‹ La comtesse de Rochefort et ses amisChapitre 20 sur 47 · LA VIEILLESSE DU DUC DE MIVEUNOIS · texte numérisé non relu

LA VIEILLESSE DU DUC DE MIVEUNOIS

Avant de résumer nos impressions sur cette société groupée autour de M“*® de Rochefort, il convient peutêtre de ne pas quitter brusquement l’homme qui a tenu une si grande place dans son existence et de dire un mot des vicissitudes qui attendaient le duc de Nivernois après la mort de son amie. On a vu au commencement de ce travail avec quel accent de désolation il exprimait son chagrin de l’avoir perdue. Sa vie semblait en effet très-décolorée, car il avait ressenti très-fortement aussi la perte de sa première femme : à l’âge où il était parvenu, chacune de ces deux affections n’avait plus rien d’exclusif et ces deux morts si rapprochées pouvaient lui inspirer une douleur également sincère. Il avait perdu presque tous ses parents et ses amis

les plus chers. Cette société de Saint-Maur où nous l’avons vu passer de si douces heures avec M“®de Rochefort, avflt disparu: M*"® de Pontchartrain, M“® de Watteville, le -président Roujault, M. et M“® de Maurepas n’existaient plus; la mort de M™® de Gisors, qui suivitdeprès celle de M"*® de Nivernois, n’avait laissé au duc qu’une seule fille, M“® de Cossé très-attristée elle-même par la perte d'un fils unique. Tant de deuils étaient bien faits pour abattre un homme nerveux et maladif. Mais le duc de Nivernois appartenait à cette catégorie d’esprits vivaces et légers qui, par leur légèreté même, s’élèvent au-dessus des chocs trop violents; et il sufiil de parcourir scs œuvres posthumes pour reconnaître qu’il garde jusqu’à sa dernière heure tous les goûts qui ont alimenté sa vie, le goût des beauxarts, de la société, de la conversation et des exercices de l’esprit dans tous les genres : dans le genre sérieux sans sécheresse, lorsqu’il écrit à quatre-vingts ans sa notice sur l’abbé Barthélemy, ou lorsqu’il reçoit à l’Académie française Condorcet, Maury ou Target, et dans le genre le plus leste, quand il compose de petites comédies ou de petits opéras de salon, des charades ou des madrigaux galants. On pourrait même, sans trop d’exagération, lui faire honneur d’une sorte de progrès dans les discours d’académie, en ce sens qu’il est un des premiers qui aient osé présenter ces sortes de discours comme autre chose qu’un échange de compliments imposés par l’étiquette traditionnelle. Nous avons feuilleté quelquefois des recueils de ha-

rangues académiques au dix-septième et au dix-huitiérae siècle et nous n’avons trouvé nulle part cette opinion si nettement exprimée en 1785 par le duc de Nivernois ^ recevant l’abbé Maury : t Les éloges académiques ne sont pas institués, dit-il, dans la vue de flatter l’amour-propre de nos nouveaux confrères; ils ont un but plus sage, une intention plus pure. L’objet de l’Académie est de justifier ses choix aux yeux du public, à qui elle doit rendre compte de ses motifs, parce qu’elle ambitionne son suffrage. » L’Académie rendant compte de ses motifs et justifiant ses choix, n’y a-t-il pas là une nuance qu’on peut dire nouvelle et qu’on doit noter dans la bouche d’un duc et pairde l’ancien régime?

En dehors de l’Académie, où il continue d’ailleurs à captiver le public par ses fables, le duc de Nivernois quoique vieux et souffrant donne encore des fêtes qui attirent l’attention des nouvellistes et dont il est parlé aussi bien dans le recueil de Bachaumont que dans la aorrespondance de Grimm. Mentionnons seulement une fête brillante offerte par lui, en 1788, dans sa nouvelle résidence de Saint-Ouen, au prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric, avec accompagnement de comédies et de chansons arrangées pour la circonstance et où figure le duc lui-même comme acteur et comme chanteur.

Ce penchant pour tes divertissements mondains ne rendait pas M. de Nivernois indifférent à la gravité des circonstances politiques. Nous croyons cependant que François (de Neufchâteau) exagère un peu sa pré-

voyance quand il le présente comme ayant eu un des premiers le sentiment des catastrophes qui se préparaient; de même qu’il dénature un peu l’opinion qu’on avait de lui lorsqu’il prétend qu’indiqué par la voix publique pour le poste de gouverneur du fils de Louis XVI, le duc aurait été éloigné de cet emploi parce que les courtisans dont les formes contrastaient avec son extrême réserve, déclarèrent qu’il était trop sévère. Les ennemis de M. de Nivernois ne lui adressèrent jamais ce genre de reproche, mais plutôt le reproche contraire, et il est beaucoup plus probable que c’est l’accusation de légèreté qui aura pu arrêter . Louis XVI, si en effet il a pensé à donner le duc de Nivernois pour gouverneur à son fils.

