LA VISION DU JARDIÏT
La grille du jardin Braschi s'ouvrait sur une allée qui aboutissait au perron. L'allée était sombre; mais, à son extrémité, elle recevait une clarté vive des hautes croisées des salles basses de la maison.
C'est dans cet espace lumineux que la belle comtesse polonaise apparut, et ceiui qui ne l'aurait vue qu'une seule fois aurait pu la reconnaître du premier coup. Aussi, le comte de Mersanes n'eut besoin que d'un regard pour se dire à lui-même : C'est elle !
Au reste, quel œil d'amoureux ou d'indifférent s'y fierait trompe ! cette noble démarche de jeune reine,
cette grâce adorable qui accompagnait chaque mouvement, cette auréole de beauté suprême n'étaient
qu'à elle : dans la nuit la plus sombre, on L'aurait reconnue sans peine aux ondulations de sa robe blanche; l'étoffe éblouissante trahissait le corps.
Auprès de la comtesse apparut aussi un jeune homme, plein d'élégance dans sa mise et son maintien; la joie la plus vive éclatait dans ses gestes, et sa pose semblait un acte permanent d'adoration.
Hortensia sortait de la maison, tenant à la main une lettre ouverte qu'elle couvrait de baisers, et qu'elle déposa dans un pli de son corsage, avec un tressaillement de bonheur trop significatif. Puis elle regarda sur la terrasse à droite et à gauche, comme si elle eût craint d'avoir commis une indiscrétion à la clarté des lumières intérieures, et prenant familièrement le bras du jeuDe homme, elle s'élança d'un pied leste, avec lui, de l'escalier du perron dans l'allée du jardin.
Le comte de Mersanes fit un mouvement de désolation e recula deux pas dans le massif, comme s'il eût dit à Fabiano.: C'est bien! j'en ai assez vu; si je reste, je meurs ici. Mais Fabiano le retint vigoureusement par le bras, et sa pantomime expressive signifiait, Bon courage ! il faut tout voir.
Onze heures sonnaient à l'hôtel des Pauvres.
La jeune femme parlait à voix basse, comme on fait la nuit dans les entretiens intimes, ses gestes annonçaient l'exaltation la plus vive, celle qui ne peut venir que du délire de la tète et du cœur. Le jeune homme l'écoutait avec des transports amoureux d'extase, et les paroles qu'il murmurait à son oreille étaient accueillies à leur tour par des démonstrations non équivoques de joie folle. Us allaient et venaient ainsi du perron à la grille, et à chaque tour l'oreille d'Anatole s'inclinait sur la grille pour saisir au vol quelque
iGO LA COMTESSE HORTENSIA.
lambeau de phrase, lorsque le groupe ambulant n'était plus séparé du groupe immobile que par une branche de jasmin. Quelquefois Anatole était sur le point d'arriver à quelque révélation échappée de la bouche du jeune inconnu; mais un souille de l'air dans les arbres, un bruit de la rue, un craquement de feuille morte sous les pieds des promeneurs, une plainte de la fontaine, couvraient la voix et les mystères de l'entretien.
Enfin, au milieu de la nuit, une parole de l'inconnu s'échappa, claire, vibrante, passionnée, et l'oreille avide entendit ces mots foudroyants : Je donnerais ma vie pour toi, mon ange adoré !
Un élan de joie, parti du cœur de la jeune femme, répondit à cette ardente exclamation.
Le groupe remonta l'allée. Le comte de Mersanes sortit de sa retraite, et saisit convulsivement les barreaux de la grille, comme, dans la fresque d'Orcagna, le damné au soupirail de l'enfer ; malgré le trouble de ses yeux et de son esprit, il lui fut aisé de comprendre , en suivant du regard la comtesse et l'inconnu, que l'entretien se poursuivait de part et d'autre sur le même ton. ,
— Assez! assez! dit-il, je consens à mourir, mais je neveux pas mourir déshonoré dans un poste d'espion.
Et il entraîna Fabiano.
11 fit quelques pas e:i arrière, et, comme pour se donner un dernier coup de mort, il lança un dernier regard dans le jardin de Braschi. Le jeune homme et la comtesse, arrivés sur la terrasse, s'étaient arrêtés; ils paraissaient, les mains unies, se dire un adieu tendre, et retarder encore, par un échange de douces paroles, le cruel moment de ia séparation.
