‹ La comtesse de Rochefort et ses amisChapitre 19 sur 47 · Le duc de Nivernois · texte numérisé non relu

Le duc de Nivernois

croirais cet homme un excellent outil d’héroïsme, en l’empoignant par le manche de la vanité; mais, hors de là, tissu d’extravagances et Mazaniello tout craché. »

On trouve enfin dans le salon du Luxembourg un assez grand nombre d’abbés et d’évêques mêlés à des chanteurs et à des cantatrices du Théâtre-Italien; car la mélomanie de l’ami de M™” de Rochefort introduisait souvent des artistes au Luxembourg.

Du reste, pour donner une idée de l’agrément et aussi de la composition parfois un peu disparate de ces réunions, nous ne pouvons mieux faire que de recourir à un document qu’on ne va guère chercher dans les œuvres posthumes du duc de Nivernois. Il s’agit d’une fête donnée à M“« de Rochefort dans la soirée du 5 octobre 1773. La fête s’ouvre par la lecture de cette jolie lettre déjà imprimée de Pitt et que nous n’avons pas cru devoir citer. M“® Pitt, ne pouvant venir célébrer la fête de son amie, lui envoie une cantatrice italienne , M”® Billioni, qui se présente habillée en homme sous le nom du signor Tenducci. C’est un virtuose qui brille en Angleterre, et qui est supposé arriver tout exprès de Londres pour chanter un air en l’honneur de la dame du Luxembourg. Quand l’air a été chanté, on passe dans une salle où se trouve dressé un théâtre sur lequel les acteurs de la Comédie- Italienne, Clairval, Laruette et sa femme, jouent un proverbe mêlé d’ariettes composé par le duc de Nivernois, et où lui-même remplit le rôle principal. L’idée de ce proverbe est fantastique mais ingénieuse. L’auteur

suppose un peintre qui, devenu aveugle, fait des portraits fort ressemblants d’après la description détaillée . qu’on lui donne du caractère et des qualités de la personne qu’il s’agit de peindre. Un lord anglais, un baron allemand et une dame française viennent successivement commander à ce peintre un portrait de femme, et chacun d’eux chante des couplets où les mêmes qualités sont exprimées d’une façon différente. Il va sans dire que tous ces couplets célèbrent l’esprit, la grâce et la bonté de la même personne. Le peintre reconnaît alors que ce portrait lui a déjà été commandé par un jeune abbé, et que c’est précisément celui qu’il vient de finir; il lève le rideau qui couvre son chevalet, et chacun des personnages s’écrie : * C’est ma Thérèse ! » c’est-à-dire : c’est M“® de Rochefort, dont le portrait avait été en effet commandé par un de ses amis, l’abbé de Luzine. Après le proverbe , on se met à table, et on chante au dessert un duo et une chanson* . On

1. Le duo chanté à table en présence de deux évêques et de deux abbés n’est pas trës-rigourcusemcnt canonique ; mais, comme il est assez gracieux, nous pouvons le citer ici ;

l.c bien suprême N’est point aux cieuTu C'est oii l’on aime Qu'on est heureux.

I,c bien suprême Est où l’on aime C’est ob l’on aime Que sont les cieux.

Près d’une amie !

Passer sa vie,

C’est être heureu^

Plus que les dieux. <

AhI que Thérèse '

Ici se plaise ■

C’est en ces lieux Que sont les cieux.

rentre ensuite dans le salon, où l’on voit paraître l’ex-secrétaire de l’ambassade du duc de Nivernois à Londres, M. Dromgold, déguisé en bouquetière des rues, portant une corbeille pleine de bouquets qu'il distribue aux assistants en leur chantant des couplets dont l’auteur est encore le duc de Nivernois. Comme chaque couplet porte l’indication de la personne à laquelle il est adressé, nous apprenons ainsi la composition de l’assemblée. Il y a d’abord cinq grandes dames, la comtesse de Rochefort, la maréchale de Mirepoix, la duchesse de Cossé-Brissac, M"® de Cessé, sa fille, et M“® d’IIéricourt. Il y a ensuite une dame vivant en adultère avec Watelet, celle qu’on appelait la meunière du Moulin-Joli, M®® Le Comte*; après celle-ci vient M®® de Pailly, dont la situation irrégulière n’est pas encore aussi notoire que celle de M®® Le Comte, mais l’est cependant assez pour qu’on puisse s’étonner de la voir placée entre M"® de Cossé et l’archevêque de Bourges, accompagné luimême de l’évêque de Périgueux, des abbés de Luzine et de Bonneval ; le marquis de Brancas, frère de M®® de Rochefort, le duc de Nivernois, les acteurs et les actrices de la Comédie-Italienne, ont également chacun leur bouquet et leur couplet.

