II s’agil ici des religieuses du couvent de Monlarg'a
lOG LA COMTESSE DE ROCHEFORT
du diable qui m’éclaire, car Noire-Soigneur a dit qu’on ne chassait point Belzcbuth par Bclzébuth. Quoi qu’il en soit, saint Michel en eut pour le coup dans l’aile; c’est dommage, car il n’y reviendra plus. Pourtant, madame la comtesse, il me survient frisson de crainte que vous ne trouviez que la matière et ma situation sont trop graves pour en raisonner comme je fais. Que voulez-vous 1 je n’ai jamais rien valu que par mon naturel ; or, quand j’entreprendrais de me grimper sur les échasses de l’infortune, de la disgrâce, des précautions, do la conséquence enfin, j’y serais si gauche, que je vous ferais rire, et c’est ce rire de pitié dont je ne vous mettrai jamais en dépense.
» Je serais fort fâché, comme homme de qualité et homme de bien, que le roi me crût un mauvais sujet: mais on m’a assuré de bon lieu et très-croyable qu’après m’avoir fait donner sur les doigts pour m’apprendre à bien tenir ma plume, il ne m’en voudrait pas plus de mal. Cela est trèsvraisemblable; ma conscience m’en est garant, et la bonté même qui a percé dans les détails de mon châtiment m’on répond aussi. Je dois pareillement être marri d’avoir fait scandale; mais, quand j’étais enfant et que j’avais poché l’œil à mon camarade, quand j’avais dit : « Je ne l’ai pas fait » exprès,» je n’y pensais plus. Or, je n’ai crevé l’œil à personne, c’est plutôt moi qui ai donné dans le pot au noir, et je me le pardonne de bon cœur. J’ai causé de l'inquiétude ù ma mère ; mais cela a fait connaître son jugement, sa fermeté et son bon esprit, et la vertu est toujours bonne à mettre en lumière. J’ai fait courir ma femme ; mais je l’ai attendue de peur qu’elle ne s’essoufflât, et sa conduite à mon égard lui a fait honneur. J’ai mis en peine mes amis, et je l’ai peut-être fait pour les connaître. Je n’y ai pas été trompé comme celui qui fit courir le bruit de sa mort pour jouir de la profonde douleur do sa femme ; en un mot, c’est moi qui ai passé sur le fer cbaud, et c’est vous qui sortirez glorieuse de l'épreuve. S’il vous plaît, madame, de combiner tous ces points-là, vous verrez que je suis non un petit saint, mais un excellent philosophe. Baste! quand je ma pendrais pour avoir fait une sottise, c’en serait deux, ou à
peu près, et vous ne m’en trouveriez de guère pins conforme aux règles de la bienséance. Ainsi donc permettez- moi de vous peindre mon pauvre naturel, qui, comme vous savez maintenant, n’cst guère susceptible dVjnflure ni d’angoisse. Je dis plus, mettez-vous bien avant dans l’esprit qu’il est temps que je fasse éclore h vos yeux ma plus intime et ma plus dissimulée et opiniâtre prétention. C'est qu’en même temps que Je renonce à avoir le sems- cornuutn, je prétends avoir beaucoup de vrai bon sens, et je le prouve ; mais il me faut un peu plus de papier pour cela, et à vous un peu plus de patience qu’il ne nous en reste à l'iin et à l'autre. Partant, je remets celte dissertation à une autre fois, d'autant que je fais ce courrier-ci tous mes bonneurs, et, quoiqu’il y ait encore bien du temps d’ici à son départ, j'ai pareillement bien des lettres à écrire. Je finis donc en vous assurant quo je ne pouvais guère vous aimer, honorer et respecter plus que je ne faisais, d’üii s’ensuit que de la reconnaissance de plus est tout ce que vous gagnez à cette affaire, et, en vérité, je vous devais assez déjà pour un pauvre diable qui n’aura jamais occasion de vous rien rendre, pas même quand vous vous feri -'Z loger chez le roi, car vous y êtes, ni dans un lieu obscur, car vouslesaimez ainsi*; d’où s’ensuit que je serai toujours votre redevable, titre qui fait et fera à jamais la joio de mon cœur, tant je suis endurci. »
Tandis que le marquis s’exerce à tirer de sa situation des effets comiques, M”'* de Rocliefort, toujours attentive à ce qui peut lui être agréable ou utile, témoigne son amitié d’une manière plus sérieuse. L’exilé, en arrivant au Bignon, à trouvé non sans surprise dans son écurie, où ne figuraient que des chevaux d’attelage, un fort joli petit cheval de selle très-doux destiné à ses
i. M"* do Rochefort était en effet logée chez le roi, c’est-à-dire au Luxembourg et elle n’aimait pas qu’il fit trop grand jour dans son appartement.
promenades. 11 croit d’abord que c’est le duc de Nivernois qui lui fuit ce présent, et c’est à lui qu’il adresse scs remercîments; mais il faut bien lui apprendre ■ que c’est de Rochefort qui s’est procuré ce cheval à son intention en donnant en échange au vieux marquis d’Ussé un beau cabaret de porcelaine. Il se confond alors en témoignages de reconnaissance, et l’excellente femme lui répond :
La comtesse de Rochefort au marquis de Mirabeau.
m 14 janvier 1761.
