L’Âmi des Hommes qui vecail de paraître
il le lui envoie avec toute sorte de plaisanteries sur ce qu’elle l’a nommée tour à tour son maître et son divertissenr. « Mon livre, ajoute-t-il, ne vous divertira pas; mais soyez certaine qu’il no vous ennuiera jamais autant qu’il m’a ennuyé à relire en feuilles. » Nous ne voudrions pas jurer que de Rochefort a étudié à fond ce traité d’économie politique et sociale, ouvrage curieux d’ailleurs, mais justement qualifié par l’auteur lui-mémeun ouvrage bizarre et scabreux. Cependant nous ne voudrions pas non plus affirmer le contraire, car elle n’était pas femme à reculer devant une lecture difficile. Dans tous les cas, sa réponse peut servir do modèle aux dames qui veulent apprendre à remercier un écrivain avec précipitation pour se ménager la faculté de ne pas dépasser la préface de son livre.
La meme au même.
« On m’a apporté votre paquet comme je m'habillais ; j’ai lu ensuilo l'acertissement qui m’a fait un grand plaisir : je l’ai trouvé original et piquant comme vous. Je viens de dîner en poste pour me mettre à la lecture, et, de peur de me laisser aller à l’amusement au préjudice de la reconnaissance, je me hâte de vous remercier. Au reste, vous avez bien raison de vous rengorger d’avoir découvert si finement que vous étiez mon divertisscur, non pas précisément parce que c’est tout ce qu’il y a de mieux à faire que de me divertir, mais par ce qu’il faut être ce qu’il y a de mieux pour iiarvenir à cet avantage. Souvenez-vous des vers de Fontenelle, que je trouve à m’appliquer très souvent :
Je ne suis pas des plus aimables,
Mais JC suis des plus délicats.
.Te vous (lois la justice que vous avez fort bien démêlé mes sentiments; mais vous n’en tirez pas une conséquence juste, puisque vous en concluez que vous voilà dégradé de la qualité de mon maître; je vous jure que vous ne l’auriez jamais eue, si vous ne m’aviez pas toujours divertie, et par cette raison vous la conserverez éternellement. Je vous dis cependant un grand adieu aujourd’hui; puisque vous m’avez fourni de quoi lire sans me donner la peine d’écrire, il y a bien à parier que vous ne verrez pas d’ici à longtemps de mon griffonnage. »
Bient(5t se présente pour M“* de Rochefort une occasion de dissertation plus littéraire et probablement plus intéressante à ses yeux qu’un débat sur l'Ami des Hommes. La société d’alors se préoccupait autant que celle d’aujourd’hui des discours académiques, quoiqu’ils fussent, en ce temps-là, moins dignes d’attention que la plupart de ceux d’aujourd’hui. Entre le supplice de Damiens, la guerre du parlement et de la Cour, et avec la défaite de Rosbach en perspective, les Parisiens lettrés discutaient vivement la question de savoir lequel avait le mieux parlé du duc de Nivernois recevant comme directeur de l’Académie française le successeur de Fontenelle ou de l’avocat général Séguier, chargé de faire l’éloge du centenaire illustre qui venait de mourir. Le journal de Collé, les Mémoires du duc de Luynes, et la plupart des recueils de l’époque, constatent que ce débat était à l’ordre du jour. Collé est ici pour la robe contre l’épée, il déclare que le discours deM. Séguier lui a paru » éloquent, noble et en même temps simple », tandis que celui du
duc de Nivernois est qualifié par lui f un verbiage spirituel qui est l’opposé de l’éloquence ». Il avoue cependant qu’avant l’impression on admirait davantage le discours de M. de Nivernois, et il ajoute cette phrase où perce le bout de l’oreille : t II y a des gens qui aiment l’esprit des ducs. » Collé est évidemment dans une disposition toute contraire. Il suffit à notre avis de comparer les deux discours pour reconnaitre que son jugement dans cette circonstance manque tout à fait de justesse. Fontenelle notamment n’aurait pas hésité à opter pour le discours du duc et pair, qui est bien plus fin et plus distingué que celui de l’avocat général Séguier, c’est le meilleur de tous ceux que M. de Nivernois a prononcés comme directeur de l’Académie*. Il va sans dire que le marquis de Mirabeau professe une opinion contraire à celle de Collé, et, quoiqu’il soit sûr d’avance que M"' de Rocbefort sera de son avis, c’est à elle qu’il adresse son plaidoyer pour Nivernois contre Séguier. Quand on lit sa lettre, en ayant sous les yeux les deux discours on ne peut contester que ses observations ne soient généralement justes : il commence par reconnaître, et en cela il est d’accord avec Collé, que le début du discours de M. Séguier est assez heureux. Mais, » lorsque le nouvel académicien arrive, à l’éloge de son prédécesseur,ce n’est plus,dit le marquis de Mirabeau, qu’un paysan revêtu en écolâlre et j’ai été véritablement choqué de ce qu’il n’olTrait pas au dircc-
1 . Il en a prononcé neuf qui figurent dans le premier volume de scs œuvres posthumes.
