‹ La comtesse de Rochefort et ses amisChapitre 9 sur 47 · ROCUEFORT ET LA FAMILLE DE SON AMI · texte numérisé non relu

ROCUEFORT ET LA FAMILLE DE SON AMI

Si M, de Nivcrnois n’a pas obtenu dans d’autres sphères le premier rang, il l’occupe incontestablement dans le salon de M“' de Rocliefort, et, quoique Walpole n’ait vu ce salon qu’en passant, il ne se trompe que pou-r certaines nuances, à la vérité assez importantes, quand il écrit, le 2 janvier 1766, à son ami Gray : € M. de Nivernois vit dans un petit cercle d’admirateurs à sa dévotion (dépendent adniirers), et M“' de Rocliefort qui est la grande prétresse, a pour salaire une petite part de crédit*.» Au ca^o\x\e mot dépendent employé par Walpole impliquerait l’idée de subordination, nous montrerons plus loin que, parmi les

1, Dans une leltre du 2 décembre 17G!> adressée non plus à Gray mais à Sulwyn, Walpole semble sous une impression plus complèlo

amis de M“'de Rochefort, il en est un bon nombre qui ne sont nullement dans la dépendance du duc de Nivernois. Nous n’en pouvons pas dire autant du marquis de Mirabeau : quoiqu’il soit un des plus anciens amis du duc, et assez porté par caractère à ne se subordonner à personne; il est très-visible , dans cette correspondance , qu’il a besoin de lui et qu’il le flatte souvent en utilisant son crédit au profil de ses alTaires. t Pendant vingt-huit ans de la plus constante amitié, écrit-il lui-même le 13 septembre 17G2, mon digne et illustre ami ne m’a pas donné une seule fois le plaisir de lui être bon à quelque chose, tandis que je l’ai toute ma vie employé à tout. » On peut même dire que la trop grande complaisance de M. de Nivernois à mettre au service du marquis de Mirabeau son influence de cour, toujours assez considérable, même aux époques de demi-disgràce, fut très-nuisible à celui-ci. Car c’est ainsi qu’il fut conduit a se persuader que le recours à l’autorité ministérielle, c’est-à-dire à l’arbitraire, était le meilleur moyen de régler ses différends avec une partie de sa famille. D’un autre côté, cet excès de complaisance de la part du duc de Nivernois eut pour résultat, après quarante ans

ment favorable, car il dit : « Il y a une autre société dans laquelle jo vis beaucoup, qui est fort à mon goût, mais très-différente de toutes celles que j’ai nommées. C'est celle de M"” do Rochefort au Luxembourg. » Dans une autre lettre, parlant encore de M”* do Rochefort sans aucuno restriction, il dit : « L’amie de M"* Pitt, M”' do Rochefort est un de mes principaux attachements^ et en vérité elle est bien agréable. »

d’une liaison intime, de le brouiller avec son ami. Ce dernier en effet, avec l’égoïsme naturel à ceux qu'on a trop servis, trouva fort mauvais, lorsque son despotisme conjugal et paternel fut dénoncé au public, que l’aimable duc, toujours prudent, ne voulût pas s’exposer à partager son impopularité en s’associant trop ostensiblement à sa cause. C’est ce que le marquis de Mirabeau appelait faire la cane. Quant à M“* de Rocbefort , malgré l’influence de M. de Nivernois sur ses déterminations, elle ne se croyait pas tenue d’agir en tout absolument comme lui, car le marquis déclare souvent qu’elle lui a été plus fidèle que le duc.

Il n’en est pas moins certain que l’admiration pour M. de Nivernois est à l’ordre du jour dans le salon de M“' de Rocbefort. On reconnaît toutefois aisément en ce qui concerne la comtesse, que c’est non une préoccupation de crédit, mais un sentiment sincère et profond qui entretient son enthousiasme. Il s’agit maintenant de rechercher quelle est la nature de ce sentiment et de voir si, au dix-huitième siècle, à côté de l’irrégularité affichée dans les hautes classes, à côté de ces arrangements connus de tous et acceptés par tous, sous le voile très-transparent d’une liaison d’amitié, il n’y avait pas une autre catégorie d’irrégularités plus secrètes, plus délicates, se conciliant avec des devoirs, des relations, qui au premier abord semblent les exclure. Telle est la question qui se présente au sujet de M“ de Rocbefort.

On se rappelle le mot de Walpole, qui la qualifie « l’amie décente » du duc de Nivernois. Entend-il par là qu’il n’y a jamais eu entre eux que de l’amitié? Gela n’est guère probable, puisque, apres avoir dit qu’il ne faut pas croire les nouvellistes, il ajoute immédiatement que le caractère distinctif des liaisons d’amour est de se déguiser en amitié, et il cite ensuite une phrase fort usitée alors dans la haute société française, qui traduit brutalement ces rapports de prétendue amitié par un emploi disgracieux du verbe avoir. Nous avons déjà fait remarquer qu’à l’époque où Walpole parle ainsi, M. de Nivernois et M™' deRochefort ont tous deux cinquante ans ; mais nous ne pouvons pas oublier qu’ils se sont connus très-jeunes, qu’ils ont vécu dès l’àge de vingt ans dans la môme société, et qu’après une liaison qui paraît s’établir sur le pied de l’intimité, surtout à partir du retour de l’ambassade de Rome vers 1732, et qui dure ainsi jusqu’au 10 mars 1782, date de la mort de la duchesse de Nivernois, les deux amis, âgés tous deux de soixante-six ans, se marient le 14 octobre 1782, c’est-àdire si précipitamment qu’ils ne laissent pas môme écouler le temps voulu pour le deuil de la défunte duchesse.