» Je suis ravie, mon cher ami, que la petite bête vous plaise et vous soit utile. C’est un véritable marche de l’âge d’or que j’ai fait pour mes deux amis. Le pauvre marquis d’Ussé vient d’être malade, et on l’a mis au lait, et vous, on vous a mis à la campagne pour toute nourriture. J’ai donc pensé qu’il vous fallait un cheval, et à d’Ussé un pot au lait. 11 me semble que, si tout le monde s’entendait aussi bien, il serait aisé de s’arranger à peu de frais. Je vous recommande toujours l’exercice, et je vous interdis toute autre écriture que des lettres ; je n'ai pas le courage de vous réprimer sur cellelà, parce que j’y suis trop intéressée. M“*“ de Pontchartrain * a été un peu incommodée, elle est mieux présentement. M. de Nivernois est toujours assez misérable, et il continue de petits remèdes pour se soulager d’un état vaporeux qui est fort insupportable, et qui va le peiner plus que jamais, parce qu’il lui est survenu de la besogne. 11 jouit depuis le lor janvier de la dignité de directeur de l’Académie, et les académiciens tombent comme la grêle. Le pauvre abbé Sallicr est déjà mort, l'abbé do Saint-Cyr est à l’agonie, et l’abbé du Resnel menace ruine. Voilà ce qu’il aura pour sou trimestre. Or, il aimerait bien mieux n’avoir à faire que
i . La belle-mère du duc de Nivernois.
de la musique et en clTct cela vaudrait bien mieux pour ses nerfs. Voilà tout ce que je puis vous dire de plus intéressant; car, quand je vous parlerais de tous les bals et de toutes les fêtes, vous en seriez peu touché, et, d’ailleurs, je n’ai pas do talent pour ces sortes de relations. Adieu, mon très-cher ami ; vous savez ce que je suis pour vous.»
Après s’être occupée des promenades de son ami exilé, M"" de Rochefort s’occupe de ses lectures. Il vient de paraître un roman qui fait beaucoup de bruit, elle voudrait le lui faire lire; mais elle se croit tenue à ' des précautions oratoires.
La même au même.
« 7 février 17(51.
» Comme l’écriture vous fait mal, mon cher ami, et que 1e travail est bien pire, il faudrait que vous lissiez des lectures qui vous intéressassent et vous amusassent. J'ai un roman à vous proposer. Que votre front sévère ne se ride pas, et que votre bouche ne fasse pas un sourire dédaigneux. Ce roman est de Rousseau, et il a le mérite des romans anglais, qui ont toujours un but moral; il en a aussi la forme, et il a une chaleur et une énergie dignes de vous. De plus, il y a dans les détails différents sujets de traité; il y a entre autres une lettre sur l’économie domestique qui ferait seule la fortune du livre auprès de vous. Je n’ai plus qu’une chose à vous dire pour achever do vous tenter, c’est que je vous le donnerai, si vous me mandez que vous le voulez. Vous voyez, mon cher ami, que, .si vous m’avez occupée dans les grands événements, je ne suis pas pour cela distraite des petits détails de votre vie. Comme je trouve que ce sont les détails de la vie qui font vivre, mon attention s’y porto également pour mes amis comme pour moi-môme. On se porte passablement bien à l’hôtel de Nivernois et à l’hôtel doPontchartrain. j’espère que je pourrai vous en dire bientôt autant de moi. »
On ne sera peut-être pas fâché de savoir ce que le marquis de Mirabeau pense de la Nouvelle Héloïse et de Rousseau, qu’il ne connaît point encore personnellement, mais avec lequel il aura plus tard une sorte de liaison passagère dont nous parlerons ailleurs.
Le marquis de Mirabeau à la comtesse de Roche fort.
B Le Bignon, 13 février 1761.
» Oü avez- vous pris, s’il vous plaîl, mon front sévère ou mon sourire dédaigneux , madame la comtesse? J’aime les romans par goût, et je les lis tous jusqu’à la lie, quand par malheur ils me tombent sous la main. La vie est un songe, j aime l’iiisioire, qui n’est autre chose que le roman de ce songe, et, histoire pour histoire, le songe fait à plaisir me paraît plus arrondi que l’autre... Depuis que, étant bien jeune, la lecture de l’Odyssée me fit donner un âne de onze écus à une pauvre femme qui me dit que cela ferait son bien-être, je sentis que la lecture d un bon livre pouvait nous rendre bien meilleui's. Je mis dès lors à la tête d’iceux dans mon opinion ceux qui me feraient cet e(Tet-là, et j’avoue que les romans anglais sont en ce sens ceux qui ont eu chez moi la préférence. Sans la vie que je mène et la maudite verve qui m’a mené, j’aurais, par exemple, fait mon manuel de Lrandisson. Cette verve elle-même dont je parle, croyez, madame, et sur mon honneur, je ne veux point vous en imposer, que le cœur y a plus de part que l’esprit. J’aime le peuple, j’aime les hommes, je sais combien ils seraient plus aimables s'ils étaient heureux; j’ai vu les moyens simples de les rendre tels. Ce n’est pas dans une capitale peupléede vampires, ce n’est pas dans le pays do leurs bourreaux que j ai compté me faire payer de mon zèle en ce genre; mais c était l’usage du cœur et sa satisfaction que je recherchais dans mon travail.