Du reste, pour apprécier le côté faible d’un homme, il peut être utile de recourir au témoignage de ses anciens amis lorsqu’ils ne le sont plus, à la condition cependant qu’on tiendra compte de la part de malveillance qui se môle à la déposition. — C’est une des grandes misères de la nature humaine, visible surtout dans les correspondances prolongées que cette métamorphose des sentiments les plus enthousiastes et les plus affectueux, en appréciations dénigrantes et amères chez le même homme à l’égard du même homme : à la date où nous sommes, c’esKà-dire à la veille de l’entrée du duc de Nivernois au conseil des ministres en 1787, le marquis de Mirabeau parlant de son ancien ami nous offre un exemple de ce triste phénomène. Mais il ne serait pas juste de le rendre seul responsable d’un

changement qui, si nous avions des lettres du duc de Nivernois sur l’Ami des hommes à la même date serait très-probablement aussi tranché qu’il l’est dans la citation suivante ; c’est ce que prouve d’ailleurs suffisamment cette citation même :

« Il se pourrait bien , écrit le marquis de Mirabeau à son frère, le 25 février 1787, que le Nivernois ne t’eût pas répondu, pan pur esprit d’abnégation de tout ce qui n’importe pas à la sphère mobile et rétrécie qu’embrasse son amourpropre. Je ne l’ai pas vu depuis mon dernier retour de la campagne. Après la mort de sa seconde femme, qu’il honora de simagrées plus fortes que l’autre, après avoir fait son devoir en statues, devises, etc., il s’est fait une société détenants réformés de la vieille cour. Comme je ne vais plus le soir depuis longtemps, dès l’année précédente ayant usé de mon privilège pour entrer chez lui le matin, et suivant de trop près celui qui m’annonçait, je le vis deux fois jeter ses bras en désespéré à cette importunité et puis venir à moi avec son riant de cour. Aussi, dès l’année passée, je m’en tins âme faire écrire, et, comme cela ne se rend pas, ma foi, j’ai renoncé à tous ces seigneurs postiches qui ne sont bons à rien, ains au contraire, et qui s’ennuient en attendant le bon air ou en courant après... Tant qu’il a été régi par une âme tout autrement élevée quoique ayant les faibles du sexe, j’ai pu prendre pour bon l’aloi de sa fausse monnaie, aujourd’hui je n’en veux plus. »

Je n’en veux plus est naïf, c’est le mot du renard sur les raisins, ainsi que le montre le petit tableau ) d’ailleurs parlant qui représente la visite et comme cela ressort également du nom écrit à la porte qui ne ^ se rend pas; mais on voit ici que le souvenir de M™® de Rochefort, malgré Iccorrectif sur les faibles du sexe, est resté cher au marquis de Mirabeau.

On s’attend bien qu’en apprenant quelques mois plus tard que son ancien ami devient ministre d’État, il ne se montrera pas plus favorable : t A propos du vieux temps, écrit-il à son frère, comment trouves-tu le Nivernois qui entre au conseil et qui commence sa carrière ministérielle à soixante.-et-onze ans. Le conseil deviendra académique et je suis persuadé que le petit homme se flatte que cette accolade remplira le vœu public. »

Si le duc de Nivernois se laissa égarer par une telle illusion comme semblerait l’indiquer ce regain trop tardif d’ambition politique, il dût s’apercevoir bientôt qu’il se trompait et que les circonstances nouvelles étaient trop fortes pour lui comme elles le furent d’ailleurs pour tant d’autres plus présomptueux que lui.

Un pamphlet dont nous reparlerons tout h l’heure l’accuse de s’étre montré absolument hostile à toute idée de réforme et de liberté. Quoique sa courte participation aux affaires n’ait laissé aucune trace bien sensible, tout ce que l’on connaît de son caractère et de ses idées autorise à penser qu’il fut, au conseil des ministres, ce qu’il avait été toute sa vie, un homme modéré et prudent, mais dans un temps où la modération et la prudence ne suffisaient plus ni pour arrêter, ni pour diriger le mouvement des esprits. Entré au conseil avec Malesherbes qui y revenait, il y apporta probablement les mêmes vues, les mômes bonnes intentions et la même impuissance, et il rentra dans la vie privée après la mort du ministre Vergennes, qui

avait surtout contribué à le décider à en sortir. Mais, quoique passagère et indirecte, son intervention dans les affaires publiques lui valut des inimitiés assez violentes à en juger par la manière dont il est traité dans un ouvrage anonyme publié en 1789 sous le titre de Galerie des états généraux et qui fit une certaine sensation. Cet ouvrage est présenté par les bibliographes comme l’œuvre collective de divers écrivains tels que

Laclos, Luchet, etc. ;quelques-unspensentque^Iirabeau y a concouru, et on le pourrait croire non-seulement parce qu’i 1 y est peint uniquement par son beau côté, mais surtout parce que ses adversaires Necker et la Fayette y sont très-dépréciés ; ce livre s’annonçait par son titre même comme consacré aux principaux personnages faisant partie des états généraux; of, le duc de Nivernois, n’étant point dans ce cas, n’y figurait pas naturellement, et, quoique l’exception faite à son égard ait été reproduite dans le même ouvrage pour quelques autres personnages, étrangers comme lui à l’Assemblée nationale, il est trop visible que l’auteur de ce portrait, quel qu’il soit, est un homme offensé qui a cherché et saisi l’occasion de se venger *.

