame; tout ce que j'ai fait depuis quelques jours, tout ce dont je me vantais tout à l'heure , ce n'est pas pour les autres que je l'ai fait, c'est pour vous.

— Pour moi... monsieur? fit Julie toute tremblante de ce mot tant espéré.

— Pour vous seule, dit ]\[ontéclain, et je l'ai fait parce que je vous aime, madame.

Julie rougit et se sentit prête à pleurer.

— Pourquoi , reprit gravement Montéclain , chercherais-je pour l'aveu de cet amour des expressions qui ne vous le diraient qu'à moitié. Je

VOUS aime , madame , non-seulement parce que vous êtes belle, et chaste, et grande, mais parce que vous m'avez fait comprendre la puissance de la bonté, le charme de l'innocence, la supériorité de la vertu ; je vous aime, non-seulement pour ce que vous valez, mais pour ce que vous m'avez fait valoir.

Le cœur de Julie battait à lui rompre la poitrine; sa tète brillante de rougeur se baissait sur son sein ; elle aurait voulu pouvoir se cacher dans les bras de sa mère ; sa respiration était haletante, elle ne put prononcer une parole. Montéclain continua :

— Oui, madame, je vous aime, et cela n'a rien de surprenant, je pense ; mais ce qui l'est sans doute beaucoup, c'est que j'ose vous demander votre amour.

— Mon amour?... murmura Julie en se reculant avec effroi au fond du siège qu'elle occupait.

— Oui , madame , reprit Montéclain d'une voix triste et émue ; et c'est à vous seule que j'ai voulu le dire, c'est de vous seule que je veux une réponse. Veuillez me comprendre, madame ; j'aurais pu , suivant l'usage , vous faire dire par vos amis le vœu de mon cœur, vous faire demander par les miens votre réponse.

Ceux-là peut-être, vous connaissant mal, vous auraient parlé de mon nom, de mon rang, de ma fortune, et vous auriez pu croire que je les comptais pour quelque chose devant vous. Ceuxci, trop prévenus en ma foveur, vous auraient dit que, dans ma vie, j'ai montré peut-être quelque courage, quelque générosité, et que, peutêtre aussi , j'ai le droit d'être ambitieux et de . croire à l'avenir. D'autres encore, plus sévères ou plus justes, vous auraient raconté ma vie passée, ses écarts, ses folies, ses erreurs, et vous eussent détournée de mon amour. Aucun ne vous eût trompée, mais aucun ne vous eût dit la vérité. Moi seul je vous la dois, à vous seule qui devez l'entendre. Madame , jusqu'au jour où je vous ai rencontrée, je n'ai pas vécu. Ce que je vous dis là, madame, est vrai ; je vous le jure devant ma mère qui me regarde : non, je n'ai pas vécu de mon cœur, de mon âme , de mon esprit véritables , car depuis que je vous connais, j'ai un autre esprit, une autre àme, un autre cœur. Ce n'est donc plus l'homme dont on peut vous dire beaucoup de mal et peu de bien qui vous parle , c'est celui que vous avez créé et qui vous appartient, qui s'adresse à vous et qui vous demande loyalement si vous voulez accepter son amour et son nom.

LA COMTESSE DE aONHION. 3. 14

158 L\ COMTESSE DE MONRION.

— Monsieur, fît Julie tremblante, mais je ne sais...

— Vous pouvez tout dire, madame; vous pouvez me répondre que vous ne croyez pas à mon amour ou que vous le dédaignez; vous pouvez me dire que vous me plaignez et que vous ne m'aimez pas; et, je vous le jure, quelle que soit votre réponse, je l'accepterai avec respect : je n'aurai de colère que contre moi, qui ne suis pas digne de vous, et je ne me souviendrai que d'une chose pour vous en être reconnaissant , c'est que vous avez eu foi en mon honneur de gentilhomme , c'est que vous êtes venue seule dans cette maison, sans crainte, sans hésitation : et cela , madame, est un honneur dont vous ne me défendrez pas d'être lier.

Julie , confuse , éperdue, le cœur plein d'un trouble inexprimable , heureuse , ivre de ce qu'elle entendait , épouvantée de ce qu'elle éprouvait , poussée et x-etenue à la fois par son amour d'autant plus pudique qu'il était plus puissant, Julie, dont l'àme frémissait de joie, mais dont la chaste pensée s'effrayait d'un aveu, Julie dont les lèvres ne savaient pas prononcer le nom du bonheur qui la brûlait. Julie se détourna et murmura doucement :

— Ne me demandez pas de vous répondre, n'exigez pas...

