La mère du marquis de Mirabeau
La comtesse de Rochefort à de Pailly.
« Saint-Maur, 17 juin 1765
» Je viens, mon cher cœur, de dire à de Pontchartrain la proposition que vous a faite la princesse de Taliuoril Je l'ai priée, ainsi que vous me le demandiez, de dire tout naturellement si elle lui convenait. Elle me charge de vous assurer qu’elle sera fort aise de vous voir et que M“>® de Talmont ait l’agrément de voyager avec vous. Venez donc, mon cher cœur, avec un plaisir pur comme celui que j’aurai à vous voir. Je compte accepter la partie d'Opéra que la princesse me propose, à moins que de Pontchartrain ne se trouvât seule, ce que je ne crois pas. Comme je compte coucher à Paris, nous passerons la soirée ensemble. Retenez-moi d’Entraiguos et Gatti pour vendredi au soir, et à cet effet envoyez, je vous prie, un petit billet à tous deux par mes gens. Si je
i. La princesse do Talmont, née Jablonowska , était une Polonaise, parente de la reine, femme do Louis XV, qui avait épousé un la Trémoillo. Devenue veuve ou séparée de son mari, elle occupait comme M”‘ de Rochefort un appartement au palais du Luxembourg, oîi elle mourut en 1773. Elle y était installée sur un grand pied, car on parle de temps en temps dans cette correspondance des treize chevaux de la princesse. C’était une personne fort singulière dont les bizarreries ont été souvent signalées par ses contemporains, notamment par Horace Walpolo, qui en a fait un portrait voisin de la caricature. Les inégalités de son humeur quinteuse sont peintes d’un trait dans cotte jolie phrase do M“* do Rochefort : « Tàtez-la pour savoir si elle veut me mener à la comédie, mais avec les précautions que son caractère épineux exige, car je n’aime pas à me piquer. » Parmi les bons mots qu’on attribue à M"* de Rochefort, un des plus ingénieux a précisément pour objet celte bizarre princesse. Elle avait été l’amie, c’est à-diro la maîtresse, du prince Charles-Edouard, et elle portait un bracelet orné de deux médaillons dont l’un contenait le portrait du prétendant et l’autre une figure du Christ. On se récriait sur l’extravagance de ce rapprochement. « C’est bien simple, dit M"* de Rochefort, les deux figures signifient également ; « Mon royaume n’est pas de ce monde. »
changeais d’avis, je le leur manderais. Pour le gros 3Ierlou,ÎG compte le trouver chez moi aussi sûrement que son frère cadet. Bonsoir, mon cœur; je vous embrasse.
» Si de Talmont proposait à M. de Mirabeau de venir ici en troisième avec vous deux, qu'il trouve un prétexte pour s’en dispenser. Ma précaution est peut-être inutile, mais il vaut mieux en avoir de superflues que d’en manquer une nécessaire. »
Le second billet, qui est de l’ex-ambassadeur d’Angleterre, ce qui se reconnait aux t dear madame » , a sans doute aussi pour but d’apaiser quelque suscqitibilité de M™* de Pailly, par l’invention un peu forcée d’un dîner donné chez M"*® de Rochefort absente, au nom de ce fameux chat Merlou, qui reparaît souvent.
Le duc de Nivernois à M”“® de Pailly.
« Saint-Maur, 12 juillet 1765.
» Bear madame,
» J’ai une histoire à vous conter, et une proposition à vous faire. Voici l'histoire ; il faut savoir que j’irai après demain au soir coucher à Paris. Or, le lendemain lundi, je suis prié à dîner dans une maison où l’on voudrait bien vous avoir aussi. C’est chez l’ami Merlou qui, en l’absence de sa maîtresse, veut me donner un petit festin, et, quand je dis à moi, ce n’est pas à moi seul que s’adresse sa galanterie, car il veut avoir tous ses amis et spécialement son gros frère et sa belle voisine. J’espère que vous ne le refuserez ni l’un ni l’autre; et voilà la proposition que j’avais à vous faire. Ayez la bonté de vous tenir pour engagée, et d’engager le gros Merlou. en l’assurant qu’il trouvera un lapin piqué et point de pigeons. »
(De la maÎQ de de Rochefort.)
« 'Vous ferez ceci en mémoire de moi. »
196 lA COMTESSE DE ROCnEFORT
(Le duc de NÎTernois reprend.)
« Moi, je crois devoir vous avertir que l’écriture ci-dessus D’est pas de Merlou * et je finis en mettant à vos pieds le tendre respect qui m’attache à vous, dear madame, pour ma vio. »
L’année 1766 fut signalée par deux événements bien différents dans la vie du marquis de Mirabeau, l’un très-heureux, et l’autre très-affligeant. Ce sont ces deux événements qui font le principal intérêt des lettres de M"*® de Rochefort à son ami dans le cours de cette année. Pour expliquer la joie très-expansive que le premier inspire à son excellent cœur, il faut dire en deux mots, que le marquis de Mirabeau avait fait de grands sacrifices d’argent, dans la situation obérée où il était, pour que son frère cadet, le chevalier, depuis bailli de Mirabeau, pût accepter les fonctions très-dispendieuses de général des galères de Malte. Ces fonctions devaient, il est vrai, conduire celui-ci à obtenir, tôt ou tard, une riche commanderie. Mais il fallait une vacance, et depuis longtemps la commanderie se faisait attendre ; elle arriva enfin, et il nous semble difficile de ne pas reconnaître le ton d’une bonté vraie et d’une amitié sincère dans la lettre écrite par M"*® de Rochefort en apprenant cette nouvelle.
1. Il a été fait déjà assez d’allusions à la manvaisa écriture de M™' de Rochefort pour nous obliger à constater une fois pour toutes que celte écriture est en effet une des plus indéchiffrables que nous ayons jamais vues, tandis que celle du duc de Nivernois, au contraire^ est remarquablement nette et jolie.
La comtesse de Rochefort au marquis de Mirabeau.
« Saint-Maur, 10 juin 1766.