Ces couplets caractérisent le temps d’une manière assez expressive pour que l’on en cite quelques-uns,

4. Le Moulin-Joli était une très-agréable résidence sur les bords de la Seine, où les plus grandes dames allaient visiter Watelet et sa meunière.

par exemple, celui que la bouquetière adresse à l’archevêque de Bourges :

Voyez- vous ce gros patriarche.

Graisse par-ci, graisse par-là P Le bon Noé sorti de l’arche N’était pas frais comme cela.

Il s’en va dans son diocèse,

11 y fera ce qu’il faudra.

Ce qu’il faudra, ce qu’il voudra;

Mais il regrettera Thérèse ;

11 fera là ce qu’il faudra,

, Puis à Thérèse il reviendra.

Envers l’évêque de Périgueux, le ton n’est pas moins familier :

Voici le bon prélat qui siège,

Pâtés par-ci, pâtés par-là ;

Le pape a-t-il un privilège Qui vaille mieux que celui-là ?

Perdrix rouge et truffe excellente.

On trouve là de tout cela,

On y fait chère succulente,

, On trouve là de tout cela.

Monseigneur nous en enverra.

Le couplet à M“® Le Comte est beaucoup plus respectueux.

Je vois une aimable meunière.

Talents par-ci, talents par-là.

Des beaux-arts la troupe légère Est toujours à ce moulin-là.

On les enteud dire autour d’elle :

« Chérissons-la et servons-la ;

Où trouver un meilleur modèle?

Chérissons-la et servons-là,

La reine de ce moulin-là. »

Enfin celui à de Pailly l’est encore davantage, •

sauf le reproche de calvinisme, qui est fait sans doute pour donner satisfaction aux deux prélats.

J’aperçois la belle Rurnoise Qu'on aime ici tout comme là;

Elle n'est fine ni sournoise,

Son pays n'a point de cela.

L'humeur douce et l’ame sensible,

Chacun sait bien qu’elle a cela.

Mais elle entend très mal la Bible.

Elle a cela, ce défaut-là.

Et c’est le seul défaut qu’elle a.

La soirée finit par une ronde en l’honneur de Mme de Hochefort, que chante le duc de Nivernois, et dont le refrain est repris en chœur. Nous n’oserions pas affirmer que les deux prélats et les deux abbés chantent aussi ; pourtant il est dit dans la ronde que chacun doit répéter le refrain.

On conviendra qu’une réunion si gaie, animée par tant d’inventions amusantes, ne ressemble guère au cercle de rébus et de nouvelles dont nous parlait tout à l’heure l’abbé Baudeau à propos du salon de M me de Uochefort, et nous devons ajouter que les œuvres posthumes du duc de Nivernois prouvent que ces sortes de divertissements se renouvelaient souvent au Luxembourg. On remarquera aussi sous quel aspect agréable nous est présentée ici cette amie du marquis de Mirabeau qui devait bientôt subir les conséquences de la fausse situation qu’elle avait acceptée. Le grand monde d’alors était ainsi fait, que, tant qu’il n’y avait pas scandale, l’irrégularité des relations, bien que parfaitement connue, ne comptait pas. Mais un

procès, des plaidoyers et des mémoires injurieux livrant les personnes en pâture à la malignité publique ne permettaient plus la même tolérance à leur égard. Aussi sommes-nous portés à penser qu’à partir de 1776, époque où les écrits publiés au nom de la marquise de Mirabeau attaquèrent avec la môme violence et son mari et sa rivale, celle-ci dut disparaitre des réunions du Luxembourg. Nous lisons, en effet, dans les œuvres de M. de Nivernois, la relation d’une autre fêle, aussi agréable que la précédente, donnée le 1®‘‘ octobre 1776 par M"*® de Rochefort àson amie la maréchale de Mirepoix, nous retrouvons encore dans cette réunion M“® Le Comte mêlée à de très-grandes dames, mais nous n’y retrouvons plus M“® de Pailly. Nous ne voulons pas dire par là que le scandale produit par les mémoires de la marquise de Mirabeau ait suffi pour déterminer M“® de Rochefort à cesser absolument toutes relations avec une personne pour laquelle nous l’avons vue manifester depuis 1762 un attachement très-vif et toujours croissant. Le recueil de lettres manuscrites qui nous a servi à composer cette élude s’arrête en octobre 1774; mais nous croyons qu’il avait une suite, et que cette suite a été perdue, et, comme le marquis de Mirabeau, dans sa correspondance avec son frère, se loue de M™® de Rochefort jusqu’à la mort de celle-ci, tout en se montrant de plus en plus mécontent du duc de Nivernois, nous en concluons que M®® de Pailly, dont l’influence sur lui était si puissante, n’a jamais rompu avec M® de Rochefort;