Tous ceux qui figurent dans celte galerie étant peints sous des noms de fantaisie, le peintre du duc de Nivernois a donné à son modèle le nom de Mytis, qui est

4 . Si le portrait était par hasard de Mirabeau lui-méme, on s’expli* querait la méchanceté du peintre par le souvenir qu'il aurait gardé des lettres de cachet obtenues contre lui par son père avec l'appui du duo de Nivernois ; mais le style no ressemble pas à celui de Mirabeau. Peut-être s'est-il contenté d’inspirer le véritable auteur.

celui du héros du petit roman mythologique écrit par de Rochefort et dont nous venons de parler.

Le portrait est, d’ailleurs, assez bien tourné; mais il sulTit de lire les premières lignes pour reconnaître le ton d’un ennemi : « Il y a, dit l’auteur, des hommes qui ont acquis une certaine réputation, on ne sait comment ; qui sont employés, on ne sait pourquoi ; de ce nombre est Mytis, Né avec cette sorte d’esprit qui

n’est bon à rien, il n’a fait aussi que des riens »

Ce mérite d’amabilité si universellement reconnu au duc de Nivernois qu’il semble en quelque sorte identilié à son nom, ce mérite que ses amis seulement savaient être plus ou moins obscurci par des inégalités vaporeuses, a complètement disparu dans le portrait de Mytis : € Il a, dit le peintre, de la hauteur espagnole, de l’astuce italienne, de la tournure française. De ce mélange résulte un être dont on se défie sans le craindre, et qu’on n’a le courage ni d’aimer ni de haïr. Ses soupers fatiguent, sa gaieté attriste, sa morgue indispose; quand il parle, il est fort aigre; quand il

écoute, il humilie; quand il cause, il trompe. Son égoïsme rebute, son affectation lasse, sa familiarité est prol*’*geante et sa froideur dédaigneuse. »

Mytis est un de ces hommes qui ne sont à leur aise qu’au milieu de jeunes sots et de vieilles c... les uns l’encensent, les autres le gâtent.

Enfin Mytis est qualifié « l’esprit le plus féodal, le noble le plus décidé, l’anti -bourgeois le plus fier qu’il y ait dans la capitale.»

ET SES ÂHI3

L’écrivain avoue pourtant que Mytis a la réputation d’un bon homme; « mais il n’en a, ajoute-t-il, ni le renom ni le jeu; il n’a jamais servi l’indigence, mais quelquefois les femmes; il est vindicatif, caustique, sournois » . Cette peinture dénigrante prouve suffisamment que le duc deNivernois n’était pas vindicatif, et que, s’il avait jamais été de ceux qui se font craindre, il ne l’était plus en 1789. Pour se convaincre que c’est bien le caractère inoffensif du modèle qui explique l’insolence du peintre, il suffit de lire, dans le même recueil, un autre portrait voisin de celuilà intitulé Amène, qu’on dirait fait pour le duc de Nivernois, et dont nous citerons seulement quelques lignes :

« Amène a ces formes enchanteresses qui embellissent même la vertu. Le premier instrument de ses succès est un excellent esprit , jugeant les hommes avec indulgence, les événements avec sang-froid ; il a cette modération , le vrai caractère du sage Amène a contre lui la douceur du ca-

ractère, l’agrément de la figure, le charme do l’amabilité; je connais des gens que tant d’avantages choquent; ils se préviennent contre un homme qui s’avise de les joindre au hasard utile de la naissance, et aux qualités essentielles de l’âme. »

Quel était donc ce sage Amène dont le portrait contraste si fort avec celui de Mytis 1 c’était un jeune homme astucieux et habile qui, en sachant se faire aimer quand il le voulait, savait encore mieux se faire craindre, c’était Talleyrand. A coup sûr, on ne s’attendait guère à voir sa figure angélique employée à faire

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ressortir la figure vindicative, caustique et sournoise d’Anacréon Nivernois*.

Ainsi, malgré cette bonne grâce si accentuée qui ' faisait de lui le très-humble serviteur de tout barbouilleur de papier désireux de recourir à ses conseils il suffisait au duc de Nivernois de son rang, de sa fortune, de ses aptitudes artistiques et littéraires combinées avec sa réputation d’homme très-pacifique pour l’exposer aux attaques violentes dont on peut se faire une idée par l’échantillon que nous venons d’en citer.