/> Ajirès cette exposition de mes sentiments sur la lecture, vous jugerez aisément que celle d’uu roman de la main du
seul écrivain de profession que je connaisse estimable de notre temps ne peut être qu’un objet de curiosité et de devoir pour moi ; mais je vous étonnerai, madame, quand je vous dirai que je l’ai, ce roman, et que j’en commençais le quatrième volume quand le faix de mon courrier du mercredi est arrivé. J’en suis demeuré là, et j’en ai assez vu pour pouvoir penser qu’on ne peut le juger que quand on est au bout. — Déjà plus d’une fois je l’ai vu m’enlever ma propre critique bien complète dans la lettre postérieure à celle que j’avais censurée. Comme roman, il ne vaut certainement pas les anglais. Je le défie, d’ailleurs, de sauver jamais l’indécence de son frontispice. Un tableau qui vous présente d'abord une saleté, et, en s’approchant, un anachorète qui se donne la discipline, n’en est pas moins une chose dangereuse. Je sais, je sens tout le fautif de ma comparaison ; mais je persiste à dire que l'amour de cet excellent homme pour le singulier l’a égaré dans sa fable, et que, aidé ensuite de son avidité naturelle pour la vertu, il lui a trop fait présumer des forces et du courage du lecteur à le suivre. Vous le dirai-je? moi, pauvre pécheur, à la vérité, mais qui sais faire d’aussi grandes enjambées qu’un autre dans le pays des vertus d imagination, quand je les ai vus chez ^Volmar, où je les ai laissés tous trois, je n’avais pas plus d’envie de les aller joindre que je n’en avais d’aller converser aux Champs-Elysées que Servandoni nous montrait il y a vingt ans *. Au reste, cet homme a un génie vaste, un esprit fécond. Il s’exprime avec moins do pureté, mais avec autant d’énergie que vous, madame. 11 a, d’ailleurs, une dignité d’âme et une pureté de cœur qui nous fait honte à tous, et, s’il fût d’abord tombé en meilleures mains que celles de nos beaux esprits modernes, je me ferais honneur d’être son collègue dans les soins relatifs à la dénomination que le hasard m’a procurée et dont l’aveu public m’a honoré. »
1. Allusion à une grande décoration mythologique inventée par l'ai . cbileclc Servandoni en 1 7ô9, à l’occasion du mariage d’Élisabeth do France avec l'Infant d’Espagne.
Nous aimerions à avoir l’opinion motivée de M“* de Roclicfort sur la Nouvelle Héloïse en regard de celle de /’ilwi/drA7mm?«es;mallieurcusement,lamaladieempéclia la comtesse de donner son avis dans cette corresponlance. « Si j’avais la tête plus forte, je vous répondrais, écrit-elle à son ami, par une belle dissertation, car ce livre m’a fait beaucoup penser, et j’aimerais à vous entretenir de mes pensées; mais il faut vous avouer que je suis tombée dans la stupidité, et mes médecins*me disent qu’il faut choyer ce joli état pour rétablir le calme dans mes nerfs. * L’exil du marquis de Mirabeau ne fut pas, du reste, beaucoup plus long que son emprisonnement, Au bout de deux mois, il obtint la permission de revenir à Paris.
Nous le quitterons ici pour quelque temps, afin de nous occuper d’un autre personnage qui a tenu (on a déjà pu s’en apercevoir) une plus grande place que lui dans le cœur et dans la vie de AI”' de Rochefort.
LE DUC DH NITERNOIS, SA VIE BT SES Ot’VRAOBS. — INSTRUCTION SUR L*ÉTAT DE COURTISAN.
La desliiiL-c du duc de Nivernois offre une inléressanie leçon de modestie aux personnages purement officiels, c’est-à-dire à ceux qui empruntent toute leur importance aux titres et fonctions dont ils sont revêtus. Cet arrière-petit-neveu de Mazarin naquit duc et pair de France, grand d’Espagne et prince du saintempire. Il fut trois fois ambassadeur, il fut ministre d’Élat; et cependant, s’il n’eût été que cela, il ne serait pas plus question de lui que s’il n’avait jamais existé; il resterait confondu dans la foule obscure des ambassadeurs et des ministres d’État dont l’histoire ne prononce pas même les noms. Cela est si vrai, qu’on pourrait citer tel historien notable de nos jours qui, exposant le traité de paix de 1703 entre la France et
l’Angleterre, n’a pas môme daigné mentionner le duc de Nivernois, à qui ce traité donna tant de peine et fit écrire tant de dépêches aussi remarquables que celles de tout autre habile diplomate. Ce dédain peut paraître injuste, mais l’histoire politique ne s’occupe guère que des premiers rôles, tout ce qui reste au second rang ne compte pas. Il ne faut donc point, sur- 'tout aux époques où les premiers rôles sont très-rares, où les comparses abondent, et des comparses souvent pris au hasard plutôt que choisis dans le pêle-mêle des révolutions, il ne faut point que les hommes officiels s’exagèrent leur vitalité. S’ils tiennent un peu à se survivre, s’ils ont un peu d’esprit et quelque instruction, ils feront bien de chercher, comme le duc de Nivernois, des éléments de durée pour leur nom , en dehors du prestige éphémère d’un ruban en écharpe et d’un habit brodé.