François (de Neufchâteau), qui, dans un éloge académique, n’était pas tenu de chercher la stricte vénté, nous dit à ce sujet qu’après la mort de sa femme le duc de Nivernois épousa une de ses parentes à lui, M“"de Rochefort, « l’amie et la société deM"*' de Nivernois pendant quarante ans ». 11 semble

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dire qu’il l’épousa parce qu’elle était l’amie de sa première femme. Cela n’est exact qu’à moitié, il l’épousa principalement parce qu’elle était son amie à lui; mais le fait des bons rapports entre la femme et l’amie qui devait la remplacer est confirmé par la correspondance intime que nous avons entre les mains. Il ne l’est néanmoins qu’avec des nuances assez curieuses pour valoir la peine d’être indiquées. L’étude de CCS nuances nous fournira l’occasion d’esquisser des caractères et des situations qui appartiennent à l’ancienne société française et qui ne se retrouveraient peut-être exactement plus les mêmes dans la société où nous vivons.

Cette correspondance qui embrasse une période de dix-sept ans depuis 1757, jusqu’à la fin de 1774, ne contient pas une ligne qui nous permette de nous prononcer directement et avec certitude sur la nature de la liaison de M“* de Rochefort et du duc de Nivernois. Ce que dit Walpole de la rigoureuse prohibition du dictionnaire de l’amour se trouve ici parfaitement vérifié. M”‘ de Rochefort fait en quelque sorte partie de la famille de son ami. Cependant, la gradation de ses sentiments pour chacun des membres de cette famille est très-visible. Le premier objet de son affection, celui duquel elle parle sans cesse, c’est d’abord et avant tout le duc de Nivernois. Ce qu’il pense, ce qu’il fait, ce qu’il dit, le détail des accidents journaliers de sa frôle santé, de ses maux de nerfs et de ses vapeurs , voilà ce qui occupe continuellement

la comtesse. Ce duc, si gracieux à la cour, h l’Académie ou dans un salon, avait d’autant plus de mérite à l’étre qu’il l’était en quelque sorte à son corps défendant. Dans l’intimité, il est essentiellement * vaporeux ». Il n’a point les brusqueries violentes du marquis de Mirabeau; mais, avec beaucoup de douceur, il a les inégalités fantasques et mélancoliques d^un enfant gâté dont la santé est chétive \ Bien qu’il fût au fond excellent, et môme excellentissime, comme le dit M"*® de Rochefort, la mission de le distraire exigeait pour une personne malade elle-même une forte dose de sérénité morale et de patience. « Ses nerfs, écritelle au marquis de Mirabeau, ne sont pas aisés à traiter. Tout ce qui l’affecte ou l’applique lui fait un mal affreux, et cependant il faut qu’il s’occupe, et son activité a besoin de pâture. Je ne connais donc point de régime plus difficile que le sien. Je me garde bien de le lui dire, et qu’il en soit comme si je ne vous l’avais pas dit. » Le marquis de Mirabeau s’explique de son côté sur les vapeurs de son ami, sur son propre tempérament et sur la constitution de M“* de Rochefort dans une lettre à celle-ci dont nous reproduirons une partie :

« Les vapeurs de mon cher maître, lui écrit-il en août 1763, me fatiguent beaucoup , c’est un exercice pour sa

1. Ce côlé faible du caractère de Nivernois n’a pas échappé à Horace Wulpolo, qui, tout en le montrant d'ordinaire sous son asiiect séduisant, le pré.>cnlcpouitant quelquefois comme un cire capricieux et grognon, teilh a j)ccvish, petite santé. Voir sa kllrc du 24 octobre 1768.

vertu, et sans la grande habitude qu’il a prise d’être maître de lui-même, il serait souvent très-malheureux; car, dans ces sortes d’états, la société des gens que nous aimons le plus, qui nous aiment et qui partagent le plus vivement tout ce qui nous touche, nous appuie, mais ne nous redresse pas. Je l’éprouve, moi qui n’ai non plus de nerfs qu’un cochon, mais qui suis sujet à des sortes de noirs dans cette saison et dans l’automme * Tout alors, sans que la face des choses soit changée aucunement, ni ma judiciaire altérée, mais au contraire avivée, tout, dis-je, prend une face de dégoût et de non-espoir. Cela ne s’étend pas sur les alTections du cœur, il n’y aurait plus qu’à se noyer, mais on craint de leur être à charge. Toute perspective s’altère, on voit l'issue de tout du coté du pis aller.

» L’imperfection de notre illustre ami est dans le physique. Cette singulière capacité de tout, activité de tout, nécessite le relâchement et la chute. Vous, madame, dont, sauf respect, le physique n’est bon à rien, pour vous du moins, vous avez une peste d’âme qui n’y a jamais pris racine et qui n’occupe son étui qu’à loyer. Elle s’impatiente quand il fume trop dans son logement ou que quelque autre inconvénient le rend peu tenable, mais elle ne décline aucunement pour cela ; c’est chose unique peut-être et un caractère distinctif et particulier de votre individu qui, à prendre le bénéfice avec les charges, ne vaut pas trop la peine de vous être envié; car, si le physique n’influe guères chez vous sur le moral, en revanche le moral secoue tellement le pauvre physique, que c’est un camp volant de troupes légères qui n’a guéres de règle ni de repos. »

Ce n’esl pas que. même dans son état vaporeux, le duc de Nivernois cesse absolument d’être aimable au

1. C’est une des prétentions du marquis de Mirabeau de n’étre point nerveux ; mais, comme il est très-bilieux, il en résulte, ainsi que le prouve d'ailleurs sa lettre, qu'il n'est pas plus affraiiebi que les autres de l’épi* démie des vapeurs.

moins la plume à la main. Il lui est ausssi impossible d’écrire sans faire des frais qu’à d’autres de faire des frais en écrivant, et il est quelquefois d’autant plus gracieux que la nécessité de l’être lui pèse peut-être davantage ; en voici un exemple qui nous paraît assez piquant. Le marquis de Mirabeau l’accable parfois de lettres qui semblent, il faut bien l’avouer, plus intéressées qu’affectueuses; il y a d’ailleurs, entre leurs qualités et leurs défauts à tous deux, de trop g’randes dissonances pour comporter une intimité bien profonde et bien sincère. L’aimable duc voudrait évidemment tempérer cette ardeur épistolaire qui met aux prises sa paresse et sa politesse ; mais, comme il est difficile de dire à un ami : * Vous m’écrivez trop souvent, » il lui dira au contraire : t Écrivez-moi beaucoup, mais permettez que je réponde peu. » Voici sa lettre; elle est adressée de Paris au Bignon, où le père de Mirabeau applique avec plus de dépenses que de profits ses idées sur la grande culture.

