REVELATION
Le vent fraîchissait; il n'y avait pas de temps à perdre. De Mersanes, couvert par son lambeau de voile, lit lestement sa toilette de mer, et sortant à
LA COMTESSE HORTENSIA.' iOn
pla ventre de son enveloppe, il se laissa glisser sans bruit dans l'eau, par une corde, au moment le plus favorable.
La voile resta sur la proue, en gardant la forme d'un corps absent.
La résolution du gentilhomme français avait été prise et exécutée avec la rapidité do l'éclair.
Le Cambrian n'était pas éloigné ; le jeune homme nagea dans la direction du vaisseau, et bientôt il l'atteignit.
Au cri de la sentinelle, un officier de service accourut ; le nageur, suspendu à l'échelle, nomma le commandant Hamilton, et il s'élança lestement sur le pont du navire.
Hamilton était accouru, et sa surprise fut extrême en reconnaissant le héros de son bal dans le plus étrange et le plus humide des costumes.
— Au nom de Dieu ! dit Anatole de Mersanes, ne m'interrogez pas, capitaine Hamilton; je n'ai pas une minute à vous donner. Demain, je vous expliquerai tout. Je vous demande un habit, un canot et quatre rameurs, au nom de votre illustre aïeul, mon compatriote !
— Je ne vous interroge qu'en vous répondant, dit Hamilton... Voilà tout ce que vous demandez : habit, canot et rameurs.
De Mersanes répara promptement avec ces habits d'emprunt sa toilette absente. Et quand il fut prêt :
— Quelle heure est-il, capitaine Hamilton?
— Neuf heures. Mes officiers viennent de partir pour le théâtre.
De Mersanes serra la main du commandant et se précipita dans le canot.
Traverser la rade, le port, la ville, cela fut fait avec toute la promptitude dont peut disposer le pouvoir humain. Le jeune homme courut sur le ilanc de la
montagne comme sur une plaine unie; son élan ressemblait au vol; ses bras étaient des ailes; le roc dur relançait son pied comme la planche souple du tremplin. Anéanti par cet effort sublime, il aurait dû succomber en touchant le but; la vue de la villa Brasclii le ressuscita.
Un domestique polonais récemment arrivé à Gènes, et investi de la confiance de sa maîtresse, attendait depuis très-longtemps le comte de Mersanes en rôdant autour de la villa. Dès que le jeune homme sortit du bois derrière la maison, il fut introduit dans une galerie inférieure, et, quelques instants après, dans un salon où l'attendait la comtesse Hortensia.
La jeune dame, en voyant entrer de Mersanes dans un costume de marin et dans un désordre incroyable, ne le reconnut pas tout à coup et elle se leva pour fuir. Mais celui-ci prononça quelques paroles en français et se fit reconnaître à sa voix. La comtesse sourit, et reprenant sa place :
— Je comprends, dit-elle ; vous avez voulu vous déguiser pour ne pas être reconnu ; vous avez réussi, monsieur le comte.
Anatole murmura quelques paroles confuses, dépourvues de sens, qui signifiaient tout et n'exprimaient rien.
— Monsieur le comte, poursuivit la jeune dame, je vous prie de m'excuser si je vous ai appelé ici à pareille heure. Vous devez avoir trouvé mon invitation bien singulière, n'est-ce pas?
— C'est à moi, madame, de m'excuser si je suis venu si tard. J'ai voulu faire un trop long détour, et je me suis égaré...
— Oh! j'ai bien compris; ne vous excusez pas... Monsieur de Mersanes, nous sommes seuls ; mes domestiques dorment, et ma tante est dans sa chambre. Cependant il faut parler bas. Sur cette montagne i'at-
mosplière est si pure qu'une parole trop fortement accentuée est emportée à cent pas aux environs.
Pendant que la comtesse parlait, le jeune homme la considérait avec des yeux remplis d'une expression indéfinissable : elle était belle à damner un ange; elle avait ce charmant désordre de chevelure et de toilette qui annonce une longue journée passée dans la plus fiévreuse agitation d'esprit; sa robe blanche, simple et unie, ondulait gracieusement jusqu'au tabouret de soie où se croisaient deux pieds divins.
— Madame, dit le comte avec un calme d'emprunt, je serai heureux de mettre ma voix à F unisson de la vôtre.
— Le malheur a cela de bon, monsieur le comte, qu'il donne l'expérience et l'observation avant la vieillesse. Le bonheur donne Fétourderie; l'infortune donne la réflexion. Je ne crois donc pas me tromper, monsieur, si je reconnais en vous un homme digne d'estime et de confiance.
La comtesse s'arrêta. Le comte baissa les yeux et garda le silence.
— C'est bien ! poursuivit la comtesse, ma parole n'a soulevé de votre part aucune de ces protestations bruyantes qui annoncent un dévouement qui ne se dévoue jamais. J'ai lu votre lettre, monsieur; elle sort du cœur comme la vérité ; je n'ai pas voulu voir dans cette lettre ce qu'on appelle une déclaration d'amour je ne la regarde que comme Fépanchement d'une âme qui cherche une sœur pour lui faire sa confession.
— Madame, j'accepte tout.
— Maintenant, je veux vous rendre confidence pour confidence; je voulais retarder aussi longtemps que possible notre entrevue; mais un accident est survenu l'autre nuit, et je me suis décidée à vous appeler surle-champ. Vous vous souvenez, monsieur le comte, du bal du Cambrian?
408 LA COMTESSE IIOI\TENSTA.
Anatole leva les yeux, et joignit les mains convulsivement.
La comtesse poursuivit :
— A ce bal, monsieur, vous avez remarqué chez moi un changement subit, et une émotion que je laissai trahir par mes larmes?
— Oui, madame.
— Vous n'avez pas cherché à deviner pourquoi une douleur si vive m'accablait après tant de folle étourderie ?
— Je ne devinai rien, madame ; seulement, je vous avoue que votre douleur me frappa bien plus que toute votre nuit de gaieté.
— De gaieté !.. pauvre monde ! comme on le traite !.. Et vous aussi, monsieur, vous avez cru. à ma gaieté?
Elle arrondit son bras d'ivoire vers un angle du salon, et elle sonna. Un domestique parut.
— Stanislas, dit-elle, avez-vous fermé soigneusement toutes les portes ?
— Oui, madame la comtesse.
— Toutes les fenêtres des salles basses?
— Oui, madame la comtesse.
— C'est bien; retirez-vous, et ne dormez pas..; Excusez-moi, monsieur le comte, dit la jeune dame, si je passe d'une chose à une autre..
Elle soupira et appuya sa tète sur sa main, son coude sur le coussin du divan ; puis :
— Monsieur le comte, c'est une lamentable histoire que la mienne, une histoire comme les étoiles de mon pays n'en reverront plus. Vous savez que Varsovie mourut dans une bien terrible et bien sanglante nuit. Notre maison était à Praga, dans la rue Saint-André. J'étais avec d'autres nobles dames dans tes batteries polonaises, lorsque ce faubourg fut pris. C'est laque j'eus le malheur de perdre mon mari. Il avait un commandement sur la Vistule ; il périt comme tant
d'autres hommes généreux, et je u*ai pas eu la consolation de lui élever un tombeau !.. 11 faut bien peu de mots pour conter de grandes douleurs.
La jeune femme s'arrêta un instant et le silence de la nuit régna seul à la villa Braschi.
— Je rentrai chez moi, le désespoir dans l'âme; une nuit affreuse couvrait notre quartier; jamais plus ak freuses ténèbres : amis et ennemis inondaient Les rues. Ma maison avait été Baccagée, mes domestiques avaient disparu, moins un seul, Stanislas, qui m'accompagnait. Je courus à la chambre où j'avais laissé ma pauvre fille, une fille unique, à peine âgée de quatre ans ; le lit était encore tiède, mais mon enfant n'y était plus ! Il y a un mot qui n'existe pas et que je voudrais inventer pour exprimer ma désolation de veuve et de mère. Je courus dans tous les appartements, je fouillai dans tous les recoins de la maison... ma pauvre enfant était perdue ! perdue!..
Un torrent de larmes inonda le visage de la jeune femme. Anatole de Mersanes laissa tomber sa tète sur ses deux mains et pleura.
— Monsieur le comte, poursuivit Hortensia en faisant uu violent effort sur elle-même, je veux respecter votre noble douleur, qui est la mienne. Je n'entrerai pas dans des détails qui briseraient votre âme et ne me rendraient pas ma fille. Qu'il vous suffise de savoir que toutes mes recherches furent inutiles. J'ai prodigué l'or pendant quinze jours et quinze nuits. Mon ange n'a plus revu sa mère !
La comtesse Hortensia fit encore une pause, comme oppressée par de cruels souvenirs; puis elle reprit :
— Bien après ces affreux événements, un jour, je sortis comme d'un long sommeil ; on me dit que j'étais à Berlin. Un long délire m'avait privée de la raison. Lorsque l'arrêt de prescription tomba sur notre famille, un domestique et un parent de mon mari me portè-
rent mourante dans une chaise de poste, et nous quittâmes le territoire polonais.
— Affreux î affreux ! murmura de Mersanes.
— Je suis obligée de l'avouer à ma honte : après mes malheurs, je croyais n'avoir plus rien à redouter. .. eh bien! lorsque j'appris que j'avais perdu la raison, lorsque je sentis encore dans mon cerveau fermenter le germe d'une folie incurable, une terreur inconnue glaça mon sang, et je ne pus supporter cet épouvantable avenir de mort vivante que j'allais traîner dans quelque enfer terrestre, au milieu d'autres êtres hideux, sanglauts, échevelés, misérables comme moi. ■"- Dieu m'est témoin que ce n'était pas la mort qui m'effrayait.
La jeune femme parlait avec une voix tremblante et convulsive et le jeune homme n'osait interrompre cette pieuse confidence. Elle continua :
— Souvent je suivais le fil d'une idée comme pour essayer ma raison : je voulais m'assurer de l'état de mon cerveau, comme on éprouve du pied la planche du pont d'un abîme avant de la traverser. Mes premières idées se liaient entre elles avec assez de clarté : ensuite, à mesure que j'avançais dans cet examen de moi-même, je sentais monter à mon front comme une brume épaisse et brûlante; des Ilots d'étincelles tourbillonnaient devant mes yeux; une lueur livide couvrait d'un crêpe la création ; des larmes enflammaient mon visage, et je me voyais rire aux éclats en passant devant de grands miroirs. Alors j'entendais le canon de Varsovie, si clair, si distinct, que je tressaillais à chaque coup. Je suivais de l'œil un cadavre foulant sous le pont de Praga; un ouragan defeum'emporlait dans une ville ténébreuse et désolée, comme Nmive à sa nuit suprême, et j'entendais les cris de ma pauvre fille, entraînée dans les bois par une bande de bohémiens. En sortant de cet horrible rêve, je me retrouvai
à la même place où j'avais commencé dans le calme L'examen de ma raison; el le désordre de ma toilette, la rougeur de mon front, la sueur de mes cheveux, le frisson glacial de mes pieds, tout me taisait aisément deviner à quel excès de délire frénétique je m'étais élevée devant ces épouvantables visions! Chaque jour aggravait davantage la blessure de mon cerveau, et chaque jour mes terreurs devenant plus vives, je sentis que je ne pouvais me sauver de la folie que par une ardente et continuelle distraction. Je me lançai avec une sorte de joie, dans la vie des -es; je me cramponnai à la planche d'une berline comme un naufragé à la planche de son salut. Cette excitation de tous les instants eut pour moi des effets favorables. Mes crises furent moins fréquentes; j'avais des jours entiers de pleine raison; j'avais dans mes nuits quelques heures tranquilles, et un réveil plein de sérénité comme à l'âge de mon bonheur. A l'expiration de mon deuil, j'habitais Rome, et le tiers de l'Europe m'était connu.