Quand vint la Terreur, on est porté à s’étonner que l’aimable vieillard, après avoir vu massacrer son gendre, n’ait pas songé à émigrer ; mais il est probable que sa vieillesse même, sa débile santé et cette sorte d’élasticité intellectuelle qui le maintenait toujours audessus du découragement, le décidèrent à attendre

1. En regard de ce portrait si séduisant à' Amène, et pour prouver que l'original ne lui ressemblait guère, il suffit de. reproduire cette courte et vive esquisse, tracée, à la même époque par un homme d’État américain. Gouverneur Morris, qui voit le jeune évêque d'Auiun pour la première fois. « Cet homme, écrit-il, me paraît fin, froid, rusé, ambitieux et méchant. »

2. Nous pourrions citer plus d’un exemple de sa complai..iance en ce genre. Rappelons seulement celui que nous avons raconté dans notreouvrage sur Beaumarchais cl son temps. Nous avons montré l’auteur du Mariage de Figaro, à une époque où il était complètement inconnu du public, adressant au duc de Nivernois qui ne le connaît pas davantage le manuscrit de son premier drame à' Eugénie, et lui demandant des avis. Nous avons vu le duc étudiant consciencieusement le manuscrit et le renvoyant à l’auteur avec cinq ou s’ix pages de remarques et do notes écrites de sa plus belle écriture.

avec résignation les événeraenls. Arrêté en septembre 1793 et détenu à la prison des Carmes jusqu’en août 1794, il eut la chance d’étre oublié et il oublia luimôme la mort qui moissonnait autour de lui ses compagnons d’infortune en traduisant ce long et folâtre poëme italien iîjcciari/e »0 (Richardet) dont nous avons parlé plushaut. Au sortirde prison à soixante-dix-huit ans, tous ses biens étant saisis et mis au pillage, il se trouva tombé presque dans l’indigence après avoir joui pendant sa vie entière de toutes les splendeurs d’une grande fortune. Il put cependant rentrer dans son bel hôtel de la rue de Tournon qui n’avait point été vendu ; les agents de la nation avaient seulement pris la peine de le débarrasser de tout son mobilier. Dans celle situation, le citoyen Mancini (c’était son nom républicain) ne perdit pas la plus petite nuance de ses habitudes d’esprit et de son ancienne physionomie de poète galant et badin ; on en peut juger par la romance peu lugubre où il chante ses malheurs à l’imitation et sur l’air de la chanson de Calpigi dans l’Opéra de Tarare-, nous en citerons seulement deux counlets :

J’ai vu de près la guillotine;

Mon sort avait itiéchanle mine.

Et j’en avais quelque souci ;

Ahi ! povero Mancini !

Mais j’ai trompé sa faux cruelle,

Et, dans le quartier de Grenelle,

Je suis reçu, je suis chéri ;

Ah 1 ah ! trop heureux Mancini !

J’ai perdu ma fortune entière, ,

Ou, s'il m’en reste, ce n’est guère;

Je suis mal mis et mal nourri.

Ahi ! povero Mancini !

Mais Je n’ai plus regrets ni peines.

Zulmé m’a donné pour étrennes Les deux beaux écrans que voici j Ah 1 ah I trop heureux Maucini !

Si l’on était disposé à croire que cette sérénité est artificielle et de parti pris, on serait détrompé en lisant le travail sérieux qu’il écrivit pour honorer la mémoire du savant ami de la duchesse de Choiseul, qui avait été aussi le sien, de l’abbé Barthélemy. Dans cette notice publiée en 1796, l’auteur est naturellement amené à parler des temps affreux qu’il vient de traverser puisque l’abbé Barthélemy avait été arrêté et détenu comme lui, à la vérité beaucoup moins longtemps que lui, car sa détention ne dura qu’un jour. Le duc de Nivernois parle de la Terreur dans un moment où les terroristes sont l’objet d’une exécration presque générale, il pourrait certes les maudire sans aucun effort de courage, il n’aurait besoin que d’un peu de ressentiment personnel. Il en éprouve si peu, qu’on est presque tenté de le trouver trop calme. Voici toutes les réflexions que lui suggère l’emprisonnement de son ami : « Il fut, dit-il, dénoncé le 30 août 1793 sous prétexte d’aristocratie, accusation qui pouvait surprendre un homme à qui la langue grecque était si

familière Dans les temps de trouble où la défiance

paraît de première nécessité, tous les dénonciateurs

sont écoutés et toutes les dénonciations sont reçues

Il entra en prison le 2 septembre, anniversaire trop

mémorable d’une journée que nos neveux effaceront, s’ils le peuvent, des fastes de la France. »

Après avoir raconté ensuite les efforts de la duchesse de Choiseul pour délivrer son vieil ami en éclairant la religion du gouvernement sur l’erreur commise dans les bureaux, il n’est plus occupé qu’à faire valoir l’empressement avec lequel le comité (celui de sûreté générale apparemment) répara cette erreur, et l’empressement non moins grand avec lequel les commis expédièrent l’ordre de sortie, et pas un mot d’indignation, pas une allusion ni aux onze mois de prison subis par lui-méme, ni aux trop nombreuses victimes qui avaient passé de la prison à l’échafaud I

C’est la môme sérénité qui l’inspire dans sa dernière pièce de vers, les Souvenirs d’un octogénaire, pièce trop gaillarde, comme nous l’avons dit, surtout pour un vieillard, mais prouvant par cela môme à quel point l’homme était peu changé et gardait jusqu’au bout cette sorte de libertinage intellectuel, costume obligé d’un poëte de cour et de société sous l’ancien régime. Le morceau se termine d’ailleurs par des accents plus graves que les gaudrioles du début. On peut dire enfin que le duc de Nivernois mourut presque littéralement en versifiant, s’il est vrai, comme on l’assure, que six heures avant d’expirer, âgé de quatre-vingt-deux ans (le 25 février 1798), il ait dicté de son lit, à l’adresse de son médecin (qui était en môme temps son ami et qui voulait appeler des confrères en consultation

sur son étal), l’aimable impromptu que voici :

Ne consultons point d’avocats,

Hippocrate ne viendrait pas.