Le duc de Nivernais au marquis de Mirabeau.

« 5 juin 1764.

» J’ai une drôle de proposition à VOUS faire, mon chermaîlre, c’est que vous m’écriviez be.aucoup et que je vous écrive peu. Songez qu’on ne peut écrire que le matin, et combien de choses remplissent nécessairement ce matin-là. Ne faut-il pas montera cheval, ne faut-il pas voir ses amis, faire ses affaires, déjeuner ; et puis les fables, et puis la musique, c’est encore dans la matinée qu’il faut que cela se fourre ; car, après dîner, un homme sage et faible ne fait usage de ses dix doigts

Heureux qui n’est ni l’un ni l’autre, exemplum ut talpa. Oh çàl mon ami, vous serez donc l’écrivain et moi le lecteur; je recevrai et je ne rendrai point, ou bien peu. N’y aurait-il pas là de quoi faire une belle fable, car il me semble que voilà le marché que la plupart des hommes voudraient faire avec leurs semblables. Je sais que vous aimez la réciprocité en tout ordre de choses, et vous avez raison, car elle est bonne, ainsi que l’eau, selon un traducteur de Pindare. Mais, mon ami, contentez-vous de la trouver dans mon cœur; car, pour celui-là, il est à vos ordres, et en état de travailler pour vous à toutes les heures du jour. Adieu, mon cher maître, ne croyez pas que j’attende le complément de votre grande culture pottr aller vous voir dans votre prcedium. Je ne suis pas si patient qu’un agriculteur agronome ou cultivateur tel que vous, je ne sais pas au juste comme il faut vous qualifier, mais je sais que je vous aime bien et pour ma vio.

» Vous savez des nouvelles do de Rochcfort par elle. Les miennes sont bonnes en dépit de ce vent du nord qui gèle les corps et qui brûle les fruits *. Ma femme est assez bien; mais pourtant sa poitrine n’est pas encore complètement remise, et elle a grand besoin de ménagement. Mettez moi auxpiedsde la belle chatte noire*, monsieur le marquis, et puis allcz-vous-en à votre grande culture. *

Un ami pointilleux s’elTaroucherait peut-être de cette gracieuse déclaration de non-réciprocité en matière épistolaire, mais le marquis de Mirabeau, qui a ses vues, se contente de saisir la balle au bond. Citons seulement le début de sa réponse.

« Oh 1 mon cher maître, vous n’avez pas l’honneur de l’invention du marché que vous me proposez, il y a long-

1. Quoique la lettre soit du mois de juin, il foisait, à ce qu’il parait, un froid exceptionnel.

2. Nous dirons plus loin qui est la belle chatte noire ; contentonsnous d’avertir ici que ce n'est pas la marquise de Mirabeau.

temps que j’en remplis les clauses et de maniëre que je tire toute la couverture de mon côté. Je me suis réservé les phrases et je vous ai laissé la substance. Je n’eu récapitulerai pas ici les époques, elles sont nombreuses et ma mémoire est bonne, vis-à-vis de vous surtout, car elle est dans le cœur, mais je suis fort aise de voir que vous proposiez la chose comme nouvelle et de convenance pour vous, car je vous écrirai tant! oh! ne me répondez pas; mais, comme il est juste que chacun fasse sa charge, ayez donc aussi la bonté de continuer la vôtre et de parler à Sainte-Foi de l’intérêt que vous voulez bien prendre à la petite comtesse. »

Et il part de là pour plaider longuement en faveur d’une demande de pension ou du moins d’indemnité faite par la comtesse de Mirabeau, la veuve de son second frère, qui vit dans sa maison. C’était une jeune Allemande de qualité à qui le margrave de Bayreuth avait accordé, à l’occasion de son mari âge, une partie d’une créance qu’il avait sur le gouvernement français et que celui-ci refusait de reconnaître. La comtesse de Mirabeau finit par obtenir une pension; mais, si nous en croyons d’autres lettres de son beaufrère, ce n’est pas le duc de Nivernois qui intervint; dans cette circonstance, il ne donna que de l’eau bénite de cour. C’est par la duchesse de Choiseul que la pension fut obtenue. Quoi qu’il en soit de ce cas particulier, le marquis de Mirabeau reçut de son ami assez de services très-réels et constatés par lui-même pour qu’on puisse sans injustice le taxer d’un peu d’ingratitude quand il se plaint de lui, ce qui arrive assez souvent. Mais ce n’est jamais en écrivant à

M"™® de Rochefort qu’il se permet la moindre critique à l’adresse de M. de Nivernois. Il sent très-bien qu’auprès d’elle l’enthousiasme pour son ami est de rigueur et que, si elle laisse entrevoir quelquefois que ce vaporeux ami exerce un peu sa patience, elle trouverait fort mauvais qu’on abondât trop dans son sens: le soin avec lequel le marquis, réprimant sa verve sarcastique, peint M. de Nivernois toujours en beau et attrayant môme dans ses vapeurs, quand il parle de lui à M“* de Rochefort, ne nous laisse aucun doute sur l’intensité du sentiment de prédilection que l’heureux duc inspire à celte excellente femme.

