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Toujours M'“' do Pailly

172 LA COMTESSE DE ROCnEFORT

me porte toujours assez bien, ce qui me fait voir qu’il est assez sain d’avoir un corps sans ame. Toute telle que Je suis, je vous aime infiniment, mon cher ami, et suis bien sensible à toute l'amitié que vous me témoignez. Vous avez raison de me dire que ma voisine a des façons d'exprimer le sentiment qui ne sont qu’à, elle, j’en ai tous les jours des preuves. Je ne dis pas tant, ni si bien, mais je sens mieux que personne le prix de son amitié pour moi.

En lisant ces lettres qui respirent une affection si tendre et si sincère pour le marquis de Mirabeau, tous ceux qui ont un parti pris contre l'Ami des hommes se demanderont comment M™® de Rochefort a pu le voir ■ sous un si beau jour. Ils s’étonneront peut-être de l’entendrelui dire : * Vous connaissez si bien ce sentiment doux de l’amitié. » Ils s’étonneraient peut-être moins si nous avions publié les lettres du père de Mirabeau qui correspondent à celles de M“® de Rochefort; mais, comme les lettres de celui-ci sont très-longues et trèsmélangées de détails relatifs à ses affaires , comme elles exigeraient des explications qui nous détourneraient trop de notre sujet, nous n’avons pas cru devoir les reproduire.

Disons seulement que c’est dans cette période de sa correspondance avec M""® de Rochefort que le marquis de Mirabeau semble de son côté animé de l’attachement le plus vif non-seulement pour elle, qu’il aima toujours très-sincèrement, mais pour le duc de Ni vernois, envers lequel ses sentiments étaient plus variables. Tout ce que son cœur comporte de tendresse est d’ailleurs engagé dans la situation, puisque ses deux amis ont bien

voulu aimer et protéger la personne qu’il chérit le plus au monde. Aussi trouve-t-il pour exprimer son amitié et sa reconnaissance des accents émus qui expliquent le ton trôs-affectueux de de Rochefort. Nous citerons seulement quelques passages de ses lettres.

c Oh ! le bon et digne cœur qne Dieu vous a donné, écritil à M"’» do Rochefort, en date du 22 juin 1762, et que ceux de cette espèce attachent à ce monde-ci! Comment ne voulezvous pas trouver meilleur visage à ma lettre de Moulins! la vôtre et colle de notre dignq ami me rendirent précisément la vie, et me changèrent tellement, que le ciel et la terre m’en parurent d’une autre couleur. Il s’en faut bien que mou cœur vaille le vôtre. Je n’ai pas cette délicatesse, celte adhérence qui fait qu’il n’est plus d’accessoires repoussants sitôt que le principal a mérité votre amitié, cette bonté profonde et abondante qui fait la vraie supériorité, sur tout cela je vous le cède ; mais mon cœur droit et franc, j’ose dire même riche, si l'on peut parler ainsi, est susceptible d’une véhémence de sentiment que personne ne connaît. Aimer m’est autant et plus nécessaire que de vivre, et, comme d’être aimé est l’aliment d’aimer, c’est me donner la respiration que do me marquer de l’amitié. Cette manie m’entraîne même dans les détails. Mon amie tM"’“ de Pailly) m’a dit souvent; L'enfant tient de quelque part où on l'abien traité, je le vois à sa physionomie. Mais, quaht aux gens que j’aime, que je dois aimer, oh! ils ont la clef des prisons de mon àme, c'est une autre vie qu’ils me peuvent souiller. »

Dans la lettre qui suit celle-ci, lettre écrite de son château si pittoresque de Mirabeau, au milieu des querelles bruyantes de ses vassaux qu’il est venu pacifier, et en se disposant à aller affronter les tempéies conjugales qui l’attendent en Limousin, lemar-.

quis développe ses sentiments à l’égard de ses amis do Saint-Maur, avec des tournures vraiment belles d’énergie, de couleur et d’originalité ; écoutons-le :