L’histoire littéraire est moins exclusive que sa grave sœur. On peut dire d’elle, comme il est écrit dans l’Évangile, qu’il y a plusieurs demeures dans sa maison. Elle a non-seulement des premières et des secondes, mais elle a même des troisièmes places, et, si l’historien de la politique peut passer sous silence le négociateur de 17G3, il serait impossible de tracer un tableau un peu completde lalittérature française audix-huitième siècle sans accorder une part d’attention à cette gracieuse figure de grand seigneur si sincèrement amoureux des plaisirs de l’esprit, des jouissances de l’iraaginatiou et des arts, capable non-seulement de cultiver
ET SES AMIS llo
avec distinction presque tous les genres de littérature, mais de gagner sa vie (il s’en fallut de peu qu’aprés la Terreur il n’en fût réduit là) Ü l’aide de l’un ou l’autre de ses talents si variés. En admettant même que sa plume n’eût pu 1e faire vivre, le duc de Nivernois jouait du violon comme un virtuose, il composait de la musique très-agréable, il chantait avec beaucoup de goût, il de.ssinait de très-jolis portraits, et son talent d’acteur eût fait honneur à un comédien de profession*. A tous ces mérites, il joignait celui d’avoir fait honorablement son métier de colonel dans plusieurs campagnes, notamment dans la rude campagne de Bavière en 1743, et de n’avoir quitté la carrière des armes que par suite de l’extrême faiblesse de sa constitution. Il offrit aussi ce phénomène assez curieux au dix-huitième siècle d’un colonel de vingt-cinq ans écrivant des élégies amoureuses inspirées par sa femme. Le phénomène est incontestable; cependant, pour rester dans la vérité, on ne doit pas l’exagérer, comme l’ont fait successivement les deux académiciens qui ont écrit, à trente-trois ans de distance, l’éloge du duc de Niver-
4. On lit dans une relation derile par le poi^fe Laujon des spectacles de la cour, auxquels il ussislait au temps de M"“ de Pompadour, <jue le duc de Nivernois donna au rô!o do Valère dans la comédie du Méchant, do Gresset, une physionomie si dislinguco, que M** do Pompadour, dans l'intérêt de l’auteur, obtint du roi de faire venir h la seconde représentation l’acteur Roselly, qui jouait ce mémo rôle au Théâtre-Français, afin qu’il étudiât le jeu du duc de Nivernois. Roselly en profi;a si bien, que, suivant Laujon, ce fut en imitant le duc qu’ü assura le succès, jusque-là contesté, de la comédie de Gresset.
nois*. Nous ne demanderions pas mieux que de dire avec M. Dupin ainé : « Marié si jeune et dans un siècle si corrompu, M. de Niyernois offrit le modèle le plus pur de la tendresse conjugale. » Mais celle assertion offre deux inconvénients: le premier, d’être parfaitement inexacte, et le second, de n’être pas du tout conforme à l’idée que le duc de Nivernois lui-même a voulu laisser de lui. II suffit, en effet, d’ouvrir la collection de ses œuvres qu’il a préparée et fait imprimer à quatre-vingts ans, en 1790, pour s’apercevoir aisément qu’il ne lient point à passera la postérité avec une physionomie trop exclusivement conjugale. Il suffît notamment de lire la pièce très-gaillarde qui termine le sixième volume et qui est intitulée : les Souvenirs, les Regrets et les Ressources d’un octogénaire, pour reconnaître que l’aimable duc tient au contraire beaucoup à laisser la réputation d’un homme à bonnes fortunes ; de sorte que, si nous l’interrogions sur ce point en l’apostrophant à la manière mythologique du sénateur académicien François (de Neufehâleau), qui va le chercher « dans l’Élgsée qu habitent les ombres célèbres et qui le prie d’être sensible aux accents de sa faible voix », il nous parait probable qu’il nous répondrait : t Ne me donnez pas une physionomie trop austère; Bezenval, Lauzun et quelques autres m’ont calomnié en me présentant comme un homme usé prématurément par les excès de la galanterie ; mais ce serait aussi me défigurer que de me ranger
1. Lo sénateur François (de Neufehâleau) en 1807, cl M. Dupin aîné en 1840.
flans la catégorie assez restreinte des maris exemplaires du dix-huitième siècle. *11 n’en est pas moins vrai que le ducdeNivernois a été, de 1741 à 1746, amoureux de sa femme, et l’a célébrée sous le nom de Délie. Toutefois, la date de son mariage rapprochée de celle des élégies et les torts dont il se reconnaît lui-méme coupable envers Délie doivent tempérer un peu notre admiration.