Après M. de Nivernois, la personne de la famille qui intéresse le plus vivemenlM®® de Rochefort et qui semble le plus intimement liée avec elle, ce n’est pas la femme, c’est la belle mère de son ami, la vieille comtesse de Ponlchartrain.

Il est sans cesse question d’elle dans les lettres de M“® de Rochefort, et toujours avec l’accent de la plus vive tendresse. Si elle est malade, celle-ci écrira : • Je ne saurais vous dire combien cette femme que nous aimons tant, et trop pour nous, m’occupe, m’inquiète et m’attendrit, t Si c’eslM'"® de Rochefort qui souffre, elle nous apprend que M™® de Ponlchartrain malgré son grand âge est venue à son tour la soigner. « La bonne M“® de Ponlchartrain écrit-elle au marquis de Mirabeau le 29 octobre 1764, est toujours aussi fringante que nous la désirons. Elle a eu bien soin de moi pendant ma petite maladie, elle ne m’a pas quittée tous

ET SES AMIS 1 i!

les soirs, cela est de bon exemple et de bonne espérance pour madame votre mère. » Pendant la belle saison M™® de Pontchartrain vit dans une jolie résidence à Saint-Maur - près du château aujourd’hui démoli du prince de Condé, et c’est là que M®*® de Rochefort vient tous les ans s'établir à poste fixe avec le duc de Nivernois, tandis que la duchesse dont la maison de campagne est à Montrouge ne vient à Saint-Maur que de temps en temps. C’est M“* de Rochefort qui fait en quelque sorte les honneurs du logis aux parents et aux amis de M“® de Pontchartrain. i Nous allons bientôt, écrit-elle, avoir le tourbillon à Saint-Maur, les Maurepas y arrivent à la fin de la semaine et leur planète a beaucoup de satellites *. » Si M“® de Pontchartrain parait aimer beaucoup l’amie de son gendre, celui-ci le lui rend bien; car, non content de nous offrir le phénomène peu commun au dix-huitième siècle d’un poëte qui chante sa femme, le duc de Nivernois, se montre à nous sous l’aspect non moins rare d’un gendre à qui les perfections de sa belle-mère inspirent des vers très-enthousiastes. Dans la partie de ses œuvres publiée par lui-méme on lit une ■ gracieuse épltre à M“® de Pontchartrain; assez singulièrement placée à coté d’une ode très-éro-

l. L’ex-minislre do Louis XV, lo futur ininislre de Louis XVI était lo beau-fils do M“' do Pontchartrain, seconde femme do son père. Sa maison de campagne à lui était à Pontchartrain, où M"* de Rochefort va de temps en temps avec le duc de Nivernois. Elle visite aussi parfois le seul frère qui lui reste, le marquis de Brancas au château de Crosne, mais Saint-Maur est son séjour préféré.

tique comme s’en permet quelquefois l’aimable devancier de Boufflers, et, dans ses œuvres posthumes, on rencontre encore une pièce de vers intitulée la Romance de Saint-Maur, et consacrée à célébrer la douceur, l’esprit, l’amabilité d’Hélène (c’est le prénom de M"*®dePontchartrain).

Autrefois, les fêtes de famille, dans toutes les classes de la société, ne se passaient jamais sans une certaine dépense d’esprit destinée à l’assaisonnement des cadeaux *. Les compositions de ce genre sorties de la plume du duc de Nivernois sont assez nombreuses et figurent dans ses œuvres, nous ne nous y arrêterons donc pas en ce moment, mais la fête d’Hélène a inspiré à M™® de Rochefort une production qui, ayant été imprimée seulement dans le petit volume non publié, dont nous avons déjà parlé, peut être considérée comme inédite et que par conséquent nous croyons devoir reproduire. Les amateurs exclusifs du genre grandiose ou du genre profond , dédaigneront probablement cette bluette ; cependant, comme il est démontré par nos citations précédentes que la personne qui l’a écrite était capablede métaphysique aussi bien que la femme la plus virile de notre siècle, il n’y a peut-être aucun inconvénient éprouver qu’elle savait aussi être gracieuse et caressante même avec une petite, nuance de mignardise. Le badinage qui suit est, d’ailleurs, d’une forme

1. Nous avons pu constater ce fait dans la naodeste famille do l’horloger Caron, père de Beaumarchais, comme nous le constatons ici dans la famille d'un duc et pair.

assez singulière (puisque c’est un chat qui en est supposé l’auteur) pour exiger une courte explication préalable.

Mme (Je Pontchartrain et M“*° de Rochefort avaient une passion égale, l’une pour une petite chienne nommée Thisbé, l’autre pour un chat qui portait le nom un peu bizarre de Merlou : on verra plus loin le grave Ami des hommes, accepter pour lui le nom de ce chat et s’honorer du sobriquet de gros Merlou qui lui est donné par M"“® de Rochefort et par tous ses amis intimes. Merlou, faisant apparemment mauvais ménage avec Thisbé, n’était pas admis à Saint-Maur et restait au Luxembourg pendant les absences de sa maîtresse, dont la sollicitude est si grande qu’on la voit quelquefois faire tout exprès le voyage de Saint-Maur à Paris afin de vérifier si son chat ne s’ennuie pas trop, et, quand elle ne vient pas elle-même, c’est le complaisant duc de Nivernois qui ne manque jamais de passer chez Merlou pour rapporter de ses nouvelles. 11 est venu quelques jours avant la fêle d’Hélène, et l’on suppose que l’incomparable animal lui a remis une lettre adressée à M”® de Rochefort pour la charger d’offrir en son nom trois cadeaux à M”® de Ponlchartrain à l’occasion de sa fête. Nous laissons maintenant la parole à Merlou.

Lettre du chat Merlou à la comtesse de Rochefort.