Je n’en veux pas d’autre en ma cure,

J’ai l’amitié, j’ai la nature.

Qui font bonne guerre au trépas;

Mais peut-être dame nature Adéjà décidé mon cas ;

Ah ! du moins sans cliaiiger d'allure.

Je veux mourir entre vos bras.

Le vieillard capable au milieu de grandes catastrophes publiques, de grands malheurs personnels et de tous les accidents d’une santé déplorable de garder une telle vivacité d’esprit, n’était certainement pas d’une trempe ordinaire; quoique sa fermeté se manifeste à nous sous des formes en général peu austères, on ne peut guère se refuser à reconnaître qu’il y avait du stoïcien dans cet élégant disciple d’Épicure. Il est possible môme que les accès de vapeurs que nous avons eu si souvent l’occasion de constater chez le duc de Nivernois au temps de sa prospérité et dans ses intervalles d'oisiveté et d’ennui aient disparu dans sa vieillesse, car c’était une rude médecine que la Terreur pour tous ces vaporeux de l’ancien régime; mais,. en faisant la part du stoïcisme dans le caractère de l’ami de M“°de Rochefort, il faut la faire aussi à cette légèreté mobile qui était essentiellement dans sa nature et qui l’aidait à surnager comme le liège au-dessus des flots les plus orageux.

Ghamforl a prononcé un mot d’atrabilaire en disant

qu’il € arrive un âge où il faut que le cœur se brise ou se bronze > . Ce sont là les deux extrémités de l’échelle morale entre lesquelles il y a bien des échelons. Le cœur du duc de Nivernois n’était certainement pas bronzé même à quatre-vingts ans, car, dans toutce qu’il écrit à cet âge (prose ou vers), il est facile d’apprécier combien la société de quelques amis des deux sexes lui est nécessaire et le rend heureux. Son cœur n’était pas non plus brisé, car on voit aussi qu’il était de ceux qui remplacent sans trop de peine les affections détruites par la mort, et qui sont capables d’oublier plus ou moins ce qu’ils ont le plus aimé. Cette affirmation nous oblige, avant de nous séparer du gracieux citoyen Mancini, à lui faire une petite querelle, en lui demandant compte de sa fidélité envers la mémoire de M""® de Rochefort.

Quand on lit dans la préface des opuscules imprimés en 1784 les touchantes effusions d’un mari désolé qui pleure « la femme la plus parfaite qui ait jamais vécu , une femme dont le caractère adorable a fait pendant tant d’années le bonheur de sa vie », on ne se douterait guère, si on ne le savait déjà, qu’avant d’ôtre marié cinquante jours seulement à M“® de Rochefort, le duc de Nivernois avait été pendant plus de cinquante ans le mari d’une autre femme qu’il avait aussi beaucoup aimée. En revanche, lorsque plusieurs années ont passé sur la mort de ses deux femmes, il se trouve que c’est la première dont le souvenir devient dominant dans son cœur au point d’étouffer complète-

ment celui de la seconde. Nous avons vainement cherché, dans les huit volumes d’œuvres complètes préparés et publiés parle duc de Nivernois lui-méme en 1796, la plus petite trace de M®® de Rochefort. L’auteur recueille et imprime des vers à sa première femme, à sa belle-mère, à ses amis et laisse de côté tous les vers composés autrefois pour célébrer Thérèse, et dont quelques-uns, notamment le portrait de 1741, avaient paru de son vivant dans divers recueils : aucune de ces compositions n’est admise par lui à figurer dans ses œuvres complètes. Ce n’est qu’après sa mort, dans ses œuvres posthumes réunies et publiées en 1807 par François (de Neufchâteau), que l’on voit reparaître M“® de Rochefort. Il semble quant à lui l’avoir si bien oubliée dans sa vieillesse, qu’en publiant les élégies amoureuses qui lui avaient été inspirées par la première duchesse de Nivernois, il les intitule : t Élégies pour ma femme sous le nom de Délie. » Il est visible qu’après avoir, dans le petit volume de 1784, sacrifié tout autre souvenir à celui de sa seconde femme, il parle maintenant de la première comme si la seconde n’avait jamais existé.