La comtesse Hortensia s'arrêta encore une fois, et resta quelques minutes comme abîmée dans ses souvenirs. Anatole.de Mersanes n'osait rien dire, dans la crainte de trahir l'émotion de son cœur. La comtesse poursuivit ainsi :
— Le monde m'avait tout enlevé : le monde avait été si cruel envers moi, que je ne me crus engagée dans aucune obligation envers lui. Je résolus de continuer cette vie d'étourdissement moral et de fatigue physique pour obtenir la complète guérison de mon esprit, me souciant fort peu des amères railleries dune société qui, d'ailleurs, nous désole toujours, sur quelque sentier que nous passions. Une idée surtout me soutenait dans cette vie de gaieté hypocrite; l'espoir de retrouver ma pauvre tille : j'avais besoin de toute la plénitude de mes iacultés pour calculer chaque
jour de nouvelles combinaisons et arriver ainsi à cet heureux résultat. Souvent, la nuit, lorsque je quitte mes habits de fête dont l'éclal ment à tous les yeux, excepté aux miens, je cherche encore à quel coin du monde j'écrirai une lettre pour demander mon enfant; et je souris amèrement à travers mes pleurs, quand je songe à la stupéfaction qui saisirait ce monde joyeux que je quitte, s'il me voyait, après ma gaieté menteuse au bal, abîmée comme Rachel et Niobé dans mes incurables douleurs !
Aujourd'hui que le temps et le remède ont raffermi mon front, je puis me donner la volupté de la douleur sans retomber dans mes terreurs anciennes. Après avoir eu le facile courage de la mort, je m'applaudis d'avoir eu le courage de la vie. L'espoir est toujours là, vivant el doux comme une consola àon.
Il m'est fort indifférent ie mentir par mon visage et mes habits à la foule qui me regarde passer : mais il y a toujours quelqu'un dans cette feule aux yeux duquel on tient à paraître ce que l'on est. Souvent, après avoir bien regardé autour de soi, on ne consentirait à lire que pour une seule personne, et si celle-là vous applaudit, l'assentiment ou la censure des autres vous touche peu. C'est ce qui explique aujourd'hui, monsieur le comte, ma position vis-à-vis de vous. Si j'ai hâté l'heure de cette confidence, je vais vous en donner la raison.
Vous ne serez point étonné, maintenant, si je vous dis que mes nuits sont souvent si agitées qu'elles s'écoulent sans sommeil. La nuit dernière, comme je regardais blanchir l'aube sur la mer, à travers les persiennes de ma chambre, je vis passer sur la terrasse un homme dont L'allure était pleine d'audace et de résolution. Je le reconnus tout de suite; c'était ce jeune seigneur sicilien, qui a de l'esprit coin; aurait un înandriile s'il parlait; c'était le comte Vai
LA OOMTKSSE SOETKRSIi. 413
di Nota. Que cherchait cet homme à pareille heure et dans ce déserti A coup sûr, il ne courait pas après une bonne action, soit dil sans le calomnier. Il rôdait,
les narines au vent, avec de souples ondulations de , comme la panthère autour de L'étable; A je voyais luire, dans le crépuscule, ses yeux fauves, qui surer la hauteur des balcons. Cette apparition m'a effrayée. Rien ne trouble l'esprit comme voir qu'une mauvaise pensée tourne autour de . et qu'elle n'attend que l'heure propice pour se traduire en mauvaise action. Il faut d'ailleurs bien moins que cela pour alarmer une femme isolée, une étrangère sans protection, et que chacun, faible ou puissant, croit pouvoir insulter de la brutalité de son amour, parce qu'il n'y a pas à côté d'elle une épée au bout d'un bras.
Le comte Anatole se leva vivement, et étendant sa main droite sur la, biib veuve, il dit avec une voix calme :
— Un seul mot de votre bouche, madame, et le défenseur sera trouvé.
«— Oh! monsieur, dit la comtesse avec mélancolie, si j'avais un défenseur à choisir, je n'irais pas le chercher hors de cette maison, croyez-le bien. Mais vous n'êtes pas mon mari, mon frère, mon parent, mon compatriote. Votre courage, monsieur le comte, votre dévouement ne seraient qu'un scandale de plus et ne me protégeraient pas. Je vous ai appelé ici pour rendre témoignage à la vérité, non pas demain, ni à aucune antre époque, rapprochée ou lointaine, que je puisse déterminer, mais quand les convenances permettront que cela soit; je veux que vous puissiez attester par serment que vous avez vu le comte Val di Nota rôdc-i autour de cette demeure comme un bandit; car c'est un homme d'acharnement, il reparaîtra cette nuit, i'en suis certaine. Si cet homme n'a
1 1-4 LA COMTESSE IIORTENSTA»
pas quelque violent projet d'attaque nocturne, il a un projet plus infâme encore; il veut me déshonorer de
la manière la plus lâche', :\ veut faire croire à des rendez-vous en descendant de ViUa-Braschi au lever du soleil, et d'un pas secrètement ostensible, et silencieusement bruyant, ainsi que se vengent certains hommes dédaignés. S'il le faut, monsieur le comte, vous me serez témoin un jour que le comte Fabiano n'a jamais franchi le seuil de cette maison.
De Mersanes étendit horizontalement la main vers la comtesse sans prononcer une parole.
Dans toutes les conjectures que le comte Anatole avait faites en montant à la villa Braschi par ordre d'Hortensia, il avait tout prévu excepté la tournure que venait de prendre ce rendez-vous nocturne et mystérieux? Eh bien! les nobles âmes sentiront qu'à tous les incidents prévus ou imprévus, y compris celui qui était le plus doux au cœur d'un jeune homme passionné, le comte de Mersanes aurait encore préféré ce chaste entretien, cette confidence intime, cette nuit de pieuse révélation.
Alors, prenant la parole, il raconta ses événements du dernier jour et du dernier soir à la jeune dame qui l'écouta, la bouche béante, les yeux fixes, comme si cette narration eût justifié ses craintes ou ses pressentiments de la veille.
— Comte de Mersanes, dit-elle en prenant la main du jeune homme, tout ce que vous venez de me raconter est l'œuvre du Sicilien. Mais, au nom du ciel, comte Anatole, point de vengeance ! point de scandale ; songez que maintenant votre conduite ne vous appartient plus.
— Liez ou déliez mes mains, madame, j'obéis.
Au môme instant, le visage de la jeune femme se couvrit de pâleur, et de Mersanes sentit sur sa bouche la plus belle et la plus blanche des mains.
LA COMTESSE TTOUTEXSTA. 115
Hortensia se leva sur la pointe des pieds, el fil à son compagnon de la suivre aux appartements supérieurs.
Anatole suivit le signe et monta l'escalier, réglant son pas sur le pas de la comti sse ; cependant, malgré
leurs précautions de prudence silencieuse, leur souffle trouvait encore un écho dans le sonore vestibule de marbre de la villa.
Arrivée à la galerie du premier étage. Hortensia dit à l'oreille d'Anatole :
— Je ne me suis pas trompée, mais je ne l'attendais pas si tôt.
De Mersanes désigna par une pantomime interrogative le comte Fabiano. Un signe de tète répondit oui.
Anatole croisa les bras sur sa poitrine et les éleva par-dessus son front presque en même temps.
Le doigt indicateur de la jeune femme désigna une persienne dans une salle obscure. C'est là qu'ils prirent position tous deux.
Cette scène muette au milieu de la nuit donnait une volupté ineffable au cœur d'Anatole; elle fondait d'ailleurs l'ère d'une intimité douce que rien ne pouvait plus rompre et qui permettait de tout espérer dans l'avenir.
C'était en etfet le comte sicilien.
On le reconnaissait aisément dans l'ombre à cette allure de fierté audacieuse qui n'était qu'à lui. Il examinait la façade de la maison, comme ferait un général qui viendrait dans Us ténèbres étudier une place forte pour donner assaut le lendemain : rien dans ses mouvements ne trahissait la moindre émotion, la moindre crainte : parfois il se promenait, pensif sur la terrasse, comme s'il eût 4té le rnaitre de la maison, et que l'insomnie d'une chaude nuit d'été l'eût chassé de son alcôve. Puis, on le voyait tressaillir sous l'obsession violente d'une idée, et ses yeux siciliens, Axés sur les balcons, étincelaient comme deux astres d«? si-
LA COKTESSE HORTENSIA.
nistre augure sous l'ébène des cheveux : et quand le moindre bruit sortait de. bois ou montait de la mer, il inclinait son oreille vers le point soupçonné de receler quelque mystère nocturne, et la simple ondulation de son corps annonçait que l'agile démon était prêt à l'attaque ou à la fuite, selon les exigences du moment.
Cette nuit, que la saison faisait si courte, n'amena aucun autre incident. A l'aube, le comte Fabiano disparut comme une vision nocturne effacée par le premier rayon.
De Mersanes n'avait prêté qu'une faible attention aux accidents du dehors ; il s'était enivré d'amour au voisinage de Ja femme adorée; cent fois, dans cette nuit d'émotion, la jeune femme avait laissé tomber, à son insu, ses cheveux et son souffle sur le front d'Anatole; et la molle clarté de l'aurore qui réjouit les yeux ne rencontra cette fois qu'une malédiction muette, partie d'un cœur trop fortuné pour la bénir.
Un point lumineux dorait la plus haute cime des montagnes de l'est, mais la campagne gardait encore un reflet des étoiles, lorsque le comte de Mersanes prit congé de la comtesse.
— Moi aussi, lui dit-il, madame, moi aussi, je suis proscrit. Il m'est défendu de mettre le pied dans la ville. Je vais, par de longs détours, réclamer encore l'hospitalité du Cambrian, et là je demanderai justice au représentant de mon pays... Et maintenant, madame, quand aurai-je le bonheur de vous revoir?
— Vous concevez, monsieur le comte, qu'il m'est impossible de prolonger mon séjour à la campagne; je descendrai à Gênes après le soleil levé. Vous en avez assez vu, maintenant, par vos propres yeux, pour savoir à quoi vou& m tenir îur les calomnies que le monde attache à mon nom... Adieu... comte de Mersanes; il ne vous sera pas difficile d'obtenir justice...
mais je vous recommande encore une fois, au nom du ciel...
— Dites au nom de votre patronne, madame.
— Je vous recommande d'éviter tout scandale avec ce démon sicilien.
— Madame, je vous le jure, mes lèvres sur votre noble mais -. je suis entré dans une maison, je sors d'un temple.
De Mersanes s'élança lestement du vestibule sur la terrasse , et tournant la maison , il s'enfonça dans le bois, et atteignit bientôt la cime d'un escalier taillé au-dessus d'une petite vallée qui conduisait à la mer hors de l'enceinte des remparts.
Arrivé au bas de cette échelle deroc, le jeune homme doubla un angle de terrain, et se trouva face à face avec un homme qui recula deux pas, en s'écriant :
— Vous ! ici ! monsieur !
C'était le comte Fabiano Val di Nota.
La chose qu'on appelle le hasard , et qui dans les existences orageuses est toujours si bien combinée qu'elle devrait enfin perdre ce nom, avait conduit Fabiano vers ce chemin, tout nouveau pour lui, comme pour Anatole.
Le premier homme qui vit le premier lever de soseil ne montra pas à cet astre une figure plus bouleversée d'étonnement que celle de Fabiano en reconnaissant le jeune Français.