» Oui assurément, mon cher ami, vous me donnez une grande joie et je vous en remercie de tout mon cœur. En apprenant la mort du bailli deTcncin, j’avais déjà convoité toutes ses commanderies. Je jouais au piquet avec Montazet quand je reçus votre lettre, et c’est par elle qu’il a appris la fortune de son frère. Je lui dois de vous dire qu’il a paru très-sincèrement être enchanté et trouver très-juste que celle de monsieur votre frère l’emportât comme de raison *. La bonne M”« de Pontchartrain, l’excellent M. Roujault ont été comme vous l’avez prévu. Je regrette bien M. de Nivernois, il est allé ce malin à Paris, il ne reviendra que ce soir, et il ne sera heureux que quelques heures plus tard que moi.
de Nivernois et de Gisors ne sont point ici. Enfin, voilà un bonheur qui vous arrive, mon cher ami! portez-vous donc bien pour en jouir ; vous allez à Fleury sous de bons auspices, avec un beau temps, j’en espère beaucoup pour vous et madame votre mère, à qui je vous prie de présenter mes compliments avec tout le sentiment dont vous ôtes capable, et il ne sera qu’au niveau du mien. Je félicite aussi la petite comtesse, car je suis sûre qu’elle sera aussi aise du bien qui arrive au bailli que de celui que vous lui avez procuré. Je garde notre bonne amie (M®* de Pailly) pour la bonne bouche, en la priant de ne pas regarder cet événement en noir. Tout va bien aujourd'hui, de Pontchartrain est à merveille. Sur ce, je vous embrasse et vous donne licence d’embrasser tout le monde pour moi. »
Ainsi qu’on l’apprend dans celle lettre, le marquis de Mirabeau venait d’acheter à Fleury sous
4. Le bailli de Mirabeau, étant plus ancien de service que le bailli de Montazet, avait obtenu la plus riche des commanderies laissées par le défunt.
Meudon, une maison de campagne pour y installer sa vieille mère, à qui l’air humide du Bignon ne convenait pas; c’est à Fleury qu’il eut la douleur de voir cette femme très-supérieure perdre complètement^ l’usage de ses facultés et tomber dans un état de démence d’abord paisible, mais plus tard furieuse, qui dura jusqu’à sa mort, et se prolongea assez longtemps pour mettre à une rude épreuve l’alTection profonde que lui portait son fils. Quoique le marquis de Mirabeau ne figure lui-même dans ce travail qu’accessoi rement et comme celui des amis de M'“®deRochefort àqulnous devonsde laconnaître, nous lui ferons ici une place plus considérable que celle que nous lui avons faite précédemment, et nous donnerons de suite, deux lettres inédites de lui qui nous paraissent propres à mettre en relief les qualités de son esprit et de son cœur. Ce n’est pas que, dans ces deux lettres, il soit exclusivement occupé de sa mère : il a deux chagrins à la fois, l’un qui lui vient de sa mère et l’autre de M“® de Pailly, dont le caractère susceptible et vaporeux le fait souffrir. Il est vrai que, de la première lettre à la seconde, ce dernier chagrin s’est calmé, car l’amie dont il ne peut se passer après avoir quitté Fleury en colère y est revenue pacifiée. Mais les confidences qu’il fait à ce sujet àM™® de Rochefort, surtout dans la seconde lettre, ont un accent de tendresse voilée et concentrée, qui, quoique toujours un peu bizarre dans l’expression , ne permet guère de refuser le don de
sensibilité à l’homme qui parle ainsi, surtout quand cet homme a plus de cinquante ans. On verra aussi que le double chagrin qu’il éprouve et qu’il exprime avec tant de force ne l’empêche pas de se livrer avec la même énergie à ce goût de raillerie qui est essentiellement dans sa nature et qui trouve ici l’occasion de s'exercer aux dépens de son ami, le singulier médecin Gatti, dont il exagère sans doute un peu les bizarreries, tout en laissant voir d’ailleurs à quel point son commerce peut être agréable. De sorte que ces deux lettres le résument tout entier et bien plus complètement que celle que nous avons citée plus haut et de laquelle il disait : C’est moi.
Le marquis de Mirabeau à la comtesse de Rochefort.
« Fleury, 9 septembre 1766. '
» Dieu VOUS bénira , madame la comtesse , car vous êtes bonne par instinct et jamais mccliante que par gaieté. Vous croyiez que notre amie était ici, je l’espérais aussi, mais elle arriva toute crêtée, crispée, voulut repartir, et moi, voyant cela, je la laissai faire. Elle se fait bien du mal et ne fait pas do bien à ceux qui l’aiment. On acquiert de la force dans l'esprit et dans l’àme, je le sais, je l'ai éprouvé; mais en acquérir par le cœur la dure épreuve! ne lui dites rien de ceci, les défauts de nature ne doivent point être reprochés.
» La petite sœur est sur pied depuis hier, mais bien faible. Ma pauvre mère décline et sa tête est dans un état à faire la plus profonde pitié. Cette digne femme dont la tête fut si forte et si saine ne déparle pas et ne conte plus que des rêves; elle s’agite, s’inquiète, veut tout et rien. Je n’y suis guère, peut-être trop peu; mais écouter la tête basse et confondue est une altitude que je crains qui ne la touche, répondre est
2ÜU lA COMTESSE DE ROCDEFORT
une fausscl(^, seconder la chose serait à moi une impiété et je dois pourtant en laisser le soulagement à ceux qui l’entourent; maiâ je ne puis désormais guère m’écarter, car il n’y a que moi, dit-on, qui lui impose. Elle fut toujours impérieuse et la moimlre opposition l’aigrit et l’agite, et ses inquiétudes sont si douloureuses, qu’elles percent l’àme et font une loi de lui en épargner le plus qu’on pourra.
» Gatti nous vint, il y a trois jours, avec des bottes ; il se trouva si bien de l'air, qu’il envoya le lendemain chercher des hardes. 11 fut hier matin, quatrième jour, à Paris et revint fidèlement le soir. Je ne lui dirai pas un mot de tout ce que vous me recommandez, car tout est machine chez lui *. Je l’empèche seulement de manger sans savoir ce qu’il fait, je le fais mâcher et lui arrête le bras quand il entasse les morceaux, je lui donne ,sur les doigts quand il saute sur un prunier. Je le promène, et je rappelle son âme dans son fantôme par quelque question sur l’Italie. Il joue le soir à l’oie, touche et dérange toutes les marques, bâille et endort sa physionomie au long do son nez, et voilà tout ce qu’il lui faut. Aimez toujours un peu, madame la comtesse, celui de vos serviteurs et féaux qui fait le plus d’estime de votre bonté et de vos vertus, et de votre bon cœur, et de votre bon courage, et de votre excellente philosophie. Gardez-m’en ma part, car j’en ai besoin. Je remercie de tout mon cœur M. le duc de Nivernois et j’offre mes respects à madame la comtesse de Pontchartraiu. »
Le même à la même.
« Fleury, 15 septembre 1760.