« Mon sort, âpre et escarpé comme les lieux qui m’ont vu naître, ne fait, à ce que j’espère, contracter aucune rudesse à mon âme, et c’est une bien grande obligation que j’ai au bon et tendre cœur de ceux à qui je me suis attaché. Mon esprit parcourt actuellement les douces plaines de la Marne, et cela m’empêche d’être trop frappé des ravages de la Durance, et des roches à nids d’aigle qui m’environnent. Ainsi mon âme qui trouve ici des querelles sans (in et des cris sans mesure, qui va bientôt chercher" péniblement, dans un autre pays sauvage, les tracas les plus amers, ne s'aigrit pas de ce contact farouche, parce que la meilleure partie d'elle-même réside en des lieux paisibles et doux. Portez-vous tous bien et très-bien à Saint-Maur et que je sois seul le bouc cxpiateur. A ce prix, je porterais plus forte charge encore. »

Comment s’étonner que M"*® de Rochefort, en lisant des effusions de ce genre, toujours associées à quelques saillies plaisantes, écrive à son tour au marquis dans une lettre que nous avons laissée de côté pour ne pas trop multiplier les citations, cette phrase : c Comme vous êtes un bon et singulier personnage, mon cher amit >

Le voyage en Limousin n’ayant pu amener d’arrangement définitif entre le marquis et sa femme, ils restèrent à l’état d’hostilité déclarée, la femme exigeant qu’une pension dont elle avait pourtant elle-même fixé le chiffre, fût augmentée, et menaçant sans cesse de venir à Paris intenter un procès en séparation, le mari usant des armes qu’il avait contre elle et qui con-

sistaient en écrits de sa main compromettants pour son honneur, et obtenant des ministres qu’elle fût maintenue d’autorité en Limousin. Cette situation qui se prolonge pendant bien des années a fait écrire à M”"® de Rochefort beaucoup de lettres adressées soit au marquis de Mirabeau, soit à M“® de Pailly. Toutes se distinguent par ce style dégagé, précis, animé, élégant qu’on a pu remarquer dans les précédentes. Mais, comme la même affaire y reparaît souvent, nous n’en donnerons qu’un petit nombre en choisissant, autant que possible, celles qui seront le plus étrangères aux» débats de la famille de Mirabeau, que nous réservons pour un autre travail. Il sera pourtant difficile d’en rencontrer plusieurs qui n’y fassent pas quelque allusion.

La première lettre de M“® de Rochefort à M“* de Pailly que nous rencontrons dans ce recueil nous semble assez intéressante par la diversité des sujets qui y sont traités, pour mériter d’être reproduite avec la réponse de M“" de Pailly, qui nous mettra au courant des rapports intimes qui existent entre ces deux dames.

La comtesse de Rochefort à JIf“® de Pailly.

« Saint-Maur, 4 juillet 1763.

» Je n’ai point encore de nouvelles du Bignon. Je me flatte que j’en aurai bientôt, mais je neveux pas les attendre parce qu'il faut écrire quand on peut, et, quand M. de Nivcrnois est ici, je ne sais comment le temps se passe, mais je n’ai pas un instant à moi. 11 est vrai que la musique en consomme

incroyablement. On en fait dès le matin, après la promenade, et puis on recommence dans la journée à toutes les heures où il ne faut pas rester avec la compagnie. Ce malin, je suis dans la perplexité : M™* de Watteville est assez malade depuis mercredi ; elle a une fièvre continue avec des redoublements. Bordeu dit qu’il ne peut point encore donner de caractère à cette fièvre. de Watteville ne peut supporter que sa sœur * quand elle est malade, et cependant la mère (M""! de Pontcharlrain) vient de partir pour l’aller voir, et, suivant l’état où elle la trouvera, ou elle reviendra ce soir, ou elle retournera à Paris, où nous retournerons tous, c’est-àdire M. Roujault, le marquis de Pontcharlrain et moi *. Si M”' de Pontcharlrain revient ici, M. de Nivernois y reviendra •aussi. Il est allé hier à Versailles suivant l’ancienne rubrique, car il n’y a pas un mot de changé en lui, ni dans la conduite extérieure ni dans la conduite intérieure *. Heureusement, sa santé change en bien et reprend aussi son état ordinaire. Je suis émerveillée de la mienne, et je commence un peu à espérer l’accomplissement de la prophétie de Gatti, mais notre pauvre docteur est bien malheureux prophète dans le monde; il vient d’essuyer un événement qui me fâche beaucoup pour lui, car il lui donnera certainement bien du chagrin.

Vous savez qu’il avait inoculé toute la case Roncherolles. Il

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