Le Sicilien, par un instinct naturel, après avoir pro- >n exclamation, mit sa main droite sur le pommeau de son poignard. Heureusement il n'y avait point de chance pour accomplir un crime ténébreux : à droite et à gauche du sentier, des religieux de Saint-François partaient pour la quête, et de pauvres paysans pour le travail.
De Mersanes mesura des yeux la taille du Sicilien, et continua sa route, sans ralentir ni hâter le pas;
mais Fabiano lui barra le chemin, et le força ainsi de s'arrêter un instant.
— Nous ne sommes pas seuls, dit Fabiano, et nous parlerons bas...
— Monsieur, interrompit de Mersanes d'un ton brusque et fier, vous n'avez rien à me demander, et je n'ai rien à vous répondre, moi !
— Je voudrais savoir, dit le Sicilien avec un calme hypocrite, lequel de nous deux, ce matin, est l'espion de l'autre.
— Je ne veux rien savoir, moi! dit de Mersanes de l'air d'un homme qui a peur de sa colère. Rien! laissez-moi passer, monsieur.
— Eh bien! je sais, moi, dit le Sicilien en jetant aux pieds d'Anatole une fleur d'hortensia, je sais que vous êtes un lâche ; passez !
Le comte de Mersanes ne répondit pas un mot ; il continua sa route tranquillement jusqu'au bord de la mer, et la première barque génoise qu'il trouva sous son pied le conduisit à bord du Cambrian,
LA TADOLINA.
Une semaine après cette rencontre, Fabiano écrivit à son ami Octavien d'Oropeza la lettre suivante i
Gènes... juin 4833.
« Mon cher Octavien,
« D'après mes calculs, cette lettre, que je fais triple, doit te trouver à Varsovie, à Berlin ou à Vienne.
« Tu n'auras pas oublié d'écrire à madame Virginie Deburd pour mettre ton amour à ses pieds, et j'espère
bien que tu épouseras j dans la première semaine de
juillet, cette héritière du comte de Alezanes. C'est une allai re convenue.
« J'attends tous les jours de toi une lettre de Varsovie qui doit m'apprendre bien des choses importantes, et dout mou adresse doit tirer un parti merveilleux. J'aimerais mieux te voir arriver toi-même en guise de lettre.
« La belle comtesse est en ville depuis quelques jours; elle n'a reçu que le marquis ; c'est toujours l'homme dangereux par excellence. Je suis maintenant son meilleur ami. J'ai fait chasser des États de Sardaigne le comte Anatole ; mais le drôle s'est réfugié à bord du Cambrian, et dans ce fort inexpugnable, il négocie diplomatiquement pour rentrer à Gênes. 11 ne réussira pas. Le marquis Viani ne me fait aucune confidence : je ne connais pas un péché plus capital que cet homme-là, qu'il faut devinera travers son mysticisme épais, son pathos scientifique et sa froideur de diplomate. Je lui prépare un tour de son métier.
« Quand j'aurai déblayé ma route de tous les buissons épineux qui me voilent l'adorable femme, j'agirai ; tu me connais, lorsque j'agis!
« J'espère aussi que tu n'auras pas oublié d'écrire à madame Virginie Debard, ta future, de se hâter de vendre tous les immeubles de la succession, et de placer l'argent en bonnes mains. Anatole de Mersanes est ruiné; il restera ruiné. Les belles comtesses n'aiment pas longtemps les ruinés.
« Adieu; éventre Varsovie, et arrache-lui du cœur le secret d'Hortensia.
a Ton fidèle banquier, « Comte V. D. N. »
P. S. « J'ai fait une découverte. L'Anatole est un poltron; je crois que la comtesse a des bontés pour lui;
mais tu conçois que dans ma position je suis oblige de refouler la médisance dans ma bouche. Si je parlais, je serais ridicule comme un mari, puisqu'aux yeux du monde, les yeux du marquis exceptés, je suis le favori de la comtesse. Il y a donc des occasions où Ton est forcé d'être discret et de respecter l'honneur des femmes. Je n'aurais jamais cru cela; me voilà vertueux par nécessité ! »
Cette lettre écrite, le comte Fabiano courut chez le marquis Viani.
11 traversa galeries et salles d'un pas déterminé, comme l'ami intime de la maison, et il s'annonça luimême à la porte du cabinet. Le marquis s'occupait en ce moment d'une correspondance fort active au sujet de l'affaire de M. de Mersanes, que défendaient énergiquement le consul de France et le commandant Hamil ton.
— Bonjour, marquis, tut Fabiano en se précipitant sur les mains de Viani; avez-vous un engagement pour ce soir?
— Pour ce soir? dit Viani préoccupé ; pour ce soir?.. Attendez..., non...; j'ai ma soirée libre, cher comte.
— Dieu soit loué !.. Ma tante, la marquise Gesualda Grimaidmi, qui, par parenthèse, vous aime de tout son cœur, réunit ce soir quelques intimes autour d'un ç plateau de sorbets. Nous sommes bien aises, ma tante et moi, de vous présenter ce soir le marquis d'Isola- Bella et sa femme... Vous allez dire oui.
— Cela vous oblige, mon cher comte?
— Cela m'enchante.
— Accepté.
— Oh ! si c'étaient de ces ennuyeux personnages qui voyagent pour faire des lieues, et compter les marquis et les princes qu'ils rencuntrent à travers L'Italie, je vous dirais le premier, ne venez pas. Mais je vous
promets des étrangers hors de ligne. Le marquis d'Isola-Bella est un érudit de vingt-cinq ans <\ni a vécu deux siècles à Rome. C'est l'ami intime du célèbre Vescovagli, qui a déterré tous les faux dieux d'Anaximandre, de Praxitèle et de Phidias. La marquise d'Isola- Bella sa femme, est une jeune Parisienne de vingt ans; un ange ! Fort belle personne ; une blonde dorée au soleil, avec des mains blanches comme la neige, et des pieds d'enfant. J'ai vu avec plaisir qu'elle menait son mari par le nez, qui est fort long, comme ib nez des antiquaires. Cela soit dit sans mauvaise intention, car, vous ie savez, la médisance m'est en horreur.
— £h bien ! cher comte Fabiano, agissons sans façon entre nous; j'ai beaucoup à faire aujourd'hui; vous allez me laisser à mes travaux, et je me dédommagerai ce soir de ce que je perds ce matin en ne causant pas avec vous.
— Ah! voilà les procédés que j'aime! mon cher Viani; voilà, certes, la vie comme je la comprends!.. Adieu, je me sauve; à ce soir. Sabrez votre travail, et
sovez à nous de bonne heure.
— Adieu, comte Faniano.
Le comte sicilien employa le reste de sa journée à combiner des plans à Villa-Bianca ; il s'était chargé de faire les invitations à la soirée de la marquise Grimaldini, et il ne voulut admettre aux salons intimes de sa tante que cinq ou six familles bien connues de lui.
A l'heure indiquée, le comte Fabiano était déjà sur le seuil de la porte du premier salon pour recevoir les invites, lise posait avec une fatuité charmante devant les groupes, lançait la conversation sur un sujet joyeux, et se replaçait à son poste d'introducteur, des que les propos étaient animés.
Comme chacun se montrait avide de savourer ce qu'on appelle les délices de la conversation, le comte Fabiano n'eut pas besoin d'exciter beaucoup son
122 LA COMTESSE nORTENSIA.
monde. Les langues effrénées jaillirent aussitôt comme des aiguillons de serpents.
On servit à ce festin trois ou quatre réputations de femmes; et la faim exigeante des convives n'était pas assouvie.
Un jeune homme qui n'avait pas encore payé son écot, se donna, sur son fauteuil, un léger balancement de corps, et dit :
— A propos, mesdames, puisque le marquis Viani est absent, nous pouvons lui donner un tort; vous savez qu'il se marie.
— Avec la comtesse de Varsovie; c'est une nouvelle vieille de six mois, dit une voix aigre de vieillard incorrigible.
— Il paraît que le comte Fabiano a rompu avec elle ? dit quelqu'un.
— Mais, dit un monsieur qui était debout devant la cheminée, et qui accompagnait chaque mot d'un coup de lorgnon sur sa main gauche, mais il me semble que Fiabano a été d'une constance adorable; il a vécu deux longs mois avec sa comtesse! soixante jours, un carême et demi!
— Je ne sais trop vraiment ce qu'on trouve de rare dans cette femme! dit un monsieur qui regardait amoureusement une dame d'une laideur idéale; une femme n'a qu'à prendre la peine d'être étrangère pour être mise sur un piédestal.
— Son physique me conviendrait assez, dit un comtessino qui avait un cordon de montre en cheveux noirs sur un gilet blanc; mais je n'aime pas son caractère : elle a dans sa tète la cervelle d'un moineau; c'est une folle qui ne rêve que bals, spectacles, intrigues, festins, et qui dit son fait à un homme avec l'audace d'un grenadier.
— Excepté pourtant, lorsque l'homme est jeune et beau, dit un monsieur d'un certain âge qui niellait
beaucoup de malice dans le verre de ses lunettes. — L'observation est bonne, remarqua le comtessino.
— Croyez-vous que nous la verrons ici ce soir? demanda une douairière prude.
— Oh! non, répondit un homme grave; la comtesse Grimaldini a choisi son monde ce soir; la marquise a du tact. D'ailleurs, la comtesse polonaise s'est retirée à Villa-Braschi.
— Et pour cause ! dit un avocat mystérieux.
— Ah ! fit Fhomme grave.
— La villa Braschi est devenue un nid d'intrigues aujourd'hui, dit un interlocuteur sérieux avec un accent de vertu indignée.
— Chut! dit le groupe, voici le marquis Viani.
La maîtresse de la maison causait avec une de ses amies ; elle se leva pour recevoir dignement le marquis Viani ; Fabiano prit son bras avec une familiarité d'ami, et fit plusieurs tours de salon avec lui en causant de choses indifférentes.
Tout à coup on annonça M. le marquis et madame la marquise d'Isola-Bella.
La transformation était merveilleuse. L'œil même de Fabiano faillit se tromper.
Antonini avait laissé sur son visage fort peu de place à la chair, presque toute envahie par les lunettes, la moustache et la barbe. 11 portait son habit de soirée avec l'aisance d'un dandy consommé. 11 marchait nonchalamment et la tète un peu inclinée, comme un jeune homme que Pétude a rendu de bonne heure grave et méditatif: le mouvement gracieux qui inclina et releva son torse, sur le seuil du salon, annonçait un noble seigneur, qui, dans sa vie, avait salué toute l'aristocratie de l'univers.
La Tadolina était digne d'un tel cavalier.
Elle portait une robe blanche brodée à jour sur un fond rose; ses bras s'échappaient de deux cascades de
d24 LA COMTESSE HORTENSIA.
dentelles; ses cheveux, ornés de tresses supplémentaires, étaient entremêlés de fleurs de crUta-galli dent les rellets écarlates donnaient au iront et aux yeux un éclat enivrant : comme luxe de toilette, elle avait noué à son cou, avec une négligence adorable, dix mille écus de diamants, de prima donna, équivoques bijoux qui empruntent leurs étincelles au lustre d'uu théâtre ou aux bougies d'un salon.
Fabiano, masqué d'un sérieux superbe, présenta ces deux visiteurs à la marquise Grimaldini, laquelle retint à côté de son fauteuil la marquise d'Isola-Beha. Le prétendu mari se mit à passer en revue les tableaux en prenant de magnifiques poses de connaisseur.
La Tadolina fut également présentée au marquis Viani, qui venait de s'asseoir dans le groupe de madame Grimaldini.