» La dame noire est ici depuis avant hier, madame la comtesse. Son absence lui a pu être bonne pour quelques arrangements domestiques ; mais, quant à moi, elle ne me valait
I. M“* de Rochefort lui recommandait de dire à Gatti de no plus s’affecter des attaques dont il était l’objet de la part des médecins adversaires de l'inoculation.
rien du tout. Je no crois pas être de ceux qui mettent tous leurs œufs dans un panier, mais il me faut mon nid d’abord, et de là mes racines d'alTection s’étendent et tirent des sucs de tout ce qui les environne et même de fort loin; mais ôtez le pivot, l'arbre languit et se dessèche. La dame noire m’est nécessaire, ne fut-ce que pour le don de conseil; ma fille les aime en l’air, quant à moi, il me les faut permanents et d’habitude; en tout, un vrai et fort lien no serre jamais si fort que quand on tire dessus. En un mot, on ne vit que d’attachement ou d’escarpolette. Ce dernier exercice ne fut Jamais de mon goût, il ne serait plus même pour moi de bienséance. Le physique est tellement affaibli chez moi, que le moral qui ne prenait point du tout sur ma santé autrefois, y prend beaucoup à présent, et ceux que j’aime doivent me ménager ou s’attendre à se passer de moi. C’est là une philosophie que les pigeons réunis ne se dirent pas, je crois, mais qu’ils sous-entendirent, surtout en se trouvant guéris le lendemain.
» Ma pauvre mère demande un soin continuel ; à chaque instant, le physique même varie. Hier, nous étions tous certains de lui voir prendre la tournure d’apathie désirable en cet état-là, et qui maintient le corps fort longtemps, d’autant que tous ses rêves sont gais à sa manière. Le roi va se faire ermite, M. de Choiseul a fait une confession générale affichée dans les rues en grosses lettres. En un mot, tout est bien. Aujourd’hui, au moyen de la fantaisie de ne plus déjeuner avant la messe, elle en est revenue dans un accablement absolu. Elle renvoyait son déjeuner, et on lui portait du café qu’elle demandait si je ne fusse accouru. Je lui ai fait présenter un potage aux herbes, elle l’a pris sans rien dire, et eucorea rompu beaucoup de pain dedans. Dans une heure, elle demandera peut-être son dîner et, si je n’y suis pas, s’en fera accroire. Au reste, Gatti me disait hier, voyant la comtesse, M“« de Pailly, M'“® de Sigrais et la bonne Élie rangées avec un air respectueux et attentif autour de cette auguste caducité qui leur contait que Jésus-Christ était enterré à la fontaine des lins dans le parc, tandis que, lui et moi, nous
20i lA COMTESSE DE ROCHEFORT
nous promenions dans le salon en silence, que ce tableau de respect pour l’enigie de la vertu surannée, lui portait les larmes aux yeux. Le sentiment que je suis bon, du moins, à former autour d’elle cet ensemble, est une douce consolation, et je vis ainsi au jour la journée.
» Quant à Gatti, il ne peut quitter Fleury. Sa naïveté folle est toujours et en tout état intéressante pour ses amis, mais à présent il devient fort aimable. Tout est simple ici et par conséquentlui convient singulièrement. L’après-midi, il joua deux sols à une partie de dames, et, quand on lui en souffle une, il pleure et se roule comme un enfant. A la promenade, s’il trouve une branche cassée et la peut mettre en équilibre sur sa main, il fait un quart de lieue en zigzag avec cette compagnie, roule dans le salon comme un égaré et s’attrape vingt fois en pinçant la lumière et la portant à la bouche, parce que c’est de la chandelle. Mais il a vu et sait tant de choses, fait d’aillenrs tant de raisonnements que vous connaissez, est au fond si honnête et si bienveillant, si amoureux de la vue, de l’air et des promenades, et prend tant d’intérêt au jeu do l’oie le soir, qu’il est excellent. Aujourd’hui, ilaété à Paris, et il a fallu le pousser dans son cabriolet. Il doit revenir dîner, et, si l’abbé Barthélemy ne l’enlève, il manquera à ceCompiègne dont il a donné parole à mesdames de ChoiseuletdeGramont. Voilà l’homme, et, comme il est dit qu’il faut qu’il manque, j’aime autant que ce soit à mon profit et au sien *.
» Après vous avoir, madame, rendu un compte fort étendu de Fleury et de ses habitants, je ne saurais vous dire combien me coûte la privation absolue où je suis d’aller faire ma cour à Saint-Maur. J’espère néanmoins que la semaine prochaine je pourrai y faire une course pour dîner, car je serai forcé d’aller à Paris. Puisse, dïci là, la santé de M>ne de Pontchartrain se rétablir, la vôtre être toujours bonne, ainsi que celte
1. Co dernier paragraphe sur Gatti est le seul, des deux lettres du marquis de Mirabeau , qui ne soit pas inédit. Il a été imprimé dans la tome premier de la correspondance de M°°* du Deffand avec la duchesse de Choiseul.
de M, de Nivernois, et puis je vous prie de recevoir l’assurance de mon tendre respect. »
En apprenant que la fugitive est revenue à Fleury, c’est à elle que M“* de Rochefort s’adresse au lieu de répondre au marquis, parce qu’elle juge apparemment que celui-ci n’a plus besoin d’être consolé.
La comtesse de Rochefort à Æf“® de Pailly.
< Saint-Maur, 16 septembre 1766.
» Vous voilà donc à Fleury! mon cher cœur, je n’en ai pas douté quand j’ai vu que notre ami y restait. J’espère que vous vous en trouverez bien tous deux. Il fait et fera peut-être encore de beaux jours, et le soleil est de bien bonne compagnie à la campagne. Je vous exhorte à l’exercice qui vous est bon à tous deux, et puis c’est autant de pris sur la chambre. La pauvre mère me fait une grande pitié, mais je trouve qu’elle a acquis bien de l’imagination en perdant le jugement. Je suis ravie que vous ayez Gatti. Il vous tranquillisera la tête, et la sienne se calmera. Il se trouble avec excès, mais heureusement il se dissipe facilement. Comme je vous croyais à Paris, je vous avais fait dire que vous pouviez faire usage de notre loge; à commencer do vendredi prochain, je n’en puis plus disposer. Mais aujourd'hui cela ne vous fait plus rien. Je compte retourner à Paris à la fin du mois, M”« de Pontchartrain no voulant s’en retourner que le l®' octobre, quoiqu’elle soit bien misérable, toujours toussante, de mauvaises nuits, de la faiblesse. J’en ai un grand fonds d'inquiétude que je renferme soigneusement, car je crains quelquefois qu’elle n’en prenne elle-même. Sa tête juge si bien de tout, que j’ai peur qu’elle ne se juge trop bien elle-même. Je reçois dans l’instant une lettre de notre ami qui est bien content de vous posséder. Il me donne l’espérance de le voir, mais je n’y compte plus. Il voit tout en beau à Fleury dans ce moment. Je l’en félicite de tout mon
cœur et souhaite que le tableau ne change pas. Cette lettre vous sera commune, n’ayant que les mêmes choses à vous dire. Dites mille choses pour moi à la petite comtesse, à la santé de laquelle je m’intéresse bien véritablement, et qui est-ce qui ne m'intéresse pas à Fleury? »
Nous ne nous astreindrons pas à suivre année par année cette correspondance, parce qu’en dehors des incidents orageux qui se passent au sein de la famille de Mirabeau etque nous ne voulons pas exposer ici, les lettres de M“*de Rochefort ne portent souvent que sur la santé ou la maladie de ses amis. Nous en citerons cependant encore çà et là quelques-unes, parce qu’il nous semble qu’il y a toujours un certain plaisir à lire, les lettres d’une femme d’esprit, et d’un esprit qui n’est plus tout à fait celui de notre temps, même quand le sujet traité par elle est de peu d’importance.