leur de l’Académie un émule plus digne dé lui ; il y a quelques traits, mais sans ordre quelconque, des maladresses singulières et des coups d’encensoir rebutants » , et le critique cite quelques expressions qui, en eiïet, ne sont pas heureuses, entre autres celle-ci, ressusciter iartàe Théocrite. « Un mot surtout, dit-il, m’a choqué dans la péroraison, c’est qu’il ait mis la vieillesse au lieu de la caducité, faute de cette justesse d’expression, sa phrase, qui serait bien, est inhumaine et fausse. » Le mot de caducité ne pouvait peut-être pas remplacer exactement l’autre dans la phrase deM. Séguier, mais la critique du marquis n’en est pas moins trèsfondée ; car voici la phrase en effet inhumaine et fausse de l'avocat général académicien : t La vieillesse, ditil à propos de Fontenelle, ce temps d’affaiblissement qui n’est ni la mort, ni l’existence pour le reste des hommes, mérita d’être comptée dans sa vie. » Il est évident que la vieillesse est ici définie avec un dédain très-inexact dans sa généralité; or, les phrases de ce genre abondent dans le discours de Séguier, dont le défaut capital est une certaine emphase vulgaire et, dénuée de précision. Le critique ne manque pas d’insister sur la gaucherie du compliment pour le roi, qui était alors de rigueur et qui finit le discours. Fontenelle ayant vécu sous Louis XIV et sous Louis XV, Séguier termine son éloge par un parallèle forcé et syjnétrique entre les deux rois dont le bouquet est ceci : « L’un justement surnommé le Grand, l’autre plus grand encore par le titre de Bien- A hué. »
Quant au discours du duc de Nivernois, le marquis de Mirabeau soutient qu’il est sans défauts, et cela nous dispense de citer les nombreux arguments sur lesquels il s’appuie pour motiver un enthousiasme dont l’exagération même trahit un peu de complaisance. L’admiration de M“' de Rochefort n’est pas moins exagérée que la sienne, quoiqu’elle soit plus sincère. Mais, comme son charmant caractère se retrouve en tout, comme elle n’aime pas, à ce que nous dit son correspondant, que l’o» sente en mal, son premier mouvement est de défendre un peu M. Séguier. Voici son opinion sur l’opinion du marquis. Sa lettre est d’un tour peutêtre un peu plus subtil , un peu plus à la Brancas que les précédentes, mais la thèse du début est fine et juste dans sa délicatesse et il nous semble qu’il serait dommage de ne pas la citer tout entière :
La comtesse de Rochefort au marquis de Mirabeau,
« Le 4 avril 1757.
» J’ai trouvé hier en rentrant chez moi, mon cher maître, vos deux jugements sur les deux fameux discours. Je trouve le premier trop rigoureux; et le second d’une justesse infinie. Je n’irai pas vous dire que vous ne connaissez point M. Séguier, et que vous aimez il. de Nivernois. La première raison ne vaut rien, rien du tout, et la seconde ne serait pas d’un bon esprit, encore moins d’un bon cœur. Comme cette dernière phrase a l’air d’une paradoxe, il faut que je m’explique. J’entends donc par là que, dans le jugement que l’on porte sur les ouvrages de son ami, la première operation de notre esprit est de mettre à part tout l’intérêt que nous prenons à la personne, et que celte opération se fait
sans nul clTort; car, bien loin d’ètro entraîné par noire sentiment à l'indulgence, il nous inspire au contraire une sévérité do jugement dont nous ne serions Jamais capables pour un indifférent, encore moins pour l’adversaire de notre ami; car c’est un rival qui nous partît toujours trop beau. De ce que je viens d’établir, il s’ensuit que vos jugements sur M. Séguier et M. de Nivernois ont été des jugements commandés par votre raison et votre goût, que vous ne les avez portés qu’après une réflexion profonde, qui vous a purgé de toutes préventions. Quiconque imaginerait en trouver dans la différence de ces jugements, se tromperait très-fort; car cette différence naît absolument de celle des ouvrages. Le premier peut surprendre, mais le dernier satisfait pleinement, et il raffine tellement le goût, qu’on ne saurait plus rien pardonner à celui qui a pu nous éblouir. Voilà ce qui fait, je crois, que votre premier jugement, ainsi que je vous l’ai dit d’abord, est trop rigoureux, et que le dernier est d’une justesse infinie. Mais on n’a pas grand mérite à être juste quand on est heureux, et il me semble que le discours de M. de Nivernois fait jouir du bonheur, il va être mon thermomètre pour juger de la finesse des esprits, et de la délicatesse des âmes. Le degré de sensibilité qu’il inspirera fixera celui de mon estime. L’intérêt de la société nous doit donc faire désirer, autant que l’amitié, de trouver des partisans bien décidés pour M. de Nivernois; mais convenons que la connaissance des hommes doit nous préparer à marcher sur ceux de M. Séguier, et, pour me servir de ses expressions , je crois les entendre en foule * ; si je mo trompe, mon cher maître vous pouvez détruire mon opinion sans craindre de choquer mon sentiment. »
1. Cetto allusion, l’unique malice que se permeUe M™" de Rochefort à l’occasion du discours do Séguier, est d’autant mieux loucliéc (lu'clle porte précisément sur une des pluases où se manifeste le mieux le défaut do tout le discours. Parlant des savants illustres loués par Fontenclle, le nouvel académicien avait dit : « Il me semble en ce moment les entendre en foule, tous ces morts fameux me presser d’acquillcr ici leur reconnaissance. »
LE CARDINAL DE BERNI s. — LE LOGEMENT DE M** DE ROCH B- FORT AU PALAIS DU LUXEMBOURG. — SES LETTRES A l'exile du BIGNON.