— C'est vraiment un miracle d'avoir décidé mon mari à sortir de l'hôtel ce soir, dit la Tadolina d'une voix nonchalante et avec des minauderies de chatte métamorphosée en femme, mon mari passe à l'état d'ermite de jour en jour. Il est absorbé par son grand ouvrage.
— Ah ! dit le marquis Viani, M. d'Isola-Bella s'occupe d'un grand ouvrage ?
— Hélas ! oui, marquis Viani; et vraiment cet ouvrage est mon cauchemar. Il veut démontrer au monde savant que le temple des Géants ou de Jupiter Olympien en Sicile n'a pas été bâti; et que les Grecs, pour faire une niche à la postérité, n'ont taillé qu'un seul tronçon de colonne, avec des canelures qui peuvent servir de guérites à trente sentinelles.
— Mais croyez-vous, madame, que les Grecs aient été capables d'une pareille mystitication?
— Au nom des Grecs, marquis Viani, n'élevez pas un duute de celte nature devant mon mari; il nous ferait un discours jusqu'au lever du soleil; il nous
la oMffE&E ntnmac itt
parlerait de son ouvrage; c'est bien assez qu'il l'écrive.
— Ferez-vous encore un Long séjour en Italie? demanda la marquise Grimaldmi.
— Nous avons tout vu, madame, et je brûle de rentrer dans ma jolie petiie maison du boulevard des Capucines, à Paris. Maman et ma sœur se dés lient; une toute petite sœur de ouze ans qui m'écrit des
lettres charmantes, chère ange! Mon mari va faire encore, pour son ouvrage, une tournée en Sicile, et je Fattendrai à Gènes. A son retour nous partons pour Paris.
— Vous me permettrez, madame, dit la marquise Grimaldini, de vous faire les honneurs de notre ville.
— Ce sera une bonne fortune pour moi, madame. Gênes me paraît au premier coup d'œil une ville fort agréable. Je n'aime pas Venise ! Oh ! quelle réputation usurpée ! Venise ressemble à une ville qui se noie par ennui, et l'on est tenté de la retenir par sa chevelure de clochers.
— Ah ! c'est délicieux ! s'écria le comte Fabiano ; voilà un trait qui restera !.. Et Naples, madame d'Isola- Bella, que pensez-vous de Naples ?
— Ne me parlez pas de NapJes, comte Val di Nota ! Il me sembre, quand je m'y endors, que je dois me réveiller le lendemain dans un vitrage de musée avec une étiquette sur le front, comme toutes les victimes du Vésuve. J'ai quitté Naples avec joie en secouant la cendre de mes pieds.
— Adorable! dit Fabiano... Et Livourne, madame, que pensez-vous de Livourne?
— -Livourne n'est pas une ville; c'est une rue sur ie lyord de la mer, une grande rue pleine de gens affairés qui ne font rien. J'aime mieux Pise, avec sa population de palais qui ont anéanti les habitants.
— Mais Florence ! dit Fabiano en fredonnant ces mots comme Yandante d'une cavatine.
— Ah! Florence! Florence ! chanta la tadolina sur le même air; votre Florence m'a donné lus vapeurs; je ne connais rien d'abominable comme ces statues çui vous regardent passer du haut de trente pieds, et qui vous poursuivent partout et qu'on retrouve toujours et qui vous lancent des œillades de Gibelins. J'avais fini par croire que j'étais une statue moi-même et que j'allais me briser en marchant.
Le faux marquis d'Isola-Bellr s'avança gravement vers la marquise Grimaldini et dit, en appuyant sur chaque mot :
— Je vous fais mon complurent, madame, sur les tableaux de votre salon, ce sont de véritables magnificences, comme nous disons en terme d'agathophiles. Vous avez là une nymphe endormie de Gentileschi- Lomi que je regarde comme une rareté. Ce paysage de Poëlenburg est ravissant comme étude complète des grands phénomènes de Pair et de la lumière. Il est fâcheux que ce Poëlenburg ait deux repeints.
— C'est ma foi vrai! s'écria le comte Fabiano; il y a deux repeints! marquis d'Isola-Bella, vous avez découvert ce défaut, à la bougie, du premier coup ! c'est fort!
— L'habitude ! l'habitude ! dit le faux marquis d'Isola-Bella, d'un ton modestement orgueilleux.
— Voilà ce que je n'ai jamais compris ! dit la Tadolina; mon mari a étonné tous les artistes par son coup d'œil. L'hiver dernier, à Livourne, il acheta, ]iOur deux louis, au bazar de Micali, un tableau dont je L'aurais pas donné deux pauls. A Home, le cardinal Somaglia nous offrit trente mille écus de ce tableau, tétait un chef-d'œuvre de Schidone, le Christ au jardin des Olives. Mon mari pria le cardinal de l'accepter à titre de don. Je n'ai jamais vu un cardinal plus heureux.
Le mouvement de la soirée détacha successivement
les interlocuteurs du groupe de la marquise Griraaldini; Fabiano entraîna Antonini dans une embrasure
de croisée, et ils affectèrent tous deux de se pi au fond d'un entretien Bérieux, Loin des colloques futiles. LaTadolina se trouva, comme par hasard, eu tète-à-tête avec le marquis Viani.
— Vraiment, madame, dit le marquis. T,'ous devez, être fière d'un mari tel que le vôtre.
— Mais, il me semble, marquis Viani, dit la Tadoîina, que je n'ai rien à gagner à la science de mou mari, et que je ne suis pour rien dans ses triomphes. Les maris de ce genre-là s'occupent d'ailleurs fort peu de leurs femmes. Le mien, par exemple, passerait toute une nuit en extase devant un tableau. Le soir de mes noces je le perdis. Je le fis chercher par mes gens ; on le trouva en contemplation devant un paysage d'Hobbenia.
— C'est incroyable!
— Oui, marquis Viani, c'est ainsi. Mon mari raffolerait de moi si j'étais morte depuis deux mille ans, ou si je figurais à l'huile sur une toile signée Van Dick. Les savants n'aiment que la nature morte; j'ai le tort d*ètre vivante aux yeux de mon mari... Maintenant, il va se donner encore un congé matrimonial de deux mois pour aller prendre des coups de soleil sur la cheville du mont Etna... On peut dire que la femme d'un savant est veuve du vivant de son époux... Hélas ! il faut se résigner.
— Eh bien! madame la marquise, vous aurez le temps de faire ample connaissance avec notre belle ville de Gènes. Nous serons tous à votre disposition.
— Mon Dieu, je ne sais comme je suis faite, mais je ne suis pas curieuse du coût... 11 est vrai que lorsqu'on a vu Paris !.. Je passe, moi, devant tous vos monuments avec une peur horrible des lézards. Les vieux Romains n'ont travaillé que pour loger les rep-
tiles. Si vous saviez ce qu'on éprouve sur une ruine, en souliers de satin!.. Non, non, ce n'est pas cette folle vie de vagabondage artistique qui était dans mes vœux. J'aurais voulu un mari qui ne s'occupât que de moi, qui n'aimât que moi, qui ne regardât que moi. C'est peut-être un tort de notre organisation; mais les femmes sont ainsi faites; elles sont jalouses de toutes les attentions que leurs maris accordent môme à des objets inanimés. Croiriez-vous, monsieur, que j'ai brisé une bacchante dans le cabinet de mon mari? Isola-Bella m'en a gardé rancune six mois.
— Cela fait l'éloge, madame, de l'amour que vous portez à votre mari.
— Oh ! monsieur, vous me jugez avec trop de bonté ! dit l'actrice avec une minauderie de duo bouffe. Je suis mariée depuis six ans; on m'a épousée à quinze, comme étude... Si l'amour nous a visités l'un ou l'autre dans ces six ans, je vous affirme que l'amour a gardé l'incognito.
En ce moment la marquise Grimaldini vint s'asseoir à côté de la Tadolina et lui présenta un sorbet.
Le comte Fabiano fît un léger signe au marquis Viani, qui se leva et vint le rejoindre.
— Cher marquis, dit Fabiano avec une voix suffoquée par l'enthousiasme, je viens de causer avec d'Iscla-Bella... Quel puits de science! c'est une bibliothèque à deux pieds!
— Sa femme est ravissante, exquise, divine, mon cher comte !
— Oh ! que parlez-vous de la femme ! Le mari m'a cité toute la vie del Giovanni di Matha!.. Je suis écrasé.
— Et la marquise! la marquise!
— Oui, mon cher Viani, je conviens que la marquise est délicieuse. C'est une véritable Parisienne. Vénus était Parisienne... Regardez-la marcher... On
LA COMTESSE ÏIORTENSIÀ. * 429
croirait voir la plus belle des Grâces qui a perdu ses deux sœurs... Quel malheur pour moi que son mari soit mon ami et mon compatriote ! En Sicile nous respectons les femmes de nos amis; c'est passé dans les mœurs depuis la questure de Cicéron, qui a écrit, a Syracuse, un i'ort beau chapitre là-dessus, comme vous savez.
— C'est que... malgré ses vingt-cinq ans, le mari ressemble Lieu...
— A un mari ; vous avez raison, cher Viani. Oui, d'Isola-Bellame parait prédestiné à quelque catastrophe domestique. Au reste, il a tant de nobles distractions pour se consoler dîme distraction de sa femme ! Voilà le plus beau privilège de la science!..
— Parlez-vous sérieusement, comte Fabiano?
— Cher Viani, je parle toujours sérieusement : demandez à tous mes vieux camarades. Oui, la science console de tout, même de l'infidélité d'une femme et d'un ami... Vous concevez très-bieu, marquis, que d'Isola-Bella court à son malheur, tète première. Le voilà qui part une troisième fois pour la Sicile ! et il laisse sa femme à Gènes ! Gènes, ville pleine déjeunes gens comme nous, qui ne demandent pas mieux d'adoucir l'ardeur de l'étude par le charme des galanteries.
— Vous croyez donc, dit Viani d'un ton nonchalant qui visait à la finesse, vous croyez donc que ce mari laissera cette charmante femme dans une hôtellerie?
— Dans une hôtellerie, non; il est trop bien élevé pour faire une pareille inconvenance! mais, ainsi qui! vient de me le dire lui-même, il a loué une jolie petite maison à YAqua-Sola, entre cour et jardin; et la belle marquise y attendra le retour de son mari, comme dans un couvent, avec sa femme de chambre et deux domestiques. Voilà le plan du marguis. Cependant, gardons ce secret pour nous.
Fabiano fit un signal convenu, et Antonini vint se mêler à leur conversation. Le faux marquis fit un salut imperceptible, et adressant la parole à Viani :
— Marquis Viani, j'ai quelques recherches à faire pour mon grand ouvrage; avez-vous en ville quelque bibliothèque où je puisse butiner?
— J'espère bien , marquis d'Isola-Bella, que nous trouverons à Gênes tout ce qu'il vous faut. Nous vous présenterons à Brignole, à Durazzo, à Pallavicini,
— Il me faut l'Istoria universale de Bianchini, ou bien celle de Galazzo Gualdo.
— Oh! nous aurons cela, dit Fabiano.
— Il me faudrait encore, poursuivit Antonini, la Vita di san Romualdo, par Gastgnizza.
— Nous demanderons cela aux chartreux, dit Viani.
— Pourrai-je me procurer aussi la Roma Sacra de Cecconi?
— Mais je pense que oui, dit Fabiano ; je m'en charge.
— Ou à défaut, il Rittrato di Roma, de Morlani?
— Ah! je crois que je l'ai, dit Viani; oui, je l'ai Chez moi.