» Je me suis réveillé, ma chère maîtresse, de la paresse où mon bon ami vous aura sans doute dit que j’étais plongé en

pensant que c’était bientôt la fête d’Hélène. Je sais depuis que j’existe que c’est un jour mémorable et bien intéressant pour vous; à cette idée, je me suis étalé sur les genoux de ma chère Javotte, j’ai étendu mes quatre pattes, j’ai secoué mes oreilles, j’ai fait une petite toilette, et puis je suis parti comme un trait pour la chasse ; mais je n'y ai pas été comme un fou, ou comme une bête, ce n’était pas la passion de la chasse qui me guidait, c’était celle de vous plaire : ainsi j^ai choisi ma proie afin qu’elle fût digne de l’objet à qui vous la présenteriez; j’ai pris un petit bouvreuil bien gentil, bien privé qui chante et qui, de plus, a le bonheur, le seul bonheur que j’ai toujours envié, de pouvoir dire qu’il aime; il le dira donc pour moi à Hélène, et c’est tout comme s’il le disait pour vous, car tous mes sentiments me viennent de vous. Je prends aussi la liberté, toujours sous vos auspices, ma chère maîtresse, d’envoyer à Mme Thisbé que j’ai l’honneur de connaître, une preuve que je ne l’ai pas oubliée et en même temps qui doit me rappeler à son précieux souvenir; c’est mon portrait que j’ai attaché à un collier; si elle veut bien me faire la grâce de le porter, j’en aurai toute la reconnaissance dont je suis capable, et ce n’est pas peu dire, comme vous savez . Obtenez-moi aussi une faveur de M'ie Flore sa petite fille, c’est de recevoir une petite chaîne do fleurs que je me suis amusé à faire dans mon jardin de mes propres pattes, qui sont, comme vous le savez, fort adroites. Je n’imagine pas que la douce Hélène puisse donner d’autres chaînes que des chaînes de fleurs et je suis bien sûr qu’il n’en faut pas do plus fortes pour fixer auprès d’elle, puisque moi, avec toute l’indépendance du caractère chat, je sens que je serais soumis et assidu auprès d’elle comme un chien si j’avais le bonheur de la connaître autant que vous. Cette réflexion m’empêche, ma chère maîtresse, de vous faire des reproches sur votre longue absence. Vous êtes heureuse auprès d’Hélène, je ne dois pas me plaindre. »

Après M“* de Pontcharlrain, ce n’est pas encore la duchesse de Nivernois qui ligure dans l’ordre des

affections de M™® de Rochefort, ce sont les deux filles de la duchesse, c’est-à-dire la jeune veuve du comte de Gisors et sa sœur de Nevers; bientôt duchesse de Cossé-Brissac. Le marquis de Miraheau étant lui même alors très-lié avec toute la famille de Nivernais, M™® de Rochefort lui en parle souvent, et cela nous permet de saisir les diverses nuances de ses sentiments pour chacun des membres de cette famille. On la voit toujours prête à faire l’éloge des deux filles de son ami, * M“® de Gisors, écrit-elle en septembre 17o9, a toujours une santé très-triste et une humeur fort gaie ce qui la rend encore plus intéressante. * Plus loin, en octobre 1759, elle écrit au marquis de Mirabeau : < M“® de Gisors a gardé le maréchal * avec une admirable constance, elle n’est venue que d’hier au soir à Paris, et, tout le temps qu’elle a été toute seule à Versailles, elle s’est comportée comme un ange. Voilà une belle occasion de la louer, vous qui jusqu’à présent n’avez fait que lui remontrer.»

d. n s’agit du maréchal de Bclle-Islo, beau-père de M** de Gisors, qui venait d’élre malade. On s’attendait généralement à le voir quitter le ministère de la guerre après la mort de son unique fils, auquel' il survécut deux ans. Mais il était do ceux qui ont une passion insatiable pour le pouvoir. La devise ambitieuse qui perdit son grand-père Fouquet, Quà non ascendami avait été l'aiguillon de sa vio, et l’avait poussé à s’élever plus haut que son grand-père 5 à soixantedix-sept ans, il se cramponnait encore à tous les tracas de l’adniluistralion ; après sa mort, le marquis do Mirabeau écrivait sur lui : << 11 a vécu dans l’action, et il est mort ag'issant et debout... Je dirais do tout mon cœur un Requiem pour sa personne, si j’étais sûr qu’il lui convînt mieux en l’autre monde qu’en celui-ci. >

Ceci ne doit pas être pris au sérieux et signifie tout simplement que le marquis de Mirabeau taquine de temps en temps la jeune comtesse de Gisors 'Sur sa dévotion qui lui paraît excessive, tout en insinuant volontiers qu’on devrait s’occuper de la remarier; aussi répond-il avec sa confiance ordinaire au reproche de M“*® de Rochefort par ces lignes ; * Je viens d’écrire à cette jeune dame une lettre à la Montausier ; comptez que je la prends comme il la faut prendre, et je n’ai pas à beaucoup près tant à cœur l’excellence de mes propres filles que celle de ce digne sujet, à qui il ne manque qu’action et émulation *.

La fille cadette du duc de Nivernois n’intéresse pas moins M"'® de Rochefort que l’ainée. « Cette petite coquine de Nevers, écrit-elle en juillet 1757, est plus gentille que jamais! * Et, quand la jeune fille après son mariage avec le duc de Cossé-Brissac revient à Saint- Maur, M*"® de Rochefort écrit : < Elle nous est revenue de sa première campagne toujours charmante et très-gaillarde *. »

1 . La jeune veuve du comte de Gisors, qui n’enlendail pas l'action et l’émulation à la manière du marquis, sc ploii^'ca de plus en plus dans la piété et dans la pratique des bonnes œuvres : lorsqu’ello mourut en l/S'i, sa réputation d’austérité et de charité était assez universellement établie pour qu’un célèbro prédicateur du dix-huitième siècle, M, do üejjuvais, évêque do Scnez, lui accordât une place dans son oraison funèbre du curé de Saint-André des Arcs, Claudo Léger. 11 l’appelle une nouvelle Paule, une autre Marcelle. A l’époque de son mariage, le duc de Luyncs nous donne une idée do sa personne par ces quelques mots : •< lîlle est fort bien faite, et, sans être belle elle a une figure agréable et de la grâce. »