En voici une relative au mariage de la troisième fille du marquis de Mirabeau. Pour éclaircir la première phrase et quelques autres de cette lettre, il faut dire que ce mariage devait avoir lieu en septembre 1769, au Bignon, et qu'il ne fut célébré que le 18 novembre par suite d’un retard dans l’arrivé® du futur gendre, le marquis de Cabris, venant de Provence, conduit par le bailli de Mirabeau qui habitait lui-même la Provence. Il faut ajouter que l’ami de M“* de Rochefort s’était comparé à un chevalier malencontreux qui a longtemps attendu la fin d’une aventure.
La comtesse de Rochefort au marquis de Mirabeau.
a Paris, 25 novembre 1769.
» Je fais mon compliment à M. le marquis sur ce qu’il a enfin parachevé son aventure. J'étais inquiète du retardement; mais, puisqu’il n’a pas eu d autre inconvénient que d’user les souliers de do Pailly, il faut s’en consoler. Voilà une bien bonne affaire de faite et c’est un grand repos d’esprit que 'd avoir établi des filles et de les avoir établies aussi bien qu’elles méritaient de l’être. Je suis fort aise que vous ayez eu la satisfaction de voir le bailli ; je vous prie de le remercier de l’honneur de son souvenir et de lui faire un compliment particulier sur l'établissement de sa nièce, parce qu’il en jouira plus que vous. Ce que vous me dites de votre santé me fait plaisir puisque vous avez passé l’automne, cette saison si critique pour vous, sans aucun ressentiment de vos incommodités, je me flatte que vous voilà entièrement audessus de vos affaires, sauf la gourmandise. Mais, pour ma part, j’y mettrai bon ordre, car je suis toujours dans mes principes de réforme. Je me suis faite économe parce que je ne puis pas être économiste *. Ce qui me console, c'est que je n’en suis pas plus maigre. Je suis au contraire si engraissée, que je me rapproche un peu de notre amie. Je vous prie de l’embrasser pour moi, en attendant que je le fasse moi-même. M. de Niveriiois me charge de vous dire mille choses do sa part. M^odePontcbartrain se porte mieux, maisM. Roujault est repris depuis quelque temps de ses étourdissements. Gatti m’a un peu rassurée sur son état. Voilà la vie, mon cher ami, toujours des inquiétudes. Je vous suis bien obligée de ne m'en pas donner pour votre compte. I.e bonheur des gens que j'aime est nécessaire au mien, jugez si je souhaite le votre. »
i . Lo mol est d’autant mieux appliqué ici que le marquis était économiste sans être piéoiscmcul économe.
La lettre qui suit est occasionnée par un nouveau voyage du marquis en Limousin.
La même au même.
« Saint-Maur, 12 septembre 1770.
» J’ai reçu hier, mon cher marquis, votre lettre du 4 datée d’Aigueperce et où vous m’ordonnez de vous écrire, à Pierre- Butlièro. Vous parcourez donc vos États; mais vous ne me dites point si vous en êtes en pleine possession par la petite cérémonie qu’on vous avait conseillée par rapjiort à votre éternelle belle-mère Je suis ravie que vous n’ayez plus aucune espèce d’inquiétude pour vos enfants, et qu’ils viennent vous joindre. Je viens de faire la dernière perte que je pouvais faire dans ma malheureuse famille; quoique je m’y attendisse, elle m’est sensible et je suis bien sûre que vous la partagerez. C’est l’archevêque d’Aix * qui est allé tout droit dans le ciel, et qui était déjà sur la terre le plus grand saint de votre calendrier. Il laissera dans son diocèse bien des regrets, et un grand exemple. J’ai appris en partant do Paris que M™« de Pailly avait la fièvre tierce; je lui ai écrit sur-le-champ pour lui demander de ses nouvelles, j’en attends chaque jour, et je suis encore à en avoir, ce qui m’inquiète.
» J’ai un autre sujet d’inquiétude habituel qui est d’un genre bien triste, parce qu’il n’est guère mêlé d’espérance. Vous comprenez bien, mon cher ami, que je veux vous parler de l’état de 1a bonne M™® de Pontchartrain; mais je n’ai pas le
1. On remarquera ici combien nos sentiments sont subordonnés à nos goûts en voyant de quel ton leste la même personne qui s’attendrit plus bas sur la belle-mère du duc do Nivernois, parle do l'éternelle belle-mère du marquis de Mirabeau. Celui-ci était en effet parti pour faire procéder à l’interdiction do la marquise de Vassan tombée en enfance, et à laquelle il craignait qu’on ne fit gaspiller le bien de sa famille.
' 3. Jean-Baptiste-Antoine de Brancas, oncle de M"* de Rochefort.
courage de vous en faire les détails. C’est un dépérissement visible et qui me fait trembler. Nous la soignons comme elle le mérite, et cela nous fait du bien à nous-mêmes. Vous voyez d’où vous êtes comme M. de Nivernois est auprès d’elle. Il me charge de vous embrasser tendrement, et moi, mon cher ami, je m’unis à lui sans scrupule et de tout mon cœur. »
Parmi les lettres qui composent ce recueil, il en est un certain nombre qui appartiennent au genre le plus léger. Hâtons-nous de dire que ce ne sont pas des lettres de M""' de Rochefort, dont le ton, même quand elle effleure des sujets scabreux, est toujours plein de réserve et de délicatesse. Mais, si ce n’est jamais elle qui écrit des histoires plus ou moins libres, il faut bien avouer aussi que c’est à elle qu’on les adresse et qu’elle les reçoit de manière à encourager celui qui les écrit. Nous sommes porté à penser que, quoiqu’elle fût par caractère très-étrangère à toute pruderie, M""* de Rochefort n’avait pas par elle-même un goût prononcé pour les récits grivois; mais plusieurs de ses amis, et surtout le princi pal d’entre eux, le duc de Nivernois, goûtaient beaucoup ces sortes d’histoires; et, dans la société du Luxembourg où figuraient pourtant des abbés, ainsi qu’on le verra tout à l’heure, on lisait parfois d’étranges lettres. Le fournisseur de ce genre de littérature n’est autre que le patriarcal Ami des hommes.