— J'aurais aussi un besoin indispensable d'un ouvrage fort rare de Vilopoggio, intitulé : Aniipaita de Francesi e Spagnuli,
— Ah ! vous pouvez compter sur celui-là, dit Fabiano; je l'ai vu chez le marquis di Negro.
— Voilà tout, dit Antonini; pardon, messieurs, de la peine que je vous donne... Il est déjà fort tard pour moi... j'ai fait \m extra ce soir... Nous allons prendre congé de la marquise Grimaldini.
Il y eut alors un échange de formules obligées, et les groupes se dirigèrent vers la porte, où la marquise Grimaldini et son neveu reçurent les adieux et 1er serrements de main.
LA. 30MTESSE HORTENSIA.' 431
I Viani sortit le dernier, et ses dernières paroles fuirent celles-ci :
— Mon cher comte Fabiano, le marquis d'Isola- Bella est un puits de science, cela est vrai, mais sa femme est un miracle de grâce et de beauté; vous avez découvert le mari, et moi la femme.
— Kh bien! dit Fabiano en riant, gardons chacun nos conquêtes.
— J'accepte de grand cœur, dit Viani.
— Je crois bien, dit Fabiano, vous avez pris la plus belle moitié.
— Adieu, comte Fabiano, je vous attends demain; nous ferons ensemble nos visites aux d'Isola-Bella.
Li MAISON DE i/AQUA-SOLA.'
Le comte Fabiano avait complètement réussi dans ses projets sur le marquis Viani ; sa perspicacité avait bien jugé la position de cet homme vis-à-vis de la comtesse Hortensia. Le rusé Sicilien comprenait que le marquis, abusant de son pouvoir si redoutable contre une femme proscrite, devait à la longue arriver à une intimité qui le rendrait maître absolu de la maison Brachi ; qu'il était donc urgent de saisir une de ces heures où la passion d'un amoureux de cinquante ans se décourage devant une résistance invincible, pour lui montrer dans le plus prochain avenir quelque conquête brillante et facile dont l'espionnage du monde ne connaîtrait pas le secret; puis, lorsque des combinaisons infernales auraient écarté ce dangereux rival du salon de la comtesse, il serait facile d'arriver à un autre résultat encore plus décisif.
f32 LA COMTESSE HORTENSIA.
De Mersanes était toujours abord du Cambrian, où il attendait à toute heure une solution avantageuse pour lui.
Le comte Fabiano avait établi autour de la maison Braschi un espionnage vigilant pour découvrir cet autre rival qu'il n'avait plus revu. Le chef de ces espions était Antonini; il avait dépouillé Fhabit du marquis d'Isola-Bella pour revêtir l'uniforme indigent des Facchini génois. La hardiesse de cet hGmme était si grande, qu'il entra, en plein jour, déguisé en quêteur franciscain, dans le palais Braschi, où il fit une visite domiciliaire, sans être aperçu par les domestiques.
Au centre de son réseau d'intrigues, Fabanio passait du calme froid à l'activité dévorante, selon le besoin de la situation, et il attendait toujours, pour frapper un coup décisif, une lettre dernière qu'Octavien lui avait récemment promise, et qui devait partir de Varsovie ou de Berlin.
Le marquis Viani avait cru devoir suspendre ses visites au palais Braschi depuis Tordre d'expulsion qu'il avait donné un peu trop despotiquement contre M. de Mersanes.
Étonné de l'appui que le jeune Français avait trouvé sbez le consul de France et lé commandant llamilton, il soutenait encore son droit contre l'autorité supérieure par des raisons spécieuses ou mensongères, mais à la fin, il paraissait inclinée vers un accommodement; car il redoutait surtout que le gouverneui. ne découvrit, à force d'enquêtes, que cet ordre de.proscription avait son origine dans un accès de jalou sie et une intrigue de salon.
De sun côté, la comtesse Hortensia ne savait à quel motif attribuer la retraite du marquis; et, bien que ses visites lui fussent odieuses, elle voyait encore moins de dangers pour elle dans cette obsession quotidienne d'un amour qui ûdatait en menaces, que dans
LA COMTESSE IIORTENSÏA. 433
cette mystérieuse et soudain-' absence qui laissait suptoute chose sinistre à L'imagination.
La position de nos personnages étant ainsi établie à cette phase de notre histoire, nous entrerons dans la petite maison de YAqua-Sola, où la Tadolina reçoit depuis plusieurs jours les visites mystérieuses du marquis Viani.
C'est une résidence solitaire et pleine de ce charme qui retient le visiteur, et lui fait tout oublier. Fabiano avait admirablement choisi la position.
Les voisins, ces créateurs de l'indiscrétion, n'existaient, sous aucun sexe, autour de la maison de la Tadolina. Le jardin clos de murs, était encore, par luxe de précaution, bordé sur ses trois ceintures par trois rideaux de peupliers qui ne permettaient qu'au soleil de midi de lancer un rayon en passant. L'appartement de l'actrice respirait la grâce et l'élégance. Les fresques des quatre murs et du plafond avaient traduit les métamorphoses d'Ovide avec une grande ingénuité mythologique. Des guéridons en mosaïque offraient à l'ennui un luxe incroyable d'albums et de frivolités italiennes; et de tous les coussins du divan, les yeux pouvaient voir, à travers les vitres, tout ce que le jardin recelait d'enchantement et de caprice dans ses fleurs, ses treilles, ses fontaines, ses volières, ses berceaux.
Un soir, le marquis Viani arrivait dans cette charmante demeure avec une de ces espérances infaillibles qui réjouissent le cœur. Il entra de ce pas familier que prend l'amitié intime lorsqu'elle s'apprête à changer de nom, et son premier regard lancé dans l'appartement et sur la belle actrice le confirma dans loutes ses illusions; un sourire divin l'accueillit, et lune maiu qui se leva et retomba nonchalamment sur le coussin d'appui lui fit signe de s'asseoir.
Le marquis Viani commençait plusieurs syllabes ;
mais les dernières lettres mouraient dans sa bouche. Il mit la main sur son cœur, seule expression qui reste quand la parole manque.
La Tadolina, de son côté, joua le trouble avec une imitation parfaite, puis, quand elle eut réprimé son émotion de comédie, elle laissa tomber ses paroles en gammes indolentes :
— Vous m'excuserez, marquis, si je vous reçois dans ce négligé. Ma femme de chambre est en ville, pour un baptême. D'ailleurs, j'ai fait de la musique tout le jour; j'ai essayé un piano de Spregh que j'ai reçu de Trieste. Vous m'excusez, n'est-ce pas, cher marquis?
En disant cela , l'actrice tendit la main à Viani, et ouvrit de grands yeux bleus remplis de muettes confidences.
Vicini eut recours à ces bienheureux monosyllabes qui sont la ressource des hommes troublés par la situation et abandonnés par l'esprit. La Tadolina retira sa main, que Viani avait saisie, et continua :
— Croyez-vous aux rêves, marquis?
— Je crois à celui que je fais en ce moment, répondit Viani, en s'étonnant lui-même d'avoir trouvé cela.
— Méchant !... J'ai rêvé que mon mari avait naufragé devant Païenne, et qu'il m'avait écrit du fond de la mer une lettre amoureuse pour la première fois de sa vie, une lettre qui m'engageait a partir pour le joindre dans un palais de coquillages sous-marin qu'il avait acheté de la nymphe Calypso... Vraiment les rêves sont fous !
— Ah! dit le marquis en prenant un air léger, chère marquise d'Isola-Bella, les rêves sont plus sensés que nous quelquefois ! Il y a un veuvage là-dessous.
— Ma fol! cher marquis, le veuvage est un état comme un autre; je suis prête à le subir; on s'expose à ce malheur en se mariant... Je vous avouerai pour-
tant qu'il est cruel de perdre son mari par un naufrage.
— Mais, chère marquise, c'est une mort comme une autre, il me semble.
— Oh ! que non; si je perdais d'Fsola-BelIa de cette manière, je n'oserais plus regarder la nier; il me semhlerait que chaque vague m'apporte un échantillon de mon mari.
— Quelle idée bouffonne, ma belle marquise !
— Pas si bouffonne, cher marquis. On aime bien mieux, quand on a le malheur d'être veuve, s:ivoir que son mari repose en paix dans un bon tombeau, bien scellé, avec une épitaphe qui proclame ses vertus.
— Votre songe, belle marquise, vous a donné des idées de veuvage bien noires, que vous exprimez avec une gaieté charmante.
— Cher marquis, ce songe m'a fait rêver.
— Votre petit d'Isola-Bella ne m'a jamais paru cependant un mari intraitable, ma tout adorable marquise.
— Oh! ceci est une autre question! D'Isola-Bella est confiant et juste ; mais je ne me dissimule pas quel horrible destin serait le mien, si je m'écartais du chemin de l'honneur.
La Tadolina prit la pose de la Polymnie du Louvre, et parut abimée dans de sérieuses réllexions, comme Hélène méditant un voyage avec le royal berger de Vida.
Vraiment ! dit Viani avec l'étourderie d'un séducteur qui se moque de la colère des époux, vraiment! belle dame, votre d'Isola-Bella serait homme à garder rancune à sa femme pour un enfantillage, vne distraction, une infidélité?
— D'Isola-Bella! dit la Tadolina d'une voix modulée par la terreur, a des passions vivt. s, comme le premier ignorant venu. 11 a puisé dans l'étude de Tins-
toire le goût des grandes catastrophes domestiques ; si je lui en fournissais le prétexte, il me poignarderait volontiers pour donner aux peintres le pendant du tableau do Virginie. Ces hommes nourris des horreurs grecques et romaines jouent avec la mort, et mon mari ne demanderait pas mieux que de m'envoyer dans l'enfer du Dante, moi et mon amant, faire visà-vis à Françoise de Rimini et à son coupable compagnon.
— Soli eravamo e senz'alcun sospetto.
— Ah! dit Tadolina avec un sourire sérieux, je suis bien aise que vous connaissiez l'histoire de cet époux qui tua sa femme, et l'autre...
— Oui, dit Viani, mais Dante ajoute que cet époux est assis, pour sa punition, à côté de Caïn.
— Bah ! mon mari se moquerait bien du voisinage de Caïn; il me tuerait, il tuerait l'autre, et le sopha de Caïn, qu'il occuperait après, ne nous ressusciterait pas... et pourtant, voilà le sort que l'on a fait aux pauvres femmes !.. Hélas ?.. on nous marie à seize ans avec celui que notre cœur n'a pas choisi ! on nous sacrifie à l'autel de l'hyménée (avec un geste tragique de sacrificateur) ! on nous pare de fleurs pour cette cérémonie de Tauride! et puis.... longtemps après.... si nous voyons passer dans notre vie le mortel qui a lo
secret de notre âme et de nos vœux si l'invincible
élan de la nature nous entraîne vers cette âme, moitié le la nôtre, un cri de réprobation s'élève contre nous lu milieu de ce monde impur* trop criminel pour ordonner une erreur.
L'actrice se laissa tourner comme anéantie ; une ae ses mains voilait ses yeux, l'autre se crispa, comme par hasard, sur le bras de Viani.
Le marquis, ému de toutes les émotions, saisit doucement cette main charmante qui se laissa saisir.
La nuit était déjà sombre dans leiardin. et, comme
il arrive souvent aux entretiens intimes du soir, on n'avait pas demandé l<is bougies; les étoiles seule*
luisaient sur Les vitres, et Les vitres renvoyaient dans l'angle du divan une lueur crépusculaire, sur laquelle se détachait encore l'éblouissante ligure de l'actrice,
comme un portrait de Yan-Dyck, vieilli de deux siccles, par la négligence du possesseur. On n'entendait au dehors d'autre bruit que le mystérieux duo d'amour chanté par les fontaines et les arbres dans le calme des nuits d'été.