il nous parait seulement probable qu’étant assez fière pour ne pas aimer, ainsi qu’elle le dit dans une lettre, à faire le personnage de béte curieuse, M“* de Pailly dut s’abstenir d’elle-même de reparaître dans le salon du Luxembourg dès que le public fut mis dans la confidence de sa situation.

Toujours est-il que l’intimité si tendre que nous avons vue subsister si longtemps entre les deux amis du Bignonet lesdeuxamis de Saint-Maur, nous conduit forcément à nous demander s’il n’y avait pas quelque analogie entre ces deux amitiés-là. Nous serions heureux de pouvoir prendre dans son sens le plus austère, la qualification d’amie de'cente du duc de Nivernois donnée par Walpole à de Rochefort, et ce serait un phénomène curieux, principalement au dix-huitième siècle qu’une affection si vive et si longue maintenue, dans les régions pures du sentiment, et couronnée, après une période de près de cinquante ans, par un mariage qui, dans ce cas, serait, il est vrai, une superfétation; mais, indépendamment de l’induction à tirer du fait déjà signalé, il existe contre cette donnée poétique un témoignage que nous ne pouvons pas dissimuler et qui a sa valeur, car il émane de deux hommes qu’on doit croire bien informés de tout ce qui concerne le duc de Nivernois et M™® de Rochefort, nous voulons parler du marquis de Mirabeau et de son frère le Bailli. Celui-ci était en Provence au moment où le duc, sept mois après la mort de sa première femme, se remaria avec son amie. En apprenant par

son frère cette nouvelle, le Bailli s’en explique avec une brusquerie un peu bizarre qui prouve qu’il est préoccupé de l’idée que, si la marquise de Mirabeau venait à mourir avant son mari, celui-ci ne manquerait pas d’imiter le duc de Nivernois en épousant M"*® de Pailly. t Quant au mariage dont tu me parles, écrit-il le 26 octobre 1782, il m’étonne par le peu de nécessité; il avait été si longtemps achevé • sans être commencé et il a une si parfaite sûreté d’être sans fruit, qu’il ne fait que me confirmer dans l’idée que j’ai toujours eue, et qui m’a sauvé de faire aucune sottise, qui est qu’un homme qui suppose pouvoir trouver un bon conseil dans une femme se trompe. » Le marquis feint de ne pas comprendre ce qui le regarde dans cette réflexion, et il ne répond qu’à ce qui a trait au récent mariage; mais sa réponse n’est pas moins significative que la phrase de son frère, c Je ne t’ai pas mandé ce mariage, lui répond-il, comme un chef-d’œuvre; j’ai trouvé, comme toi, que c’était la cinquantaine qu’on fêtait. Je te l’ai écrit quand M. de Nivernois m’en donna part, comme d’une occasion de compliment, si l’on voulait; je ne suis pas étonné que tu aies trouvé la matière un peu sèche. »

Les aflirmations si catégoriques du marquis de Mirabeau et de son frère ne nous permettent plus guère, on le voit, de nous en tenir à l’hypothèse vertueuse de François (de Neufchâteau) ; mais la situation de M“® de Rochefort n’en garde pas moins un certain caractère de