Quelle que soit la cause immédiate de ce petit phénomène moral, qu’on doive l’attribuer au mouvement spontané d’un esprit se retournant au déclin de la via vers les affections légitimes de préférence à celles qui n’avaient eu ce caractère que passagèrement, ou bien qu’on l’explique par l’influence d’une famille qui peut-

être n’avait pas approuvé le second mariage, toujours est-il que le phénomène pris en lui-môme vient à l’appui de notre opinion sur la part de mobilité qui entrait dans le caractère du duc de Nivernois. Cette nuance conciliable d’ailleurs avec l’attachement aux habitudes, tant que les habitudes subsistent, ne doit pas être omise si l’on veut peindre au complet une figure qui restera non pas précisément pour sa valeur intrinsèque, soit politique, soit môme littéraire, mais parce qu’elle représente avec distinction et originalité un type disparu depuis la Révolution, le type du grand seigneur artiste et littérateur.

tA HAUTE SOCIÉTÉ, SES GOUTS, SES HAHITUDES ET SES MŒURS AU DlX-nUlTlÈME SIÈCLE

En faisant connaître au public M™® de Rochefort, en racontant ce que nous avons pu apprendre de sa vie, en la laissant se peindre elle-même et en groupant autour d’elle un assez grand nombre de figures variées, nous avons eu surtout pour objet, comme nous l’avons dit au début de cet ouvrage, de mettre en lumière les tendances diverses qui se peuvent distinguer dans une des régions les plus raffinées de la haute société française au dix-huitième siècle.

Il nous semble qu’un des traits les plus saillants de cette société, qu’on la prenne au temps de la jeunesse de de Rochefort, à l’époque de ces réunions de l’hôtel de Brancas qui avaient laissé à Montesquieu de si agréables souvenirs, ou qu’on l’étudie plus ou

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moins modifiée et renouvelée dans le salon du Luxembourg ou dans le cercle plus intime de Saint-Maur, consiste en goût très-vif pour les plaisirs de l’esprit. Les récréations intellectuelles qui appartiennent à tous et qu’on emprunte soit aux théâtres, soit aux livres qui se publient, ne suffisent pas à cette société, il lui faut encore des plaisirs qui lui soient, en quelque sorte, particulièrement réservés. De là ce grand nombre de comédies, de romans, de divertissements en prose ou en vers, composés uniquement pour plaire à un petit nombre de personnes; de là ces portraits à la plume où l’on rivalise tantôt de bonne grâce, tantôt de malice fine et tempérée, pour se flatter ou se critiquer les uns les autres ; de là ces lettres que l’on soigne toujours plus ou moins, parce qu’elles doivent être communiquées à plusieurs par la personne à laquelle on les écrit ; de là enfin toutes ces recherches ingénieuses nées du désir de chacun de contribuer à l’agrément de tous : elles ont certainement leur côté futile, mais elles indiquent aussi chez les hommes un naturel plus sociable, plus complaisant, moins égoïste et moins rude que celui des hommes de notre temps ; elles dénotent également chez les femmes de ce temps-là une élasticité et une vivacité d’intelligence qui ne se retrouvent peut-être pas au même degré chez les femmes de nos jours, dont les plus distinguées préfèrent souvent, et non sans raison, la vie de famille et la ressource des livres à ce rassemblement fortuit d’êtres guindés et muets, inconnus les uns aux autres,

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, et en défiance les uns des autres qu’on appelle aujourd’hui la société.

Il faut cependant reconnaître aussi que cette disposition à se mettre en frais d’esprit pour ré- Ciocr la petite association mondaine à laquelle ou appartient, s’explique également par une disposition inverse qu’il est difficile de ne pas remarquer dans le milieu social que nous venons d’étudier. C’est la tendance à l’ennui combinée avec une très-grande aversion pour ce genre de désagrément. On a vu quelle place tient le chapitre des vapeurs dans les lettres de M™® de Rochefort et de ses amis, nous avons même écourté beaucoup ce chapitre, alors si important. Le plaisir qu’une femme de nos jours peut éprouver à se recueillir dans la solitude, à se distraire du monde en acceptant volontiers un tête-à-tôte avec elle-même, semble alors très-peu apprécié. La mélancolie, dont tant de poètes de notre siècle ont chanté les douceurs, est considérée dans ce monde-là comme une maladie aussi redoutable que toute autre, et tous les genres de maladies sont excessivement redoutés. Tous ceux qui ont eu occasion de lire de longues correspondances écrites au dix-huitième siècle ont été frappés de la surabondance des détails relatifs à la santé. Rien de plus naturel uiément que cette sorte de communications entre personnes qui s’intéressent les unes aux autres. On ne doit pas non plus oublier que nous avons affaire ici à une société où il y a des malades. Mais tous ne le sont pas, et les plus robustes aussi bien que lesplusché-

tifs s’étendent avec une complaisance illimitée sur les circonstances les plus insignifiantes, souvent même les plus triviales de leur état physique; là encore, nous avons dû plus d’une fois supprimer les preuves du fait que nous signalons. Ainsi cette qualité incontestable, la sociabilité, se trouve mélangée de défauts qui en diminuent le mérite, car les vapeurs et la difficulté de supporter la solitude impliquent souvent un certain vide dans l’esprit et dans le cœur, de môme que l’abus des préoccupations de santé trahit une certaine mollesse efféminée, et le tout rentre aisément dans cette accusation générale de frivolité justement dirigée contre la société du dernier siècle.