— Que ce bruit est doux à l'oreille! dit la Tadolina; il semble qu'une voix aimée vous fait une coniidence au cœur!
— 13ella! Bella! dit Viani avec toute la tendresse d'un adolescent, la voix qui vous dit d'aimer ne vient pas du dehors; elle est ici... ici, reine de mon âme î
Et il tomba lourdement à genoux devant l'actrice, et sa bouche égarée osa effleurer les diamants qui luisaient à la racine de ses doigts.
— Que faites-vous, cher marquis? dit-elle d'une voix encourageante... Reprenez votre place, et causons en bons amis, comme toujours.
— Bella! je vous laisse l'amitié, laissez-moi l'amour, dit Viani d'une voix expirante.
— L'amour! s'écria l'actrice; quel nom avez-vous prononcé?
— Je ne connais pas un plus gracieux nom après le vôtre.
— Silence ! taisez-vous ! dit la Tadolina en appuyant ses lèvres sur l'oreille de Viani.
Le marquis épouvanté se leva vivement, et l'obscurité ne permit pas de voir l'horrible pâleur de sa face, et ses gestes désoles qui faisaient des interrogations, en l'absence de la voix.
Des trépignements de pieds, et des voix furieuses retentissaient dans le vestibule.
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria la Tadolina en tombant à genoux, que se passe-t-il là !... Viani, fermez la porte à double tour... avec précaution... sans bruit... retirez la clé... Mon Dieu! ayez pitié de moi!
La porte était à peine fermée, qu'un horrible carillon de coups tomba contre elle à la hauteur de la serrure; et on entendit une voix tonnante avec ces mots :
— Ouvrez! madame! ouvrez!
— Désespoir ! dit la Tadolina,- en tordant ses bras autour du cou de Viani ; et laissant tomber sa tète sur l'épaule de son compagnon anéanti.
— Ouvrez, madame! criait la voix extérieure; ouvrez ! ou j'enfonce la porte à coups de hache !
— Malédiction! s'écria Tadolina, et elle tomba sur le parquet raide morte, avec ce mouvement rapide, dont les actrices ont l'habitude, et qui épouvante ceux qui n'ont pas comme elles, le talent de bien tomber.
Viani, éperdu, mesurait la hauteur d'une croisée qui s'ouvrait sur un bassin.
Au môme instant un panneau de la porte vola en éclats sous trois coups de hache ; une vive lumière extérieure éclaira soudainement le salon, et Antonini, un flambeau d'une main, et une épée de l'autre, s'élança sur Viani.
Le péril rendit la parole au marquis.
— D'Isola-Bella ! je suis innocent! innocent ! s'écriat-il en tombant à genoux
— Innocent ! s'écria Antonini d'une voix terrible et avec un éclat de rire infernal; innocent! eh bien! tu vas périr parce que tu mens!
— Une minute ! une minute ! au nom du ciel!
— Cesare! Cesare! criait Antonini, veillez sur la porte, le pistolet au poing!
—Cesare veille! répondit une voix lugubre dansle vestibule.
— Lève-toi, femme coupable! femme maudite !... Voyez-la! comme elle joue l'évanouissement! lève-toi ! te dis-je, ou je te cloue sur le parquet !
La Tadolina fît un léger mouvement, comme à la fin d'un cinquième acte, lorsqu'une reine s'est poignardée, et qu'elle essaie de se relever pour achever un duo commencé en bonne santé.
Antonini s'écria, l'épée haute :
— Voyez ! voyez ! tout cela n'était qu'un jeu ! qu'une comédie ! l'infâme épouse feignait l'évanouissement devant moi, comme l'amour.
— Grâce ! grâce ! s'écria l'actrice en se redressant sur ses genoux, et joignant ses mains.
— Grâce ! dis-tu ? s'écria Antonini, au comble de la fureur jouée; sais-tu bien que ce mot est l'aveu d'un crime, et que ce crime, c'est ta mort!
Viani sanglotait, la tête appuyée sur un fauteuil.
Antonini, agitant son épée, se promenait d'un pas rapide d'un angle à l'autre du salon, et il récitait ce monologue, paroles de Fabiano, musique de Tadolina :
— Voyez-les! voyez-les ces deux misérables!.... Quelle horrible dégradation! comme le crime se peint bien dans leur attitude ! Oui, oui, pleurez! pleurez!.. Vos pleurs me rendront-ils l'honneur et le repos à jamais perdu?.. Taisez-vous, monsieur ! je vous défends de faire un signe ! je vous défends de dire un mot !.. et à toi aussi, épouse indigne de moi!.. Quatre siècles a> à toi aussi, épouse indigne de moi !.. Quatre siècles de noblesse flétris en un instant ! Notre famille, alliée aux Borrornée ! La voilà noyée dans la fange de l'adultère !. . Oh ! je n'y survivrai pas!.. 11 faut que mon sang se mêle au sang de cec deux infâmes!.. Je saurai me frapper au cœur... sur leurs cadavres!.. Ils étaient ici, les misérables! chez moi... Ils s'enivraient de délices; ils se juraient un amour éternel ; ils cueillaient chaque minute comme une fleur ; ils échangeaient entre eux ces paroles ardentes que le crime souffle de l'enfer à l'o-
feille des amants adultères... Et moi! moi! j'allais braver la colère de Neptune et les fureurs d'Éole, pour rapporter au temple de la science mon grain de sable péniblement récolté!.. Malheureux époux !.. Oui, il faut une expiation! elle sera terrible!.. Le soleil de demain ne verra pas le sang de cette nuit... ce sang sera couvert par la fosse... Oh ! je ne croyais pas qu'il y eût tant de volupté au fond de la vengeance d'un époux... Je sens à mon tour que le crime a ses douceurs secrètes... mais il faut la savourer goutte àgoutte cette vengeance... Stupide est celui qui tue son ennemi d'un seul coup... Il faut au contraire ménager cette vie, et la diviser en mille morts. . . n'est-ce pas , Viani ?. . 2 faut que j'enfonce, avec une délicate raffinerie, la pointe de mon épée sur toutes les écailles de ton corps, vil serpent...
La Tadolina poussa un cri, et, se relevant avec impétuosité, elle vint retomber aux genoux d'Antonini, en s'écriant, d'une voix d'Andromaque reconnaissant le cadavre d'Hector :
— Pardon ! grâce ! pardon ! mon époux ! Antonini se précipita sur l'actrice avec une violence
apparente qui effleurait à peine la robe, et la saisissant dans ses bras, il la jeta brutalement hors du salon; et Viani entendit la chute d'un corps sur le marbre du vestibule et un cri sec et déchirant qui annonçait que la bouche d'où il sortait se fermait peut-être pour toujours. Viani répondit à ce cri par une exclamation sourde!
— Venez, venez voir votre ouvrage! lui dit Antonini... malheureux! c'est toi qui l'as tuée cette femme, viens donc la voir nager dans son sang... viens, qu* je t'immole sur son cadavre comme Polydore sur le corps de Priant, comme Euryale sur ie cui'ps de Nisus !
IS'atum unie vrapatris, patretnque oblruncat ad arasl
Antonini, debout sur le seuil de la porte, avait l'air d'assister au plus affreux des tableaux, et d'être en proie au plus violent désespoir; il garda quelque temps uu morne silence, puis il s'écria :
— Cesare, ôte de mes yeux cet horrible spectacle ! prends le cadavre de cette femme infortunée, et dépose-le dans une salle basse. Nous lui rendrons les honneurs de la sépulture demain.
La Tadolina dansait légèrement sur la pointe des pieds, au fond du vestibule.
— Cesare, efface sur le marbre ces horribles taches de sang, et reviens à ton poste avec le brave Poggioli. Bientôt j'aurai besoin de vous deux pour une plus sanglante expiation... Écoute, maintenant, infâme Viani, et obéis... Voici une plume, de i'encre et du papier... Relève-toi, et écris sous ma dictée...
Viani, épuisé comme par la sueur d'une agonie, obéit machinalement.
— Écris, dit Antonini... C'est à moi que ton billet est adressé.
Et Viani écrivit.
a Monsieur le marquis,
« Si mes remords pouvaient effacer mon crime, je a voudrais vivre un siècle d'une vie de remords. J'ai a porté le trouble et la mort dans votre noble maison; « je vous ai déshonoré; je suis l'infâme séducteur de « votre femme et son meurtrier. Je ne vous demande « aucune pitié, je n'attends que l'exécration due à a mon forfait.
a Signé : Marquis Antonio Viani.
c Juillet 1833. »
— C'est bien! dit Antonini en lisant le billet; c'est bien ! l'écriture et la signature ne sont pas contre-
faites... Maintenant, il me faut un second billet..* Gomment se nomme ton intendant, Viani?
— Marco Gaddi, répondit Viani d'une voix éteinte,
— C'est Lien! reprends la plume et écris encore sous ma dictée :
« Mon intendant Marco Gaddi est autorisé à donner « l'accès de mon jardin, soit de nuit, soit de jour, au a porteur de ce billet. Je serai absent quelques se- « maines pour le service du roi.
« Marquis Antonio Viani. d
— La marquise d'Isola-Bella, dit Antonini, sera inhumée pendant la nuit dans le jardin de son meurtrier et de son vil séducteur. Quelle leçon!
Le marquis Viani joignit les mains comme pour une prière; et d'une voix déchirante, il murmura quelques mots qui faisaient pressentir une justifica tion. Mais Antonini frappa si violemment le parquet avec son pied, et fit un signe d'épée si menaçant, que Viani n'ajouta pas un mot, et retomba dans son anéantissement.
— Maintenant, dit Antonini, je vais donner mes ordres et placer mes sentinelles, et quand il faudra mourir, sois prêt, Viani, sois prêt!
Antonini sortit dans le vestibule, où l'attendait le comte Fabiano. L'entretien qu'ils eurent ensemble fut court et à voix très-basse.
— Antonini, je suis content de toi, dit Fabiano ; la scène a été bien jouée.
— Monsieur le comte est bien bon, dit Antonini en s'incli nant de respect.
— Donne-moi le billet pour l'intendant Marco Gaddi.
— Le voilà, monseigneur.
— Avec ce billet la comtesse Hortensia est à moi; tous les obstacles sont renversés.
LA COMTESSE HORTEN-U.
— Monseigneur, vous êtes un grand homme.
— Antonini, garde notre Viani à vue ; tiens-lui toujours sur sa tète ton épée de Damoclès, mais ne la laisse jamais tomber. Songe, que notre méchanceté ne doit commettre que des folies. Avec de l'adresse innocente on arrive à tout. Prends au contraire le plus grand soin de Viani. Cesare jouera le rôle d'un domestique compatissant qui trompe son maître, et prodigue des bienfaits clandestins à un malheureux. Tu m'as bien compris?
— Oui, monseigneur; Cesare sera censé soigner Viani à mon insu.
— C'est cela. Maintenant je pars pour achever mon ouvrage. Attends mes ordres ici. Tu ne les recevras qu'après-demain. Je descends un instant au jardin pour saluer la Tadolina, et la féliciter sur son admirable talent. Dans ma reconnaissance de grand seigneur, je n'oublierai ni elle ni toi.
le source».
Un incident de la plus haute importance avait forcé le comte Fabiano à précipiter le dénoûment de l'innocente tragédie qu'il venait de faire jouer dans la maison isolée de YAqua-Sola : M. Anatole de Mersanes était descendu en ville, en plein jour.