2. Le portrait que Walpole nous trace de la duchesse de Cosse-

ET SES AMIS Ü7

Si nous cherclions maintenant la part de la duchesse de Nivernois dans cette correspondance, elle est trèsfaible. Ce n’est pas que M™® de Rochefort n’en parle souvent et toujours convenablement; mais elle en parle toujours froidement, sans que jamais son nom soit accompagné decesqualifications affectueuses ou louangeuses qu’elle emploie sans cesse à l’égard des autres personnes que nous venons de mentionner. Lorsqu’on voit ce ton de froideur se maintenir pendant dix-sept ans, on peut affirmer sans scrupule que les rapports n’étaient pas très-sympathiques ; toutefois, ils n’étaient . pas non plus hostiles. Il est visible que la duchesse trouve dans l’amie de son mari une auxiliaire utile qui la dispense de s’ occuperelle-mémede distraire celui-ci de ses vapeurs, et dont l’influence apaisante tourne en définitive au profit de son indépendance et de sa tranquillité. Outre que l’ûge des trois personnes ne laisse plus guère de place à un sentiment d’amertume jalouse, M'"® de Nivernois est, dès celte époque, engagée dans la voie d’une piété austère où son mari ne la suit pas.

Ce n’est plus la brillante Délie de llï'-I ; Walpole. suspect à la vérité d’exagération en cette matière, la qualifie un peu brutalement en I7(K) un « fagot d’église ».

Il écrit quelle « dépasse en babil le duc de New-

Brissac s’accorde assez avec le témoignage de M"" de Rochefort. « Elle est jolie, dit-il, en ressemblant beaucoup à son père; elle est vive et do bonne humeur quoiqu’elle manque un peu d clcgance. « M"" de Cossé- Orissac eut la douleur de perdre son mari dans les circonstances les plus affreuses, car il fut massacré à Versailles en 1792 avec les prisouniers que l'on ramenait d’Orléans.

castle*, et que M™® de Gisors, sa fille, dépense l’éloquence de M. Pi It dans la défense de l’archevêque de Paris; » ce qui veut dire que cqs deux dames sont trèsactivement engagées dans les querelles du parlement avec le vertueux mais intraitable Christophe de Beaumont. La correspondance de Grimm les accuse d’avoir en 1778 excité l’archevêque de Paris à refuser à Voltaire la sépulture ecclésiastique. Si l’accusation est fondée, on comprend aisément que le duc de Nivernois, homme circonspect en matière religieuse comme en toute autre, a dû souffrir plus d’une fois du zèle ardent de sa femme et de sa fille *.

Si l’on en croit Walpole, ce serait la crainte de ces deux dames qui l’empêcherait de penser librement. Il est certain que, dans cette correspondance, il

4. Il paraît que celte sorte de ressemblance entre M"" de Nivernois et un homme d’État anglais alors ministre, doué d'une grande volubilité do parole, avait frappé Walpole, car il y revient dans une autre lettre, huit ans après, en 1774, quand le duc de Newcastle est mort : « Si vous voyez M“* de Nivernois, écrit-il à un Anglais qui se rend à Paris, vous croirez que le duc de Newcastle est ressuscité. »

2. Il a dû en souffrir d’autant plus qu'à l'Académie, par exemple, il représentait avec quelques-uns do ses confrères une sorte do juste milieu entre le parti des philo.sophcs et le parti des dévots. C’est parce qu’il aimait ce rôle do conciliateur que l’Académie le choisissait volontiers pour son représentant dans les occasions où il s’agissait de défendre la liberté de scs élections contre la cour. Il se montra l’avocat respectueux, mais zélé, de l’indépendance académique contre Louis XV, lorsque le royal amant de M”* du Barry imagina, en 1772, sous l'influence d’un autre puritain de mémo espèce que lui, le maréchal do Richelieu, de refuser son approbation au choix de l’ahbé Uclille et do Suaid, comme n’ofTrant pas.de suffisantes garanties quant aux mœurs et à la religion.

apparaît sous la forme d’un mari plus occupé peutêtre d’une autre femme que de la sienne, mais plutôt timide qu’impérieux avec sa femme, toujours plein d’égards et d’attentions pour elle. Citons seulement un exemple à l’appui de cette dernière assertion. On sait que la pratique de V inoculation introduite en France vers le milieu du siècle dernier eut d’abord beaucoup de peine à s’y établir. Combattue par des médecins comme très -dangereuse, elle fut attaquée môme au point de vue religieux comme un acte de rébellion à la volonté divine. Le duc de Nivernois désirait beaucoup que sa fille, M®* de Gisors, se fit inoculer. La mère et la fille s’y refusaient, M®® de Rochefort écrit à ce sujet au marquis de Mirabeau : « Le pauvre M. de Nivernois raisonne, gémit, le tout inutilement; au reste, ignorez ce que je vous dis là, c’est une confidence de mon cœur au vôtre. » Enfin, l’insistance du père l’emporta, et l’opération réussit parfaitement. Le duc de Nivernois, après avoir écrit un premier billet au marquis de Mirabeau pour l’informer du succès *, lui en écrit le surlendemain un second que nous donnons ici :

1. Ce premier billet que nous ne étions pas, contient cependant une phrase qui vaut la peine d’clre mentionnée, car elle donne une idée très-précise do la différence considérable des effets de l’inoculation du virus variolique, avec ceux qui résultent de l’inoculation du vaccin, et elle explique ainsi comment une opération qui n’effraye plus personne aujourd’hui, paraissait alors redoutable à beaucoup de pens. « Ma fille, écrit le duc do Nivernois le 14 octobre 1764, a une centaine de gros boulons cl elle est à merveille. •

loO LA COMTESSE DE ROCHEFORT

Le duc de Nkernois au marquis de Mirabeau.