Il était né le 12 décembre 1716*. Il fut marié à l’âge de quatorze ans, le 17 décembre 1730, avec Hélène-Angélique-Françoise Phélippeaux, fille du comte de Pontcharlrain, alors ministre de la marine. La jeune personne, née, si nos documents sont exacts, en mai 1715, avait un an et demi de plus que son mari. C’était un de ces mariages d’enfants que les grandes familles d’autrefois arrangeaient souvent entre elles
1. Tous les biographes le font raîtro, d’après François (de Neufchâteau), le i6 décembre; mais le duc de Luynes, qui est l'exactitude personniGée, nous apprend dans ses Mémoires qu’il a entendu le roi Louis XV demander à M*°* de Nivemois la date juste de la naissance de son mari, et qu’elle indiq ué le 12 décembre. Peut-être y avait-il un peu dlncertilude sur ce point, parce que le duc avait été baptisé très tardivement, le 13 avril 1723. 11 eut pour parrain l’ambassadeur de Venise, Morosini, qui lui donna son prénom assez bizarre do Barbon, de sorte qu’il s’appelait Louis-Henri-Jules-Barbon Mancini-Mazarini. Il était petit-Gls de ce duc de Novers qui, comme le dit spirituellemcnl M. Sainte-Beuve, se Gt une méchante affaire auprès de la postérité poui avoir protégé Pradon contre Racine. On se tromperait cependant si, la jugeant sur ce caprice de grand seigneur, on le tenait pour un sot. Il ne l’était pas ; il écrivait même agréablement, quoique avec bizarrerie, en prose et en vers. Quant au père du duc, il a peu fait parler do lui. Piron, qui lui adresse une épître sur la Goutte, le présente comme un homme aimable et galant, quoique goutteux.
avant môme que les contractants fussent en état d’avoir un avis. Il va sans dire qu’en pareil cas on attendait que les époux eussent l’i\ge convenable pour leur permettre de vivre ensemble; mais il n’est guère probable que le jeune duc de Nivernois ait attendu jusqu’en 1741, date de sa première élégie, car à cette époque il avait vingt-quatre ans, et il avait déjà fait une campagne à la tête du régiment de Limosin-infanterie; lui-môme, d’ailleurs, s’accuse d’erreurs nombreuses :
Il fut un temps où, de faveurs avide,
Je prodiguais mon hommage amoureux.
Prompt séducteur de crédules beautés,
Heureux le soir et le matin perfide,
Je savourais l’attrait du changement ;
Mais d’un cœur fait pour aimer conslam’nieril Le changement remplissait mal le vide.
C’est alors, mais alors seulement, que ce mari volage s’aperçoit que sa femme est plus agréable que * les crédules beautés dont il a été le prompt séducteur ». Elle était fart agréable en effet, à en juger par le portrait qu’il lui consacre, et dans lequel, tout en abusant un peu de la mythologie, il nous la représente habile aux jeux de Terpsichore, bondissant et volant au signal des concerts, ou bien courant dans la prairie avec ses beaux cheveux qui flottent au gçé des zéphyrs amoureux, ou bien encore « initiée aux secrets de Castor », c’està-dire adroite écuyère, domptant et dirigeant un cheval fougueux. Il paraît que la jeune duchesse n’a qu’un défaut, elle gâte son teint par l’abus du rouge, et c’est
pour la guérir d’un travers alors très-commun que son mari consacre une élégie tout entière, la septième, à la critique de cet ingrédient de toilette. Son dernier argument est plus ingénieux que modeste.
Suis mon exemple, et que, dans taparurct Comme en mes vers, règne le naturel.
Anéantis ou modère l’usage De ce carmin, mon tourment étemel.
Et rends les droits qu’usurpe ton pastel A l’artisan de ton Joli visage.
Le poële-colonel n’avait guère écrit que ces élégies intimes, dont le ton, quoique toujours élégant, semble parfois un peu libre pour l’expression de l’amour conjugal, ce qui n’empêchait pas l’auteur de les lire à ses amis, notamment à l’abbé deBernis, qui célèbre à .son tour Nivernois et Délie. Il avait composé aussi des Réflexions sur le génie d’Horace, de Boileau et de Jean- Baptiste Rousseau ; mais ce travail n’avait pas été non plus communiqué au public. L’Académie ne l’en choisit pas moins à vingt-six ans, en 1743, pour succéder à Massillon. L’archevêque de Sens, Languet, qui le recevait comme directeur de l’Académie, recevait le même jour Marivaux, successeur de l’abbé Houtcville, et son discours en partie double est assez amusant. Au jeune duc, a qui suit, dit-il, Apollon sans manquer à ce que Mars attend de lui * », le bon archevêque recommande de se préserver d'un excès de modestie qui l’empêche