Les instances du consul avaient triomphé de toutes les oppositions; et l'on ne sera pas étonné des difficultés qu'il fallait vaincre, si }'on songe aux sourdes agitations qui fermentaient en Italie, à cette époque, et à la susceptibilité ombrageuse excitée par les Français dans les villes du littoral. Une seule condition
i I I LA COMTESSE HORTENSIA.
avait été imposée à M. de Mersanes ; il s'était ei à ne recommencer ses visites à la maison Braschj Qu'après un certain laps de temps.
Fabiano, le rusé Sicilien, courut tous les quartiers habitables de la ville pour rencontrer M. de Mersanes, et l'aborder avec toute la franchise d'une hypocrite loyauté.
Cette fois, les circonstances aidant, il se croyait certain d'arriver à son but; et toutes les circonstances lui arrivaient au gré de ses vœux, comme on verra bientôt. Pourtant il ne se dissimulait pas qu'il avait besoin, plus que jamais, d'une diplomatie et d'une linesse de langage merveilleuses ; mais il comptait sur son imperturbable aplomb, et sur la candeur de l'honnùte jeune homme qui était son rival.
Dans l'étroite rue San-Luca, espèce de corridor où le débiteur ne peut éviter son créancier, le comte Fabiano tomba pour ainsi dire sur la pointe des pieds de M. de Mersanes. Celui-ci détourna brusquement la tête, par ce sentiment de prudence qui pousse un étranger déjà suspect à éviter toute nouvelle occasion de scandale, dans une ville où il est toléré par laveur; mais Fabiano, avec une audace inouïe, s'inclina devant lui, chapeau bas, et lui prenant la main :
— Comte de Mersanes, lui dit-il, je bénis le hasard qui m'a conduit devant vous. J'ai des excuses à vous faire, et je vous les fais.
Ces paroles furent prononcées d'un ton de bonhomie saisissante et avec un jeu de physionomie digne d'un comédien achevé. Anatole de Mersanes, pris à 11mproviste, ne répondit que par une pantomime embarrassée dont il n'aurait pu lui-même expliquer le sens.
— Je vous cherche depuis longtemps, poursuivit I 10 d'un ton amical et léger, en prenant familièrement le bras d'Anatole, et l'entraînant avec lui vers
LA OOMTESSE HORTENSIA. 4 |5
les lianehi; mon injuste procédé me pesait sur le cœur. Je vous ai dit ibllemeut une parole d'absurde colère. Que voulez-vous? j'avais le sang au cerveau et c'est le délire qui a parlé.
— Je suis forcé, monsieur, dit Anatole avec une gravité digne, je suis forcé d'accepter des excuses et de pardonner au délire; nous sommes en pays étranger.
— Oh ! je vous préviens, comte de Mersanes, dit Fabiano avec une inflexion de voix charmante et le plus gracieux sourire, je vous préviens que je veux être excusé par vous en meilleurs termes. Il ne faut pas que la politique intervienne dans nos humbles débats. La question est toute simple. J'avais une idée sur une femme; j'ai cru voir un rival en vous; je me suis oublié. Je reconnais mon tort et je vous prie de me le pardonner. Si notre scène avait eu des témoins, je vous ferais mes excuses devant eux. Fort heureusement nous étions seuls.
La mélodie qui accompagnait ces paroles était attendrissante. De Mersanes, trompé, comme se trompent toutes les nobles âmes qui ont souffert et qui ont trop réfléchi sur leurs malheurs pour s'être donné le temps d'étudier les hommes, de Mersanes prit U main de Fabiano et la serra.
— J'ajouterai aussi, continua Fabiano, que pour vous offrir mes excuses j'ai cru devoir attendre w moment favorable. Aujourd'hui mes illusions et les vôtres sont, hélas! évanouies; et il m'en coûte ainsi beaucoup moins à moi de vous offrir ces excuses, et à vous de les accepter.
M. de Mersanes baissa les yeux et réfléchit un instant; puis :
— Je ne vous comprends pas, comte Val di Nota, dit-il; prenons garde; il y a quelque malentendu. Votre dernière phrase n'est pas claire.
HG LA. COMTESSE nORTENSTA.
— Comte Anatole, il me semble que ma dernière phrase s'explique assez d'elle-même.
— Écoutez, monsieur, dit Anatole en regardant autour de lui, nous sommes entourés d'oreilles et d'yeux. Le lieu est mal choisi pour expliquer des phrases obscures...
— Eh bien I comte de Mersanes, prenons un canot devant les Banchi, et traversons le port jusqu'au jardin Doria.
Ce qui fut fait.
— Vous avez, si j'ai bien entendu, comte Val di Nota, vous avez parlé de nos illusions évanouies...
Fabiano fit un signe afïirmatif.
— Si c'est un piège que vous me tendez pour m'arracher un secret, je vous préviens que vous perdez votre temps, et que vous me rendez les droits que j'avais sur vous avant notre rencontre à via San- Luca.
— Comte de Mersanes, dit Fabiano d'un ton de franchise plus vrai que la vérité, parlez-vous sérieusement? Ignoreriez-vous, par hasard, ce que toute la ville sait? Serait-ce vous qui me tendriez un piège?.. Je suis un enfant des montagnes de Sicile; mon cœur est sur ma main; je me livre au premier venu. Si vous prenez un détour pour provoquer de moi quelque confidence, c'est une peine inutile; agissez franchement; je ne demande pas mieux que de vous dire un secret, si j'en ai un au fond de l'âme. Par malheur, je vous le répète, le seul secret qui aurait pu vous in-
jer est aujourd'hui le secret de tout le monde; il est du domaine public.
^- Oh! dit Anatole avec une impatience contenue, je n'aime pas les énigmes trop | quel est ce secret connu de tout le monde, el qui, par conséquent, peut se publier sans indiscrétion.
— Mais, dit Fabiano en étendant ses bras horizon-
TA COMTESSE HORTENSIA. tAl
talemont dans tonte lem rar, mais il parait,
comte Le Mersanes, que tous n'habites plus G depuis quinie jours? Avez-vous fait une absence de deux semaines.
— Le secret 1 le secret 1 comte Fabiano.
— Eli bien! la comtesse de Varsovie nous a joués, vous et moi ; voilà le secret!
De Mersanes ébranla le canot par une secousse brusque, et prit vivement le bras de Fabiano.
— Maintenant, ajouta Fabiano avec une tranquillité admirable, maintenant je vois que vous ne saviez rien.
— Prenez garde! monsieur, dit Anatole avec un regard orageux; prenez garde ! monsieur; vous parlez d'une noble dame, et vous avez encore le temps de vous repentir !
— Il ne savait rien! dit Fabiano avec un étonnement plein de naturel.
— Oui, monsieur, je savais beaucoup : je sais que la calomnie s'était ruée sur cette dame, comme elle fait sur tout ce qui est grand, beau, noble, envié. Je savais que tout ce qu'il y a de grisonnant, de difforme et de dédaigné parmi les femmes, tout ce qu'il y a de stupide, de méchant et de fou parmi les hommes, s'efforce d'échapper à l'ennui qui les ronge en s'acharnant sur toute réputation qu'une épée ne défend pas ! Je savais cela, monsieur. Vous voyez que je n'ignore rien.
Fabiano écouta cette tirade les yeux fixes et la bouche béante, de l'air d'un homme qui sort d'un t qui se demande si ce qu'il voit et entend continiu le mensonge ou commence la réalité; puis, secouant mélancoliq. ement la tète, il dit :
— Comte de Meis mes, je rends hommage à vos nobles sentiments, et ^3 suis fier de vous dire que ces sentiments sont aussi os miens. Mon épée est tou-
jours prête à sortir du fourreau pour venger l'honneur d'une femme. Mais il ne faut pas que la sainte honeur que la calomnie inspire couvre du manteau de l'impunité la femme qui viole ses devoirs ouvertement à la face du soleil. Comte de Mersanes, je ne suis pas un enfant étourdi, et je sais que je parle à un homme grave et réfléchi. Lorsque j'ai donné cette tournure à notre conversation, c'est que je me sens assez fort pour aller aussi loin que l'incrédulité la plus exigeante le voudra. Une calomnie stupide ou folle ne sortira jamais de ma bouche. Il me faut cent preuves évidentes du déshonneur d'une femme pour y croire; il me faut un intérêt personnel pour en parler. Ces deux conditions se présentent aujourd'hui.
Le comte de Mersanes, en proie à une agitation violente, attachait sur Fahian m veux d'une expression inconnue.
— Comte de Mersanes, continua Fa^iano, ce que vous éprouvez en ce moment, je l'ai éprouvé, moi. J'ai senti la lièvre à mes pieds et à mon front ; j'ai senti mon cœur se fendre comme un cratère dans une éruption, et mes veines se gonfler comme si le désespoir eût doublé chaque goutte de mon sang; car, je vous l'avoue aujourd'hui, j'ai aimé Hortensia d'un amour impossible, d'un amour surhumain. Eh bien ! lorsque cette femme, par un hasard venu du ciel, s'est révélée à moi dans toute sa coquetterie criminelle...
— Assez! assez! monsieur, dit le comte de Mersanes d'une voix sourde, et avec un geste qui se faisait violence pour retenir la menace; assez ! assez!
Ils abordèrent au jardin Doria, et ils s'avancèrent silencieusement vers le bassin des AigJ s.
Quoique .M. <le Mersanes eût interr mpu Fabiano, il était pourtant facile de voir qu'un ; curiosité infernale le retenait encore auprès du Sicilien, et qu'il ne demandait pas mieux que de renouer la conversa-
LA COiTTESSE HORTENSIA. 440
tion, lorsqu'il aurait donné à sou sang lo calme népe pour écouter quelque révélation épouvantable. Fabiano, en comédien accompli , affectait le maintien impassible de l'homme sûr «le sou lait, et
qui attend la convenance d*un interlocuteur pour ibler par un dernier coup victorieux.
Sous l'obsession d'une pensée terrible, on répète machinalement le dernier mot qu'on a prononcé dans un entretien. Il y a mèmej dans cette répétition automatique, quelque chose qui ressemble aux monolode la folie. M. de Mersanes, debout sur le bord du bassin des Aigles, disait, d'une voix sourde : I ! assez! monsieur! Et l'inflexion qui accompagnait ce monologue de trois mots, était notée de manière quelle semblait inviter Fabiano à poursuivre sa confidence interrompue ; de même qu'on entend quelquefois, dans une scène d'opéra, la musique de l'orchestre contrarier la musique des voix.
Le rusé Sicilien, assis nonchalamment sur le marbre, et caressant de la main l'aigle essorant des Doria, murmurait, sur un ton philosophique, cette phrase de situation :
— Oh! si ces treilles, ces galeries, ces allées de myrthes avaient une voix comme nous, et si elles nous contaient l'histoire galante de leur âge d'amour, combien nos intrigues du moment nous paraîtraient innocentes devant le scandale monumental des siècles éteints !
— Ce qui est éteint est éteint, dit Anatole de Persanes, saisissant le premier mot venu pour servir de transition... ; et il ajouta ces deux vers du Cantique des Cantiques :
Le lion mort ne vaut pas Le moucheron qui respire !
— J'attends ! dit Fabiano avec un ton calme, une tranquillité angélique.
— Eh bien! écoutez -moi. Vous m'avez insulté l'autre jour, là-haut sur la montagne, vous me ùe\ i une réparation : consentez-vous à me la donner si je puis vous prouver que la confidence que vous allez me faire n'est qu'une atroce calomnie!
— Oui, dit froidement Fabiano.
Ce oui, glacé comme l'acier d'un poignard, lit tressaillir Anatole; ce oui, prononcé sans hésitation, lui sembla la préface d'une épouvantable vérité.