Il faut qependant distinguer; s’il s’agit de la frivolité de l’esprit, on ne voit pas que les femmes de ce temps-là soient moins capables que celles de notre siècle de comprendre et d’exprimer les idées les plus sérieuses. Cette faculté déjà reconnue chez M“® de Choiseul, chez M®® du Deffand, chez M®® d’Épinay, on a pu la constater aussi chez M®® deRochefort, dont l’intelligence se prête et s’intéresse avec la même facilité aux discussions les plus sévères ou au badinage le plus léger.

La frivolité est donc bien plus dans les mœurs que dans resprit,etlafrivolité morale, c’est-à-dire l’indifférence pour un certain ordre de sentiments et de devoirs n’a pas pour effet de diminuer autant qu’on le pourrait croire les aptitudes intellectuelles au moins chez les femmes. Car, en ce qui touche les hommes, des-

quels on attend plus de sérieux, il est incontestable que les préoccupations de la galanterie, c’est-à-dire de la vanité appliquée aux succès de femmes, produisent souvent ce résultat de féminiser plus ou moins ceux qui s’y abandonnent, de leur enlever plus ou moins la virilité de l’esprit et du caractère. Mais cette galanterie elle-même, la grande et funeste infirmité morale de l’aristocratie française au dix-huitième siècle, offre des nuances qui ne doivent pas être confondues. Le monde de M”® de Rochefort, surtout dans la dernière moitié de sa vie, n’est pas celui où le désordre des mœurs se manifeste dans ces liaisons d’un jour que l’on nommait par euphémisme des fantaisies, nous n’y avons rencontré que des irrégularités plus respectables connues sous le nom à’ attachements.

Ces attachements étaient comme la conséquence naturelle des mariages d’alors. Les mariages de nos jours présentent souvent ce caractère fâcheux de n’être qu’une combinaison financière, mais, au moins, les futurs sont consultés sur la combinaison, et souvent ils s’y intéressent également tous les deux. Parfois même, ils sont aussi experts que leurs parents, et aussi experts l’un que l’autre dans l’appréciation de leur valeur respective. Ils savent donc parfaitement ce qu’ils font en se mariant par calcul, et c’est de propos délibéré qu’ils préfèrent aux satisfactions du cœur ou de l’esprit le genre de bonheur qui leur parait le plus solide.

Dans la haute société du dix-huitième siècle, les

ET SES AUIS

mariages étaient arrangés exclusivement par les parents en vertu de convenances de famille et de hiérarchie sociale plus ou moins combinées avec des considérations de fortune; mais les futurs n’étaient pas même admis à avoir un avis, et cela se comprend d’autant mieux qu’ils étaient souvent mariés dès l’enfance ; très-souvent aussi, ils se voyaient littéralement pour la première fois la veille ou même le jour de leur mariage. Il en résultait que le nec plus ultrà de la vertu pour la plupart de ces époux consistait, tout en restant mariés légalement, à se remarier par goût chacun de leur côté, et, lorsque chacun d’eux restait fidèle à ce second mariage de choix, ils excitaient l’admiration générale. Les femmes cependant ne * se croyaient pas toujours obligées de suivre l’exemple de leurs maris; mais, pour ceux-ci, le mariage de choix était le fait des plus scrupuleux. C’est ce qu’a dit d’une façon charmante une personne trèsdistinguée de notre siècle qui connaissait et jugeait d’autant mieux le grand monde d’autrefois qu’elle y était née , sans y avoir vécu. La vicomtesse de Noailles, racontant la vie de la princesse de Poix, sa grand’mère, et parlant de son bisaïeul, le prince de Beauvau, s’exprime ainsi : t II aimait déjà, du vivant de sa femme {c’était presque un usage alors), une personne d’un agrément et d’un mérite supérieurs, M™® de Clermont, née de Rohan-Chabot, qui perdit son mari deux ans avant la mort de la princesse de Beauvau. Celle-ci disait dans sa dernière

maladie : L’éloile de il/'"® de Clermont me tuera *. » La situation du duc de Nivernois et de M'"“ de Rochefort n’est pas sans analogie au fond, avec celle du prince de Beauvau et de M"*® de Clermont, quoiqu’elle présente des nuances très-différentes; notamment cette nuance d’un époux qui, marié à la mode du temps, commence par vivre étranger à sa femme et livré de son propre aveu à toutes les dissipations de la galanterie, qui devient ensuite amoureux d’elle pendant quelques années, et que nous retrouvons enfin, dans la dernière moitié de sa vie, partagé entre sa femme et l’amie qui doit la remplacer. A quelle époque cette amie a-t-elle acquis des droits à devenir un jour sa seconde femme? c’est ce que nous n’avons pu déterminer. Si nous nous en rapportons au marquis de Mirabeau, si c’est, comme il le dit, la. cinquantaine que célèbrent les deux amis en se mariant à soixante-six ans, sans attacher à ce mot de cinquantaine une précision arithmétique, nous pourrons en conclure (et quelques phrases du petit roman mythologique de ■Mytis et Aglaé nous porteraient assez à adopter cette opinion) que la liaison remonte précisément à cette période de jeunesse où les deux amis, mariés tous deux par convenance, auraient contracté entre eux un de ces mariages de choix dont nous parlions tout à l’heure; mais, dans ce cas, l’auteur des Délie aurait un péché de plus sur la conscience, puisqu’il

i. Vie de la princesse de Pote, par la vicomtesse de Noaill es, p. 9.