1. Lo duc de Nivernois se retira du service quinze jours apres sa réception à l’Académie, avec le grade de brigadier.
de produire au grand jour les morceaux de littérature qu’il garde en portefeuille. Quant à Marivaux, le prélat se défend d’avoir lu ses nombreux ouvrages. Cependant, il essaye de les caractériser, et il ajoute : * Voilà, in’at-on dit, ce qui se trouve répandu dans cette foule de romans et de pièces de théâtre que vous avez donnés au public avec une prodigieuse fécondité. » Le duc de Nivernois ne suivit que très-tard le conseil donné par l’archevêque de Sens, puisque c’est seulement deux ans avant sa mort, en 1796, qu’il fit imprimer presque tous ses ouvrages. Ce qui lui gagna surtout la faveur du public pendant sa vie, ce sont ses fables, qui se lisent encore avec plus d’agrément que colles de plusieurs des nombreux et malheureux émules de la Fontaine. François (de Neufchâteau) remarque avec justesse qu’elles ont même un côté original, en ce sens que, par le choix des leçons de morale qu’elles renferment, elles s’adressent plus particulièrement aux puissants et aux riches. Pendant bien des années, sans jamais les exposer en masse à la critique, l’auteur eut l’habileté de les faire en quelque sorte déguster une aune aux habitués de l’Académie, devant laquelleil leslisaitavecbeaucoup de talent; tous les nouvellistes du dix- huitième siècle nous parlent du plaisir qu’on éprouvait en voyant, à la fin d’une séance, se lever le duc de Nivernois. Bachaumont, notamment, répété sans cesse: t Le public ne se lasse jamais des productions de cet aimable seigneur; le public ne peut se rassasier des instructions de ce philosophe ingénieux. >
Nous ne nous arrêterons pas sur des fragments nombreux de traductions ou d’imitations en vers d’Anacréon, d’Horace, de Virgile, d’Ovide, deTibulle, de Pope, de Milton et de divers autres poëtes anglais ou italiens, qui prouvent combien le goût des lettres était vif et fut toujours constant chez ce duc et pair. Un autre gros ouvrage, la traduction des trente chants du poème de Ricciardetto, composé par Forteguerra à l’imitation de l’Arioste, témoigne, et c’est son principal mérite, de la force d’âme du traducteur. C’est pendant son emprisonnement sous la Terreur , avec l’échafaud en perspective , que ce vieillard frêle et nerveux mettait en vers français le poëme fantasque, décousu et folâtre d’un prélat italien.CequeM.de Nivernois a écrit de mieux en vers, ce sont des chansons souvent très-gracieuses et quelques contes un peu libres, car le genre érotique n’était pas un de ceux qu’il aimait le moins à cultiver.
Sa prose offre un intérêt plus sérieux. Ses lettres, les extraits qu’on a publiés de sa correspondance officielle pendant ses ambassades, deux morceaux instructifs, l’un sur la mission confiée par Henri IV à Antoine deLoménie auprès de lareineÉlisabeth en 1595, l’autre sur la négociation du président Jeannin en Hollande pour la trêve de 1609, font également honneur au diplomate et à l’écrivain. On trouve aussi dans ses œuvres un portraitdétaillé du roi de Prusse Frédéric II, écrit avec impartialité par un Français sagace devant lequel, il est vrai, Frédéric se tenait en garde, mais
qu’il traitait avec une distinction rare Citons encore, parmi ses Dialogues des morts, celui entre Périclès et Mazarin. L'auteur y déploie beaucoup de talent pour faire valoir la politique de son grand-oncle, alors trop dépréciée.
La partie de ses œuvres la plus remarquable, à notre avis, consiste en une série de morceaux de morale mondaine et pratique, dont plusieurs furent composés pour l’instruction d’un jeune homme très-distingué qui l’intéressait doublement, et pour lui-même, et à cause du lien qui les unissait. Il avait eu do son mariage avec M"® de Pontchartrain un fils, qui mourut à l’àge de huit ans, et deux filles. L’ainée de ses filles fut mariée au fils unique du maréchal de Belle-Isle , au jeune comte de Gisors , qui annonçait les plus rares qualités de cœur et d’esprit lorsqu’il fut, à l’âge de vingt-six ans , blessé mortellement à la bataille de Crefeld , le 23 juin 1758 , en chargeant à la tête des carabiniers, dont il était mestre de camp. « Ce fut, dit Duclos, une perte nationale. Ce jeune homme, dans un âge où les meilleurs sujets ne donnent que des espérances , était regardé comme un capitaine expérimenté et un homme d’État. » Le comte de
1. Diverses lettres de Frédéric expriment un goût très-prononcé pour le duc de Nivernois. II ne faut donc pas s’en rapporter absolument au récit de Voltaire, qui dit que Frédériejoua très-poliment le duc et pair, e fit une épigrammo contre le poète. Frédéric est très-capable d'avoir fait une épigrammesur M. de Nivernois, il en a faitsur bien d’autres ; mais il n’en aimait pas moins l’esprit et la conversation do l’ambassadeur de France, et celui-ci nous apprend que, pendant les cinq mois qu'a duré sa