— Venez! dit Analole, et il sortit du jardin Viani sans s'inquiéter desavoir s'il était suivi par Fabiano.
Fabiano prit les devants, d'un pas leste, pour tu-
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vrir les portes et montrer le chemin ; et les deux jeunes gens se trouvèrent bientôt hors de la maison. Ils s'arrêtèrent dans San-Ciro. Anatole redemandait à l'air de la nuit La respiration qui Lui manquait. Fabiano gardait un silence morne, comme un ami honteux d'avoir trop complètement raison, et qui demande grâce pour sa victoire dans la modeste attitude d'un vaincu.
— Comte Fabiano, dit Anatole en lui serrant la main, je vous remercie... Voyez ! je suis calme... j'ai résisté... Ces choses -là guérissent l'homme le plus épris... Il n'y a de -terrible que le premier moment...
— Comte de Mersanes, dit Fabiano d'une voix douce comme l'amitié, vous m'avez forcé à vous ouvrir les yeux... je vous ai obéi.
*— Comment ! je vous rends mille grâces!., ma vie est à vous ! j'étais un enfant... un étourdi... Oh! les femmes! les femmes!.. Quelle leçon!.. Celle-là était un ange !.. Fiez-vous aux anges!.. Elle avait un horrible chagrin qui la dévorait ! qui donnait l'insomnie à toutes ses nuits!.. Atroce fourberie!.. Comme elle mentait, l'infâme ! . . avec ses histoires d'enfant perdu ! . . Quelle tranquillité j'éprouve, comte Fabiano !.. L'extrême malheur porte son remède avec lui... On l'a dit: c'est vrai... je le sens... Quel est cet homme qui a fasciné celte femme?.. Il me semble que je l'ai entrevu quelque part... On voit mal sous les arbres, la
nuit ( t homme se croit heureux!.. Fou!.. Il
sera trompé comme un autre... Le monde avait raison... Le monde a des yeux infaillibles!.. Il ne calomniait pas cette femme !.. Est-ce qu'on peut calomnier les femmes ?. . Prenez-en une au hasard, accusez-la au hasard, vous ne la calomnierez pas!.. Je donnerais mu vie pour toi, mon ange adoré!.. C'est bien cela qu'il * dit... N'est-ce pas?.. Il y a un crime là-dessous... Venez, Fabiano... tournons L'angle de cette rue... je
veux voir s'il sort, l'autre... Gela m'est bien égal d'ailleurs ! il peut sortir, il peut rester... que m'importe!.. Vous voyez, comte Fabiano, que je prends la chose fort bien?., avec beaucoup de calme et de sang-froid?
— Beaucoup de calme, dit Fabiano avec un naturel exquis; beaucoup do sang-froid... Au reste, cela ne m'étonne pas, comte oc Mersanes, vous avez un caractère fortement trempé.
— Je veux assister à sa sortie... s'il sort!.. Allons dans la rue voisine...
— Allons... mais ne nous montrons pas ; ne gâtons rien... De la prudence! comte Anatole... vous marchez d'un pas qui peut vous trahir... pianissimo!
Us tournèrent l'angle et se cachèrent dans une étroite ruelle qui monte de la rue Balbi, presque perpendiculairement à l'amphithéâtre des jardins suspendus. Us virent ouvrir la porte de la maison Braschi.
Le jeune inconnu sortit, et après avoir fermé la porte avec une précaution mystérieuse, il leva les yeux vers le balcon du premier étage. Le bras d'une femme souleva la persienne, et la comtesse Hortensia parut presque toute en dehors, faisant avec ses mains des signesmultipliés auxquels répondaient d'autres signes. Le jeune homme envoya des caresses au balcon, et descendit la rue de ce pas triomphant qui annonce le bonheur consommé. Au coin d'une rue, il s'arrêta sous une lampe de madone, déploya une lettre, la lut, et la couvrit de baisers. Anatole ne perdit rien da tous ces divers incidents.