réserve et de délicatesse discrète qui la distingue des arrangements du mêmegenfe si fréquents au dix-huitième siècle. Elle nous aide aussi à nous expliquer la précipitation, un peu choquante au premier abord, de ce second mariage. Il nous parait probable qiTaprès avoir vu mourir la duchesse de Nivernois, de Rochefort, se sentant elle-même menacée de très-près, ne voulait pas mourir sans être légitimement unie à celui qu’elle avait si longtemps aimé et sans porter son nom. Elle était donc pressée, et elle avait raison de l’étre, car, si elle eût attendu seulement l’expiration du deuil de la défunte duchesse, son désir eût été déçu, puisqu’elle cessa de vivre cinquante jours après son mariage . Son caractère, tel qu’il se révèle par ses lettres et par le témoignage de tous ses amis, nous permet d’affirmer qu’elle aussi * fut douce envers la mort », tout en regrettant la vie. Elle dut en effet la regretter d’autant plus que son idéal de bonheur se réalisait si tard et durait si peu. Mariée à vingt ans par convenance et bientôt veuve, ayant probablement dès cette époque distingué l’homme qui ne pouvait pas être son mari et qui devait être néanmoins le grand intérêt de son cœur, elle ne connut que dans sa vieillesse et pendant quelques jours le genre de bonheur qu’elle avait constamment révé, et qu’elle peint parfois avec tant

i . François (de Neufchâteau) se trompe quand il dit que M"' de Rochefort mourut le vingt-sixième jour do son mariage. Nous avons consulté tous les journaux du temps, et ils ne varient pas sur les dates. Son mariage est indiqué par tous et par le marquis de Mirabeau comme a^ant eu lieu le 14 octobre 1782, et sa mort le 5 décembre suivant.

de charme dans le petit volume imprimé après sa mort.

Parmi les pensées qui forment la meilleure partie de cet ouvrage, en voici une qui déplaira probablement aux femmes plus impérieuses que tendres, mais qui ne déplaira peut-être pas aux autres : t II n’y a qu’une seule chose qui puisse consoler d’être femme, c’est d’être celle de ce qu’on aime. Je crois même qu’une femme qui aime son mari est encore frtus heureuse qu’un mari qui aime sa femme. Il est bien plus doux d’obéir que de commander à ce qu’on aime. On trouve un moyen toujours sûr de lui plaire en suivant sa volonté; elle est aussi la règle de nos devoirs, et la source de nos plaisirs. Elle fixe nos idées, elle détermine nos goûts, elle donne une marche assurée à toutes nos actions. Telle qu’on nous peint la grâce efficace, elle nous transporte, elle nous transforme, elle nous entraîne, et cependant n’ôte point le mérite de la liberté. » — € Rien ne coûte, dit-elle encore, à un cœur véritablement touché, que de ne pas tout faire pour ce qu’il aime, et que de ne lui pas tout dire. » 11 y en a aussi d’une nature plus grave, qui sont toujours intéressantes par un rare mélange de distinction, de sagacité et de bonté, c J’ai vu, au grand déplaisir de mon cœur, que la crainte seule maintient l’ordre parmi les hommes. — Il ne suffit pas d’avoir un cœur excellent, il faut encore avoir l’âme très-délicate pour ne jamais blesser les malheureux. — Le caractère distinctif de la vanité est l’inquiétude; jamais elle n’est tranquille, et c’est ce qui rend 1^ Français si difficiles

à gouverner. — Il y a deux politesses : la politesse du cœur et celle des manières. La première sans la seconde devrait suffire, et ne suffit point parmi nous. La seconde sans la première suffit souvent, et ne devrait jamais suffire *. »

1. Nous reproduisons en supplément le texte complet des pensées do M”® do Rochefort; les autres opuscules dont se compose le volume imprimé par les soins du duc de Nivemois sont inférieurs aux pensées. Le morceau le plus étendu est un petit roman mythologique intitulé Mytis et Aglaé ou les Jeunes Vieillards. L’auteur semble avoir voulu imiter le Temple de Guide de Montesquieu, mais il n’y a pas réussi; l’oa a même quelque peine à comprendre que la plume qui trace des lettres si agréables et si naturelles ait pu écrire cette production un peu fade, plus bizarre qu’originale, et souvent obscure. On serait tenté de croire à quelque intention allégorique plus ou mo’uis détournée dans celte histoire de doux jeunes époux do la Thessalie qui, dès le lendemain de leur mariage, voient leurs amours traversés par toute sorte d’obstacles et d'aventures fantastiques et qui n’arrivent à jouir de leur bonheur en paix et en sûreté qu’après que le dieu d'amour les a métamorphosés tous deux en vieillards, en leur laissant, d'aiHuurs, tous les senliments do la jeunesse.

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