Gisors n’avait encore que vingt ans lorsque le duc de Nivernois écrivit pour lui , sous ce litre : Lettre et instruction paternelle sur l’état de courtisan , le plus intéressant des morceaux dont nous venons de parler. 11 faut lire celte curieuse dissertation , si l’on veut se faire une idée exacte de ce qu’était sous l’ancien régime la vie de cour, considérée sérieusement, c’està-dire comme une situation imposée plus ou moins à tout homme dé qualité aspirant à servir son pays dans un ordre de choses « où le prince, dit le duc de Nivernois, est tout, peut tout et fait tout ». L’auteur distingue deux classes de courtisans : ceux qui mettent toute leur ambition à vivre continuellement dans la familiarité du maître pour obtenir le crédit que cette familiarité peut donner; ceux-là, l’auteur les déclare € plus malheureux que leurs laquais » . Les autres, qu’il appelle les courtisans sages et vertueux, ne recherchent l’indispensable faveur du prince que pour être employés utilement soit à la guerre, soit dans les affaires. Ceux-ci vont à la cour, maia sans s’y fixer et au contraire pour en sortir le plus souvent possible. C’est aux courtisans de cette seconde catégorie que M. deNivernois prescrit des règles de conduite dans leurs rapports
mission à Berlin, il a entretenu le roi tous les jours. Voltaire a contre l’arrière-neveu do Mazarin je ne sais quel petit grief. « Il m’a un jour, dit il dans une lettre du 27 septembre 1769 à Cbabanon (qui lui demande son appui auprès du duo), refusé tout net d’interposer son autorité pour une affaire de bibus au collège des Quaire-Nations (fondation de Mazarin) quoiqull soit aux droits du fondateur. Depuis ce temps-là, je me suis contenté de l’honorer sans lui rien demander. »
12i LA COMTESSE DE ROCHEFOBT
avec leurs égaux, c’est-à-dire leurs rivaux, avec les ministres, avec les favoris, quelle qu’en soit l’espèce, que ce soit la reine ou une maîtresse, un confesseur ou un domestique, et enfin avec le maître lui-même. On a là une série de préceptes destinés à concilier l’habileté avec la probité, et qui ouvrent des jours lumineux sur les misères des gouvernements d’autrefois. Ces misères n’ont pas disparu des gouvernements d'aujourd’hui ; mais elles se présentent sous d’autres formes. Un professeur dans l’art de faire honorablement son chemin n’écrirait probablement pas de nos jours des pages si développées et si fines sur la conduite qu’un courtisan honnête homme doit tenir avec la maîtresse du roi. Dès que celle-ci se môle des affaires publiques, il faut traiter avec elle comme avec le ministre le plus grave et le plus consommé; s’il importe de ne pas l’ennuyer, il faut bien se garder de lui laisser voir qu’on la croit capable d’être ennuyée par les choses sérieuses; il est aussi essentiel de lui paraître solide que d’éviter de lui paraître pesant. Il est bon aussi, suivant le duc , de chercher à se rendre aimable et même intéressant; mais, si l’on réussit, faut-il travailler à aller plus loin? Grave question où le moraliste mondain distingue entre un courtisan et un ministre. « Si la maîtressedu roi est, dit-il, une femme honnête, à cela près de son intrigue avec le roi, un honnête courtisan doits abstenir, par scrupule pour elle, de travailler à la séduire ; si c’est une femme vile et malhonnête à tous égards, il doit s en abstenir par scrupule pour
lui. Le ministre, qui est dans une situation forcée, peut n’y pas regarder de si près. C’est un danseur sur la corde, qui saisit le premier objet venu pour lui servir de contre-poids, sans examiner quelle en est la matière ; il suffit que cela lui serve à sauter le plus haut et à tomber le plus tard qu’il pourra ; mais le courtisan marche terre à terre, il n’a pas besoin de secours étranger, et il lui suffit de marcher droit et avec précaution. Ainsi, que les ministres fassent à cet égard ce qu’ils jugeront à propos, mais que les courtisans no se permettent pas d’intrigue de galanterie avec la maîtresse du roi. »
Ce raisonnement, basé sur la distinction entre l’état précaire de ministre et l’état plus" solide de courtisan, peut paraître bizarre. Il ne l’est pas autant peut-être que 1a discussion qui suit : il s’agit de savoir ce que doit faire un courtisan honnête qui jouit de la confiance du prince et à qui celui-ci demande son avis sur les affaires publiques. Il semble que la réponse est facile et qu’il va sans dire que le courtisan honnête n’a qu’à donner consciencieusement l’avis qui lui est demandé. Point du tout, l’honnêteté serait ici fort dangereuse, si elle était pratiquée sans précautions. L’auteur énumère tous les périls qui pourraient résulter pour le courtisan honnête d’une réponse pure et simple, et il conclut que celui-ci, consulté par le roi sur une matière d’État, ne doit donner aucun avis verbal, qu’il doit répondre par écrit dans un mémoire, après avoir obtenu du prince une leltie
