‹ La comtesse de Novailles drame en cinq actes (volume 2)Chapitre 21 sur 122 · ACTE II, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE

JACQUES

* Rappelez-vous donc ce que je vous ai dit. Au bout des cinq minutes qu’il nie faut pour descendre, la sentinelle se retrouve en face de ma fenêtre, et toute nouvelle tentative devient absolument impossible.

LE PRISONNIER

C’est vrai... allons, je n'ai plus qu’à mourir...

JACQUES, lui serrant la^naiu.

Ah! je vous comprends, pauvre martyr! je vous comprends bien, moi, votre frère par la souffrance et par le désespoir. C’est si beau, la liberté!...

LE PRISONNIER

La liberté!... oh!... si ce n’était que cela!...

JACQUES

Qu’est-ce donc?...

LE PRISONNIER

Oh! malheureux! malheureux! je ne verrai plus ma mère!...

JACQUES

Votre mère!...

LE PRISONNIER

C’est bien cruel, la prison, n’est-ce pas?... et cependant je me trouvais presque heureux dans la mienne, car tous les jours, à la même heure, à travers les grilles de ma fenêtre, je voyais une feihme s’avancer là-bas, sur la place. Cette femme, c’était ma mère. Monsieur, ma mère, la seule affection qui me restât au monde. Nous n’avions jamais fait aucune convention, et pourtant nous avions ensemble de longs, de touchants entretiens, à l’aide de signes dont 110s deux cœurs avaient su composer un langage aussi clair, aussi intelligible que Ta parole même. Elle est venue longtemps ainsi, m’apportant chaque fois la patience et la résignation... nuis, peu à peu, j’ai vu son pas se ralentir, sa marche devenir plus pénible, sa tète se pencher vers la terre... 11 y a trois jours, elle m’a fait comprendre qu’elle souffrait et que peut-être elle serait quelques jours sans revenir... et en effet, elle n’est pas revenue... Et moi qui la connais , Monsieur, je me suis dit : Puisque je ne revois plus ma mère, c’est qu’elle souffre, qu’elle se meurt!...

Malheureux !

LE PRISONNIER

Oh! n’est-ce pas. Monsieur, n’est-ce pas que c’est un affreux supplice de savoir qu’on a sa mère qui se meurt, là , à quelques pas , et de ne pouvoir aller l’arracher à la mort ou recevoir son dernier baiser ! (il tombe tur un siège.) >

JACQUES, à part.

il me brise le cœur!

LE PRISONNIER

Ah! ma vie, mon Dieu! prenez ma vie pour une heure de liberté!... pour un baiser de ma mère!

JACQUES, regardant le prisonnier, et à part.

Une mère!... une mère mourante! (silence.)

LE PRISONNIER, se levant et serrant la main de Jacques.

Adieu, Monsieur, adieu, je rentre dans mon cachot où je n’ai plus longtemps à demeurer, je l’espère...

JACQUES, après un long silence.

Attendez...

LE PRISONNIER

Quoi?...

JACQUES

Une pensée vient de me jaillir du cœur, une pensée qui vient d’én haut... Il y a ici deux hommes qui veulent la l'berté : l’un pour assouvir une vengeance, l’autre pour embrasser sa mère; l’un pour se vouer tout entier à une passion mauvaise, l’autre pour obéir à un sentiment pur et saint entre tous. Le premier de ces deux hommes, Monsieur, c’est moi: le second, c’est vous!... Vous voyez doue bien que Dieu a décidé celui de nous deux qui sortirait de cette prison, et que celui-là...

LE PRISONNIER, avec égarement.

Monsieur, Monsieur! que voulez-vous dire?...

JACQUES

Je veux dire qu’il faut que vous preniez celte échelle et que vous alliez embrasser votre mère...

LE PRISONNIER, lui baisant la main.

Ah! Monsieur... soyez béni!

JACQUES

Écoutez, neuf heures sonnent... (On entend sonner l’heure.) Et d’abord, faisons disparaître les traces de votre fuite, (ils remettent les pierres puis se dirigent vivement vers le fond.) VOUS n’avez pas UU instant à perdre... (Bruit de pas et de fusils.) La ronde ! (ils s’effacent de chaque côté de la fenêtre pour éviter d’être vus. On entend pendant un moment le bruit du pas des soldats; peu à peu ce bruit cesse. Jacques regarde à travers les barreaux.) VOUS voyez... la Sentinelle disparaît... (il arrache le barreau limé et attache l’échelle.)

LE PRISONNIER, se jetant au cou de Jacques.

Adieu, mon sauveur, mon frère !

JACQUES

Hàtez-vous, allez!

LE PRISONNIER, disparaissant. I

Adieu, Monsieur! Le capitaine Laripalière est à vous corps et âme!...

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