Cette correspondance, qui débute, on le voit, par une sorte de polémique philosophique et littéraire imposée à M™® de Rochefort et dans laquelle le marquis de Mirabeau n’a pas l’avantage, est bientôt suivie de communications plus simples et plus familières où se retrouve toujours l’esprit d’une femme aussi aimable que bonne. Ce sont des invitations à dîner où l’on offre au marquis t un poulet et un rossignol », c’està-dire M"“ Fel, la cantatrice qui avait inspiré à Grimm une passion malheureuse dont Rousseau se moque dans ses Confessions; puis viennent des réflexions sur les affaires du temps, les querelles du clergé et du parlement, les intrigues de cour et l’embarras de nos finances , qui se traduit en terribles coups de ciseaux donnés par M. Silhouette dans tous les brevets de pension. M®® de Rochefort, at-
LA COMTESSE DE ROCnEFORT
teinte comme les autres, se console en disant : * J’ai découvert une poule éternelle que je pourrai toujours manger avec mes amis. *
Parmi ces billets relatifs aux événements du joiir, il en est qui indiquent chez elle une émotion sincère. Tel est celui qu’elle écrit à l’occasion de la disgrâce qui vient de frapper le cardinal de Demis, coupable d’avoir voulu mettre fin aune guerre désastreuse où s’obstine M“' de Pompadour, pour se montrer reconnaissante des billets flatteurs que lui adresse l’impératrice Marie-Thérèse ; le ministre a offert sa démission, le roi l’a refusée, mais c’est pour donner à M“* de Pompadour le plaisir de chasser durement et avec une lettre d’exil son ancien favori, remplacé par le duc de Choiseul. M"*' de Rochefort était très-liée avec le cardinal, qui avait commencé, comme Duclos, par mettre à profit le patronage des Brancas. Le duc de Nivernois était aussi l’ami de Demis, qui avait voulu le faire entrer dans le ministère, et le marquis de Mirabeau, parent éloigné du ministre disgracié, avait compté sur lui pour l’avancement de son frère, marin distingué, dont il avait aussi été question pour le ministère de la marine. Tous ces motifs expliquent suffisamment le ton du billet de M“' de Rochefort et de la réponse du marquis :
La comtesse de Rochefort au marquis de Mirabeau.
• 14 décembre 1758.
» Je suis frappée et consternée au delà de ce que je puis vous dire, mou cher Mirabeau; j’espère que je vous verra
dans la journée; voyez les heures qui vous conviennent le mieux. J’ai vu à mon réveil Royer, un valet de chambre du pauvre cardinal, que je lui avais donné; il a ordre de rejoindre demain son maître. C’est un homme sûr, vous pouvez lui œnfier vos lettres. Il repassera chez moi ce soir ou demain malin avant de partir. Il me semble que je ne dois plus rien oser espérer pour le chevalier*. Ah! messieurs, le vilain pays que nous habitons; allons-nous-en aux Indes, je vous en prie! »
Le marquis de Mirabeau à la comtesse de Rochefort.
1 14 décembre 1758.
» Je reconnais votre cœur, madame la comtesse ; j’ai appris celle nouvelle ce matin par un billet que le cardinal a chargé son neveu de m’écrire. J’ai cru d’abord que, quand M. de Nivernois demeura hier avec vous et l’autre, ils savaient cela; car le cardinal, qui ne fait nulle estime do ce tiers (chose que je sais d original), confidentait cependant do très-près avec lui, parce que, malheureusement pour lui, il est fait comme cela. Je suis sûr que l’exil lui aura donné un furieux coup: 1® par tempérament, 2° de peur du vernis d’ingratitude. Il m’avait àü- Je teux bien m'en aller, mais je ne veux pas être chassé. Ce qui me fdche, c'est.... Je vous le dirai si vous voulez bien me donner à dîner ce matin. Quant au chevalier, il en a levé le front de deux pouces plus haut. Il avait très-bien remariiué à son dernier voyage que tous les entours du cardinal étaient fort déchus, mais il trouva que sa considération à lui n’avait fait que croître. Bon pays, madame la comtesse! ils vont tourner court, vous y pouvez compter, mais ils n’ont désormais personne qui ait la confiance ni du corps ecclésiastique, ni du corps civil *;