qui constate formellement que le conseil a été demandé. Le duc donne même le modèle de la requête à faire au roi afin d'obtenir l’ordre écrit indispensable pour couvrir le conseiller. Tout ceci est sans doute d’une circonspection un peu exagérée; c’était la qualité dominante, et par suite le défaut principal du duc de Nivernois. Toutefois, en faisant la part de l’exagération, ce travail nous donne bien la topographie du terrain de la cour, terrain semé de pièges invisibles et d’accidents fortuits où domine l’arbitraire le plus capricieux, le plus indécis et le plus mesquin. Ce n’est pas que l’auteur de ce manuel du courtisan n’ait l’idée d’un régime différent qui ferait disparaître la plupart des problèmes de petite stratégie sur lesquels s’exerce la sagacité de son esprit. Il reconnaît expressément que tout serait plus facile à déterminer dans un État t où le prince aurait un conseil public et national, composé d’administrateurs avoués de la nation et responsables à elle de leur administration ». C’est déjà beaucoup en 1752, pour un duc et pair, que d’énoncer cette hypothèse; mais, même en restant sur le terrain de l’ancien régime, M. de Nivernois prouve que la préoccupation de ce qui est honnête l’emporte chez lui sur toutes lev autres, car sa conclusion a pour but de préparer le courtisan à la disgrâce. « S’il en est, dit-il, affligé, humilié, mécontent, il n’est pas l’homme dont j’entends parler, il n’est qu’un courtisan à la douzaine, et je le laisse pour ce qu’il vaut. »
Cette réflexion et celles qui la suivent sentent l’homme à demi disgracié et qui en a pris son parti. Telle était en effet la situation du duc de Nivernois à la date de cet écrit, c’est-à-dire au retour de sa première ambassade à Rome. Quoiqu’il y eût représenté la France avec assez de magnificence pour faire brèche à sa fortune, il semble avoir été plus ou moins enveloppé dans la chute de son beau-frère, le comte de Maurepas , qui advint précisément pendant cette ambassade en novembre 1749. Maurepas, qui porta gaiement une disgrâce de vingt-cinq ans, n’avait point pratiqué les préceptes du mari de sa sœur sur l’art de bien vivre avec les maîtresses du roi. Il avait eu un genre d’audace qui frappa Voltaire, et qu’on n’a peutêtre pas assez remarqué; il avait accepté résolument l’état d’hostilité aussi bien avec M“* de Châleauroux qu’avec M"" de Pompadour. Ce système de conduite, qui tenait sans doute à sa légèreté plus qu’à son austérité, devait nécessairement lui porter malheur.
Quant àM. de Nivernois, on peut s’étonner qu’avec cette circonspection gracieuse qui le caractérise il ait eu des ennemis; il en eut cependant, et qui profitèrent des mauvaises chances de sa carrière de diplomate pour déprécier sa capacité. Sa seconde ambassade en effet, celle de Prusse, en 17o6, fut stérile en résultats, parce qu’elle était trop tardive. La troisième, celle d’Angleterre en 17G2, quoique très-laborieuse, n’eut pour effet que de lui infliger une sorte de responsabilité dans un traité funeste, il est vrai,
mais forcé par les circonstances, sans qu’on lui tînt compte des adoucissements que son habileté conciliante avait contribué à obtenir en faveur des vaincus. Son succès personnel avait été très-grand à Londres, assez grand pour que Walpole, qui n’est pas le moins dédaigneux des Anglais, ait dit à ce sujet : * Ils nous ont envoyé, je crois, ce qu'ils avaient de mieux. » Le môme Walpole répété néanmoins un mot très-méchant, attribué à M®* GeolTrin, disant du duc de Nivernois :
€ Il est manqué de partout : guerrier manqué, ambassadeurmanqué, homme d’alTairesmanqué,auteurmanqué, homme de naissance manqué. » Walpole proteste seulement contre l’article de la naissance; il reconnaît toutefois que Nivernois a sa part de mérite, et, comme écrivain, il le place au sommetdu médiocre {at the top of médiocre). En écartant la méchanceté dans le propos de Geoffrin*, il reste ce fait évident, que le duc do
1. Si l’on voulait juger sôvèremcnt M""* Geoffrin en s’en rapportant à quelques lettres do Montesquieu cl à quelques traits do son caractère, c'est d’elle surtout qu’on pourrait dire qu’elle était d’autant plus une grande dame manquée, qu’avec toutes les prétentions de l’importance aristocratique, elle affectait de se glorifier d'être née bourgeoise et d’aimer la simplicité poussée mémo jusqu’à la trivialité. Elle se dit « humble avec dignité », tandis qu’elle exploite son voyage auprès du roi do Pologne pour obtenir l'honneur do dinor à 'Vienno avec l’impératrice Marie-Thérèse, et elle écrit naïvement qu’elle n’ira pas à Berlin chercher « un ami qu’elle aurait pourtant le plus vif désir d’embrasser, parce qu’elle aurait, dit elle, l'humilialion de ne point voir le roi (l-’rédèric II), qui n’aime pas à se montrer aux femmes. » Que dirait déplus une princesse ? N’esl-cc pas le cas do rappeler le mot si connu de M”"-' du Delfand à propos des trois éloges de M"'” Geoffrin par ses trois anus cl légataires d’Alembcrl, Thomas cl Morellet ; « Voilà bien du bruilpour une omelette au lard l •
Nivernois est resté en seconde ligne dans toutes les régions où s’est exercée son activité. Pour ce qui est de la politique, il n’avait ni les qualités ni les défauts qui peuvent faire réussir les ambitieux. Il avait de plus une détestable santé, ce qui, ainsi que le fait observer avec raison M. Sainte-Beuve, explique bien des choses ; maison lui doit cette justice qu’il proportionna presque toujours ses prétentions à ses facultés, et que, s’il ne fut le premier nulle part, loin d’être manqué, comme le dit M""' Geoffrin, il fut distingué partout.
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U™* DE EOCnEFOET ET LE DUC DE NIVEUNOIS. — DR