Le marquis de Mirabeau professe, non sans raison d’ailleurs, qu’on ne saurait être trop décent quand on écrit pour le public. On l’a vu plus haut blâmer
Vindécence de la Nouvelle Héloïse. Peut-être même la couleur romanesque appliquée par Rousseau à des situations immorales le rendait-elle encore plus sensible à l’immoralité des situations. Et cependant, lorsqu’il écrit pour ses amis, le marquis se livre volontiers à des gaillardises qui n’ont rien de romanesque, mais qui rappellent les récits graveleux qu’on aimait au seizième siècle. 11 dépasse souventMontaigne, qu’il lit beaucoup pour rivaliser avec Rabelais, et c’est dans le but d’égayer M”* de Rochefort, M. de Nivernois et leur société qu’il adresse de temps en temps de sa campagne du Bignon au Luxembourg des narrations peu édifiantes. Nous ne citerons qu’une seule de scs lettres en ce genre et nous choisirons la plus tempérée, et encore nous arrêterons-nous au moment où le récit devient trop semblable à certains contes de la reine de Navarre en faisant remarquer aux rigoristes qu’il fallait absolument publier une partie de ces gaillardises pour qu’on pût apprécierla façon dont elles sont accueillies par M“' de Rochefort. La circonstance à l’occasion de laquelle s’égaye le seigneur du Bignon aurait d’ailleurs été considérée au seizième siècle comme une excuse pour la liberté de ses propos, car on sait que plusieurs des recueils de contes licencieux de ce temps-là sont supposés faits autour du lit d’une femme en couches. Or, c’est en annonçant à M”’'de Rochefort l'accouchement de celle de scs fillesqu’il aimait le plus, de M“®du Saillant, que le marquis enjolive sa lettre d’une série d’anecdotes.
Le marquis de Mirabeau à la comtesse de Rochefort.
« Du Bignon, 18 juillet 1774.
» Encore une fille, madame la comtesse, qui nous est advenue ce malin. Le bon père est si joyeux (juand il voit' sa femme délivrée, qu’il n’y a pas moyen d’en faire la mine; d’ailleurs, quant à moi, j’ai toujours aimé les filles et ne m’en suis jamais confessé. Il m’a fallu souvent en ma vie des méthodes pour tout, afin de me faire bien aise. La mienne en ceci n’est pas difficile. J’ai d’abord songé à vous et me suis dit • Eh bien! si Ion eût fait la mine quand elle est arrivée, voyez comme l’on nous aurait devinés. La mère, quand je l’ai embrassée dans son lit, m’a dit à l’oreille ; Papa, vous avez fait un bon moule à filles *. Au fond si cela était fâcheux, ce serait pour elle, et, dès qu’elle ne s’en fâche pas, nous laisserons à la vieille girouette du Saillant * à faire son deuil de la papauté. A ce propos, madame, que je vous conte une histoire récente que, dans le pays reculé que vous habitez, vous ne savez peut-être pas. Le prince Czartorisky a fait en même temps une lettre de compliment à M. de Maurepas, et une autre au petit Pezay ; sa sccrétairerie a fait un échange et a adressé à M. de Maurepas la lettre au petit Pezay. Le doyen des ministres a ouvert et lu : Vous êtes un petit scélérat, vous trompez sept ou huit femmes à la fois. Le ministre a dit sans doute comme fit ma mère, qui, ouvrant une lettre d’une vieille religieuse àsa bellefille, lut dès l’intonation : Mo7i petit cosur. Elle referma la lettre, et, la rendant d’un sang-froid qui me fit rire, elle dit: Je ne me souviens pas d'avoir jamais été le petit cœur de personne. Quoique M. de Maurepas ait bonne mémoire, il aura pu dire la même chose en refermant celle-ci. Autre histoire toute fraîche. M™® du Saillant a fait venir de Nemours une garde qui est un bon bec, s’il en fut. On fait des contes
1 . M"" du Saillant mil au monde diji^huit Clics et un seul gerçon.
2, Le beau-père de l’accouchee.
autour d’une femme en travail. Mère ancienne qui est venue chez nous à Paris, a connu David notre pimpante portière du Luxembourg. Elle nous a dit que, quand le fou roi prit M""® du Barry, on disait parmi le peuple que le roi prenait plaisir à l’entendre jurer ; « Oh! disait la belle David, puisqu’il ne lui fallait que cela, que ne me prenait-il, moi, je me flatte de mieux jurer qu’elle. » Effectivement, je lui aurais donné la pomme.
» Oh ! dame ! madame la comtesse, si, quand on est cantonné a la campagne en famille et toujours les mômes gens, on ne faisait ragoût que de sel atlique, on mourrait souvent de faim. Toutefois, sans effort de mémoire, je me souviens d’avoir ri de bon goût de votre façon et souvent ; mais pourquoi cela? c’est que vous savez rire aussi de nos bêtises et que vous avez l’âme de ce qui est naturel et vrai. En ce cas, vous rirez encore de celle-ci.
» Braizon est un manœuvre du pays, mangeant du pain bis et forcé de gagner sa journée; toutefois, il y a des équivalents pour tous, et la nature lui envoie de telles grâces d’état, que Braizonne, brune forte néanmoins et décidée, trouve Braizon parfois trop assidu. Querelle en est sans doute advenue au ménage. Quoi qu’il en soit, M. le curé confessant Braizonne à Pâques lui rappelait toute l’étendue du devoir. Braizonne rénitentc disputait le terrain, et le curé représentait que Braizon... »
Nous n’irons pas plus loin dans l’histoire de Braizonne et du curé , et nous passerons tout de suite à l’appréciation qu’on en fait dans le salon de M”® de Rochefort.
La comtesse de Rochefort, au marquis de Mirabeau.
« Paris, 26 juillet 1774.
» Je ne saurais douter, mon cher marquis, que M'"” du Saillant ne se porte à merveille ; vous m’en assurez et la gaieté
<le votre lettre m’en répond encore mieux. Je vous remercie au nom de toutes les filles de la manière dont vous les recevez; je suis persuadée que celle qui vient de. vous arriver sera fort aimable, car je trouve que rien n’encourage autant à l’être que d’être bien reçu dans ce monde. J’aurais bien voulu voir la mine qu’a fait M. do Maurepas lorsqu’il a reçu la lettre du prince polonais, sa réponse serait curieuse. Si jamais elle me parvient, je vous promets de vous en faire part, et cela est juste en reconnaissance du plaisir que m’a fait votre lettre, que j’ai voulu partager avec notre société dont elle a fait les délices. Je vous en envoie la preuve. On a rimé un de vos jolis contes pour en conserver plus facilement la mémoire, car- il était impossible de le mieux conter que vous
» L’abbé de Luzine s’est trouvé bien heureux d’avoir lu et même relu votre lettre avant son départ pour le Poitou, où il va voir sa famille.