« 16 octobre 1764.

» Mon cher maître, je sais bien que vous appréciez l’inoculation ce qu’elle vaut, c’est-à-dire que vous la regardez comme un grand bien sans y attacher aucune idée de danger ou d’inquiétude Je suis de même aussi, mais tout le monde ne nous ressemble pas; et, par exemple, ma femme a été alarmée, inquiète et agitée comme vous pouvez vous le figurer et peut-être par delà. 11 en résulte que vous feriez bien d’écrire à ma femme une lettre de félicitations, tendre et amicale sur le succès de l’opération. Elle y serait sensible, et je vous prie de vous donner cette petite peine, mon cher ami. Je ne vous écris que pour cela, et je n’ai en vérité pas un moment à moi. Ainsi je vous quitte en grande hâte, et je vous dis seulement que je vous embrasse de tout mon cœur, que je me porte bien, et ma femme aussi, et ma voisine aussi *, et que nous vous aimons tous très-tendrement. »

Il se trouve que le marquis a eu précisément la mémo idée que son ami, et qu’avant d’ôtre averti par lui, il a fait mettre à la poste une lettre pour la duchesse de Nivernois. En lisant le billet du duc, il s’aperçoit que sa lettre n’est pas tout à fait dans le ton de la situation. Cela l’inquiéte et c’est à M™® de Rochefort qu’il s’adresse pour être rassuré : t Ma lettre, lui écrit-il, était faite et partie; elle eût été moins folle si elle eût été de commande, mais j’espère qu’elle ne déplaira pas, car enün, c’est moi. » t Notre duc, lui répond M™® de Rochefort, me charge de vous dire que, quoiqu’on ait

1 . M™' de Rochefort, demeurant au Luxembourg, était la voisino du duc de Nivernois, qui habitait rue de Tournoo.

trouvé voire lettre un peu follette, ainsi qu’elle l’est, elle a pourtant bien réussi. »

Il est possible que M"*® de Rochefort mette un peu de complaisance dans cette déclaration, car voici la lettre du marquis à M™® de Nivernois, on jugera si elle est bien en rapport avec les sentiments de deux personnes très-pieuses qui viennent d’avoir une grande inquiétude; mais, d’un autre cété, il faut reconnaître qu’elle caractérise assez bien le marquis et qu’il n’a peut-être-pas tort de dire : * Enfin, c’est moi. »

Le marquis de Mirabeau à la duchesse de Nivernois.

« Le Bignon 16 octobre 1764.

» Permettez-moi, madame la duchesse, de me féliciter de ce que M“« de Gisors est non-seulement convertie, mais encore de ce que ses péchés lui sont remis. Ce sont là de ces coups de la grâce qui me font écrier avec l’apôtre: O altitudo! 6 profondeur ! En effet, jeconnais peu de personnesqui eussent et donnassent plus de marques d’endurcissement. Interroger opiniâtrément la Providence, sonder les replis de scs décrets, se donner un mal volontaire pour éviter d’en recevoir un de sa main, oublier que les afflictions, la perte de la figure, de la santé, de la vie même, doivent être regardés comme des bienfaits quand Dieu nous les envoie, voilà quel usage cette digne dame vient de faire de son libre arbitre, et combien je la croyais éloignée de ce genre de perfection! Mais, madame la duchesse, je suis si content que j’extravaguerais. Cette jeunesse peut bien, en raison de ce qu’elle prend du zèle et que nous demeurons où nous sommes, nous en aimer moins, et cela est tout simple, car, à mesure qu’on vogue sur la rivière, celui qu’on laisse sur le rivage vous paraît plus petit, et nous en venons à le méconnaître. Il m’en est un peu arrivé ainsi et M“" de Gisors ne m’aime pas tant que

152 LA COMTESSE DE ROCnEFORT

quand elle pleurait pour moi'; aussi n’ai-je garde de me laisser plus mettre en prison mais, moi, quand je l’ai sue inoculée, j'ai senti les vieilles racines de mon cœur qui tressaillaient, cl j’ai voulu m’en congratuler avec vous, et vous dire aussi que toute la théologie du monde ne vous saurait donner un frère en Jésus-Christ aussi attaché à pendre et à dépendre à vous et aux vôtres que l’est votre pauvre Léopard *, qui n’a pas fait un pas ni vers le paradis, si ce n’est celui de Job, ni en arrière depuis qu’il a le bonheur de vous connaître, et qui vous aime et respecte tant qu'il ne saurait plus. »

On se tromperait si l’on concluait de cette lettre un peu ironique que l’esprit du marquis de Mirabeau était habituellement tourné vers la moquerie des croyances religieuses. U Ami des hommes fronde quelquefois les dévots, mais il fronde plus souvent encore les incrédules, ctdans sa correspondance avec M"*® de Rochefort la note religieuse, quoique très-mélangée d’ailleurs d’intonations dilTérentes, est peut-être plus sensible chez lui que chez elle. C’est ainsi, par exemple, qu’en parlant ù celle-ci d’un de ses oncles, d’un Brancas, archevêque d’Aix, dont l’humeurimpérieuse avaitété domptée par sa piété, il écrit : « Ahl madame, la piété qui fond, assouplit et brise les caractères est pourtant quelque chose de grand entre les vertus; je voudrais demander à nos docteurs quelle est la philosophie qui renouvelle et régénère les septuagénaires... » Dansuneautre

1, En apprenant l’emprisonnement de tAmi des .hommes à Vincennes, quatre ans aujiaravant, M“* do Gisors avait versé des larmes.