Fabiano croisa les bras, et lançant un regard triste par-dessus les mâts des navires, il secoua la tète et dit :
— Comte de Mersanes, la comtesse dont le nom ne sortira plus de ma bouche, reçoit chez elle un jeune homme tous les soirs, à dix heures, et ce jeune homme est son amant.
Les lèvres d'Anatole tremblèrent, mais aucune parole n'en sortit.
— Vous comprenez, poursuivit Fabiano, que si je vous dis une pareille chose avec ce calme, cette assurance et cette crudité d'expression, c'est que la preuve de ce que j'avance est dans mes mains.
— Dans vos mains ! dit Anatole comme un écho usé par ses répétitions.
— Ou dans les vôtres, si vous aimez mieux.
— La noble comtesse Hortensia !.. Comte Fabiano ! dit Anatole en joignant ses mains raidies, et les élevant par-dessus sa tète ; la noble exilée !.. Savez-vous que tout votre sange versé par moi dans le mien ne laverait pas une pareille calomnie?
— Mon sang est à vous comme le vôtre, si je mens... Eh ! mon Dieu ! je donnerais ma vie de grand cœur si vous pouviez me prouver que je calomnie cette femme! il est si cruel de perdre sa plus belle illusion; c'est un apprentissage de la mort, c'est se donner la vieillesse à trente ans !
— Oh! je suis à l'agonie, vomte Fabiano; frappez
donc un coup, un seul coup; tuez-moi , si vous le pouvez, mais d'un seul coup.
- Pauvre jeune homme! dit Fabiano avec un accent de vente déchirant ; non, je ne veux pas vous tuer, je veux VOUS guérir comme moi... C'est le hasard, béni soit ce hasard ! qui ma rendu le témoin do la criminelle étourderie de cette femme) J'étais, la semaine dernière, en soirée chez le marquis Viani, avec les authologistes; les salons étaient brûlants; je :idis au jardin pour respirer un peu de fraîcheur, je ne connaissais pas le jardin du marquis Viani ; ainsi j'ignorais qu'il fût séparé par une grille de 1er, du jardin Braschi. Dix heures sonnaient à YAlbergo de Povcri. Cheminant au hasard sous les grands arbres, je jetai un coup d'ceil sur la grille, et j'aperçus une femme dont les gestes et les éclats de rire annonçaient le caractère le plus jovial de l'univers : un jeune homme lui donnait le bras avec toute la négligence et tout l'abandon de la plus scandaleuse intimité. Il me fallut un quart d'heure d'observation pour me décider à admettre que cette femme était la comtesse Hortensia : l'allure folle que je lui voyais me révolta; et s'il faut tout vous dire, je vous avouerai que je crus d'abord vous reconnaître dans le compagnon de sa promenade nocturne.
Après une attention plus scrupuleuse, je m'aperçus que le jeune homme n'avait pas votre taille, et je distinguai même, dans une éclaircie du jardin, la couleur de ses cheveux, bien différents des vôtres, car ils étaient blonds. Je l'atteste sur l'honneur, si ce mystérieux rendez-vous ne m'eût pas intéressé directement dans mes plus vives affections, j'aurais quitte mon poste à l'instant même, tant je sentais au fond de ma conscience un murmure qui accusait ma délicatesse et ma loyauté de gentilhomme. Mais j'étouffai cette voix intérieure, et je continuai un espionnage
qui, dans tonte autre circonstance, m'aurait paru odieux, en me révoltant contre moi-môme. Par intervalle, le caprice de leur promenade les amenait si près de la grille que j'entendais distinctement îeur conversation, et les paroles évaporées qui arrivaient alors à mes oreilles attestaient à quel degré d'intimité s'était élevé ce coupable amour. Tout ce que la passion a d'extrême éclatait dans chaque phrase du jeune homme, et la veuve folle répondait avec ces sourires divins dont les rayons se mêlaient aux rayons des étoiles. Vingt fois je fus tenté de pousser un cri désolant, comme le cri d'un spectre, et d'empoisonner cette ivresse criminelle qui croyait n'avoir pour témoins que les statues muettes du jardin; mais je trouvais une volupté de damné à me poignarder moimême, minute par minute, à ce spectacle, à mourir à chaque instant d'une jalousie de feu, et à ressusciter encore pour mourir, ils quittèrent enfin le bocage de lanymphée; une porte de la maison s'ouvrit et se referma ; je ne sais si le dernier mot qui m'arriva fut un adieu ou une parole de tendresse; je n'entendis bientôt plus que le chant de la fontaine, et je restai seul, en proie à une si fiévreuse agitation qu'il me semblait encore voir ces deux êtres odieux passer et repasser devant moi.
Le comte Fabiano se tut, et un frémissement convulsif agita son corps; ses regards fixes attachés au sol Semblaient, comme dans un rêve, assister au spectacle étrange de cette nuit.
M. de iMersanes était toujours debout, comme un homme qui regarde avec un effroi muet le coup de foudre qui l'a frappé, et qui fume encore à ses pieds. Il y avait dans le récit de Fabiano un luxe si complaisant de détails, et un accent de vérité si naturel, que le plus méfiant des amoureux ne pouvait le suspecter de mensonge. Après un moment de silence dévoré par
un siècle de désespoir, le comte de Mersanes eut une réaction rapide de calme qui lui permit de parler.
— Comte Val di Nota, dit-il, en ^efforçant de raffermir sa voix, je vous lais l'honneur de croire que votre récit est vrai. En vous supposant tous les motifs imaginables pour me tromper, il est impossible d'admettre qu'un gentilhomme puisse inventer une aussi atroce calomnie et la développer avec une telle complaisance de détails. Si vous mentez, vous n'êtes pas un homme, vous êtes Satan.
Fabiano donna un regard mélancolique à de Mersanes, et, poussant un soupir :
— Je suis malheureusement un homme, dit-il, et un homme brûlé des tortures de l'enfer. Eh ! que m'importe à moi, quà cette heure vous n'ajoutiez pas foi à mes paroles ! Que m'importe une insuite de vous, si vous osez me la faire ! N'ai-je pas encore en mains une preuve dernière, une arme non soupçonnée avec laquelle je puis vous écraser? pourquoi ne me demandez-vous pas de faire briller à vos yeux cette arme formidable, déjà tirée à demi?
Ces mots furent dits avec une tranquillité pleine d'amertume, d'ironie et de menaces. Chaque syllabe vibrait dans la poitrine d'Anatole comme un coup de tam-tam. Son attitude silencieuse interrogeait Fabiano.
Celui-ci continua :
— Comte de Mersanes, savez-vous bien que j'ai vu les mêmes choses ces nuits dernières, et que la même vision ne se répète pas? Savez-vous bien que, si par hasard je m'étais trompé la première fois, il vous est impossible d'admettre qu'une pareille erreur puisse se prolonger une semaine ! Savez-vous bien que je puis vous dire : Venez avec moi, et voyez ! voyez !
Le comte de Mersanes tendit la main à Fabiano et dit:
— Comte Fabiano! serrez-moi la main. C'est une
action honteuse, la première de ma vie; j'en demande pardon à Dieu; je l'expierai de mon sang. La chair est plus faible que l'âme. J'irai !
— Bien! dit Fabiano ; et vous donnez votre parole d'honneur que vous ne direz à personne que c'est moi qui vous ai révélé cet horrible secret?
— Je vous la donne.
Ils se serrèrent énergiquement les mains.
— Comte de Mersanes, ajouta Fabiano, écoutez-moi Lien. Il faut beaucoup de prudence. Il faut tromper Viani lui-même, le premier espion de l'Italie. Il faut marcher à pas de tigres sur un terrain délateur.
— Je suis prêt à tout.
— Comte de Mersanes, songez aussi à tous les caprices du hasard. Si vous ne voyez rien ce soir, ne m'accusez pas; ayez la patience d'attendre demain.
— J'attendrai.
— Bien!., je vous promets de vous satisfaire... et au-delà même de vos espérances... Comprenez-vous?
— Oui, monsieur.
— Vous serez content de moi.
— Tout mon sang pour vous remercier, ou tout le vôtre pour payer une calomnie, comte Fabiano !
— Je n'accepte pas votre sang, et je garderai le mien.
— La nuit approche. Comte Fabiano, prenez mon bras et rentrons.
Les deux jeunes gens rentrèrent en ville par le faubourg, et, sans ajouter un mot de plus, ils se dirigèrent, par de longs détours, sur la place de l'Annonciade. La nuit couvrait la ville.
Il y avait beaucoup de monde sur les terrasses et aux balcons du palais. Des groupes gracieux éclairés par les lumières intérieures se montraient et paraissaient aux balustrades de marbre. On entendait partout Le chant italien des nobles daines de Durazxo et de Brignole, cumme le chœur aérien des au^es; on en-'
LA COMTFSSE lïORTENSU.
tendait les applaudissements des hommes heureux qui tes écoutaient dans les salles spleadides. l.
d'une le te rayonnait partout. La mer envoyait sa fraîcheur i la Strada-Balbi, et Lesnymphées pleines da fleurs et d'oranges embaumaient cette unit d'amour. Une seule démontrait ni lumière, ni femme!
au bal : Tirade: Les yeux du comte de Mer
regardaient seuls cette maison; il semblait qu'elle se recueillait en elle-même pour savourer sa joie intérieure, loin d'un monde qui a besoin d'aiiicher son bonheur en public pour se croire heureux.
— Cette maison est bien silencieuse! dit Anatole.
— Ce silence trahit des secrets, dit Fabiano.
— La maison Braschi serait-elle déserte?
— Sur sa façade.
— Comte Fabiano, je suis prêt.
— Patience ! l'heure sonnera.
En ce moment, un chœur lointain de musique et de voix descendait la Strada-Nuovissima, et à chaque mesure les sons plus distincts arrivaient aux oreilles. 11 y avait un charme inouï dans cette mélodie nocturne dont les notes d'or semblaient rebondir sur les marbres du palais. On aurait dit que la rue sonore accompagnait Je chœur comme un orchestre, et chantait avec lui, aux étoiles, les splendeurs du ciel italien, dans une nuit du milieu de l'été. Cette mélodie d'instruments et de voix respirait une langueur voluptueuse, inconnue dans l'étroite enceinte des théâtres; elle semblait descendre des étoiles, monter de la mer, jaillir des fontaines, s'exhaler des jardins : l'âme s'épanouissait de délices en l'écoutant; et les yeux croyaient voir toute l'amoureuse et ardente jeunesse du moyen-âge, ressuscitée un instant, descendre Ses villas Spinoletta et Pallavicini, avec ses musiciens et ses poètes, et chantant la gloire des grands seigneurs et des grands artistes qui avaient épuisé l'or et le
marbre pour élever un trône à la reine de la mer.
Tout le monde heureux des palais voisins se pencha sur les balcons pour voir passer ce fleuve d'harmonie qui coulait dans un lit de marbre. La maison Braschi garda seule son indifférence mystérieuse ; mais un rayon pâle, qui se glissa timidement à travers une persienne, prouva que les appartements n'étaient pas déserts.
Dans la foule de la rue, personne ne remarqua cette lumière isolée, qui paraissait trembler sur la frange de soie, comme la main qui la portait.
— C'est une sérénade d'amour ! dit le comte de Mersanes.
— Je sais qui la donne, dit Fabiano.
— Et je vois qui l'écoute, dit Anatole.
— On la donne à toute une ville pour une seule maison !
Le chœur passait en ce moment, et chantait les strophes suivantes, qu'on peut mal traduire ainsi!