• » Vous savez sans doute à présent, mon cher marquis, une
nouvelle qui ne vous aura pas fait rire comme tout ce que vous me mandez, mais qui vous aura fait bien aise, c’est le départ de M. de Boynes et l’arrivée de M. Turgot, cos deux choses-là ont répandu une grande joie dans Paris*. Je crois
d. C’osl précisément le conte do Braisonne, c’est-à-dire le plus accentué do tous que M"”' de Rochefort renvoie au marquis do Mirabeau, mis en vers par le duc deNivernois, et nous devons dire que, sous cette nouvelle forme, le conte est plus graveleux que sous la première. Quant à rabl)édc Luzine, qui s’est trouvé heureux do lire et do relire ce conte édifiant, comme on pourrait croire que c’est un abbé pour rire, nous devons dire que c’était un véritable abbé. Nous le retrouverons plus loin dans le même salon avec des évéques.
2. On sait que Turgot, avant de devenir contrôleur général des finances, fut d’abord appelé le 20 juillet 1774 à remplacer au ministère do la marine M. do Boynes, dont le nom vient à l’appui do ce que nous disions plus haut (p. dlô), sur la vanité des importances exclusivement officielles, car celui de ce ministre ne figure même pas parmi les innombrables noms contenus dans les cinquante-deux volumes de la Biographie Michaud. Ce recueil consacre, deux colonnes à l'histoire de
que le bailli n’en sera pas mécontent; je vous prie de lui en faire mon compliment, et à M. du Saillant sur sa nouvelle petite fille, et surtout sur la bonne santé de la mère que je vous charge d’embrasser pour moi d’aussi bon coeur que vous en ôtes capable. Dites à M*”' de Pailly que j’ai soin des plaisirs de madame sa sœur, qu’elle a eu et aura des loges pour tous les spectacles , faites la souvenir aussi que c’est son tour de me donner des nouvelles du Bignon ; j’espère que j’en aurai de bonnes...
» Je suis beaucoup plus contente de la santé de M. de Nivernois; il vous embrasse tendrement et toute la société qui vous aime bien et que vous avez bien fait rire.
» Hélas! mon cher marquis, ce n’est pas votre faute quand vous ne rendez pas vos amis heureux. »
Celle dernière pensée de M”® de Rochefort, confirmée dans la lellre qui suil celle-ci, nous prouve qu’à celle époque les amis du marquis de Mirabeau voyaient en lui un homme très-malheureux, et il l’éiait en effet, comme nous le nfïmtrerons ailleurs. Aussi déclare-t-il que, s’il écrit volontiers des contes saugrenus, ce n’esl pas seulement parce que ces contes amusent M”® de Rochefort etsa société, mais parce qu’ils l’aident lui-méme à s’étourdir sur sa propre situation : t Sauf respect, dit-il, de Guillaume le Taciturne, de l’amiral deColi-
M. Boyso, théologien anglais du dix-huitième siècle, poète et barbouilleur do papier, qui ne pouvait sortir de son galetas faute d’habits et de linge, qui écrivait dans son lit, faute de feu, enveloppé dans sa couverture, où il avait pratiqué un trou pour y passer le bras, et, en nous donnant de si minutieux détails sur M. Boysc, la Biographie universelle ne daigne seulement pas s’apercevoir do l’existence de Son Excellence M. de Boynes, ministre du roi Louis XV, décoré probablement du cordon bleu, et devant lequel une foule do tôles s'inclinaient jusqu’à terre.
gny et autres héros sérieux, je ne pense pas qu’il y ait meilleur régime pour se conserver la tête fraîche, quand le cœur est foncièrement hors de mesure, et la fortune assaillie de contradictions, que de rire par intervalles de toutes les naïvetés possibles et des bêtises à l’avenant, et d’en jouir comme devraient faire l'incurie et 1e repos. »
Conformément à cette doctrine, il adresse des histoires de plus en plus égrillardes à M”® de Rochefort, qui s’en amuse de plus en plus, à en juger par cette lettre répondant à une autre du marquis que la décence ne nous permet guère de publier :
La même au même.
« Paris, l'f octobre 1774.
» Je ne saurais me plaindre de la paresse de notre amie, mon cher marquis, puisqu’elle m’a procuré une si bonne lettre de vous. Après en avoir bien ri, je m’en fis honneur le soir même que je la reçus à une belle et grande compagnie que j’eus, parce que M"‘® do Maurepas fit une course à Paris et débarqua chez moi.
» Le conte d\imonlagnardbernoise\it le plus grand succès, car vous comprenez bien que j’ai supprimé les contes de famille L Je suis ravie do voir que votre belle-fille vous plaît et qu’elle joint à de bonnes qualités celle de la gaieté qui vous est si nécessaire. Je sens que cela m’inspire du goût
1. Cette histoire du montagnard bernois qu’on lit à M”* do Maurepas est d’un genre beaucoup plus vif encore que I hisloire de Braizonne. A celte anecdote le marquis ajoutait d’autres récits non moins saugrenus racontés à sa fille M”‘ du Saillant par sa jeune belle fille, la femme du
pour elle par la satisfaction que j’ai de vous voir quelques consolations. Il me semble que vous en trouveriez aussi auprès de vos amis par le tendre intérêt que vous leur inspirez et que le courant des choses auquel vous vous trouveriez à Paris porterait dans votre âme patriotique des sentiments plus doux que par le passé.
» D'ailleurs, je persiste toujours, d’après l’expérience, à craindre l’air du Bignon pour vous quand la saison s’avance. Voilà pourquoi je voudrais que vous revinssiez avant les autres. Votre tribu est actuellement si nombreuse, qu’un petit détachement qui viendra à Paris le premier ne lui laissera pas les inconvénients de la solitude. Comme je n’ai pas comme vous le talent de conter et que je me pique d’un peu de conversation, c’est là où je vous renvoie pour vous tenir compte de vos bonnes lettres. Je veux me flatter que ce n’est pas vous renvoyer bien loin. Toute la société vous dit mille choses tendres et surtout M. de Nivernois. Pour moi, mon cher marquis, vous savez comme je vous aime.