■confondrait cette affection pour M""® de Rochefort, qui doit reparaître plus tard si puissante dans sa vie, avec les nombreuses légèretés dont il se reconnaît coupable envers sa femme

Quant à M™® de Rochefort, ce qui nous paraît probable, c’est que son sentiment pour le duc de Nivernois quelle qu’en soit la date, fut le principal intérêt de sa vie, et c’est sans doute parce que l’intimité entre eux avait été plus ou moins interrompue et troublée avant de se régler tardivement dans ce rapport à trois, rapport paisible mais bizarre, indiqué par notre correspondance, qu’elle écrivait à quarante -six ans cette phrase pour nous très-significative : t Je n’ai jamais été heureuse, je ne le serai peut-être jamais. »

Ce sont aussi des attachements et non pas des fantaisies qui ont généralement le privilège d’intéresser M“® de Rochefort, qu’il s’agisse de M'“®dePaiIly et du marquis de Mirabeau, ou bien de Watelet et dcM'"® Le Comte. Peut-être môme pourrions-nous, sans trop de

i. La date des Elégies à Délie, 1741, ne peut pas non plus nous faire oublier que, le 20 juillet 1742, M"' du DelTand semble, dans une lettre dont nous avons cité un passage, présenter ce mari amoureux comme étant fort occupé d’une autre que sa femme. Quant à la période qui suit celle des Élégies, François (de NeuFchâteau) a publié lui-racmo dans les œuvres posthumes de Nivernois une lettre du marquis de Mirabeau à son ami, datée du 8 octobre 1750, qui prouve trèsclairement qu’à cette époque le gracieux duc avait encore des fougues dcjcunesso, et n’était déjà plus le mar iraodèle des Elégies, de sorte que, sans contester la sincérité do ces poésies conjugales, il est peut être permis d’y faire un peu la part d’une démonstration originale, car c’était alors un signe d’originalité remarqué cbo un mari que de so proclamer amoureux de sa femme.

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léraérilé, soupçonner qu’entre ce vieux président Roujault, que nous n’avons fait qu’indiquer parce qu’il est très-peu connu, mais dont il est souvent question dans nos documents, et la bonne M“® de Pontchartrain de laquelle il est inséparable et sans laquelle il ne peut vivre, il y a aussi un de ces attachements que leur durée rendait respectables. C’est du moins ce qu’on pourrait induire de plus d’une phrase de M*"® de Rochefort, notamment de celle-ci, écrite au marquis de Mira- . beau : * Je crois votre vie rustique excellente pour les nerfs, je voudrais donc de tout mon cœur être au Bignon avecM. de Nivernois, si la bonne M“® de Pontchartrain et l’excellent M. Roujault n’étaient pas les patrons de Saint-Maur. » Ailleurs, elle écrit : t Depuis la maladie de M®® de Pontchartrain, M. Roujault n’existe pas. » Ce monde de M®® de Rochefort nous représente donc, au point de vue moral, une sorte de juste milieu entre la régularité absolue et le désordre. Il y a certainement des différences entre cette société discrète où tout se voile sous le nom d’amitié et d’autres sociétés du même siècle, celle de M®® d’Épinay, par exemple, où les dames s’expliquent si librement sur leurs maris et leurs amants, et où les attachements sont assez variés pour se confondre plus ou moins avec des fantaisies. On lit, il est vrai, au Luxembourg et même devant une personne aussi correcte que M®® de Maurepas, des contes peu édifiants; mais nous aimons à croire que M®® de Rochefort, quoique trèstolérante pour les libertés du langage, n’aurait jamais

poussé la désinvolture jusqu’à composer elle-même comme M“® d’Houdetot, qui pourtant se piquait aussi de vertu dans le sens le plus large du mot, un hymne dont nous parle Diderot, et dont nous ne pouvons guère donner le titre, mais qui semble avoir été inspiré à cette dame par la plus belle partie de sa personne. Elle fait lire sans vergogne au dessert cette poésie érotique à Diderot, qui paraît en être tout à la fois enthousiasmé et embarrassé, puisqu’il écrit : € Quoiqu’elle ait eu le courage de me montrer cet hymne, je n’ai pas eu celui de le demander (c’est-àdire d’en demander une copie) *. •

La société de M“® de Rochefort a néanmoins cela de commun avec la plupart des autres sociétés du dixhuitième siècle, qu’on y chercherait en vain la vraie rectitude morale, celle qui ne s’en tient point au respect des bienséances et à la réprobation du scandale, mais qui veut que la réalité soit conforme aux apparences et qui ne saurait s’arranger des situations qu’on n’avoue pas ; et quand on pense que toutes ces combinaisons irrégulières sont acceptées par les familles et tolérées par les gens d’église, aussi bien que par les gens du monde, on reconnaît dans cet état de choses un des signes caractéristiques d’une organisation sociale qui se dissout. .

Il est facile de comprenQre, d’ailleurs, que la région des attachements confine à celle des fantaisies et que

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