— Oh! madame, ajouta Montéclain, je vous avais bien dit qu'il vous faudrait du courage. Vous me plaignez , n'est-ce pas ? Vous m'êtes aussi reconnaissante de mon amour que de votre salut, car vous sentez bien que je vous aime, et vous n'osez me dire que vous ne m'aimez pas.

— Oh! non, non, fit Julie haletante, je n'ose pas... Je souffre.

Et comme en parlant ainsi elle appuyait sa main sur son cœur, elle sentit dans son sein la lettre qu'elle avait écrite à son frère; elle tressaillit.

— Vous souffrez? lui dit doucement Montéclain ; j'aurais dû prévoir que vous hésiteriez à me dire la vérité... et cependant j'aurais dû la deviner; car hier, aujourd'hui encore, vous vouliez partir.

— Oui..., lui dit Julie en le regardant enfin, j'ai voulu partir, et voici pourquoi

Elle lui tendit la lettre, et cachant sa tête dans ses mains, elle se mit à fondre en larmes. Pour la première fois de sa vie, elle venait de déchirer le voile de son âme virginale, et elle souffrait de son bonheur.

Montéclain lut la lettre d'un œil rapide; ses mains tremblaient, ses yeux rayonnaient, son front semblait illuminé d'une lumière céleste, et déjà il savait à quel point il était aimé, que Julie pleurait encore et se cachait avec désespoir. Montéclain lui prit la main, et l'attirant doucement, il la fit se lever ; elle ne sentait rien, elle n'avait plus ni pensée ni volonté ; il la tourna doucement du côté du portrait de sa mère, et lui dit d'une voix pleine de caresses :

— Julie , quand vous serez la marquise de Montéclain, venez vous asseoir à cette place, et si Dieu est juste, vous entendrez cette sainte image vous dire du haut du ciel : « Ma fdle, je vous remercie. »

— Et ma mère, qui doit y être près d'elle, répondit Julie, dira à la vôtre que vous pouvez croire en moi comme je crois en vous.

A ce moment, un bruit tumultueux se fit entendre dans le premier salon. Presque aussitôt la porte s'ouvrit, et on annonça :

— Le procureur du roi.

a£TABTR,OPKB.

Au cri qu'avait poussé Bricord , tous les gens FÔpandus dans les environs étaient accourus. Ceux du moulin et des maisons voisines s'étaient éveillés; en un instant, les deux côtés de la petite rivière lurent couverts de monde. Des cris rauques, des exclamai ions désolées s'échangeaient d'un bord à l'autre.

— Où est-elle? où est-il?... C'est Léda... c'est

Bricord s'écriait-ou de tous côtes; car le Icr-

micr venait aussi de se jeter à l'eau.

Trois fois il avait reparu , (rois fois il avait

replongé ; mais une minute (un siècle pour tous ceux qui étaient penchés sur la rivière) s'était écoulée sans que Bricord reparût. L'eau profonde et toute marbrée de ces remous rapides qui tournent au pied des cascades ne renvoyait aux regards que les reflets brisés des lumières qui couraient sur le bord.

Un silence affreux , une immobilité générale succéda au tumulte et au bruit qui , un instant avant , animaient la noire vallée. Tout à coup l'eau s'entr'ouvrc , une main paraît et retombe. Un nouveau cri s'élève , un bruit sourd retentit dans l'attente silencieuse de cette troupe immobile. Aly Muley venait à son tour de se précipiter dans la rivière.

Mille cris répondent à cet acte d'héroïsme. Alors commencent les pronostics funestes , les réflexions tardives. « Ils y périront tous , disent les uns; la rivière est pleine de trous affreux, de tourbillons puissants qui, en quelques secondes , lient le plus intrépide et le plus vigoureux nageur dans les longues herbes qui flottent jusqu'à fleur d'eau. »

C'en est fait, ce n'est plus Léda dont le salut préoccupe tout le monde, ce n'est plus Bricord , c'est Aly Muley.

Enfin il reparaît , et , plus maître de lui ,

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