On remarquera que si, dans les deux lettres qui précédent, M"”' de Rochefort accorde à des gaillardises plus ou moins incongrues une dose de sympathie qui peut nous paraître exagérée, elle garde encore la plus forte part de son attention pour les affaires publiques, et qu’en définitive l’entrée de M. Turgot au ministère l’intéresse beaucoup plus vivement que Thistoire de Braizonne ou du montagnard bernois, La dernière lettre d’elle qui figure dans le recueil que nous avons sous les yeux et qui est datée du 18 octobre 1774 écarte les
futur orateur ; elle était alors au Bignon tandis que son mari était au château d’If, et c’est son mari même qu’elle met en scène dans des tableaux d’intimité conjugale que M"“' do Rochefort juge, avec grande raison, impro[)res à faire l’objet d’une lecture de société.
ET SES AUIS
gaudrioles du marquis de Mirabeau et insiste plus que jamais sur son retour à Paris en vue des circonstances qui se préparent. * Le séjour de Paris, lui écrit-elle, sera très-intéressant pour un bon patriote comme vous, car on nous annonce de grands événements pour le retour de Fontainebleau. »
LES SOIRÉES DU LUXEMBOURG. — LE SECOND MARIAGE ET LA MORT DE M'“= DE ROCHEFORT.
Nous chercherons maintenant, à l’aide de cette correspondance et de quelques autres documents, à nous faire une idée exacte de l’ensemble des relations de M”' de Rochefort et de la physionomie de son salon. On a vu Walpole nous présenter ce salon comme un petit cercle d’admirateurs à la dévotion du duc de Nivernois. Il était cela à de certains jours, lorsqu’il s’agissait, par exemple, de lire en petit comité quelque nouvelle production du grand seigneur fabuliste. On réunissait alors ce que de Rochefort appelle la petite société intime où figuraient, avec le marquis de Mirabeau, admirateur peu désintéressé mais très-expansif, d’autres amis plus ou moins protégés par le duc de Nivernois. C’est ainsi qu’un autre contemporain de
i\I"' de Rochefort, dont le ton de mauvaise humeur •trahit peut-être le dépit de n’être pas de sa société, a peint son salon en forçant encore le caractère étroit et exclusif que Walpole semble parfois lui attribuer. Nous voulons parler d’un abbé économiste, discipler du marquis de Mirabeau, et qui est mort fou, l’abbé Baudeau, duquel on a publié, dans la Revue rétrospective un journal où se trouve la note suivante, à la date du 7 juin 1774 :
« On parle plus que jamais du May (pour la guerre) et du Tergennes (pour les affaires étrangères). Si le Nivernois avait ■voulu cette place, il l’aurait; et, si M»»® de Rochefort, bc- •gueule spirituelle, mais apathique, ne l'en avait pas détourné, il aurait accepté. Mais cette femme est bien aise de l’avoir le soir au Luxembourg à tenir un cercle de rébus et de nouvelles, présilé par un prestolet d’abbé de Luzine, ci-devant précepteur du duc de Bourbon. »
Il est probable en effet qu’à cette date, au moment où son beau-frère Maurepas devenait le principal ministre, si le duc de Nivernois eût voulu entrer au ■ministère, cela lui eût été possible; mais, s’il est vrai que M“® de Rochefort l’en ait détourné, ce ne fut pas assurément par une égoïste indifférence pour les affaires publiques ou une futile préoccupation des •agréments de son salon. Ses lettres de cette môme année 1774 que nous venons de publier attestent •qu’elle n’était rien moins qu’indifférente aux grandes «questions qui s’agitaient alors. Quelle femme d’ailleurs préoccupée de son salon resterait insensible à l’idée
de voir entrer au ministère un ami sur lequel elle est toute-puissante? L’assertion de l’abbé Bandeau, si elle est fondée, ferait donc le plus grand honneur à M”' de Rochefort, car elle prouverait tout simplement que, jugeant la situation trop difficile pour la frôle santé et peut-être môme pour les aptitudes de son ami, elle aurait été capable de sacrifier les intérêts de son amour-propre à la sincérité de son affection *. Il est certain que ce fut seulement après la mort de cette amie dévouée et sagace que le duc de Nivernois se laissa tenter bien tardivement par l’ambition d’entrer aux affaires comme ministre sans portefeuille, et il n’y gagna que des ennemis avec une aggravation de mauvaise santé. Mais revenons au salon de M“ de Rochefort, dont la note de l’abbé Bandeau nous a écarté, quoiqu’elle parût d’abord s’y rattacher.
En dehors de ces réunions intimes qui pouvaient avoir plus ou moins le caractère d’une petite coterie littéraire, les relations de l’amie du duc de Nivernois embrassaient une sphère assez étendue. On le voit par le grand nombre de personnes mentionnées incidemment dans la correspondance inédite. Tous les amis de sa jeunesse, tous les habitués survivants de l’hôtel de Brancas, gens de qualité hommes et femmes, et gens de lettres.
d. Peut-être aussi faudrait-il faire entrer en ligne de compte pour l’explication do sa conduite, dans cette circonstance, une nuance do dédain philosophique pour l’ambition qui perce dans la première lettre d’elle que nous avons citée.