Fabiano, qui jusqu'à ce moment avait gardé le plus grand calme, et joue son rôle de spectateur compatisgant avec un art admirable, jugea, dans ses infernales combinaisons, que le moment était venu d'éclater., pour donner passage à une rage longtemps contenue devant ie désespoir d'un ami. Sa figure de comédien, habituée à tous les masques, parut be contracter sous
une pensée de vengeance, et serrant vivement la main
d'Anatole :
— Comte de Mersanes, dit-il, en appuyant sur tous les mots, comme s'il les eût déchirés au passage avec sus dents; comte do Mersanes, nous ne devons pas
Qtir stupidement à servir de jouets à cette femme, vous et moi! Il faut nous venger !
— Comment?
— Oh! je me charge d'organiser la vengeance. Je donne une fête dans le palais Grimaldi, chez ma tante, et là, devant toute l'aristocratie de Gènes, je publie hautement l'histoire secrète de la comtesse Hortensia.
Fabiano, en proposant cette vengeance odieuse, savait fort bien que M. de Mersanes ne l'accepterait pas.
— Comte Fabiano, dit-il, vous avez trop de délicatesse et d'honneur pour vous venger d'une telle façon. Vous flétririez cette femme, en vous lletrissant.
— Et que faut-il faire, comte de .Mersanes? demanda Fabiano en élargissant la base de ses pieds, et en croisant les bras sur sa poitrine.
— Il faut se taire... D'ailleurs, est-ce vous qui avez été trompe? Cette femme par ses discours et ses paroles vous a-t-elle promis de l'amour?., je sais que non, moi. Je sais au contraire qu'elle se fît, un jour, un titre à mes yeux de repousser vos avances, pour mieux me cacher l'intrigue secrète qui vient de se révéler à moi cette nuit. Cette femme n'a trompé que moi seul, et je ne vous reconnais pas le droit de venger mon injure sans mon consentement.
Fabiano baissa la tète en signe de résignation.
— Adieu, comte Val di .Nota, poursuivit Anatole sur le ton de l'amitié, adieu; il est temps de nous séparer. Cette nuit nous a donné tout ce que nous lui avons demandé; je suis content... Au revoir, à notre réveil... si nous dormons!
Fabiano prit la pose d'un homme anéanti par le
désespoir; sa tête et ses bras flottaient au hasard.
— Mou cher comte, dit-il en feignant de prendre haleine après chaque phrase, mon cher comte, j'ai lutté quelque temps avec un certain courage, comme vous; mais cette lutte a brisé mes forces... Oui, cette femme m'a repoussé de toute son âme... Je lui ai tout offert, elle a tout refusé... Mais je l'ai aimée !.. comme elle doit être aimée quand on ne la connaît pas!... Deux choses me sont odieuses à présent, cette ville et cette femme... Il faut que je m'en séparo violemment aujourd'hui même... Que ne puis-je vcir lever le soleil dans les pays situés au-delà de cette mer!.. Adieu, comte Anatole... je vais me réfugier à Villa-Bianca, et demain je n'y serai plus. Le premier vaisseau m'emportera sous d'autres cieux... Adieu, comte Anatole, croyez que mon cœur se brise en vous quittant.
L'accent admirablement trompeur qui accompagna ces paroles émut le comte de Mersanes; le jeune Français tendit cordialement la main au démon sicilien; et si quelque témoin eût passé devant cette scène d'adieux il aurait cru assister à la désolante séparation de deux intimes et vieux amis.
Le comte de Mersanes renira chez lui, et quand il fut seul, n'ayant plus à rougir de sa faiblesse devant un autre, il se livra sans retenue au plus atroce désespoir. Il adopta et rejeta mille projets de vengeance. Il résolut môme, pour la seconde fois de sa vie, de porter contre lui-même des mains violentes; mais il se souvint de ce serment solennel qu'il avait formulé en ces termes : Ma vie est <* cette femme comme ma mort est à Dieu! et quoique ce serment eût été déposé dans def mains coupables, il ne crut pas devoir s'en délier. Avant de quitter Gènes pour toujours, il caressa un instant l'idée de voir encore une fois cette femme, pour se donner la joie de l'écraser sous sa
honte; mais il avait engagé sa parole de ne rentrer à la maison Braschi qu'après un certain délai.