2. Autre sobriquet qu’on donnait au marquis de Mirabeau, non plus au Luxembourg, mais à l'hôtel de Nivernois.

lettre où ses croyances se manifestent encore tout en se combinant avec de l’ironie, il lui dit : * Faire du bonheur est l’alchimie au moral comme faire de l’or l’est au physique; mais au fond rien n’est vrai pour l’homme que ce qu’il croit, et il est toujours bon de croire dans tous les sens si ce n’est peut-être à la grillade; je suis bien sûr que nia phrase ne sera pas lue à M'”® de Ponchartrain, et à M”* de Nivernoisque j’assure de mon respect. » La liberté même du propos tenu à M'"® de Ilochefort, indique sulïisamment que cette dernière est moins facile à scandaliser que les autres dames de la famille. Sans être une philosophe aussi prononcée queM"*® du Deffand, M”* d’Épinay ou M”' de Choiseul, l’amie du duc dcNivernois ne paraît pas en effet très-préoccupée des questions religieuses. On lit, il est vrai, dans ses lettres, queM^'deNivernois l’emmène quelquefois au sermon ; elle a rédigé ellemême, comme nous l’avons dit plus haut, un sermon imprimé après sa mort par le duc de Nivernois parmi les opuscules sortis de sa plume. Ce sermon, envoyé par elle sous l’anonyme, en 17G1, à la jeune veuve du comte de Gisors, est écrit très-sérieusement sur un texte latin de saint Paul, fourni par le duc; mais il semble avoir été écrit précisément pour tempérer, par l’éloge de la mansuétude et des « douces vertus de la sociabilité », le zèle trop austère ou trop belliqueux de la jeune comtesse. Parmi les pensées de M™® de Hocheforlqui figurent dans ce recueil d’opuscules, il en est une qui nous donnera la juste mesure de ses scnti-

ments religieux; elle a même été légèrement modifiée par l’éditeur, toujours circonspect. Le texte de cette pensée, écrit de la main môme de la comtesse, était celui-ci: cLa philosophie est plus raisonnable que la religion, mais elle est plus sèche. Voilà pourquoi il y a plus de dévots que de philosophes. » Le texte imprimé par les soins du duc, porte : « La philosophie parait plus raisonnable... >

Cette tiédeur respectueuse pour la foi, tolérante pour l’incrédulité, en s’associant chez JV!"*® de Rochefort à un caractère très-aimable et très-indulgent, contribue à nous expliquer comment, dans les divers rapports que nous venons d’esquisser, il semble que c’est elle, l’am/e de la maison, qui représente la concorde, qui maintient la sérénité, qui inspire la confiance et qui sert en quelque sorte de trait d’union entre des esprits plus ou moins hétérogènes.

YIII

LA COMTESSE DE ROCHEFORT ET M“* DE RAIT.I.Y. — LES DEUX AMIS DE SAINT- MAUR ET LES DEUX A JUS DU BIONON.

Plusieurs des nuances que nous venons d’indiquer, pour donner une idée des rapports de de Rocliefort avecla famille de son ami, peuvent se reconnaître réunies dans la lettre suivante écrite par clic , de Saint-Maur au marquis de Mirabeau qui est au Bignon. Cette lettre nous met aussi en présence d’une dame dont nous n’avons pas encore parlé et dont l’intimité avec l’amie du duc de Nivernois nous fournira une induction de plus pour l’éclaircissement du petit problème moral qui nous occupe.

La comtesse de Roche fort au marquis de Mirabeau.

« Saint-Maur, 13 juillet 1764.

» Depuis dimanche que j’ai écrit à la chatte noire, mon cher ami, mes jours ont été biens pleins; mais cependuni

Iü6 LA COMTESSE DE ROCIIEFORT

votre lettre m’a fait tout autant de plaisir que s’ils avaient été vides, parce qu’on peut remplir son temps sans remplir son cœur quand on n’a pas tous les objets do son affection, et voilà le grand defaut de l’été, saison trop délicieuse sans ladispersion.. Vous le pensez comme moi, malgré votre goût pour la grande culture. Je vois que vous me regrettez quelquefois ; vous me le dites avec humeur, et c’est ce qui me le persuade davantage. Pour vous rendre compte de mes amusements, quoique vous n’aimiez pas à rire des plaisirs des autres, d’abord je vous dirai que la chasse d’avant-hier a été la plus belle du monde. Nous avions de Lillebonne, de Monaco, de Fronsac, et le soleil, qui pour la première fois a paru ce jour-là dans tout son éclat'. Si je n’avais pas vu tomber mort le pauvre cerf, je scrais'revcnue très-contente; mais il m’en est reste une impression de tristesse dont ma douce amie aurait fait des convulsions, et je ne lui conseille pas de voir jamais mourir un cerf, car en vérité il n’y a rien de si touchant. Le cardinal de Bernis m’a remis le cœur, il vint dîner hier ici. Il fait plaisir à voir, il a la plénitude du bonheur, il le sent, il le dit, et cela lui sied à merveille L Nous eûmes aussi Drumgold *. Nous menâmes cette compagnie au bal et au feu, qui fut charmant. La bonne M"'® de Ponchartrain a pris autant de part à tout que tous les autres. Elle est fort fringante et ne touche pas du pied à terre. Aujourd’hui, M‘“« de Nivernois est venue dîner ici. Elle me pa-

1. Le cardinal, retiré do la politique active et devenu archevêque d’AIbi, se consolait do n'étre plus'minislre en jouissant paisiblement des énormes revenus attachés à sa dignité. Voici la réponse du marquis de Mirabeau à l’arliclo qui le concerne ; « 11 a mis bien à profil le temps de sa retraite, et sou heureuse étoile a rangé sa fortune précisément dans le cadre de son caractère. Je dirai pourtant de ce bonheur-là comme de l’héroïsme d'Ârlaban et de Cleomédon. Cela est trop cher et les heureux à deux cent mille livres de rente pièce ne peuvent pas être nombreux. Bien est-il que je sais faire la réflexion qu'un homme qui sait être heureux avec cette forlune-là est un homme au-dessus du commun et qui la mérité.

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