les Maurepas, les Flamarens, les Mirepoix, d’üssé, Bernis, Hénault, Daclos, sont restés dans un commerce habituel avec elle, et, quoique toutes les personnes que nous venons de nommer soient également liées avec le duc de Nivernois, il n’en est aucune à laquelle puisse s’appliquer la qualification à.' admirateur dépendant employée par Walpole. Duclos, par exemple, n’était rien moinsque dépendant, et la correspondance nous prouve que, jusqu’à sa mort en 1772, il comptait parmi leshabitués du salon de M“* de Rochefort. Il est souvent fait mention de lui et do sa forte voix. « Je vous prie, écrit le marquis de Mirabeau à M“* de Rochefort, de vous faire des maux fantastiques si vous voulez que je les chante, par exemple la mort d’une de vos tortues, des pannequets qui ne seront pas cuits ou une extinction de voix à M. Duclos. *»
Nous avons déjà rencontré dans les lettres de M“® de Rochefort, le président Hénault, que sa qualité de serviteur très-humble de M“® du Deffand n’empêche pas de cultiver assidûment l’ancienne amie de celle-ci, malgré la rupture absolue qui subsiste entre ces deux dames. Nous l’avons rencontré à l’état d’adorateur de M*"® de Pailly. Le caractère frivole de l’auteur un peu trop
1 . On a si souvent parlé du caractère exagéré do la voix de Duclos, qualifiée par M. Sainte-Beuve d’après Grimm, une voix de gourdin, que nous sommes tenté de constater ici, en passant, que les témoignages düTèrent sur la nature de l’organe dont Duclos abusait dans la discussion. Tandis que le mot de Grimm semble indiquer une grosse voi.v , l’abbé Baudeau, dans le journal que nous venons de citer, écrit cette phrase : « Duclos dit de son ton de fausset. »
vanté de la Chronologie, sa manie de faire l’amoureux en dépit de sa décrépitude, et d’écrire des déclarations galantes entre deux attaques d’apoplexie excitent assez souvent la verve de M”® de Rochefort : t Le cœur de notre vieux Céladon, écrit-elle à M“* de Pailly, bat encore pour la dame de ses pensées, car il m’en a beaucoup parlé hier^jue j’allai voir sa seconde résurrection. Je ne vous cacherai point que le feu qui lui reste est furieusement concentré, car il y en avait un énorme dans sa chambre (la lettre est datée du 5 août) ; il avait une robe d’hiver, des bottes fourrées et une succession prodigieuse de monde qui ne laissait pas encore d’échauffer l’atmosphère. » Cependant, comme le vieillard est assez bon et serviable malgré ses ridicules, elle ne s’amuse pas toujours à ses dépens. « Le pauvre homme est bien faible, écrit-elle dans une autre lettre, mais toujours tendre; que sera-ce qu’une seconde résurrection à son âge ? Cependant, je la souhaite de tout mon cœur. » — « L’intérét que je prends à lui, écrit de son côté M®® de Pailly à M®® de Rochefort, tient un peu à la satisfaction que j’ai de sa tendre et fidèle amitié pour vous. »
En gardant tous les amis de sa jeunesse, M“® de Rochefort avait formé dans la seconde moitié de sa vie beaucoup de relations nouvelles. Par sa liaison avec le duc de Nivernois et sa famille, elle se trouvait en rapports suivis avec le maréchal de Belle-Isle et avec les Cossé- Brissac, y compris le vieux duc de Brissac, beau-père de M®® de Cossé, l’ancien gouverneur de Paris, aussi
étrange dans sa toilette que dans son langage : ce langage est souvent cité par les recueils du temps comme un modèle de bizarrerie dans le genre féodal et chevaleresque *. C’est dans le salon du Luxembourg que Walpole dit l’avoir rencontré pour la première fois avec ses bas rouges. M“® de Rochefort était aussi intimement liée avec une Anglaise très-distinguée, la sœur de lord Chatam, M"® Anne Pitt, qui venait de temps en temps à Paris et de laquelle il est parlé dans les lettres de M“®du Delîandà Walpole. La vieille amie de Walpole en parle très-froidement; cela tient peut-être à l’enthousiasme très-afïïché de M”®Pitt pour M“*® de Rochefort. La sœur de lord Chatam, qui parait aimer la France beaucoup plus que son illustre frère, écrit en français des lettres fort agréables. L’éditeur des œuvres posthumes du duc de Nivernois en a publié une trèslongue adressée par elle au duc, quoique consacrée surtout à l’éloge de M™® de Rochefort, et dont il suffira de citer la première phrase pour donner l’idée d’un style parfaitement français : f Je vous ai écrit, il y a trois jours, monsieur le duc, et je recommence aujourd’hui ; cela n’est-il pas bien vif pour une Anglaise? »
Nous avons trouvé de notre côté dans nos documents manuscrits une lettre inédite de M“® Pitt à M'“® de Rochefort, pour la prier de remercier le marquis de Mirabeau qui lui avait prêté une maison à Hyères. Il
1. C’est à lui qu’on attribue cette singulière périphrase appliquée à Dieu : « Le gentilhomme do là-haut. » Nous aimons mieux son mot à Marie-Antoinette : « Sur les cent mille amoureux de Sa Majesté. »
22Î lA COMTESSE DE ROCDEFORT
nous semble que celte lettre est encore d’un tour bien français; ce mérite toujours assez rare chez une étrangère est d’autant plus intéressant ici, qu’il se rencontre sous la plume de la sœur et de la tante des deux plus ardents ennemis de la France.
put à la comtesse de Rochefort.
« Hyères, 22 décembre 1773.
» Enfin, mon cher cœur, je suis assez heureuse pour vous écrire du paradis do M. de Mirabeau. Jamais je ne dirai avec le misanthrope :
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.
* Dites-lüi qu’avec tout son désir de faire du bien, il n’en a jamais tant fait à aucune créature humaine. Cela lui fera plus de plaisir que de savoir que j’en ai la plus vive reconnaissance que je conserverai toute ma vie; ot je crois sincèrement que son hospitalité sera un moyen de rendre ce terme moins court, car je ne crois pas qu’il y ait dans tout le mondo un séjour qui pût convenir comme celui-ci à l’état où je me trouve. D’ailleurs, la maison est un petit palais, dont je n’ai pas encore vu la moitié, étant arrivée hier à cinq heures si excédée de fatigue, que j’ai resté tout le jour dans mon lit. La raison pourquoi je ne me suis pas arrêtée à Toulon suivant mon intention, c'est que j’ai appris qu’il y avait eu une maladie épidémique et que l’air n’y était pas encore trop bon, quoique la maladie fût cessée. Cela m’a engagé à venir tout d’une traite de Marseille ici en brûlant Toulon, ce que je regarde comme un assez bel exploit, quoique je n’aie pas fait plus de mal à votre marine que si j’avais fait une descente sur vos côtes *. Je ne vous
1 . Cetto plaisanterie amenée par le double sens du mot brûler et qui se termine par un trait sur les débarquements infructueux des
mande point de détails; mais, à tout prendre, je suis bien contente de l’effet de mon voyage. Bonsoir, mon cher cœur, pensez à moi et parlez de moi avec notre ami »
Parmi les habitués étrangers du salon du Luxembourg, sans parler d’un assez grand nombre d’Anglais introduits par le duc de Nivernois, notamment Walpole, on peut citer le baron de Gleichen, ambassadeur du Danemark, ami des Choiseul, duquel on vient de publier des Souvenirs assez curieux, et que nous voyons aussi figurer dans la correspondance de M®® de Rochefort. Nons avons déjà suffisamment mentionné le spirituel et original Gatti et la bizarre princesse de Talmont. Parmi les Français, il faut nommerM. d’Entraigues, M. et M“® de Castellane, j^mes Boisgelin et de Cambis, M. de Kéralio qui avait été gouverneur de l’infant de Parme et qui habitait aussi le Luxembourg. On rencontre également dans ce salon le financier, graveur, poëte et académicien Watelet ; on y rencontre même un instant Diderot, amené, je crois, par Duclos, et donl la conversation jette le marquis de Mirabeau dans une espèce d’ahurissement : € Quelle diable de tête et de langue I écritil. Je me trompe fort, ou je crois l’avoir vu parmi ceux qui tenaient le haut du temple et faisaient des sorties sur le peuple lors du dernier siège de Jérusalem. Avec tout cela, j’ai une sorte de sympathie pour lui... Je
Anglais vers cette époque, est bien tournée et piquante de la part d’une sœur de lord Cbatam.