Le pauvre naufragé chercha de toutes parts une planche de salut; enfin il s'arrêta, de projets en projets, à celui-ci : il écrivit ce billet à la comtesse :
« Madame,
Le comte de Mersanes ne peut se présenter chez tous; il est encore, aux yeux de la loi, sur un sol étranger, à bord du Cambrian. Il vous écrit donc ces deux lignes pour obtenir de vous une courte réponse. Il a de cruelles raisons de penser que cette réponse n'arrivera pas.
« Je serai au théâtre du Carlo-Felice demain soir. On joue Othello; on chante encore le duo à'Armida. Pourrai-je me présenter dans votre loge, madame? Y serai-je reçu sous l'invocation d'amor possente nome? Il y a beaucoup de choses en trois mots adressés à la femme, me disiez-vous un jour; il y en a beaucoup plus en trois lettres adressées à l'homme. J'attends voire oui : ma vie est dans ces trois lettres.
a Anatole.
« P. S. Il m'est défendu de vous envoyer un messager; je vous écris donc par la poste, et j'attends votre oui par la même voie. »
Dans les douloureuses crises d'un désespoir d'amour, la moindre résolution prise donne à l'esprit une sorte de calme. C'est une trêve que la souffrance veut se donner à elle-même, une goutte d'eau sur la langue du damné.
— Je sais bien, se disait Anatole à lui-même, dans un monologue mental, je sais bien que tout est fini entre cette femme et moi, et que l'abîme des enfers nous sépare à jamais. Cependant je veux voir jusqu'où peut aller l'abominable effronterie d'une femme. Jô
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veux voir de quel front elle soutiendra mon regard plus accusateur que ma parole! Oui, je sens qu'un dernier mot d'amour accueilli par elle avec un doux sourire me donnera cette salutaire crise d'indignation qui sauve du désespoir et guérit.
A la pointe du jour, la lettre fut envoyée. Anatole se résigna patiemment à une fiévreuse attente. 11 ne sortit plus; il compta les minutes; il suivit le soleil, comme on suit un aérostat dans une fête publique; il tressaillit à tous les bruits de l'escalier; il vit dans chaque passant de la rue un messager de la poste; il dévora deux siècles, il ne reçut pas le oui attendu.
A l'heure du spectacle, il courut au Carlo-Felice. Le théâtre se peupla. Tontes les loges s'ouvrirent, toutes, excepté la loge de la maison Braschi. On chanta le duo à'Armida, et Anatole ne vit que les ténèbres de la tombe, à cette place autrefois rayonnante de ce divin regard qui mentait à l'avenir !
Le délire éclata dans la tête d'Anatole comme une fusée de sang. 11 oublia tout, hormis la femme qu'il voulait oublier. Il se précipita par-dessus l'escalier dans le péristyle; il traversa au vol les rues de marbre, il ne s'arrêta que sur le seuil de la maison Braschi, et fit résonner sur la porte son marteau d'airain.
La porte s'ouvrit, et un vieux concierge stupide parut.
Anatole agita longtemps ses lèvres avant de pouvoir en arracher une parole.
Le vieux concierge attendait tête basse.
— Madame la comtesse? dit le jeune homme.
Le concierge leva la tète et répéta lentement l'interrogatiore d'Anatole; puis il ajouta :
— Madame est partie.
Les yeux d'Anatole se voilèrent des ombres de la mort.
Lu concierge s'assit sur 1& première marche de les-
talier et attendit une seconde demande qui n'arrivait pas. Enfin, de Mersanes dit d'une voix d'agonisant:
— Partie aujourd'hui?
— Non, hier, dit le concierge.
— Seule?
Le concierge baissa la tète, étendit les bras et ne répondit pas.
— Pour un voyage?
— Oui.
— Eu France?., en Italie?., en Allemagne?
Le concierge baissa la tête à chaque nom de pays et garda un silence obstiné
De Mersanes fît quelques pas dans le vestibule et sortit en s'écriant, la main dans les cheveux :
— Elle est donc partie avec lui !
Et il regagna précipitamment sa maison, escorté par trois furies qui devaient lui épargner un suicide : la fièvre, le délire, le désespoir.